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Quelques nouvelles du NET

Par Fredleborgne

Œuvre publiée sous licence Licence Art Libre (LAL 1.3)

Date de publication sur Atramenta : 1 avril 2011 à 0h00

Dernière modification : 16 octobre 2013 à 1h07

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Le forum Maléfique

    Introduction

    Un modeste hommage au grand maître de l’horreur H.P. LOVECRAFT

    Quand il entra pour la première fois dans mon cabinet, je ne savais pas que ce patient allait bousculer toutes les règles bien établies qui régissaient mon univers. Pourtant, à fréquenter depuis vingt ans des gens «instables», j’aurais pu me perdre moi aussi dans les méandres de leurs phobies, de leurs perversions ou de leurs folies.

    C’était un militaire envoyé par le Service de santé des armées. Leurs spécialistes étant aujourd’hui peu nombreux, les médecins de garnison préféraient adresser certains patients dans le secteur civil et j’étais le psychiatre le plus proche de l’affectation du patient. Le dossier indiquait dans un joyeux désordre «troubles du sommeil», «hypersensibilité», «paranoïa», «dépendance à l’internet», «démangeaisons cutanées» et la «logorrhée verbale» trahissait un début de pléonasmie aiguë chez le médecin-chef.

    J’en riais un peu d’avance. J’imaginai soit un barbouze de choc qui aurait craqué en opération en criant «maman» sous «le feu de l’ennemi», soit un reste de «tire-au- flanchisme», très répandu durant les années où la conscription était obligatoire, qui aujourd’hui témoignait de la sédentarisation et de la fonctionnarisation de ces soldats sans conflit majeur depuis longtemps.

    Autant le dire, je ne portais pas trop l’armée dans mon cœur et l’idée de soigner un de ces débiles ne me réjouissait pas vraiment. Je l’imaginai déjà en train de me dire «affirmatif», «reçu cinq sur cinq» et me raconter une blague éculée bien vulgaire pour «détendre l’atmosphère», surtout que le gars en question était sous-officier. «Un adjudant de mes fesses» comme aurait dit Jacques Brel.

    Mais cet homme entra la tête basse, manifestement intimidé de me trouver derrière la porte. Il s’allongea sur le divan comme il avait vu faire dans les films et je me gardai bien de lui dire qu’il aurait pu s’y installer normalement. Il était heureusement venu en civil, bien que cela n’évita pas, comme je pus le constater par la suite, les traces de cirage sur les coussins.

    Après les civilités d’usage, je lui proposai tout d’abord de me dire de quoi il lui semblait souffrir. Et le flot intarissable commença à se répandre autour de moi, d'abord lentement puis… Je vous livre la transcription de l’enregistrement de la séance.

    «Docteur, je vais bien, si ce n’est ces démangeaisons qui me viennent entre les doigts et sur les pieds pour commencer. Je me suis soigné avec des crèmes apaisantes, des crèmes anti-mycosiques, des crèmes hydratantes, des crèmes déodorantes, des crèmes chauffantes... En vain. J’ai consulté un allergologue qui déjà m’a trouvé assez à cran. Donc, j’ai pris des calmants, j’ai fait des tests. Ma femme trouve que je ronfle très fort, j’ai tendance à faire des apnées du sommeil, résultat, quand je l'empêche de dormir, elle me réveille. Je suis allergique à la poussière, aux poils de chats, aux acariens.

    Je suis assez fatigué en journée et je ressens le besoin de faire une sieste en début d’après-midi, ce qui est impossible. Bref, en fin de journée, je pique du nez, je m’endors devant la télé en début de soirée et après, impossible de m’endormir. Je tourne et retourne dans le lit. Alors, je me relève, je vais sur Internet. Oui, je suis souvent allé sur des sites X mais depuis quelque temps, je préfère fréquenter des forums. Non, pas des forums de rencontre, des forums politiques, où il y a de l’info compilée par des particuliers et on peut donner son avis, ses théories… Malgré mes soins, j’ai toujours ces démangeaisons qui reviennent. C’est difficile de se concentrer. Je me couche assez tard, mais pas trop. Entre une heure et deux heures du matin. Je dors quatre à cinq heures, quand je reste sur le canapé du salon. Après, de toute façon, j’ai mal au dos alors je me réveille. J’ai le lit tête et pieds relevables, oh oui, c’est bien, avec la literie Bultex, mais, avec mon dos en miettes, j’ai trouvé encore mieux. J’y ai rajouté un sur-matelas à mémoire de forme. Ainsi, on a toujours une pression adaptée sur toutes les parties du corps. C’est plus moelleux que le Bultex, et on a l’impression de flotter. Oui, mais il y a ma femme à côté pour m'empêcher d'en profiter. Je porte des lunettes et j’ai un grand écran. Je règle toujours mon affichage en cent hertz. Malgré tout, il m’arrive d’avoir les yeux qui piquent, et puis une raideur dans le cou. Oui, c’est normal, je me doute. Mais quand je me couche de moi-même, je m’endors comme une masse. Je suis fatigué au réveil et encore plus dans la journée. Le responsable de la clinique m’a dit qu’il fallait dormir la nuit. Oui, mais je ne m’endors pas «comme ça». Je suis toujours en hyperactivité le soir. Sauf quand je regarde la télé. Mais alors, je me réveille à deux heures du matin, et c’est fichu ensuite pour dormir, bref, je suis encore plus fatigué le lendemain.

    Il m’arrive parfois de sentir des piqûres sous la peau, au niveau du ventre puis partout. Comme des bulles d’acide qui crèveraient. Alors, je prends la méga dose de polaramine, et la polaramine, ça endort. C’est vrai, je tiens un peu grâce aux nerfs. Mais je ne suis pas plus agressif que n’importe qui. Il ne faut pas me chercher, c’est tout. Ça se voit quand je fais la gueule. Il suffit de me laisser dans mon coin. Le pire, c’est quand j’ai le nez comme un chou-fleur, qu’il coule comme une fontaine et que j’ai mal à la tête. Là, le téléphone m’énerve. J’ai l’impression que c’est moi qu’on sonne.

    Vous avez remarqué quand on entre dans un bureau. Si le téléphone sonne, la discussion s’interrompt et le téléphone prend la priorité sur vous. Et vous restez là, à combler quand le téléphone ne sonne pas. En plus, quand c’est vous qui téléphonez, il n’y a jamais personne pour décrocher. À l’heure des messageries sur tous les bureaux, on devrait supprimer les téléphones…J’en ai parlé d’ailleurs avec mon capitaine qui m’avait téléphoné pour me demander de passer dans son bureau, et qui m’a gardé trois quarts d’heure debout pendant sa conversation avec un autre au téléphone. Puis finalement il m’a demandé sur quoi je travaillais présentement. J’ai répondu «À mon avancement c…ard» et je suis sorti plutôt vexé. Mais si je lui ai démonté la tête, c’est seulement après, quand il a osé dire au commandant que je lui manquais régulièrement de respect. Quitte à être puni, autant que ce soit justifié. C’était sa parole contre la mienne. Après mon poing contre sa gueule à l’avantage du premier, c’est la parole du commandant qui a fait foi, mais je ne lui en veux pas pour autant. Sinon, en quinze ans de carrière, je n’ai jamais eu de problèmes avec mes supérieurs.

    Il faut bien dire, à ce moment-là, je n’avais pas de démangeaisons, ni de crise d’allergie en cours. Je ne suis pas un violent, vous savez. Sur mon site, je participe aux discussions et je modère patiemment mes propos, même face aux trolls qui provoquent en permanence par leurs hideuses affirmations et qui troublent les débats. J’en modère même d’autres dont les mots peuvent avoir dépassé leur pensée en reprenant subtilement leur raisonnement et en le stoppant dans la limite raisonnable. Au point de vue relations avec ma femme, ça va. Je suis fidèle et en pleine forme lorsque d’un commun accord nous décidons d’un petit peu d’exercice. J’ai encore mes parents et je ne suis pas fâché avec mes frères et sœurs. Vous voyez, docteur, pas de quoi fouetter un chat. Je suis apte à servir et si le médecin-chef ne me l’avait pas ordonné, je ne vous aurais pas importuné si longtemps avec toutes ces banalités. Par contre, si vous aviez un truc pour que je puisse dormir dès minuit, et être en forme la journée, sans crise d’allergie ou de démangeaisons, je vous en serais très reconnaissant…

     — Je suis psychiatre, pas médecin généraliste ou spécialiste des allergies. Si vos symptômes sont d’origine physique, je ne peux rien pour vous. Moi, il faut que je comprenne pourquoi vous êtes aussi dépendant au Net et aussi agressif sans vous en rendre apparemment compte. Ainsi, je pourrai vous permettre de vous reprendre en main et d'éviter de laisser des crises dégénérer face à votre entourage. Je dispose de calmants, de tranquillisants, d'anxiolytiques entre autres dans ma pharmacopée, mais pour vous guérir, il me faut vous donner les bons conseils à suivre après vous avoir fait prendre conscience de votre état réel. Vous ne devez pas minimiser ou occulter certaines gênes dans votre vie qui pourraient expliquer votre mal-être. Vous m’avez parlé d’un site, de quoi y discutez-vous ?

     — De beaucoup de choses. Ce sont des sujets de société, souvent liés à l’actualité, la politique, la société, la religion, les libertés sur le Net, l’art et les droits d’auteurs… Et puis il y a de l’humour, des coups de gueules, des échanges…

    — Du sexe aussi ?

    — Non, ce n’est pas l’endroit je pense.

    — Et pourquoi autant de temps ?

    — Nous sommes lus par de nombreux visiteurs et jaugés parmi les participants. On fait donc attention au fond et à la forme. Ce n’est pas un chat. Et puis, quand on donne son avis, il faut le justifier avec des arguments non encore abordés par un autre. Il faut donc lire tout ce qui a été écrit pour être «neuf», donc intéressant. Quand on a participé, le post est daté, avec l’heure. Les participants vont aux sujets qui sont «en cours» et il y a donc un mouvement perpétuel. Il faut répondre en quelques lignes, ou préparer un sujet «inédit», avec toujours le risque qu’il soit choisi et posé par un autre avant. Les anciens messages disparaissent donc sous les nouveaux et pour être lu et donc transmettre ses idées, il faut toujours lire, créer et s’inviter dans des argumentations en prenant en compte les points de vue précédents. C’est assez prenant et excellent pour le fun. Et puis j’ai des avis parfois un peu originaux, alors j’aime bien les placer. Enfin, il y a la guerre contre la bêtise des trolls et celle, plus répandue, des poncifs de notre société, des mensonges qu’on veut nous faire avaler, des manipulations parfois grossières des médias, des politiciens, des industriels, des lobbies, des sociétés… Il y a aussi des arnaques, des mensonges, des jugements honteux… Notre monde marche parfois sur la tête et c’est moi qui suis chez un psy…

    — Une guerre ?

    — De tous les instants. À chaque seconde, nous sommes bombardés d’informations pour nous manipuler, ou du moins nous influencer, car c’est le phénomène de masse qui est recherché. Vous savez bien que la publicité joue sur des «ressorts» du subconscient en plus du message avoué. Elle joue aussi sur la frustration si on n’achète pas le produit présenté. La publicité est partout. Mais c’est à la télévision qu’elle est le plus agressive. Il y a aussi la grand-messe des informations qui nous influence sur des faits réels. La personne peu avertie y croit dans le sens souhaité par le pouvoir et devient un vecteur du système biaisé auprès de ses proches, de ses contacts. Celui qui doute peut trouver de l’assurance dans l’opinion des autres. Mais souvent, les autres n’ont ni douté, ni réfléchi et ressortent un raisonnement primaire sur la base du peu d’éléments ressassés un grand nombre de fois dans la même journée par des vecteurs différents. La pluralité de la presse s’est estompée sur l’essentiel. La concurrence ne porte plus que sur le choix des hommes de paille qui font une certaine actualité people ou politique. Mais, les conflits qui déchirent certaines populations sur le globe sont mis en scène par ailleurs pour servir une vérité officielle qui nous désigne le mal, nous terrifie dans nos chaumières et nous rassure tout en cadenassant nos cœurs, nos maisons et en laissant les clés aux dirigeants. Il ne nous reste donc qu'à consommer, au prix qu’ils veulent, des produits que nous pouvons acheter avec le fruit de notre travail. Mais ces produits sont périssables et nous devons toujours travailler pour les remplacer. Le gaspillage de temps, d’argent, de matières premières profite aux élites qui dirigent, vendent, organisent et nous travaillons plus pour consommer de plus en plus de virtuel et du pas cher produit industriellement.

    Les vêtements ne sont pas aussi résistants qu’avant, les fruits et légumes sont gorgés d’insecticides et poussent sur le lisier de pauvres porcs piqués aux hormones. La qualité baisse plus vite que les prix et les marges pour les négociants (et non les petits producteurs) augmentent. Le citoyen en général, l’automobiliste en particulier est devenu une vache à lait à laquelle on demande en plus d’être une bête de somme. Les gouvernements s’attaquent aux programmes scolaires pour faire des gens compétents dans leur futur travail, mais surtout peu curieux et pas critiques. On a supprimé les grands auteurs classiques, les problèmes de philosophie afin que les gens soient culturellement pauvres. Ainsi un américain obéira aux mêmes ressorts qu’un français ou un russe. Il se passionnera pour du football ou du tennis ou du base-ball au lieu de s’intéresser aux fondements de la société ou à la politique. Ainsi, il sera manœuvrable par les industriels qui veulent le faire travailler et consommer, aux politiques qui veulent le diriger et aux religions qui se font une sacrée concurrence…

    —  Vous ne pensez pas que vous êtes un peu excessif ?

    — Vous êtes con ou quoi ? C’est pourtant sous vos yeux. Votre voiture, qui se jette au bout de dix ans, alors qu’elle passe la majeure partie de son temps dans un garage ou sur un parking. Vous avez pourtant payé un an de salaire pour l’avoir, et vous dépensez en carburant, assurance, entretien, pneus… plus d’un mois de salaire par an.

    Puis votre maison, dont les intérêts du crédit sont à peine inférieurs chaque mois à ce que vous paieriez en location. Et pourtant, vous y êtes à peine dix heures par jour, et vous passez vos week-end à l’entretenir alors que vous y dormez les trois quarts du temps.

    Tous les objets que vous pensez indispensables, que vous n’utilisez en fait que quelques heures par an et que vous devez jeter au moindre dysfonctionnement car la réparation coûte plus cher que l’achat, entre le déplacement, la main-d’œuvre et le prix des pièces détachées. Et le pire, la musique ! Si vous écoutez les radios ou la télévision, vous subissez les goûts du plus grand nombre ou les nouveautés qu’on veut vous faire acheter, malgré leur médiocrité. Payé au smic, vous devez travailler deux heures et demie pour vous acheter le droit d’écouter douze titres de trois minutes trente au maximum. Et encore, bien chanceux si les douze titres vous plaisent. Si vous n’achetez pas les douze titres sur une galette, vous devez les télécharger sur le Net, et au détail, ils sont plus chers, farcis de DRM et à la merci du moindre effacement accidentel alors qu’ils ont un nombre négligeable de copies sur support numérique risqué. De plus, vous ne pouvez pas les transférer de l’ordinateur vers votre chaîne hi-fi. La musique gratuite est coupée par la pub. Vous ne pouvez pas vous reposer sans qu’on bouscule votre subconscient pour une marque de lessive ou la dernière stupidité à la mode.

     — Je crois que vous souffrez de surmenage, d’où une hypersensibilité aiguë qui fausse vos appréciations. Sur votre forum, vos idées «originales» doivent faire sourire…

     — Vous vous foutez de moi ?»

    Là, l’enregistrement de la première séance prend fin. Il s’est jeté sur moi, m’a pris sous le col et m’a collé au mur tandis que mon lecteur de cassette enregistreur chutait lourdement. À bout de bras de ce colosse d’un mètre quatre-vingt-dix, ancien parachutiste de surcroît, je n’étais pas fier, surtout que mes pointes de pied avaient quitté le sol et que ses poings serrés m’écrasaient la glotte.

    Il ne me frappa pourtant pas.

    Après m’avoir scruté d’un regard inquisiteur, il se ravisa et me lâcha. Je tremblais tellement des jambes que je faillis en plus me laisser choir car elles ne me supportaient plus. Je me retins de justesse à un fauteuil.

    «Je suis désolé de vous avoir fâché. Je vous propose une chose. Je vais essayer d’apprendre à vous connaître en fréquentant un peu votre site, qui croyez-moi me semble intéressant. Donnez-moi donc son adresse et votre pseudo, et je pourrai ainsi juger de la qualité de vos interventions.»

    Il le fit de bonne grâce. Les trois quarts d’heure étaient écoulés de toute façon. Je prolongeai son arrêt de travail et je voulus me faire payer. Il parut très étonné.

    «Mais je suis là sur ordre. Voyez avec le médecin-chef qui m’a fait l’ordonnance»

    — En psychanalyse, le client doit payer. C’est indispensable à sa guérison. Il y est ainsi intimement associé. C’est pour cela aussi que c’est si mal remboursé par la Sécurité Sociale.

    — Et après ça, je n’aurai plus de démangeaisons ?

    — Je vais vous prescrire de l’homéopathie pour l’instant. Il n’est peut-être pas indispensable de passer immédiatement aux psychotropes non ? Vous l’avez dit vous-même, vous n’êtes pas fou.

    — En tant que docteur, vous êtes aussi intéressé par ma guérison. Donc, je vais tout de suite vous payer la partie sécurité sociale qui me sera remboursée plus tard et je vous paierai le reste à la fin si votre traitement a été efficace»

    Il n’était pas si fou en effet. Mais après avoir testé la force de ses convictions, je n’osai pas le contredire. Je fis donc l’important en l’assurant d’une guérison prochaine et de ma totale confiance dans les bienfaits de ma thérapie  que j’y crus presque moi-même avant d'accepter son offre de «vilain» sceptique. Avais-je vraiment regagné sa confiance ? Je ne crois pas.

    Lors des consultations suivantes, il continua ses litanies décousues de ses petits maux quotidiens. Il semblait toujours à cran, tentait de raisonner son attirance pour Internet, mais, hors ligne, il continuait à phosphorer pour pouvoir répondre encore et toujours aux différents posts. Il avait arrêté de faire de longues et ennuyeuses réponses de plus d’une page word qui semblaient lui attirer beaucoup de foudres d’autres internautes qui en «quotaient» chaque ligne pour critiquer, ergoter ou contredire. Mais le nombre de posts à suivre devenait plus important. La liste des sujets abordés était sans fin et il commençait à avoir un avis sur tout, prêt à en découdre à la moindre occasion.

     Comme il s’était entiché d’un forum en particulier, afin de mieux le connaître, je résolus de le suivre sur celui-ci dans ses raisonnements.

    Il avait un avis assez clair mais souvent tranché. Il pouvait être parfois tolérant, mais aussi assez basique. Néanmoins, il abordait sans peur des sujets complexes où sa malheureuse inexpérience l’entraînait ensuite dans de longues suites d’échanges plus ou moins musclés avec d’autres internautes. Son langage imagé me fit parfois largement sourire et il avait toujours «le truc qui va bien» qui lui permettait de poursuivre selon lui une démonstration sans faille.

    Je constatai toutefois la présence de nombreux éléments perturbateurs jetant de l’huile sur le feu et parfois des insultes outrageantes ou des propos déplacés dans les conversations.

    Certains y répondaient. D’autres les ignoraient. Lui les affrontait systématiquement et son langage finissait par se durcir. On le sentait excédé alors que les autres le traitaient de crétin pour une faute d’orthographe ou de grammaire dont il était en plus coutumier.

    En tant que «spectateur» invité, je pouvais rire de l’humour des uns, apprécier les avis où la prose de quelques «pointures» et en règle générale identifier des «personnages». Derrière leurs avatars, les internautes lâchaient le meilleur ou le pire d’eux-mêmes.

    Ce forum était un vrai théâtre vivant. Et un puissant révélateur de l’humain. Pour un psychiatre, ce site était une mine d’or. Je finis par m’inscrire et commençai moi aussi à m’exprimer.

    Je constatai alors qu’il était fort tard quand je quittai mon ordinateur pour aller dormir. Une fois, deux fois… l’habitude fut vite prise. Néanmoins, je me limitai rapidement à une heure du matin.

     En effet, la fois où j’avais «décroché» à cinq heures du matin, quand l’autre contradicteur lui aussi était allé se coucher, j’avais ensuite passé une journée épouvantable, avec maux de tête, endormissements et irritabilité. Heureusement qu’il n’était pas venu ce jour-là, il aurait pu se moquer de moi.

    J’évitai cependant de lui répondre sur le Net. Je ne voulais pas risquer de reprendre un sujet avec lui dans le cabinet. Je ne me souvenais que trop bien la fois où il m’avait soulevé.

    Son état s’aggravait. Je notai tous les matins l’heure de sa dernière intervention sur le site. La veille de venir, il faisait attention de se coucher à une heure raisonnable, mais dès le soir suivant, il «replongeait» dans les horaires excessifs. Lorsque je lui montrai ses «horaires», il se sentit penaud, et dut admettre sa dépendance. Il avait maintenant de vilaines plaques rouges. Mais étaient-elles la cause des démangeaisons, ou des infections dues à ses multiples grattages ? Je l’envoyai manu militari en centre de repos, sans internet, durant deux semaines.

    Il y resta un mois, car ses actes de violence furent assez dévastateurs au début, puis chaque fois qu’on relâchait ses liens physiques ou médicamenteux. On trouva quand même un neuroleptique qui soigna ses démangeaisons, preuve d’une cause psychologique, mais il eut de nombreux effets secondaires pour les différents cocktails administrés, dont certaines éruptions de boutons, des vertiges, des acouphènes et des envies de vomir.

    Lorsque il revint dans mon cabinet, il avait les dents serrées et j’avais perdu sa confiance. Dans le même temps, j’étais devenu un adepte assidu de son forum mais j’avais un réveil qui me rappelait ma «permission de minuit». Je pus donc tenter de communiquer par ce biais, mais il m’assura qu’il allait totalement laisser tomber internet.

     Le soir même, je ne vis pas trace de lui. Ainsi que les jours suivants. Je fus donc étonné de le voir arriver à nouveau un peu fébrile et les yeux rouges. Il parla d’insomnies passagères. Un mois plus tard, alors qu’il avait recommencé à se gratter, je compris qu’il m’avait leurré. Il n’avait pas changé de forum, juste changé d’avatar.

    Je reconnaissais son style et ses «prises de bec».

    Je remarquai aussi autre chose. L’étrange source d’inspiration des trolls en matière de nom de baptême. Ils semblaient tirés d’un livre maudit, recueil de toutes les obscénités des temps immémoriaux. Après quelques recherches, je constatai qu’à côté de quelques sites dédiés à HP Lovecraft et ses condisciples ayant détaillé le mythe de Cthulhu, d’autres sites reprenaient des éléments pris dans les Manuscrits Pnakotiques, textes considérés comme pré-humains. À l'heure actuelle, il n'en existerait que cinq versions connues gardées précieusement dans des bibliothèques européennes et américaines, dont la bibliothèque de l'Université Miskatonic. Sur certains forums, des posteurs prétendaient citer le livre d’Eibon, voire tenir de la bouche infâme même de Shatak des extraits du mystérieux Nécronomicon (tel est le nom grec donné en 950 ap. J.-C. au Kitab Al-Azif, antique traité ésotérico-démoniaque sur le Mythe de Cthulhu, rédigé par la plume d'un poète arabe devenu fou, Abdul Alhzared, à Damas en 730 ap. J.-C...)

    J’épluchai donc la liste des «membres» et m’en donnai à cœur joie. À côté d’inquiétants Zoth-Ommog, Ghatanothoa et Ythogtha, Zhar, Glaaki, Atlach-Nacha... il y avait des «P’ourounturluth», «Askamion», «Tathonpep», «Prizdeuthet»,  «wikhipedia», «boathon milka», «Ythienpa»…

    Néanmoins, l’énumération de certains noms comme Iod, Sub-Niggurath, Byatis, Vorvadoss, et surtout, Rhan-Tegoth me firent froid dans le dos. Ce jeu, à base de ces entités maléfiques, objets d’adoration malsaine exigeant d’odieux sacrifices sanglants, de cultes barbares aux rites cruels ou d’incantations démoniaques pour de noirs desseins me sembla malsain.

    Je connaissais quelques éléments du mythe car tout bon psychiatre a un jour lu «L'affaire de Charles Dexter Ward»  ou «L'Abomination de Dunwich», textes d’inspiration tératologique décrivant la «castration maternelle»  qu’aurait subie l’auteur et désir de s’en libérer.

    Néanmoins, au sujet de mon patient militaire, son histoire s’arrêta quelques jours plus tard. Il fut victime d’un horrible accident de deux roues. Il fit l’objet d’un article particulièrement pénible car le journaliste à la radio, qui, après avoir décrit précisément les circonstances atroces du drame conclut par un «… alors que son corps disloqué par l’horrible choc retombait sur la voie opposée de la chaussée, le casque et la tête furent broyés par un autre véhicule qui ne put rien faire pour l’éviter. Le corps décapité et brisé du motard laissa échapper une gerbe rouge sur le bitume qui le vida entièrement de son sang».

    Je sus qu’il s’agissait de mon homme par un appel téléphonique du médecin-chef qui le suivait.

    Il n’était pas mort guéri. Dans quelle mesure son état de fatigue et de stress pouvait être responsable de cet accident, nul ne le saurait jamais.

    Mais le soir même, un nouveau perturbateur, Kaslacrouth, écrivait «Tu n’as qu’à te mettre le manche de pioche qui va bien dans le c…, ça t’aidera à réfléchir avant d’écrire n’importe quoi»

    Intrigué, je pistai d’autres messages. Deux autres portaient sa nouvelle signature et son tic de langage. Je lui collai donc le train pour rechercher quel topic il était en train de lire pour déposer un post provocateur. Et je fus atterré de voir dans la Shout Box apparaître «Lâche-moi, putain de psy !!!»

    Le lendemain, persuadé d’une erreur d’identification, je me rendis carrément au domicile de mon ancien patient. Le nombre de voitures et leurs passagers vêtus de couleurs sombres dans la rue devant celui-ci ne laissait aucun doute sur son sort funeste.

    Je me résignai donc à accepter cette vérité et je remis en doute ce que j’avais pu lire dans la shoutbox. Intrigué par Kaslacrouth qui voulait imiter le style d’un participant actif connu absent ce soir-là, j’avais dû avoir imaginé le message. Kaslacrouth ne pouvait pas savoir que le malheureux qu’il imitait était mort tragiquement.

    Le soir, quand je me remis sur le forum, je ressentis à nouveau l’effroi qui m’avait glacé le sang la veille, à tel point que je m’étais immédiatement déconnecté et que j’en avais même éteint mon ordinateur dans la foulée.

    Je cliquai sur le lien dans les favoris…

    Une semaine plus tard, je complétai mes interventions sur le forum, par une recherche plus pointue sur le mythe de Cthulhu et sur sa présence sur le Net.

    Je trouvai de nombreux sites anglo-saxons grâce à une recherche effectuée sur Lovecraft. J’eus alors accès aux grandes lignes et aux références des livres maudits qui en décrivaient les origines. Mais une recherche sur les noms démoniaques me donna une idée sur le nombre de forums infiltrés par les pseudos correspondants.

    Encore peu nombreux en France, ceux-ci l’étaient bien plus en Amérique, en Angleterre... Cette mode avait très peu touché  le reste du monde. L’encyclopédie Wikipédia  traitait aussi ce vaste sujet, sommairement, mais efficacement.

    J’appris donc l’exil des «Grands anciens» chassés de Bételgeuse au fin fond de l’univers. Ces dieux cosmiques avaient été l’objet de cultes dans les civilisations disparues des premiers âges de l’humanité, voire même avant par d’anciens habitants de notre planète, bien éloignés de notre anatomie, aujourd’hui disparus. De ces cultes subsistaient donc le Necronomicon, le De Vermis Mysteriis, le Livre d'Eibon, et les Cultes des Goules, entre autres …, quasiment peu consultables par les non initiés. Néanmoins, certains sorciers des temps modernes avaient déjà dans l’histoire invoqué des démons inférieurs à l’aide d’incantations maléfiques. Leur audace et leur ignorance leur avaient parfois coûté la vie dans d’atroces souffrances suite à un mauvais contrôle de la créature. La description des pentacles nécessaires à une bonne protection variait en fonction du démon, de sa force ou de sa spécificité. Et celui-ci, non sans humour, appréciait de remplir la mission sordide qui lui était assignée par le sorcier avant de faire connaître à celui-ci le prix funeste de son inconscience, de sa maladresse ou de sa vanité.

    La description du «bestiaire» chez Lovecraft comme dans sa pléiade d’auteurs associés était aussi variée qu’horrible.

    Des cultes cachés, confondus dans la mouvance satanique, étaient plus spécialement dédiés à des divinités noires de haut rang, mais tous en complément n’oubliaient pas d’honorer Cthulhu, le dieu dormeur dans la cité sous-marine de R’lyeh (au large de Ponape dans le pacifique Sud) attendant l'heure de son retour,  qui visitait leurs rêves ou les incluait dans les siens, afin de communiquer avec eux.

    Selon la légende, un jour, Cthulhu et les autres grands anciens pourraient se libérer, à la faveur de la conjonction d’une configuration spéciale des étoiles semblables au jour de son emprisonnement qui affaiblirait le sortilège, avec la force de la foi et des incantations de ses fidèles dans l’univers. Avec lui seraient libérés les autres divinités qui s’étaient opposées aux Dieux très Anciens qui les avaient chassés de Bételgeuse. Les Dieux Extérieurs, lassés des profondeurs glacées des lointains recoins de l’univers attendent ce moment pour suivre le terrible Yog-Sothoth, le «Tout en un», maître des dimensions et de l’espace temps, appelé aussi le Gardien, celui de la porte entre le monde des humains et le monde des Grands Anciens, mais également sa clé. Seulement, il ne peut seul venir sur la terre. Dieu des magiciens et des sorciers, en échange de ses faveurs, il demande que la voie de notre planète lui soit ouverte afin qu'il puisse la piller et la ravager. Jusqu’à présent, les incantations qui ont pu l’amener jusqu’au seuil de notre monde ont coûté la vie aux sinistres vaniteux qui ont voulu l’utiliser mais le rite n’a jamais été accompli en totalité et Yog-Sothoth est retourné dans les interstices sombres de la conjonction des différents univers et du temps. Représenté comme un amas de tentacules de plus de cent mètres de diamètre, sur la base du témoignage très ancien d’un jeune assistant d’Eibon, Yog-Sothoth  est aussi apparu à certains comme un conglomérat de globes iridescents, toujours fluctuants, s'interpénétrant et se brisant (Cf Wikipedia). En plus des Grands Anciens, les Divinités Mineures, Ithaqua, Ghatanothoa, Rhan-Tegoth, Zhar, Glaaki, Atlach-Nacha… et les Autres Dieux Inférieurs, divinités anonymes, aveugles et stupides pourraient se répandre dans notre dimension sur notre globe. Les démons asserviraient alors les humains afin d’être enfin justement honorés.

    Mythe passionnant mais horrible. Comment des humains pouvaient-ils se compromettre à adorer des dieux aussi pervertis, innommables et dangereux ? Car ces entités cosmiques millénaires, colosses horribles entourés d’infâmes serviteurs tout aussi répugnants et cruels pouvaient par la puissance de leur magie lutter contre les misérables énergies atomiques de nos armées modernes.

    Deux mois et quelques heures après, j’étais toujours devant ce forum, en train de passer mes nuits à répondre aux nombreux posts. Mes yeux me brûlaient et la fatigue me dévorait. Mais j’avais encore à répondre à Toufou sur la pertinence à supprimer la taxe sur les CD et DVD, et à clouer le bec à Etonipotec qui me traitait d’âne bâté parce que je pensais qu’il était temps de faire cesser les abus des politiques actuellement au pouvoir.

    Penché sur mon clavier, je m’assoupis une micro seconde. Je tombai en avant et … ma tête pénétra mon écran plat.

    J’eus l’impression que le sommet de mon crâne passait au travers d’un voile glacial. Puis mes os s’écrasèrent comme de la mousse et mon cerveau fut aspiré par le pied de l’écran pour gagner l’intérieur de mon desktop.

    Je ne voyais rien. Mes neurones s’allongèrent, suivant le câble reliant le PC au modem. Puis, transformés en ondes, ils rejoignirent en un instant le forum sur le serveur qui l’hébergeait. La vue et l’ouïe me revinrent alors, ainsi qu’un curieux sens de perception d’ambiance et d’accès complet à l’environnement, qu’il s’agisse de son présent, de son passé comme de son avenir proche. J’avais l’impression d’avoir une vue complète et d’accéder à la suprême connaissance. J’ai d’ailleurs du mal à le traduire aujourd’hui en mots, mais c’est mon ultime devoir envers l’humanité.

    En tout cas, tout mon crâne virtuel était pressé par une force mystérieuse qui me comprimait le cerveau à l’intérieur d’un carcan hérissé d’aiguilles. Mes tempes battaient aussi la mesure avec d’incessants coups de masse contre des bidons en fer, et mon âme était déchirée par la stridence de lames de scie découpant du métal. Les plaintes étouffées de millions d’hommes et de femmes complétaient l’arrière plan sonore, avec parfois un cri d’agonie à glacer le sang.

    Mais ce que je voyais face à moi était encore plus fascinant et horrifique.

    Les titres du forum se détachèrent du «sol» et entraînèrent avec eux les topics correspondants. Ces rubans se gonflèrent ensuite, et l’extrémité devint une immense bouche fendue. Les topics se colorèrent en fonction des posts et l’ensemble commença à décrire d’incroyables vrilles tout en se dirigeant vers moi. Les cordes multicolores se retrouvèrent emmêlées et liées en leur centre tandis que les bouches s’ouvrirent soit sur un trou noir, soit en découvrant des organes de succion, soit en exhibant des dents impressionnantes et des langues fourchues.

     Des yeux globuleux parfois apparurent. D’autres fois, la tête se fendait et l’œil noir à la pupille rouge écrasée ainsi découvert dardait un éclair de menace. Le faisceau de têtes s’écrasa comme sur une vitre invisible à quelques mètres de moi tandis que l’ensemble commença à s’enrouler de gauche à droite. Un maelström se forma au centre tandis que chaque post se changea en cerveau. Il y avait plusieurs couleurs qui se suivaient, et d’horribles mouches noires dix fois plus grosses les piquaient avec un dard chitineux situé entre leurs yeux multi-facettes. Je vis ainsi le supplice de milliers d’esprits torturés tentant de participer au forum. Celui-ci grossissait par l’adjonction de nouveaux crânes, et de nouveaux tentacules de crânes qui grandissaient. Je m’éloignai alors à une vitesse fantastique et je pus voir ainsi un univers de multiples forums, tels des galaxies dans le cosmos. L’horreur était devenue cosmique. L’univers entier gémissait sous les piqûres de mouches.

    Je me dirigeai alors vers un amas très excentré de crânes noirs silencieux, morts, froids. Toute sensation de douleur à la tête s’estompa mais un froid de glace envahit ma poitrine. Cette fois, mes poumons dont je venais de prendre conscience ne pouvaient plus se gonfler tandis que les côtes m’écrasaient et que ma gorge se nouait. Un sentiment irrationnel de panique m’envahit mais je ne pouvais pas lutter contre cette force qui m’attirait vers le centre de cette galaxie maudite. Les crânes devinrent des planètes noirâtres que je ne pouvais distinguer que grâce à la lueur des étoiles lointaines. L’une d’elles grossit de plus en plus à mon approche et je me perdis dans sa gueule quand son cercle embrassa tout l’horizon de ma vision.

    La sensation de mon corps glacé me permit de conserver la conscience de mon être et de traverser en chute libre l’atmosphère ténue de la planète. Je commençai alors à distinguer des montagnes de basalte noir très découpées et des plaines de suie battues par les vents. Le ciel devint rouge orange, mais je ne voyais pas l’astre d’origine qui irradiait ces rayons. Le sol était désespérément noir et se rapprochait dangereusement.

    Mais je cessai de tomber pour me diriger vers un crépuscule encore lointain. Je n’avais plus froid, m’étant habitué à la peur.

    Je ne ressentais aucune autre émotion et je contemplais le sol désert de ce que je savais être, je ne m'explique pas comment, la planète de villégiature de Yog-Sothoth. J’apercevais parfois, au sommet de hauts plateaux les ruines d’immenses palais cyclopéens millénaires, aujourd’hui déserts, avec les ruines de villes plus fragiles qui les ceinturaient. Ces villes devaient avoir été construites par les créatures affectées à l’entretien et au culte des divinités, mais ces palais aux murs si hauts, composés de blocs de basaltes noirs taillés de plus d’un millier de tonnes, de colonnes colossales de plus de cinq-cents mètres de haut pour cinquante de diamètre à la base ne pouvaient qu’être l’œuvre de magiciens puissants.

    Tous les palais étaient bâtis selon le même modèle. Chacun se composait de six pyramides disposées en hexagone. Les demi-dômes de pierre semblaient être des quarts de coquilles d’astéroïdes globulaires posés à même le sommet de pyramide aztèque avec une aire très large à son sommet. Au centre de l’hexagone se trouvait la grande pyramide, exempte de demi-dôme. Chaque ouverture des demi-dômes était bien sûr orientée vers la grande pyramide hexagonale centrale. L’ensemble était ceinturé par des murailles disposées en carré.

    Plusieurs de ces palais semblaient avoir été la cible d’éclairs énergétiques très puissants qui avaient éclaté la pierre, enfoncé les murailles, crevé les pyramides, pulvérisé certains demi-dômes et mis à bas les imposantes colonnes. Des luttes dantesques devaient avoir opposé les puissances effroyables d’entités ennemies alors que les nombreuses traces lilliputiennes de saccages voisins suggéraient des combats acharnés d’armées de fourmis aux pieds même des divinités belliqueuses.

    Quelques squelettes blanchis de créatures apparentées à des lézards de vingt-cinq mètres, des serpents de quarante mètres et des crocodiliens terrifiants, bien visibles sur le sol noir résistaient encore à l’érosion des siècles.

    J’allais atteindre la limite du jour et très certainement le but de ce voyage. J’eus la conviction que je voyageais sur les ailes d’un rêve de Cthulhu, se rendant lui-même à une importante cérémonie réunissant plusieurs des Grands Anciens.

    Cette fois, l’obscurité était complète, si ce n’était la lumière des étoiles lointaines. Mais je bénéficiais de la vision nocturne de Cthuluh et je pouvais distinguer tous les détails de la scène colossale qui était en train de se jouer.

    Au bord de la mer noirâtre, deux grandes pyramides «en escalier» faisaient face à l’entrée d’une énorme grotte qui pénétrait profondément dans la falaise de basalte noir. De nombreux participants terrestres se pressaient sur les côtés tandis que des démons d’origine marine restaient «les pieds dans l’eau», faisant face à la grande gueule béante d’environ vingt mètres de hauteur.

    Un peu en avant de celle-ci, deux colonnes noires de jais aux chapiteaux tentaculaires culminaient à une centaine de mètres. Les parois sculptées représentaient d’horribles créatures objets de croisements insensés du monde animal.

    Contrairement aux autres édifices que j’avais vus, ces deux colonnes semblaient très récentes, et beaucoup plus chargées en sculptures.

    Lorsque mon hôte se posa au sommet d’une des pyramides, je tombai vers la «foule» agglutinée au pied de celle-ci. Je fus plongé dans cet enchevêtrement de créatures les plus folles.

    Je ne pouvais les toucher, ils ne sentaient pas ma présence, mais je frémis tout de même d'horreur, puis de répulsion.

    Ils exhalaient, et pas seulement par leurs souffles fétides, d’acres relents de marée, de saleté, de déjections, de transpiration, de cadavres, d'insanités, voire d'insanies avec lesquelles ils avaient dû être en contact. Lorsque ils avaient de la fourrure, celle-ci était «habitée» par d’infâmes parasites, grouillants, parfois visqueux. De même pour les créatures marines recouvertes de sangsues, de vers ou de coquillages .

    Ils semblaient se comprendre, pourtant, de ces «têtes» si dissemblables, il y avait des sifflements, des grognements, des craquements, des feulements, des caquetages…

    Je voyais de loin et d’en bas l’imposante masse tentaculaire de Cthuluh, son bec terrible de kraken, ses multiples yeux globuleux de poissons, et ses «ailes» gélatineuses.

    Son apparence, bien qu’affreuse, n’était somme toute que celle de quelque mollusque marin, mais d’une taille impressionnante. Plus inquiétante était la noirceur de son esprit, qui m’avait légèrement touché durant le voyage.

    Cette créature se moquait de toutes les créatures inférieures et celles qui la servaient devaient être efficaces, sinon leur sort était fatal, sans la moindre pitié ou remords. Je n’étais qu’un parasite capturé par son cerveau durant son rêve. Maintenant qu’il était préoccupé par son rôle de divinité devant la foule des démons, j’étais libre de mes déplacements virtuels.

    Comme je n’ai jamais su voler, j’étais donc à la hauteur théorique de mon mètre quatre-vingts. Et je n’étais qu’un spectateur comme les autres pour l’instant.

    Mes «congénères» par contre étaient bien plus «pittoresques» que Cthuluh. Celui-là par exemple se déplaçait sur des tentacules, mais son torse était celui d’un pingouin tandis que sa tête sans cou était celle d’un serpent avec des yeux de poisson. À part que ce serpent avait des dents en plus de ses redoutables crochets. Tel autre avait des pattes d’éléphants, mais à griffes, un torse de gorille, de longs bras frêles terminés par trois doigts ventouses, de grandes ailes de chiroptère, et un visage hideux, insectoïde, avec des yeux de caméléon et une bouche-suçoir.

    Son front se terminait par une crête chitineuse coupante qui devait servir et de bouclier, et de hache. Beaucoup de démons étaient bipèdes à partir du moment où ils n’avaient pas de tentacules pour se déplacer. À part les «crapauds». Il y en avait beaucoup de différents, de par leur taille, leurs têtes, leurs dents, leurs membres antérieurs et leur cuirasse dorsale et pectorale. Certains étaient lisses, d’autres hérissés.

    Certains avaient des mains, et portaient des armes blanches harnachées en divers points du corps. D’autres  possédaient naturellement des griffes redoutables, des crocs impressionnants, des cornes et autres excroissances  de kératine ou de chitine  et n'avaient que faire d'armes additionnelles. Leur cruauté froide, noire, gluante de saurien me pétrifiait dès que je croisais leur regard.

    D’autres démons pouvaient être qualifiés d’humanoïdes, mais certains étaient couverts d’écailles, de poils, de plumes. Leurs jambes étaient le plus souvent simiesques, quand elles n’étaient pas empruntées à des quadrupèdes tels les équidés, les bovidés, les ovidés. Ils avaient des queues postérieures très variées aussi.

     Quant à leur sexe les trois quarts du temps exposé, même si la créature portait une arme blanche, un baudrier, une armure, un casque ou un collier qui prouvait son appartenance à une certaine intelligence, ils étaient énormes et obscènes. Ils avaient eux aussi des ailes, de chiroptère ou d’insecte, des bras surnuméraires ou des tentacules, en plus de membres préhensifs à mains et doigts. Ventouses, pinces de crustacé, griffes …une vraie ménagerie dont un savant fou aurait fait de multiples croisements écœurants et contre nature. La taille des créatures variait entre un et cinq mètres, une fois debout. Quels que soient leurs yeux, en taille, en nombre ou en position, ils étaient noirs, avec une flamme rouge qui brûlait, reflets de leurs âmes maudites.

    La couleur de leur peau, écailles, poils pouvait être grise, brune, noire, rouge ou vert foncé. Il semblait ne pas y avoir de règle. Il n’y avait pas deux exemplaires semblables et il me paraissait au départ qu’il n’y avait que des mâles.

    En fait, ces créatures avaient été créées, ne vieillissaient pas, pouvaient être tuées mais ne pouvaient pas se reproduire. Leur aspect hideux était voulu. Elles pouvaient saisir des objets et être dangereuses. C’était des serviteurs de divinité, qui pouvaient, à la différence de leur maître, passer plus facilement la frontière avec la dimension terrestre, dès qu’un mage un peu expérimenté, faisait une incantation pour une divinité, ou pour un démon qui avait donné son nom. Ils avaient une intelligence limitée, une certaine connaissance de la magie et une cruauté infinie.

    Et donc, je vis des démons avec des attributs femelles. Enfin, des seins, le plus souvent énormes et obscènes. Car le seul désir que pouvait inspirer leur visage était celui de la fuite ou d’une mort rapide.

    Une marée de douleur et de clameurs bruyantes submergea la foule des démons qui baissèrent la tête tandis que je fus aspiré jusqu’au haut de la pyramide de Cthuluh. Sur l’autre pyramide, je vis se poser Yog-Sothoth.

    Le reste de cette scène se déroula dans la douleur diffusée en vagues successives par cette noire divinité. Tous pouvaient la ressentir au plus profond de son être, sauf certainement Cthuluh et le monstre hideux sorti de la caverne. Même si je sais que j’ai rêvé cette scène, je suis persuadé qu’elle a réellement eu lieu, dans une autre dimension.

    Yog-Sothoth poussa un cri qui couvrit le tumulte du vacarme environnant. L’obscurité au fond de la grotte s’anima. De multiples formes grouillèrent et une masse énorme, informe, gélatineuse, tourmentée rampa sur d’indiscernables membres pour faire face, entre les deux colonnes.

    Tous les démons baissèrent la tête avec respect et piété à l’arrivée de cette incroyable créature. Sa surface bougeait en permanence et il semblait se former des centaines de corps à sa surface avant qu’ils ne replongent dans le magma de cette soupe épaisse.

    Quelques démons poussèrent une forme chétive au devant du monstre. Lorsque elle se releva, je fus horrifié mais je ne pouvais crier. Tout mon être se souleva et voulut fuir, le plus loin possible. Mais l’emprise de Cthuluh était la plus forte.

    Je vis alors l’homme nu se dresser face à l’horreur. Il tenait ses bras contre lui, les mains croisées sur sa poitrine et il avança, d’une démarche maladroite…

    Deux tentacules, chacun prolongé d’une griffe, l’une plate, fourchue et acérée, l’autre pointue, s’extrayèrent (il faut bien parfois redonner un emploi à des temps inusités pour certains verbes ndla) de la masse, tournoyèrent, et dans le même temps, l’un perça le cœur tandis que l’autre coupa la tête d’un coup. Elle n’eut pas le temps de toucher le sol, qu’elle fut saisie entre les deux griffes. Le corps quant à lui fut immédiatement démembré et dévoré par le premier rang.

    La créature porta alors la tête à une bouche entourée d'yeux qui venait d’apparaître en son centre. Elle fut broyée dans un horrible craquement par une double rangée de dents circulaire, gobée, puis le crâne vidé et éclaté en multiples morceaux fut recraché. La bouche disparut et la créature fut prise de mouvements désordonnés. À sa surface, les formes tourmentées surgissaient comme si elles avaient voulu en percer la surface élastique, mais elles retombaient inexorablement dans le magma.

    Je voulais fuir cet endroit maudit, mais moi aussi j’étais comme ces formes, prisonnier d’une volonté supérieure, empêtré dans des tentacules dont je sentais la froide morsure écraser et déchirer mon corps virtuel.

    Puis le monstre se déforma face à Yog-Sothoth. Ce fut comme un cylindre qui avança, puis le cylindre s’amenuisa à l’arrière pour ne plus avoir qu’un fin cordon qui le reliait encore à la monstruosité. Un tentacule coupa le cordon. Le cylindre s’anima, se déchira et une créature en sortit, sous les «acclamations» de la foule. Un nouveau démon humanoïde venait de naître et s’agenouilla en direction de Yog-Sothoth.

    Je reçus un vif éclair blanc et le vide intersidéral m’aspira. En un clin d’œil, je vis s’éloigner la galaxie maléfique des crânes noirs, je repassai à travers un entonnoir et tombai en arrière de mon siège, chez moi.

    Je regardai mon ordinateur avec horreur. Je savais tout ce que je vous ai raconté aujourd’hui. Il faut absolument détruire le Net ou il nous détruira. Mais personne ne me croit. Et puis, aujourd’hui, trop d’intérêts sont en jeu. Il est impossible de lutter contre des entreprises qui de toute façon ne veulent pas lâcher une nouvelle pompe à fric qui attire les surfeurs qui rêvent à des voyages ou des produits de consommation. Et comment empêcher les jeunes de «communiquer», ou de télécharger ? Enfin, les joueurs de jeu de rôle ou de FPS, les chatteurs, les célibataires en quête de l’âme sœur ou tout simplement d’une aventure, et surtout, ces gens qui débattent, s’entraident ou partagent sur les forums... aucun ne veut croire en mon histoire, dont Cthulhu, sentant venir son règne à la surface en a éclairé pour moi les éléments les plus obscurs.

    La monstruosité de la grève était un des très grands anciens, fâché avec les autres et qui a lui aussi été exilé. Sa puissance créatrice obscène et folle est une force qui exploite l’association entre Cthuluh le rêveur qui a su joindre le virtuel, et Téphriss, un des fils de Yog-Sothoth, dissimulé lui aussi sur terre et envoyant depuis des temps immémoriaux, de la souffrance terrestre au cœur de son père pour soulager sa considérable douleur cosmique. Mais il a aussi réussi, grâce au Net, à transmettre une partie de la douleur de son père aux humains. Encore quelques millions d’adeptes, de nouveaux démons d’origine humaine (La monstruosité décode l’ADN pour le recombiner avec ses anciens gènes) et la douleur de Yog-Sothoth, (le tout-en-un, celui qui est à la fois la clé et la porte, le verrou et le passage, le lien entre l’instant passé et celui à venir) sera suffisamment soulagée pour que les grands anciens eux-mêmes puissent revenir sur terre pour y être adorés comme avant.

    Le nombre de décapités par accident augmente mais personne ne veut faire le lien entre les statistiques et mon histoire.

    Par pitié croyez-moi. Vous devez sentir les douleurs de dos, les maux de têtes, les yeux qui piquent, le stress, l’irritabilité, les allergies… Résistez à cette dépendance insidieuse qui chaque jour rapproche un peu plus l’avènement de Yog-Sothoth, Chtuga, Yig, Glaaki, Chaugnar Faugn Y'Golonac,Chtulhu mais aussi les dieux extérieurs, Azathoth, Nyarlathotep, Shub-Niggurath comme de bien d’autres, et l’arrivée de hordes de démons qui vont nous asservir.

    J’ai voulu me procurer le Nécronomicon, au moins la version publiée au troisième trimestre 1985 avec une préface de Howard Philips Lovecraft lui-même, aux éditions Pierre Belfond, afin d’y trouver des solutions, mais c’est sans espoir.

    En marge des forums, le Jeu de Rôle, l’ «Appel de Cthuluh» a converti certains joueurs qui ont dû déjà être transformés en démons. Surtout, les victimes de la métamorphoses ridiculisent les histoires vraies retranscrites par Lovecraft et les auteurs d’épouvante qu’il a inspirés ou conseillés pour tenter de nous prévenir sans passer pour un fou.

    Il ne reste que vous, les internautes, pour boycotter le retour aux âges sombres. Il va vous falloir saborder le Net. Téléchargez sur mon site mon virus universel qui s’attaque aux proxy, aux serveurs, comme aux répartiteurs et aux stations connectées quel que soit l’OS…

    Et ne croyez pas ce damné Kaslacrouth qui n’arrête pas de dire «trop tard» après chacun de mes avertissements…

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Chapitre suivant : Nuit d'angoisse

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Couverture de "Quelques nouvelles du NET"
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Table des matières
  1. Préface
  2. Ad Vitam et Æternam
  3. Drapeau Noir
  4. Le forum Maléfique
  5. Nuit d'angoisse
  6. Fibre artistique
  7. Masques et Mascarades
  8. Virtuellement sien
  9. Sentimental Blog
  10. Résopolis
  11. Jackpot
  12. L'ascète prophète du Net
  13. Paris au mois d' Août
  14. Inspiration
  15. Le Sujet délire (pas très Net)
  16. Nipponne
  17. Survivre sur le Net
  18. Mégalo Maniaque
  19. Fil noir
  20. Grand Foutoir
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