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Le gros lapin

Par Guy Masavi

Œuvre publiée sous licence Licence Art Libre (LAL 1.3)

Date de publication sur Atramenta : 2 octobre 2019 à 12h25

Dernière modification : 21 janvier 2020 à 18h25

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Le gros lapin

Avignon ! Montélimar ! Valence !

Il avait dépassé Valence ! Désormais, il était aux portes de l’aventure. Il avait même quitté la plaine et ses vignes. Il montait vers Le Gros Bal, vers le monde des sapins, celui d’où l’on tire le bois des arbres de Noël ou des cercueils, c’était au choix.

Du rêve merveilleux au cauchemar, il était entre les deux, lui qui n’avait jamais bougé de son trou, ni dansé autre chose que des transes électroacoustiques aux décibels à vriller le tympan et pas plus loin que Nîmes et sa région. Des teufs allumées pour se laver le cerveau des merdes de la société. Histoire de se poser toujours moins de questions que de coutumes sur les injustices de ce monde ou la berceuse républicaine.

 

Le Gros Bal, il était tombé dessus par hasard, au gré des algorithmes de Facebook. Un festival de bal-folk déjanté au cœur du Vercors où valses et Mazurkas, mais aussi bourrées, rondeaux ou gavottes, faisaient oublier les boîtes à rythmes mondialisées afro-anglo-saxonnes des Sound Système. Où décibels et chimie psychotrope clandestine laissaient place aux tisanes et aux sons acoustiques des vielles à roue, cabrettes et accordéons diatoniques.

Un festival de danse qu’il imaginait en costumes d’époque au milieu de quinquas et sexas poivre et sel ou carrément blancs ou chauves.

Ils avaient communiqué par commentaires sur la page de ce festival. Elle avait répondu à un troll sarcastique de sa part. Elle l’avait proprement boîté. Il l’avait demandé en amie, elle avait curieusement accepté.

C’est sur Messenger que de vrais échanges s’étaient poursuivis jusqu’à une sympathie qui paraissait prometteuse. Il fut plus bavard qu’elle, mais de l’inconnue, il ne connut vraiment qu’une addiction au tabac…

Pourtant, c’est un rendez-vous carrément qu’elle lui avait proposé, la meuf, à quelques kilomètres du festival. Dès lors, il rêva d’elle dans toutes les positions du Kamasutra, lui qui n’avait pas fait l’amour depuis des lustres.

***

C’est en sortant de l’autoroute que des gendarmes l’ont arrêté. Avec fusil à pompe et gilet pare-balles, excusez du peu. Pas causant ni sympathique, les keufs, ils ont fouillé son fourgon, rien que ça, mais sans plus d’explications. Peut-être que la procédure n’était pas trop légale, qu’il a pensé pas fort des fois qu’ils entendent.

Le chef avait une sale gueule qu’il n’était pas près d’oublier. En même temps, c’était un chef doublé d’un flic, alors… Ils l’ont laissé partir, même qu’ils lui ont fait la circulation pour regagner la route. Il ne devait pas avoir le profil recherché…

Plus tard, pas très loin de la Chapelle-en – vercors, ce fut cette fois deux blacks sur le bas-côté qui perturbèrent sa bonne conscience. Il faisait très chaud, ils étaient très noirs, ils lui ont fait de grands signes. Il a pensé :

 

— Pauvres gens…

 

 

Il était comme ça Léo, il ne supportait pas la misère. Il ne s’est même pas arrêté, il était ainsi, il ne prenait jamais d’auto-stoppeurs. Savait-on jamais… Pi des blacks, peut-être des clandestins, pi des pauvres, peut-être des voleurs, pi fallait pas ralentir le trafic, la route était étroite.

Elle lui avait donné rendez-vous quelques kilomètres avant la Chapelle. Il avait attendu en vain sous un platane en écoutant la radio qui débitait en boucle l’évasion d’un centre de rétention administrative de deux migrants érythréens.

Un lapin ! un putain de gros lapin ! Qu’elle lui avait posé la meuf. S’il avait eu Facebook sous la main, il l’aurait rayée illico de sa liste d’amis !

Il haïssait tous les rongeurs, là. Même qu’il découpa ses ongles de rage à pleines dents.

En même temps, un gros lapin pour un gros bal fut-il folk ?

Il ne connaissait que son prénom ou peut être un pseudo : Margot.

Ça fleurait bon Brassens. Margot et les 40 ans avoués de la promise n’en étaient peut-être que vingt. On pouvait rêver dégrafer son corsage, mais la brave fille n’était pas là et peut-être n’était-elle pas aussi sage que celle de la chanson…

Elle lui avait dit : « c’est simple si on se rate, la première nana qui te tape du tabac et du feu, c’est moi. »

Il ne fumait pas, je vous demande un peu…

Ce qui était sûr, c’est qu’il avait fait trois cents kilomètres pour rien et qu’il ne se la taperait pas.

***

Il avait garé sa grosse caisse aménagée non loin des festivités. Ici, pas de flics, que des jeunes pas énervés qui t’indiquaient sympas où tu pouvais te ranger. Lui, ce fut à deux pas du festival alors qu’un camping-car au-devant fut invité à faire demi-tour. Va comprendre Charles ! Peut-être que son fourgon un peu classe, mais plein de coups et de bosses, faisait couleur locale.

Il se trouva très proche d’un très pourri d’où deux nanas très jeunes sont sorties. Jupes longues et pieds nus, elles avaient de vingt à trente ans et savaient tricoter au vu du chandail à mailles larges qui couvrait mal leurs épaules et leurs seins. Il s’est dit qu’il aurait pu plus mal tomber. Non loin était le vieux Volkswagen collector de deux vénérables colosses. L’un au torse nu et cheveux clairsemés au sommet du crâne portait catogan poivre et sel. Il jouait d’un accordéon aux sons étranges. L’autre à la barbe blanche portait un chapeau de cuir noir et jouait de la cornemuse ou ce qui paraissait en être une. Il a pensé que si les deux mômes à côté chantaient, les nuits seraient courtes. Il n’était pas loin d’y voir juste.

À quelques pas dans le camping du festival, appelé Gros Dodo, sous des tentes et les caisses mélangées, des jeunes et des moins jeunes le joint au bec conversaient paresseusement vautrés sur des coussins ou sur leurs sacs de couchage.

Pas un papier ne traînait, pas un détritus ne jonchait le sol. Ce joyeux bordel musical de toiles et de tôles fleurait bon le foin et le cannabis.

Woodstock putain ! Il était à Woodstock, manquait qu’Hendrix dans l’écrin de verdure du Vercors aux sons d’une cabrette ou d’une bombarde.

Peut-être que Margot s’y cachait pour donner la gougoutte à son chat dans ce gros dodo à festivalier, mais que savait-il de sa physionomie ou de sa taille. Ah ! Sa taille ! Ils en avaient longuement plaisanté lors de leurs échanges épistolaires numériques et puis quelle importance aurait-elle à l’horizontale ?

***

Le Gros Bal débutait à 21 h. Il eut tout le temps de sillonner ses abords. Tout se passait dans et autour d’un immense gymnase.

Au-dessus et à l’extérieur était un parquet circulaire et amovible aux éléments en forme d’alvéoles de ruches et aux couleurs de son nectar, si bien qu’il était surnommé parquet miel. Non loin un comptoir d’où coulaient des bières locales, et autour un théâtre de verdure qu’une foule de jeunes festivaliers occupaient.

 

Un bal se déroulait sur le parquet miel. Léo fut entraîné dans une ronde qu’il trouva poilante. Un cercle circassien que ça s’appelait. Dix fois il se planta dans la chorégraphie, dix fois il y eut une nouvelle partenaire pour le remettre dans le droit chemin de cette danse échangiste où à chaque temps l’on serrait la taille d’une complice différente. Il n’en retint que ça et même qu’il en a souri. Il semblait que le bal-trad comme l’appelaient ces « hippies », communiquait à ses adeptes une maladie contagieuse dont le sourire était le premier symptôme. L’aggravation, il l’apprendrait à ses dépens, peu après…

 

 

Margot était de la fête à n’en pas douter et pourquoi l’avait-elle entraîné dans cette galère ? Si c’était une blague, elle n’était pas drôle et si elle n’était pas là, elle lui manquait déjà.

Il s’en était fait une image : sûrement jeune et bien roulée. Ils avaient plein de points communs. Elle aimait les randos, les feuilletons à la télé, les bal-folks et le football. Des passions bien éclectiques ! S’il avait eu du flair, il les aurait trouvées carrément contradictoires.

Le folk, il voulait bien voir à quoi ça ressemblait. Il était servi ! À rien ça ne ressemblait ! Il n’aurait pas imaginé que cela existât, il n’en avait même juste jamais entendu parler. Pourtant, il avait pu le constater, même pour une bourrée où un rondeau, ça chauffait sur le parquet miel qui n’avait rien à envier au gazon de ses teufs champêtres.

***

« Le gros bal » débuta enfin dans le gymnase. Il avait du mal à imaginer qu’il se remplirait tant ses dimensions étaient imposantes.

Le lieu était joliment décoré et offrait une salle de bal confortable au sol lisse à souhait. Bientôt, des musiques exotiques et néanmoins séculaires assaillirent ses oreilles, et des pas de danse tout aussi étrangers l’entraînèrent dans une foule bigarrée aux codes vestimentaires curieux. Ils allaient du jean classique ou plus ou moins destroy, aux sarouels et autres jupes longues pour les hommes comme pour les femmes.

Dans la chaleur humide qui régna très vite, les shorts allaient aussi du masculin au féminin. Les hauts se résumaient du marcel noir moulé pour de mâles éphèbes jusqu’aux chemises floues, évanescentes sur de faméliques bustes féminins. Mais parfois, c’étaient de simples tee-shirts amples ou cintrés sur des poitrines fières ou lascives, libres de soutifs. Les chevelures mélangeaient les âges et les modes, du très court au très long, des calvities aux dreadlocks, du poivre et sel au noir ébène.

Des sandales aux ballerines, les chaussures faisaient parfois un grand écart d’élégance entre arpions nus et « Pataugas ».

Ce patchwork transgenre de styles, de couleurs et de tissus s’alliait harmonieusement en lignes, en rondes, ou en couples au gré des danses qui parfois pour le même pas développaient des chorégraphies régionales. Une bourrée pouvait être du Berry et ne ressembler pas tout à fait à celle du Morvan ou du Cantal. Il en allait de même des instruments de musique qui se mélangeaient adroitement, de la vielle à roue au saxo, de la cabrette au sound-system. Incroyablement, cet amalgame musical intemporel faisait danser dans une ambiance de fou, une foule croissante de minute en minute.

 

Bientôt, Il y eut plus de 700 personnes dans ce gymnase surchauffé où la moiteur des corps exhalait un parfum de patchouli, fumet d’herbes inhalées et de sueurs, mêlés.

Il eut plaisir de constater que les deux blacks auto-stoppeurs faisaient partie de la fête. Ils portaient un gilet jaune comme tous les bénévoles du festival.

Mais soudain, un visage familier à Léo vint faire tache dans cette marée humaine. Le gendarme qui l’avait arrêté sur la route quelques heures plus tôt sillonnait l’allégresse avec sa sale gueule reconnaissable entre toutes. Elle faisait bavure au sein de ce peuple hilare. Un antidote à l’allégresse, cet être galonné de coutume, qui arborait là une tenue civile. Léo l’avait parfaitement reconnu et il n’était pas le seul, sans doute à cause de ce grand sweat noir capuche relevée, qu’ils portaient lui et un comparse et qui devait cacher leurs armes. Ces deux rabat-joie institutionnels faisaient leur métier avec zèle en écartant la foule à la recherche sans doute des fuyards érythréens.

Que se permettaient-ils là ? Pensa Léo envahi soudain par un éclair de solidarité envers les migrants.

Second symptôme inquiétant du virus du bal folk.

Un rideau d’hommes et de femmes compact auquel il se joignit vint bientôt s’interposer devant les deux pandours mal déguisés, si bien que leur velléité de forcer le passage par la violence fut stoppée par la grandeur du pacifisme et du nombre. Plusieurs dizaines de poitrines en avant, bras et mains levés vers le ciel vinrent compléter le mur solidaire.

***

Bientôt, il y eut un mouvement de foule. Les deux Érythréens en gilets jaunes dégagèrent en courant.

Les gendarmes espéraient rompre le barrage en faisant usage de leur arsenal.

Hanter Dro ! s’écria l’un des musiciens sur la scène et une cornemuse déchira le brouhaha. Avant que les flics ne sortent leurs armes, Catogan et chapeau de cuir, les deux titans voisins de parking à Léo, ainsi qu’un géant dreadlocks sur le crane, les saisirent fermement sous le bras. Puis ils plaquèrent les avant-bras sur les leurs tout en les saisissant fermement par les mains et former une chaîne qui bientôt se compléta d’une centaine de danseurs. D’autres files aussi fournies se collèrent à la première.

Lentement les cortèges se mobilisèrent sur un pas simple et sautillant et une mélodie qui fleurait bon les embruns iodés. Les militaires tentèrent en vain de se dégager, mais inexorablement coincés dans la chenille humaine serrée plus que jamais, prisonniers des bras d’acier des trois gaillards rebelles, et malgré leur science du combat, ils suivirent, maugréant, la danse bretonnante. Destinée d’origine à fouler le grain des moissons, elle écrasait là symboliquement l’autorité de l’état.

 

Qu’il faisait bon de la moudre menue !

 

Léo était fasciné par les visages qui défilaient devant lui à quelques centimètres, souriant ou grave suivant leur degré d’immersion dans la musique au refrain hypnotique. Les gueules des guignols étaient renfrognées et leurs pieds décollaient parfois du sol par la force combinée des danseurs insoumis qui les encadraient. Transportés par le serpentin humain qui se déroula bientôt en dehors de la salle, les deux poulets, tels des pantins ridicules, sautillaient malgré eux en cadence. Quand la musique cessa, les flics libérés se retrouvèrent dans le parking, délestés de leurs armes et de leur Talkie-Walkie. Ils y furent abandonnés sans haine, et les injonctions à l’obéissance qu’ils aboyèrent aussitôt n’eurent pour effet que des soupirs de lassitude de la part des danseurs.

Le gymnase se vida rapidement. Léo resta avec quelques bénévoles près du parquet miel où ses deux voisines de parking dansaient collées serrées une Mazurka chamallow au son d’un accordéon.

Il s’assit sur un banc pour fouiller son sac à la recherche des clefs de son véhicule. Autour des conversations s’animaient.

Il se disait que les deux migrants étaient cachés dans un fourgon au camping du festival. Il se disait qu’ils seraient acheminés à l’abri avant l’aube.

Il pensa surtout que ce petit monde de Bisounours rêvait et que des gendarmes reviendraient dès que possible et nombreux pour tout bloquer et tout fouiller, en particulier les fourgons aux carrosseries constellées d’autocollants rebelles, là contre l’aéroport de Notre Dame Des Landes, là contre les déchets nucléaires à Bure, ou les vieilles luttes contre les gaz de schiste.

Une femme la cinquantaine et le mètre quatre-vingt-dix au garrot, vint l’aborder.

— C’est ça que tu cherches ?

Léo se retourna. À sa stupéfaction, elle tenait ses clefs entre le pouce et l’index.

— Mais comment se fait-il ?

— Un emprunt, te bile pas… T’aurais pas un peu de tabac et du feu ?

À ces mots, une envie furieuse de mordre les lèvres de l’inconnue le saisit, elle ne lui en laissa pas le temps, c’est elle qui colla les siennes sur sa bouche. À la fin du baiser, elle l’attira sur le parquet pour danser. Il ne savait pas faire. La tête dans les seins de la géante, il se laissa emporter dans un tourbillon suave.

Tout lui revenait, les photos de son fourgon qu’il lui envoya, ses selfies, ses confidences, lui qui ne sut rien d’elle, pas même son âge, rien que sa passion pour les bal-trads, et son addiction somme toute commune, au tabac. Puis l’évidence qu’un seul véhicule, le sien, plus neuf et vierge d’autocollants compromettants, passerait inaperçu aux yeux des gendarmes, que les deux migrants devaient déjà s’y planquer et que la tournure de la soirée ne devait rien au hasard. Des certitudes guère rassurantes et pourtant, il se laissa bercer dans les bras de Margot. La Mazurka le fit bientôt décoller ailleurs, au sens propre comme au figuré, vu sa carrure, vers un monde meilleur de musique et de danse, d’amour et de paix, de solidarité et de bienveillance.

Il était désormais contaminé.

 

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