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Quelques nouvelles du NET

Par Fredleborgne

Œuvre publiée sous licence Licence Art Libre (LAL 1.3)

Date de publication sur Atramenta : 1 avril 2011 à 0h00

Dernière modification : 16 octobre 2013 à 1h07

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Sentimental Blog

    

    «Que fait-elle aujourd’hui ?»

    Cette question, il se la pose au moins une fois tous les jours… depuis tant d’années.

    Depuis qu’il l’a rencontrée, par hasard, et qu’elle a répondu à son invitation à danser, elle est entrée en lui à jamais.

    Une rencontre d’été, un soir de 14 juillet, dans un bal de village, près du camping municipal sur la côte...

    Était-ce son sourire juvénile ? Ses yeux noisette brillants d’intelligence ? Sa réserve qu’il lui a fallu surmonter ?

    Parce que physiquement, elle était «normale».

    Mais en tout cas, il s’est entichée d’elle et le lendemain, au réveil, il s’est posé ces questions. Car enfin, qu’avait-elle pour qu’il l’aime déjà autant ?

    Il n’avait pas couché avec. Il n’était pas saoul durant cette soirée. Ils étaient encore deux ados. Le sexe pouvait attendre même si le désir de la séduire était immédiat.

    La revoir était la seule réponse possible.

    L’occasion se présenta le lendemain en fin d’après-midi, à la sortie des douches du camping. Les parents étaient loin, ils pouvaient parler.

    Son sourire «métallique» ne le rebuta pas. Elle lui faisait penser à un oiseau, insaisissable, gracieux, délicat. Sa voix était une douce musique. Il buvait ses paroles afin de mieux la connaître et pouvoir la séduire. Son corps était fin et il aurait voulu l’entourer pour mieux le protéger et le sentir contre lui. Elle était devenue sa raison de vivre, son cœur battait à tout rompre et il voulait se transformer en cuirasse spécialement moulée pour elle afin de ne plus la quitter.

    Elle était timide, lui aussi. Leurs yeux seuls se déclarèrent.

    Puis, devant partir, il lui avait demandé son adresse.

    Il lui envoya une carte postale seulement cinq mois après, pour les vœux de la nouvelle année. Elle répondit. Encore deux cartes «légères» et il passa à la lettre, accompagnée d’une carte humoristique, anodine en apparence. Il ne savait pas quand ils pourraient se revoir, mais il l’aimait, et toutes les filles qu’il pouvait croiser n’étaient plus que des flirts en attendant sa vraie histoire d’amour avec elle. D’ailleurs, quand il se sentait sentimentalement attiré, il se débrouillait pour arrêter les frais. Il s’était réservé pour elle.

    L’été suivant ne fut pas l’occasion d’une nouvelle rencontre. Il travaillait tout l’été et elle passait encore les vacances avec ses parents.

    Ce ne fut qu’en hiver qu’il put venir chez elle un week-end. Son boulot lui permettait maintenant de payer son billet de train. Les parents purent constater que ce correspondant depuis dix-huit mois était toujours très correct avec leur fille, plus jeune, et certainement amoureuse. Après tout, même si c’était introduire un loup dans la bergerie, celui-là ne serait pas à surveiller trop souvent.

     Bien qu’elle lui ait envoyé une photo qu’il chérissait, il crut défaillir quand il la revit. Sourire et bisous sur les joues, surveillance des parents, mais surtout pas de contacts physiques qui auraient pu tout gâcher. En ces temps-là, la morale exigeait une retenue de tous les instants. Ses yeux à nouveau parlèrent pour lui et il pensa bien qu’elle y répondait, mais il retenait ses mots, afin de rester un copain. À leur âge et à cette époque, parler d’amour était répréhensible et n’aurait pas fait sérieux.

     Mais il n’y a bien que des vieux cons pour prétendre qu’à dix-sept ou dix-huit ans, on ne peut pas aimer pour la vie …

    Alors il attendit encore six mois, pour rendre une invitation possible, chez ses parents à lui, durant l’été.

    C’était son premier voyage en train effectué seule. À quoi avait-elle pu penser durant ces huit heures de train ? Il était venu la chercher avec ses parents, lui-même n’ayant pas encore de voiture, mais se déplaçant en moto.

     La vie est si bonne parfois pour les amoureux. À cette époque, il n’y avait pas de téléphones portables, mais les quais étaient accessibles à ceux qui venaient chercher leurs proches à la sortie du train, moyennant un «ticket de quai». Il put donc la voir descendre du train avec sa valise, perdue dans cette immensité et cette foule, et ce malgré la longueur du train corail.

     Elle était donc venue. Il n’avait pas encore vingt ans, elle était encore mineure et seuls leurs yeux franchissaient la distance des conventions. Il bouillait intérieurement de la prendre entre ses bras, de la serrer fort contre lui… mais après les quatre bises autorisées, il n’eut entre ses mains que la valise de sa dulcinée.

     Ses parents à lui, heureusement plus coulants, les laissèrent partager la même pièce pour dormir car il s’agissait d’un dortoir où les frères dormaient durant les vacances d’été. Son petit frère ayant été très matinal, ils se retrouvèrent enfin tous les deux dans la semi-pénombre, les volets encore fermés ne laissant passer que quelques rais de la lumière du matin.

     Elle était réveillée et il alla lui dire bonjour. Les joues se frôlèrent une fois, deux fois et les lèvres se rencontrèrent. Il s’allongea contre elle puis elle écarta le drap pour qu’il puisse mieux l’enlacer.

     Il maîtrisa la course de ses mains pour ne pas l’effaroucher. Il l’aimait, elle aussi. Ils avaient donc le temps. Il lui chuchota ses premiers mots d’amour qui déclenchèrent chez elle nombre de petits sourires de bonheur involontaires, et autant pour lui de grands coups de couteau délicieux dans le cœur.

     Les vacances restèrent chastes bien qu’enflammées. Après tout, les convenances à contourner et l’interdit permettaient une exaspération des sentiments et le respect du corps féminin permettait à l’homme de prouver la sincérité de ses intentions. Enfin, la peur de choquer par un geste déplacé permettait de bien plus subtiles attentions sur les endroits autorisés. Sa main tremblait dans la sienne et leurs doigts s’accrochaient pour ensuite se délier tendrement. Du monde, ils ne percevaient que l’autre à ses côtés et le monde qui les regardait passer s’attendrissait et enviait ces amoureux anonymes.

     La correspondance continua, bien plus dense et intense. Un jour le flirt se fit plus poussé. Plus tard encore, ils firent l’amour, maladroitement mais avec les meilleures intentions. Ils se fiancèrent aussi.

     Mais cette histoire leur appartient. Et ils l’ont enfouie au plus profond d’entre eux. Ils ont eu de merveilleux moments de découvertes réciproques, de joies partagées, de rêves et de futurs projets. Mais lui ne s’est pas contenté de l’amour platonique de celle qui était sa future épouse durant la période des «convenances». Il a profité de la distance qui les séparait durant de longues périodes pour parfaire sa connaissance des femmes, tandis qu’elle s’était enfermée dans son amour exclusif.

    Il ne lui avait jamais avoué, comme il était plus âgé, que pour lui aussi il s’agissait de son premier amour.

    Quand elle apprit son infidélité charnelle ante-fiançailles, elle le mit à la porte. Il fit deux tentatives concrètes, en plus de ses courriers, pour tenter de la reconquérir.

     Mais à cette époque-là, on ne badinait pas avec l’amour dans certains milieux. Le sida en plus était un nouveau spectre qui planait sur les amours charnelles. L’infidélité devenait criminelle.

     Depuis cette lointaine séparation, même si la vie lui a donné une autre femme, qu’il aime aussi et qu’il n’a jamais trompée par peur d’une deuxième rupture brutale, il se demande toujours s'il n’aurait pas dû encore et encore insister pour qu’elle lui pardonne.

     Car il ne sait pas, il ne peut pas savoir ce qu’elle devient, au bout de cette distance qui ne lui avait jamais fait peur, malgré l’absence de TGV. Aujourd’hui, cette distance lui évite de la croiser chaque jour pour au moins la voir vivre sa vie, la voir heureuse même avec un autre, pouvoir peut-être lui dire, comme avant leur premier baiser, qu’il est content de la voir.

    Il voudrait aussi que sa vie à elle lui ait permis de comprendre la véritable cause de son infidélité, de comprendre la sincérité malgré tout de ses sentiments d’alors et de lui pardonner. Peut-être l’a t-elle fait ? Peut-être pas ! Lorsque ils se sont séparés, il a pu constater qu’elle était devenue une femme et n’était plus la petite correspondante du début de l’histoire, ce dont il n’avait pas pris conscience jusque-là. L’a t-elle aujourd'hui totalement oublié ?

    Cette absence d’existence est pour lui un vide qui ne se referme pas malgré le temps. Et elle ? Pense t-elle encore à lui de temps en temps ? Qu’a t-elle fait de son abondant courrier, des quelques photos de l’époque, de ses cadeaux ? Lui conserve encore la bague de fiançailles, comme une fleur qui ne fanera jamais, une étincelle qui ne s’éteindra pas, un trésor enfoui loin des regards autres que le sien.

    Alors, il a mis son histoire, reprise ici, en ligne sur le Net. Un blog complet. Avec tout le courrier qu’il lui a écrit durant ces années et qu’il ne lui a pas envoyé, à cause de ses parents, qui se sont aussi fâchés contre lui, et qu'ils n’auraient sans doute pas transmis. Mais cette distance, abolie de moitié grâce au TGV, si simple à réduire totalement d’un coup de téléphone (avec le risque d’un changement de nom pour elle, et sinon d’homonymie), il a cru pouvoir l’ignorer grâce au Net. Seulement, un blog, même hébergé chez un F.A.I est totalement isolé si on ne répand pas des adresses un peu partout auprès des amis ou dans les forums. Il n’y a bien que la loi française de 2004 à propos de la confiance numérique pour dire qu’il s’agit d’une diffusion accessible par tous. Ce blog, personne ne l’entend appeler son inspiratrice. Mais, le lira t-elle un jour ? Reconnaîtra t-elle leur histoire dans mon texte, même si elle est un peu modifiée, résumée, occultée et améliorée afin qu’elle passe inaperçue pour quiconque qui n’est pas eux deux dans ce récit que je viens de vous en faire ?

    Si vous êtes celle dont cet homme attend quelques nouvelles, ne contactez pas l’auteur ou son éditeur pour transmettre. Les cœurs brisés féminins pourraient nous envoyer un abondant courrier et ce texte n’est pas un appel à la rencontre. Lui, il ne serait pas d’accord je pense, et moi, j’ai déjà une femme, jalouse de surcroît, que j’entends bien conserver à mes côtés…

     Alors, utilisez les services du plus grand indiscret du Net, celui qui collecte toutes les «bouteilles à la mer» de manière tellement efficace, au vu de tous et en toute impunité, ce célèbre moteur de recherche américain…

     Vous tapez dans la zone de saisie, séparés par un espace votre prénom, l’année de votre rencontre, son lieu (nom de ville) et le petit surnom amoureux dont il vous affublait dans la zone de recherche. Vous l’avez oublié ? Quel dommage. Il y aura beaucoup plus de sites à explorer pour trouver le bon. Pour accéder ensuite aux pages cachées, il faut se connecter. En login, vous mettez votre prénom, et en mot de passe votre date de naissance.

     Si vous voulez aider à ce qu’ils se retrouvent, et qu’elle ait connaissance du blog qui lui est consacré, téléchargez gratuitement ce texte et envoyez-le à vos amies entre trente et cinquante ans, y compris à l’étranger. Peut-être s'est-elle expatriée ?

     Moi, j’avais pensé mettre une page html, avec plein de publicité, et un simili moteur de recherche pour dire «Gagné ou perdu» (Le clic du GO m’aurait bien rapporté) ou faire payer le téléchargement, mais le regard noir de cette connaissance qui m’a raconté son histoire m’en a dissuadé.

    On ne badine pas avec l’amour. Il a bien retenu la leçon. Il me l'a fait comprendre aussi.

    Illustration

Chapitre suivant : Résopolis

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Table des matières
  1. Préface
  2. Ad Vitam et Æternam
  3. Drapeau Noir
  4. Le forum Maléfique
  5. Nuit d'angoisse
  6. Fibre artistique
  7. Masques et Mascarades
  8. Virtuellement sien
  9. Sentimental Blog
  10. Résopolis
  11. Jackpot
  12. L'ascète prophète du Net
  13. Paris au mois d' Août
  14. Inspiration
  15. Le Sujet délire (pas très Net)
  16. Nipponne
  17. Survivre sur le Net
  18. Mégalo Maniaque
  19. Fil noir
  20. Grand Foutoir
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