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Cycle Beta

Par Frédéric Fabri

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 1 avril 2011 à 0h00

Dernière modification : 1 juillet 2012 à 13h04

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Visite des entrepôts

    Après le déjeuner, Reno retourne à sa chambre avec Alsyen . Il vient récupérer son équipement spatial, et celui de la « mascotte » qui est tout à fait opérationnel. Aujourd'hui, il se rend réellement dans les entrepôts pour apprendre, lors d'une véritable opération de déstockage, à manipuler les lourds containers en apesanteur.

     Il passe alors ses bottes « de cale ». À la différence des bottes normales, celle-ci s'enfilent dans la double épaisseur des jambes de pantalon qui ainsi les recouvrent et se fixent de manière étanche sur la botte au niveau de la cheville. Enfin, elles sont elles-aussi à aimantation progressive (seule est aimantée la partie en contact, en respectant le mouvement du pied. Cette aimantation est réalisée grâce à un maillage de mini-bobines inductives ultra-conductrices (qui en plus chauffent la botte) alimentées ou pas situé dans la semelle. Les gants fonctionnent sur le même principe, que ce soit pour l'étanchéité, qui cette fois se fait au niveau du poignet, que pour le chauffage (sur le dos de la main) mais ont une aimantation facultative et réglable en intensité. L'énergie électrique est stockée dans les multi-couches de la combinaison, qui a aussi des qualités de protection aux chocs et d'isolement aux différences extrêmes de température.

    Au niveau du casque, la combinaison dispose d'une capuche habituellement rangée en col fermé par des bandes auto adhésives électrostatiques. Un simple changement de polarité et la capuche peut se dérouler. Le casque est composé d'une partie rigide protégeant le crâne, et d'une visière prolongée par une mentonnière pouvant basculer d'avant en arrière et dont chaque coté vient  s'emboîter hermétiquement à la base arrière du casque, emprisonnant ainsi la mâchoire. La mentonnière et la base du casque sont elles-mêmes prolongées par une « jupe » qui vient électrostatiquement se fixer dans le dos, sur les épaules et sur le torse. L'air entre les deux couches de « tissu spatial » est chassé par l'injection d'un gel qui aura tendance à se rétracter et à coller dès qu'il sera soumis à basse température, ce qui est rapidement le cas dans les entrepôts (il y fait moins soixante degré Celsius).

    Alsyen est encore une fois étonné par cette rusticité. Là où l'homme emploie un système multi-couches de fibres tissées alterné avec des couches isolantes métalliques et d'autres plastiques, sa technologie utilise un champ ondo-magnétique généré à fleur de combinaison très seyante, à la fois isolant et protecteur grâce aussi à des micro-paillettes réfléchissantes polarisées emprisonnées en son sein. Il n'y a pas de contact de la combinaison avec le vide donc il n'y a pas de déperdition de chaleur. L'énergie lumineuse quant à elle est dispersée par les micro-paillettes avant de l'atteindre et n'entraîne pas de surchauffe.

    Ensuite, juste avant de sortir, il faut, par-dessus la combinaison de bord, enfiler un scaphandre bien plus épais que celle-ci, rigide sauf au niveau des articulations du poignet, du coude, et du genou. Le scaphandre se clipse lui aussi au casque, aux gants et aux bottes.

    Sécurité maximum. La zone des entrepôts jouxte celle des hangars aux navettes. Ceux-ci, durant le déplacement intra-planétaire sont fermés. Cela leur permet de ne pas être exposés au froid extrême de l'espace de l'ordre de moins trois cent cinquante degrés Celsius quand il n'y a pas d'étoile dans les environs. Actuellement, l'espace extérieur est à 150°K grâce à Alpha du Centaure. C'est quand même un froid à ne pas mettre une navette dehors. Il ne fait que moins cent degrés Celsius dans le hangar des navettes, quasi désert en période de voyage.

    Le sergent Coll se charge de la formation de Reno. Celui-ci se réjouit de recroiser Alsyen et il a insisté pour que Reno l'emmène. De plus, Reno doit se sentir en confiance. Les manœuvres à effectuer sont délicates. Ils faut responsabiliser sans mettre une pression trop forte qui pourrait avoir des conséquences dramatiques.

    Ils enfilent leurs scaphandres. Puis ils effectuent mutuellement les vérifications d'usage des systèmes de sécurité, de l'étanchéité et de l'intégrité de ceux-ci. (pas de trou, ni d'entaille, ni de pli collé ou de bande électrostatique désactivée, discontinue, mal positionnée...). Ils sont alors autorisés à entrer dans le sas après identification auprès du poste de sécurité de l'état-major qui, à distance, leur ouvre la lourde porte. Quand celle-ci s'est refermée, l'atmosphère du sas est saturée d'un gaz irritant sous pression. Cinq minutes plus tard, si aucune plainte n'émane des trois reclus, c'est que leur équipement est opérationnel. Le vide est fait et la deuxième porte s'ouvre sur l'entrepôt Charlie.

    Après ces deux mois de confinement, Alsyen et Reno se sentent écrasés par l'immensité de celui-ci. La porte est située prés du plafond, alors que le sol est à trente cinq mètres plus bas. De là où ils sont, ils peuvent tout voir. Les containers, de trois mètres sur quinze, pour trois mètres cinquante de large, sont rangés empilés par dix, opposés par l'arrière. Ainsi, ils présentent en permanence leurs portes à la vue. Pour en contrôler le contenu, rien ne serait plus facile que de les ouvrir. Seulement, les containers sont chauffés par circulation de fluide. Leur disposition empilable permet à leur circuit de chauffage de communiquer avec leur voisin du dessus, du dessous et des cotés. Ouvrir signifie faire descendre la température de moins dix à moins soixante degrés Celsius et de risquer endommager les tuyaux de fluides internes. Alors, il vaut mieux s'abstenir. Pour les ouvrir dans de bonnes conditions, il faut les manipuler pour les installer à l'entrée de sas spéciaux qui en permettent le vidage ou le remplissage en atmosphère normale. À l'autre bout, des hommes peuvent donc les ouvrir et remplir les monte-charges permettant la répartition ultime dans les escadres ou dans les ateliers.

    Trois ponts télécommandés pouvant se déplacer sur des rails d'acier en hauteur, et équipés  de palans avec des chaînes au bout desquelles s'agitent des mousquetons de quarante centimètres de long permettent cette  manipulation. Les containers sont numérotés et leurs contenus sont recensés dans les mémoires des ordinateurs du vaisseau, sauf pour quelques-uns encore, datant d'une semaine avant l'arrivée de l'amiral, il y a vingt sept ans, qui ont été perdus dans les strates du cargo. Non équipés de la balise d'identification, et suite à un gros clash, ils ont totalement disparu des archives. Pour un potentiel d'embarquement par entrepôt de six mille containers, il reste une douzaine de « fantômes » auxquels on n'accède jamais. Il suffirait de retrouver les identifications en double alors qu'une seule est présente dans le fichier en « lisant » toutes les portes des containers mais on préfère compter sur le hasard pour les retrouver. Ainsi, s'il existe deux containers 1695, on « charge » le premier 1695 que l'on trouve sur le chariot. Si le contenu correspond à l'état de chargement, tant mieux, sinon, c'est qu'on a retrouvé un container perdu…mais alors, où est l'autre ? Par jeu, personne ne recense les numéros des containers ouverts pour lesquels le contenu ne correspondait pas...

    Lorsque un container a été vidé, il est placé au bout de l'entrepôt. Afin d'équilibrer vide et plein, les entrepôts C et D qui sont accolés sont vidés « en opposition ». Parfois un container vide est aménagé en lupanar ou en popote. Les « fêtards » embarquent avec un système de chauffage et un système d'oxygénation dans le container par le sas de chargement-déchargement et se font enfermer. Avec un complice dans l'entrepôt, le container quitte le sas et ses occupants ne risquent pas d'être dérangés durant leurs excès. C'est strictement interdit, mais c'est inévitable.

    Cette façon de fuir un instant le vaisseau et la  promiscuité est très prisée. Une histoire de container « fantôme » ainsi occupé circule afin de dissuader les fêtards mais l'Amiral sait qu'il n'en est rien, ou alors son amiral de l'époque a su cacher la disparition de quelques membres de l'équipage. Ce qui est sûr, c'est que l'internement disciplinaire sans lumière avec un chauffage minimum et quelques rations est aussi strictement interdit par la hiérarchie militaire de haut niveau. Quelques amiraux y ont tout de même recouru pour des cas extrêmes.

    Reno est assez ému de manipuler les commandes du pont central. Il apprend à ne pas donner d'accélérations brusques et à poser doucement le container à la place exacte pour permettre l'emboîtement des circuits de chauffage. L'effet du poids n'existe pas en apesanteur, mais celui l'énergie cinétique, produit de la masse par la vitesse au carré existe bien. En cas de choc, il peut donc y avoir sous son action détérioration irrémédiable d'une jonction, ou plus grave, celle d'un sas, d'un pont, d'un autre container, d'une cloison... ou l'écrasement d'un collègue situé sur la trajectoire alors qu'il est en train de guider le conteneur pour réaliser un emboîtement parfait. Car au ralenti, on peut « pousser », quand les pieds aimantés touchent bien le sommet d'un container ou le sol, un autre container non emboîté.

    Le sergent Coll constate les manœuvres parfaites de Reno. Il en est heureusement surpris car former un jeune à cet exercice est une sacrée responsabilité. Néanmoins, le protocole exige un nombre minimum de mêmes manœuvres à effectuer à la suite, alors il suit le protocole même si c'est une perte de temps, question de responsabilité en cas de problème éventuel ultérieur.

    Le cerveau d'Alsyen est assailli par des ondes suspectes. Cela provient de l'autre extrémité de l'entrepôt. L'exercice étant terminé, il « suggère » au sergent Coll de décider un petit tour avec le pont pour l'atteindre. Chacun s'accroche à un palan et sur ordre, Reno lance le pont « à fond », histoire de tester la sécurité du freinage d'urgence. À cinq mètres du mur, le pont stoppe brutalement. Les deux compères continuent leur course au bout de leur chaîne, la lâchent au bon moment et vont se coller contre la cloison avec leurs quatre membres. Le jeu déplaît à Alsyen qui ne dispose pas de gants aimantés car il ne serait pas capable,  selon leur fabricant, d'actionner le coté facultatif. Il rebondit donc sur la paroi et se retrouve à l'horizontale, avec la vue dirigée vers le haut, tenu par les pieds. Les deux hommes rient. Mais lui ne pense qu'à ces ondes psychiques. Malheur, elles émanent de mantas. Ces créatures de l'espace semblent immatérielles. Elles ne sont pas perceptibles à l'œil nu et passent au travers de la matière. Elles se nourrissent de matière fissile, de chaleur et de rayonnement lumineux. Il n'y en a que deux mais elles sont collées aux réacteurs nucléaires. La consommation du vaisseau doit en être augmentée. Les  réserves en uranium pourraient ne pas être suffisantes. Et ce serait la mort pour tout l'équipage. La solution pour s'en débarrasser est de se rapprocher d'un soleil, source de nourriture, puis d'émettre des ondes d'une certaine longueur qui leur sont, pour des raisons inconnues extrêmement désagréables. Elles choisissent alors de changer de fournisseur. Mais comment prévenir les humains sans se compromettre ?

    Il n'y a pas encore urgence mais ce vaisseau est condamné s'il ne fait rien.

    Au retour des entrepôts, un vétéran aborde Reno.

    — Petit, suis-moi avec Scipion. On va le numériser.

    Reno est ravi. Ainsi Scipion sera dans les programmes de simulation avec lui. Reno bafouille un peu .

    — Oui Monsieur (*). Avec plaisir.

    Le vétéran le regarde  de ses yeux glacés. Les traits burinés de son visage sec sont durs et figés. Les rides sont profondes alors que l'homme n'a pas l'air si vieux. Son crâne rasé est parcouru de veines proéminentes. Il est aussi efflanqué qu'un épouvantail. Reno n'ose plus bouger, attend d'interminables secondes que l'homme brise cette glace qui l'emprisonne.

    — Gamin, ne m'appelle jamais Monsieur. Moi, c'est « chef », compris ? 

    — Oui M…Chef.




    (*) Monsieur est la traduction de "Sir" réservé aux officiers dans les armées du vingtième siècle. Le vétéran doit être un  non-officier ancien avec une certaine aversion pour le « corps » supérieur.

Chapitre suivant : Simulation globale

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Table des matières
  1. Préface
  2. Avertissement de l'auteur
  3. Débarquement sur B-112
  4. Évasion
  5. Unis
  6. Nouvelle vie
  7. Alsyen s'implique
  8. Cérémonie de baptême
  9. Leçon de dressage
  10. Progrès et découvertes
  11. Drill intensif
  12. Visite des entrepôts
  13. Simulation globale
  14. Revue de chambrée
  15. Le vétéran
  16. B-006 : Accident dans la jungle
  17. B-006 : Planète tout risque
  18. B-006 : Expériences douloureuses
  19. B-006 : Recueillement
  20. B-006 : Sortie nocturne
  21. Déparasitage
  22. B-069 : Bordée dans l'espace
  23. Déchirements
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