Atramenta

Retour à l'accueil Atramenta

Le cours du blé est en hausse

Par Bernard Viallet

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 22 mai 2018 à 11h47

Vous êtes en mode "plein écran". Lire en mode normal (façon ereader)

Le cours du blé est en hausse

LE COURS DU BLÉ EST EN HAUSSE…

 

 

« Quelle horrible impression que celle de se retrouver plongé jusqu’au ventre dans tout ce blé ! Autour de moi, partout où je peux porter le regard, des tonnes et des tonnes de ces petits grains blonds, tièdes, odorants et poussiéreux. Une dune dans laquelle j’enfonce un peu plus à chaque fois que je bouge mon torse ou mes bras. Ces petites graines qui, une fois passées dans les meules, donneront la belle farine blanche, n’ont pas l’air de me vouloir que du bien. Elles sont là, des millions, des milliards peut-être, entassées autour de moi… Et plus je me démène et plus je me sens à leur merci. Elles roulent sous la main, insaisissables, se creusent, se dérobent sous mon poids, se rassemblent autour de moi. Chacune individuellement n’a aucune force, aucune puissance et n’est que quantité négligeable. Toutes ensemble, les voilà invincibles, impitoyables, envahissantes. Elles me retiennent prisonnier et j’ai bien peur qu’elles aient décidé de ne plus jamais me lâcher. Mais bon sang, qu’est-ce que je fous ici, englué comme une fève dans la frangipane de la galette des Rois, comme le raisin sec prisonnier du cake ou comme le pruneau noyé au fond du far breton ?

Oui, c’est sûrement cette fin qui va m’arriver. Et très bientôt, si les évènements s’enchaînent selon la logique. Mais calmons-nous, je ne suis pas encore tout à fait dans cette situation. La dune céréalière ne m’a pas encore submergé. Mon buste, mes bras et ma tête peuvent encore bouger, mais, petit à petit, le niveau des graines monte doucement, inexorablement. Je ne sens déjà plus mes jambes. Je m’enlise dans ce sable d’une texture un peu particulière. La panique me prend. Comment en suis-je arrivé là ? Je n’y comprends rien… J’ai dû faire une chute… Je pousse un cri qui s’étrangle dans ma gorge et finit en misérable couinement…

« Au secours ! À moi !

Y a quelqu’un ?

Pitié, venez m’aider à me sortir de là ! »

Seul un silence angoissant me répond. Même si je pouvais hurler plus fort, personne ne m’entendrait. Une terrible envie de chialer s’empare de moi. De grosses larmes perlent à mes paupières, envahissent mes yeux et dégoulinent sur mes joues. Qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour me retrouver là, dans ces sables mouvants, étranges, trop secs et trop propres, qui m’enterrent doucement et cherchent à m’étouffer mine de rien ? C’est décidé, je m’interdis le moindre geste, car j’ai bien compris que toute agitation va m’être fatale et que mon salut va dépendre de mon calme et de mon sang-froid. Facile à dire. Même sans rien faire, le niveau monte. Inexorablement. Il se trouve toujours un grain qui en entraîne un autre, puis dix autres, puis cent autres. Tout ça roule vers le bas, vers moi qui descends toujours vers le fond, millimètre par millimètre. La mort m’attend au creux de cette matrice malveillante. Je porte un regard anxieux vers le haut, vers un pauvre rayon de lumière qui tombe en révélant une myriade de minuscules grains de poussières qui s’agitent dans une danse indifférente à ma panique…

Bon sang, mais c’est bien sûr ! J’ai dû tomber dans le grand silo à grains des Minoteries Générales de la Brie. Mais comment cela a-t-il bien pu se produire ? C’est totalement impossible… Ce gros truc ressemblant à une énorme citerne métallique maintenue en position verticale à deux mètres du sol par quatre pylônes est hermétiquement clos. Pour pouvoir se retrouver à l’intérieur, il faudrait être capable de passer à travers les parois. Je ne me crois pas capable d’un pareil exploit. Quant à imaginer que je sois entré par la trappe d’évacuation située à la base, celle qui permet de remplir les bennes des camions qui viennent se garer en dessous pour embarquer le blé, c’est pure folie. De même, se figurer que j’aurais pu m’introduire en passant par le sommet du silo, c’est encore plus démentiel. Je n’ai pas encore appris à voler que je sache… Et pourtant, j’ai conscience que je suis bien là, dans ce maudit silo à grains. Personne ne pourra me retirer cette idée de la tête ni m’extraire de cette dune blonde dans laquelle je coule et me laisse engloutir inexorablement.

Comme un étau, la peur me poigne le cœur, les boyaux et le reste sans jamais relâcher sa pression. J’ai peur, le mot est faible, je crève de trouille. Je vais peut-être en mourir avant même de finir étouffé. Putain, le niveau a encore monté ! J’ai du blé au niveau des aisselles maintenant. Je ne sens plus mes jambes ni mon torse. Ils sont devenus comme du marbre. Froids, inertes, insensibles. Ils pèsent une tonne à eux seuls. Toute cette partie de mon corps m’entraine comme une ancre, me tire vers le bas, vers ces abîmes, ces profondeurs céréalières chaudes, faussement bienveillantes qui veulent me dévorer, me digérer, me faire disparaître en elles… J’en suis sûr, elles me veulent du mal, tout le mal possible et imaginable… M’effacer de la surface de la terre, me priver de la chaleur du soleil et m’arracher à l’amour du monde…

« Au secours ! À moi !

Venez me chercher !

Tiphaine, Kevin, Paolo, Britney, je suis là !

Ne me laissez pas tomber… »

Non, je ne veux pas crever. Non, et surtout pas comme ça, noyé dans le grain… Je crie, je hurle, ma voix résonne sur les parois métalliques. Un écho bizarre me la renvoie transformée. Je suis certain que dehors, personne n’entend rien. D’ailleurs pour entendre quelque chose, il faudrait déjà que quelqu’un traîne dans ce coin désert… Je bouge les bras frénétiquement. Je me bats avec la dune. Je tente en vain de repousser le blé qui ne cède jamais le moindre pouce de terrain. Résultat, il coule de plus en plus autour de moi et essaie même de bloquer les efforts de mes faibles bras… Je n’arrive encore pas à admettre que la fin est proche, de plus en plus proche…

Pourtant cette belle et chaude journée de fin juillet avait fort bien commencé. J’étais parti me promener dans la campagne ensoleillée. J’avais laissé la voiture sur le parking devant l’église de Saint Firmin. J’avais marché à grands pas joyeux, insouciants. L’air était pur, le ciel était bleu. Le soleil brillait, les oiseaux chantaient. De temps à autre, un avion passait tout là-haut dans l’azur, laissant derrière lui une petite trainée blanche. Je me rappelle même avoir siffloté l’air du « Pont de la rivière Kwaï » et m’être senti si joyeux et si en forme que l’envie m’a pris d’accélérer la cadence et de partir en petites foulées…

Et voilà, je me retrouve plongé dans cette saloperie de tas de céréales de merde qui ne veut plus me lâcher. Entre la jolie balade et cet enlisement démentiel, rien, absolument rien. Le trou noir. Le vide spatio-temporel… Qu’est-ce qui a bien pu se passer ? J’ai beau me creuser la cervelle, rien ne vient…

« À l’aide !

À moi ! Au sec… »

Putain, ça y est, le blé recouvre mes bras, il monte doucement le long de mon cou, il me serre de son étreinte chaude et moite. Dégueulasse. Je voudrais pouvoir hurler « Au secours ! » encore plus fort, mais je n’y arrive pas. De grosses mouches noires me passent devant les yeux. Une sueur malsaine dégouline sur mon front, me tombe dans les yeux. Mon cœur s’emballe. Il faut absolument qu’il se calme sinon il va éclater. Je peine à respirer, je cherche l’air. J’ai l’impression de ne plus inspirer que de la poussière. Maintenant, le blé m’arrive au menton. Je sens que la fin n’est plus qu’une question de minutes. Pourtant je n’ose plus faire le moindre geste. D’ailleurs, même si j’essayais, je ne le pourrais pas, mon corps est totalement inerte. Il ne répond plus. Comme si ces graines m’avaient anesthésié. Je sombre, je coule à pic. Comme un bloc de plomb. Un voile noir passe un instant devant mes yeux. Il est vite remplacé par toute la blondeur de ces grains maudits qui veulent à tout prix me rentrer dans la bouche. Mais je ne veux pas rendre les armes. Pas question. Du moins pas encore. Je serre les dents et ne respire plus que par le nez. Je sais que je n’en ai plus pour bien longtemps, mais je me battrai jusqu’au bout. Jusqu’à l’ultime seconde. Les mouches sont parties… La lumière augmente de plus en plus… Elle devient brillante, quasi insupportable. Totalement irréelle…

« Aaah… Mam… »

 

 

Dimanche 24 juillet 2011. Vers 18h 42, Jean-Pierre Rochot, un promeneur de 64 ans a été retrouvé inanimé sur le GR1, à proximité du grand silo à grains des Minoteries Générales de la Brie, non loin de la petite ville de Saint-Firmin (Seine et Marne). L’homme tenait serré dans sa main une poignée de blé, reste de la moisson qui avait été effectuée quelques jours plus tôt. Il portait sur lui un lecteur MP3 comportant une fonction dictaphone encore enclenchée. Le décès semble avoir été occasionné par un AVC suivi d’une crise cardiaque. C’est le troisième décès de seniors randonneurs cet été. On ne rappellera jamais assez les recommandations de prudence à respecter par ces temps de très fortes chaleurs. Porter un chapeau, s’hydrater sans attendre d’avoir soif, rester le plus possible à l’ombre et surtout éviter les sports violents et les efforts inutiles.

(Journal « La Marne ». Edition du 25/07/2017)

Couverture
Couverture de "Le cours du blé est en hausse"
Etat
Cette oeuvre est déclarée complète, relue et corrigée par son auteur.
Mode d'affichage
L'avis des lecteurs
  • 7 aiment
Fond : 4 coeurs sur 5
Très bon : 4 lecteurs
À lire absolument ! : 1 lecteur
Forme : 4 plumes sur 5
Fluide, agréable, sans fautes... : 5 lecteurs
Table des matières
  1. Le cours du blé est en hausse
Que pensez vous de cette oeuvre ?