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Le bagne de Chayenne

Par Amélie Gahete

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 3 janvier 2019 à 19h20

Dernière modification : 25 décembre 2019 à 13h39

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Le bagne de Chayenne

Une amie se doit d’aider une amie. En conséquence, j’ai accepté. J’ai dit oui. Avant de conter l’histoire, il me faut avouer que je savais ce qui m’attendait. J’avais déjà traversé l’expérience, ou pour être précise, elle m’avait transpercée.

Cette année, mon amie part en Guyane. Très loin. Vraiment loin. Sept mille kilomètres, tout de même. Elle part avec mari et enfants durant quinze jours. Deux semaines. Quinze jours et seize nuits, vingt-quatre heures multipliées par quinze (je n’ai aucunement l’intention de compter, le résultat serait tragique. Pour moi).

J’ai dit oui. Je l’ai fait, sachant dans quel embrouillamini caverneux je m’engouffrais.

Ils ont des yeux immenses. Ronds. Ils sont énormes, j’ose dire : monstrueux. Ce sont deux chats. J’entends d’ici les onomatopées jaillir de vos lèvres : — Des chats ? Elle commence son récit et j’avais bien l’impression que j’allais entendre une épopée contre les dragons de Tasmanie, ou les vampires de Roumanie, mais que nenni, elle nous annonce qu’il s’agit de… chats.

Oui, mais patientez. Je vous dis que leurs yeux sont énormes. Tout est volumineux en eux : leur robe est une couverture triple protection thermique avec option régulation. En effet, je crains qu’ils ne perdent leurs poils (des poignées) en raison d’une température trop élevée. J’en parlerai à mon amie dès son retour.

S’il n’y avait que cela. Mais non : ils pèsent chacun huit kilos et cinq cent grammes (il se peut que le lecteur réalise la dimension une nanoseconde, le temps de lire leur poids en toutes lettres). J’ai, face à moi, deux léopards miniatures, demi-dieux déguisés en chats.

Je les déteste, ils me le rendent. À dire la vérité, je me demande s’il ne s’agit pas de l’inverse. Ils me détestent. Je ne peux donc les aimer. La vérité, puisque nous en sommes là, est qu’ils me font peur. Je les crains. Un peu. Mais je suis chargée de leur vie et je me dois d’être digne, calme, ferme.

Suffit. J’ai tout essayé. Les chatouilles sur le gris et blanc, mal sevré, qui réclame chaque jour sa séance d’ergothérapie : vautré sur sa maîtresse, il « patouille » avec ses coussinets contre sa poitrine, enfouissant sa tête sous son aisselle. Mon amie commet alors des bruits, à peu près le genre de bruit qu’un moteur diesel laisse entendre au démarrage jusqu’à ce que je réalise que c’est le chat. Il ronronne.

Je me propose. Serrant fort mon courage entre mes deux mains, j’en pose une sur la forêt de poils. Je le sens hésiter sous ma caresse, là, dans le cou. Il l’accepte, son petit moteur diesel se déclenche et… s’enfuit.

Ingrat.

Deux heures après, Monsieur se serre contre mes jambes et je comprends que la minute du patouillage, c’est maintenant. Oui, mais là, tout de suite, je n’ai pas envie. Dix fois j’ai proposé, dix fois cela m’a été refusé. Alors, ça suffit.

Inutile de décrire chaque instant, mais je tiens à présenter quelques exemples afin que le néophyte imagine la lutte que je mène contre moi-même.

Ils sont trop gros, donc au régime. C’est exactement comme à la boutique « 8 à 8 ». 8h le matin, 20 heures le soir.

Un jour sur deux, les miaulements me réveillent à sept heures, six, voire cinq. J’en soupire d’avance, les dents serrées (si, c’est possible). Et je leur dis, avec la fermeté que confère la position d’éducateur : — Non, c’est non, ce n’est pas l’heure ! Et s’ils se taisent, je comprends qu’ils doivent rire en silence puisque finalement, je suis réveillée.

Bravo.

J’ai horreur d’être réveillée à tort, à travers. Cela me donne l’impression de passer ma vie dans un hamac, qui se balance, se retourne brutalement et… Et rien.

Je ne peux sortir de la chambre sans que les deux baobabs sur pattes ne se mettent à miauler, l’un des deux provoquant toujours la situation et le second se joignant au soliste. Un vrai mouton, celui-ci.

Le premier a le miaulement normal, l’autre n’a jamais terminé sa mue : il ne miaule pas, il rauque. Il râle. Grave, long, effrayant. (Il est probablement possédé, j’en parlerai à mon amie).

Cette semaine, j’ai ouvert les fenêtres du salon pour aérer, j’ai aperçu une touffe avancer, lente, digne, aveugle à ma présence. Captant son regard, j’en ai suivi la trajectoire : le ridicule balconnet. Je me suis précipitée pour fermer la fenêtre et Monsieur a émis un miaulement strident, les yeux noirs (pour l’heure ils étaient noirs) rivés dans les miens.

Je venais de me souvenir que mes amis l’ont retrouvé un soir, dans la rue, après l’avoir cherché durant plus d’une journée. Il était passé par la fenêtre. Terrifiant : il tombe par la fenêtre, d’une hauteur équivalente à deux étages et apeuré certes, mais indemne, il attend comme un pacha. Cela ne se reproduirait pas sous mon toit, j’entends par là sous le leur.

Alors oui, je l’ai soutenu, ce regard, au risque de voir le propriétaire des yeux noirs bondir sur mon petit corps. Il a cédé avec mépris. Non, ce n’est pas une interprétation : mépris. Mépris total.

Lorsque vient l’heure du dîner, j’entre dans la cuisine. Summum de la folie. Il me semble alors être entourée d’une meute en pleine répétition orchestrale, à l’instant où les instruments s’accordent. D’ailleurs, je me demande encore si leurs cordes vocales ne se dédoublent pas selon la circonstance.

Ils n’ont aucune morale, pas une once de correction. Croyez-vous qu’ils se décaleraient sur votre passage ? Non, ils se faufilent entre les jambes. C’est ainsi que la gamelle de croquettes chût, et que je retins l’envie d’annoncer au coupable : — Puisque tu mets ton assiette par terre, eh bien…

Eh bien, rien. J’ai ramassé, pesté, et leur diesel m’a apaisée. Un peu. J’en viens à me sentir fière lorsque je perçois le diesel. Limite syndrome de Stockholm.

Ils sautent sur les poignées de porte pour entrer dans une pièce. Nous en sommes parvenus à une situation ubuesque : je m’enferme à clé dans la chambre pour ne pas subir leurs assauts répétés.

Lorsque j’oublie, j’entends la poignée se baisser après quelques secondes d’effort, puis royal, il avance. Lui, puis l’autre. Ils ne me voient pas, marchent en dépit de mes « non ! », de mes bafouillis qui se terminent par une envolée lyrique, les deux lascars fuyant alors, non sans grâce et nonchalance.

Ils font ce qu’ils veulent, quand ils le veulent. Ils aiment si et quand ils en ont besoin ou envie, n’ont aucune relation soutenue : on ne sait jamais à quoi s’attendre. C’est comme si vous aviez un ami cyclothymique. Exactement pareil.

Ils me suivent même jusqu’aux toilettes. Aucun filtre, pas de surmoi. Une catastrophe.

Alors, oui, je peux affirmer que je mène un vaillant combat. Et celui-ci me délite, me dépresse, (me compresse aussi).

Plus que trente six heures à tenir.

 

***

 

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