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Quelques nouvelles du NET

Par Fredleborgne

Œuvre publiée sous licence Licence Art Libre (LAL 1.3)

Date de publication sur Atramenta : 1 avril 2011 à 0h00

Dernière modification : 16 octobre 2013 à 1h07

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Ad Vitam et Æternam

    Introduction :

 
Une nouvelle contre la «propriété intellectuelle», qui telle qu’elle est définie aujourd’hui dans le monde est un diktat des grosses firmes interdisant la liberté d’entreprendre sans payer une dîme à des capitaux privés en place.

    Le terrorisme mondial de cette «propriété intellectuelle» assujettit les petits entrepreneurs et les pays jeunes aux règles établies pour le profit des majors, ces sociétés qui ont réussi à se débarrasser des lois antitrust et qui pèsent aujourd’hui par l’intermédiaire de leurs lobbies et des médias sous leur contrôle sur les droits des citoyens, sur les gouvernements et sur la santé de la planète.

    

*****

Je vais mourir. Je suis né riche, je suis devenu très riche. J’aurais pu être immensément riche. Et à mon crépuscule, au moment de «boucler ma valise» et de mettre le point final à mon histoire, je désire lever le voile sur le pan le plus obscur de celle-ci.

    Le 25 août 2006, Éric vint me trouver à ma garçonnière. Éric, c’était mon compagnon de jeu depuis tout petit. Il était presque le frère que je n’ai jamais eu. Il était en fait le fils d’une bonne, restée pendant quinze ans au service de mes parents.

    À seize ans, nous avions été «séparés» mais nous restions tout de même assez proches. Nous sortions parfois ensemble l’été, et sobre, c’était lui qui me ramenait les soirs de fiesta.

    Il avait décroché son B.T.S Informatique en juillet dernier. Il devait préparer une école d’ingénieurs. Mais ce jour-là, Éric venait me voir avec une sacrée idée.

    Lorsque je lui ouvris, je le trouvai très excité et il avait à la main une bouteille de champagne. Comme il était onze heures et que je venais d’avaler mon café, il était tout à fait à propos de l’ouvrir immédiatement.

    Nous nous installâmes donc au balcon, malgré un temps incertain en cette fin d’été au mois d’août pourri. Éric maintenait le suspense.

    Nous trinquâmes à l’idée du siècle, et, je ne sus pourquoi qu’après, Éric tint à faire une photo numérique de nous deux en train d’arroser ça. «Un souvenir pour la vie et pour plus tard» dit-il.

    Enfin, Éric cracha le morceau.

    «Je viens d’inventer le «Blog du souvenir éternel», le nec plus ultra pour laisser sa trace dans l’Histoire, et rester présent pour ses proches.

    — Quelle connerie !

    — Oh mais non. Aujourd’hui, tous les particuliers veulent leur blog. Les jeunes surtout. Mais bientôt, les vieux s’y mettront. On crée de nouvelles extensions  pour les noms de domaine afin que chacun puisse avoir son «espace  réservé». Et ça rapporte énormément. Les gens veulent exister sur la Toile et paient en masse leur abonnement pour être hébergés. D’un autre côté, les gens ne vont plus au cimetière et délaissent les tombes. Les photos vieillissent dans des albums que plus personne n’ouvre. La petite vie égoïste de chacun s’organise autour du travail et de l’hédonisme. Enfin, le boom des appareils photo numériques permet à chacun de se faire de nombreux souvenirs que l’on désire partager, malgré souvent des clichés de mauvaise qualité et d'intérêt douteux pris au téléphone portable.

    — Oui, mais de là à se faire un blog mortuaire…

    — C’est là où est l’idée. Le blog ne devient mortuaire qu’à la disparition du blogueur. La famille ou une société complète le blog par les dernières photos et il ne reste plus qu’à le maintenir en place. Mais le Blog est joyeux. Rappelle-toi le film, «The Final Cut», où un spécialiste va chercher au fond du cerveau du mort tous les moments de sa vie pour en faire un film à destination des proches. Là, chacun va pouvoir se pencher sur sa vie durant celle-ci, sachant qu’il peut mourir demain, et désirant laisser son «empreinte» et une image positive de super type. Des pages composées par lui peuvent n’être rendues publiques qu’après sa mort. Imagine le plaisir de certains de dévoiler certains secrets après le dernier moment.

    — Tu as vraiment de drôles d’idées.

    — Pas moi, mais le monde entier regorge de drôles d’idées et si tu sais donner aux gens les moyens d’atteindre ce qu’ils recherchent, tu deviens riche.

    — Je le suis déjà.

    — Moi pas. Mais je pense que je le serai bientôt. Je viens de recevoir les papiers de l’INPI qui valident mon concept et m’en assurent internationalement les droits pendant un an. Mais j’ai besoin d’un associé solide, pour plus de crédibilité vis-à-vis des futurs clients et pour pouvoir prolonger cette licence dans le temps.

    — C’est trop compliqué, trop de moyens à mettre en œuvre pour assurer un hébergement éternel.

    — Mais non. C’est ça qui est fantastique. Les possibilités de sauvegarde augmentent chaque jour, et aujourd’hui, nous pouvons louer des serveurs où nous aurons des sous-locataires. Chaque site alimenté par un client sera accessible sur un seul serveur, mais dès qu’il sera à jour, il sera copié immédiatement sur deux autres endroits, situés dans des compagnies d’hébergement différentes. Et nous, nous ferons payer cet hébergement dix fois le prix qu’il nous coûte. Et officiellement pourquoi ? Parce que nous nous constituerons un fonds d’actions et d’obligations dont les dividendes serviront à payer l’hébergement après la mort du souscripteur, pour une période prédéterminée ou pour l’éternité.

    — Personne ne peut garantir l’éternité.

    — On peut la promettre tout en garantissant un maximum de temps qui intéressera quand même le client, en quête cette fois d’une immortalité numérique. À sa mort, une fois le site bouclé, il n’évolue plus. On peut le mettre sur des sauvegardes «fiables» et gravées «dans le béton» tout en fournissant aux héritiers une copie de sauvegarde «à leur charge». Ainsi, il n’encombrera pas les «sauvegardes dynamiques» même s'il reste en ligne sur les serveurs de diffusion.

    — Et tu crois vraiment que les gens vont être intéressés ? 

    — Même à dix fois le prix d’un hébergement classique, chacun sait que c’est rentable par rapport à un superbe caveau que plus personne ne vient voir, sauf pour la Toussaint. Ne parlons même pas de la vanité d'une place en columbarium Enfin, des gens paieront pour que le monde se souvienne d’eux, de leur chien ou de leur chat. Tout le monde veut laisser une bonne image à sa famille, mais aussi aux autres. Regarde dans les familles riches que tu fréquentes à quel point le culte du blason ou de celui du premier «riche» de la famille est important. Les pauvres veulent les mêmes privilèges que les riches et les industriels l’ont bien compris en démocratisant la voiture, les vacances à la mer, le golf… Il y a plus de 40 siècles, seuls les pharaons pouvaient laisser toute leur histoire gravée pour le futur, et à quel prix…

    — Tu commences à m’intéresser, mais si c’était vraiment rentable, pourquoi personne ne l’a encore proposé ?

    — Avant moi tu veux dire. Mais parce que la création n’est pas l’apanage des riches, bien au contraire. Ils ont des employés qui créent ou inventent pour eux. Dès qu’il y a une idée, ils la brevettent même s' ils ne la réalisent pas, au cas où elle mettrait en péril un certain équilibre du passé qui les soutient financièrement. Tous les organismes de brevet et de la protection de la propriété intellectuelle ne servent qu’à ça : protéger les marchés en place pour les faire évoluer progressivement, sous contrôle et pour leur profit personnel. Même si dans l’intervalle, des gens meurent de ne pouvoir profiter d’un traitement médicamenteux à prix décent ou que la planète se pollue. Le principe du pollueur payeur ne s’applique pas lors d’une pollution programmée et «indispensable». Ensuite, il y aura les juteux marchés de dépollution, qui rapportent aux mêmes qui ont pollué, comme ceux de l’industrie pharmaceutique qui resteront florissants grâce à la fin de vie des cancéreux pollués. Et puis, les grands pontes actuels de l’industrie découvrent à peine le Net pour vendre. Ils viennent de s’en octroyer de larges parts grâce aux lois DADvSI en France. La Constitution Européenne qui finira bien par passer contient des articles qui protègent encore plus la propriété intellectuelle que la propriété tout court. Les frais de succession sont en passe d’être supprimés partout dans le monde. Le dernier chantage des riches : nous irons habiter là où nous pourrons transmettre l’ensemble de notre patrimoine. Un jour, ils demanderont à ce qu’on supprime l’impôt sur le revenu. Il ne restera à l’État qu’à augmenter les taxes indirectes comme la TVA qui pèsent sur l’ensemble de la population ou la CSG sur les salaires et les placements de petits pères de famille… Et les riches continueront de se transmettre capital et société qui les garderont éternellement au-dessus de la populace, qu’ils regarderont s’entre-tuer du haut de leurs remparts.

    — Tu es bien morbide. Un effet de ton idée certainement...
  — Pas du tout. Même si je compte m’enrichir grâce à elle, c’est une opportunité que je peux offrir à tous. On peut aider les personnes âgées à profiter de leurs derniers jours pour collecter leurs souvenirs et leur faire revivre cette vie avec seulement les bons côtés une dernière fois avant d’avoir leur domaine en .dcd ou autre extension pour un paradis virtuel.

    — En plus, c'est autant de photos et de témoignages du passé que nous pourrons sauver de l’oubli. On peut faire un espace minimum pour les plus pauvres, qui sera payé par les bénéfices des grands espaces pour les plus riches. On peut coupler cette «location» à un contrat d’assurance vie. Une partie revient aux héritiers, une partie à nous pour le maintien en place du site. Et on gagne ainsi sur plusieurs tableaux. Quand nous aurons assez de moyens, nous pourrons investir dans la création de locaux protégés avec nos propres serveurs, nos propres sauvegardes, travailler en collaboration avec des historiens, des statisticiens, des chercheurs, car nous aurons une photographie de la population et serons devenus des leaders incontournables...

    — Et si on reprenait une petite coupe, mon cher associé.»

    Éric avait eu raison pour son idée. Elle a formidablement bien marché. Mais il n’en a jamais rien su. Un malheureux accident de moto, une semaine après la constitution de la société qui nous liait tous deux. Je rachetai les droits à sa mère pour une bouchée de pain.

    Mes nouveaux associés ne m’avaient pas vraiment laissé le choix. Et Éric n’aurait jamais accepté de leur céder autant de ses droits. Pourtant, nous n’avions pas la carrure pour lancer ce produit, partout dans le monde, avec le maximum d’efficacité en un minimum de temps. C’était une bonne affaire pour l’éternité, mais ce qui compte, pour nous mortels, c’est d’en profiter le plus tôt possible. Alors, avec mes 5% tout de suite sans rien faire pour moi, j’ai centuplé mon capital en menant une vie de riche oisif.

    Sous mon blog, il y a celui d’Éric, enfin, celui de nous deux. C’était un ami et il m’avait fait confiance. Pauvre, il valait plus que moi, je m’en suis rendu compte il y a peu. Mes gosses ne sont que les dégénérés qu’il décrivait, qui en plus courent derrière de plus grandes masses d’argent qu’ils ne pourront jamais dépenser. Et moi, le fainéant, je n’ai même pas réussi à tout dilapider, l’écœurement de dépenser sans doute.

    Je me suis aussi fait avoir. Je suis aujourd’hui sous tutelle et je ne peux faire don de mon argent. Alors, quand le monde saura que les méga bénéfices du secteur des blogs funéraires s’appuient sur un meurtre, peut-être qu’ils serviront à autre chose que nourrir les vautours de l’industrie de l’assurance et du mortuaire …

    
Postface.

    L’auteur de ce récit n’a pas pu le rendre public. Il a fallu attendre la dé-monétarisation mondiale pour tomber sur ces archives. La révolution a attendu quatre-cents ans pour mettre à bas le grand capital. Les blogs-sanctuaires vont être sauvegardés pour les recherches scientifiques, mais seront interdits à la vente. Ils feront partie des droits de chacun. Ils seront aussi retirés du Net soixante-dix ans après leur mise en place. Le passé doit servir à soutenir le présent, pas à l’encombrer. Chacun pourra avoir les blogs sanctuaires de sa famille chez lui et en faire des copies pour ses proches, mais ils ne devront plus être en ligne. Enfin, il convient de préciser que les blogs qui devaient être des «bombes à retardement» pour dénoncer certains secrets n’ont jamais fonctionné. Les gens qui préparaient leurs aveux post-mortem étaient espionnés. Les plus dérangeants ont été éliminés ou exploités par la caste du capital qui en était dépositaire.  

Chapitre suivant : Drapeau Noir

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Table des matières
  1. Préface
  2. Ad Vitam et Æternam
  3. Drapeau Noir
  4. Le forum Maléfique
  5. Nuit d'angoisse
  6. Fibre artistique
  7. Masques et Mascarades
  8. Virtuellement sien
  9. Sentimental Blog
  10. Résopolis
  11. Jackpot
  12. L'ascète prophète du Net
  13. Paris au mois d' Août
  14. Inspiration
  15. Le Sujet délire (pas très Net)
  16. Nipponne
  17. Survivre sur le Net
  18. Mégalo Maniaque
  19. Fil noir
  20. Grand Foutoir
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