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Quelques nouvelles du NET

Par Fredleborgne

Œuvre publiée sous licence Licence Art Libre (LAL 1.3)

Date de publication sur Atramenta : 1 avril 2011 à 0h00

Dernière modification : 16 octobre 2013 à 1h07

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L'ascète prophète du Net

    Nul ne sait comment il avait eu cette idée-là ? Mais chacun est libre et il ne faisait de mal à personne.

    Cet homme seul, propriétaire de son studio, s'était emmuré vivant à l'intérieur. La pièce n'avait pas de fenêtre, le mobilier était austère et le seul contact avec l'extérieur consistait en l'aménagement d'une trappe suffisante pour laisser passer de petits colis à la place de la porte.

    Pour tout équipement informatique, il disposait d'une webcam, et d'un ordinateur. Depuis cinq ans il gérait ses affaires et quêtait sur le Net.

    Ses quelques économies avaient dans un premier temps fondu. Puis les dons avait commencé à lui parvenir car certains journaux avaient parlé de lui. Il y avait même eu des imitateurs et des escrocs.

    Grâce à son forum et ses contacts, il avait ensuite trouvé de quoi se financer chichement. Les internautes pouvaient même payer directement ses fournisseurs pour la nourriture, voire son gestionnaire bancaire qui lui, réglait impôts et charges diverses.

    En tant que prophète, il prônait l'art libre, le partage et la solidarité. Il fustigeait en bloc la société de consommation, les grands groupes industriels, les médias mensongers, les politiques corrompus, le racket au niveau mondial de l'industrie du disque et du cinéma... Enfin, il se lamentait sur l'abrutissement généralisé de la masse et son manque de réaction face à ses exploiteurs.

    Mais les mouvements internautes s'épuisaient à tenter de recruter sous leur bannière des internautes par nature très volages pour être enfin représentatifs au point de vue existence. Les théories et les combats, c'est bon quand on est jeune et quand on a le temps. Seulement les principaux administrateurs des forums les plus en vue finissaient un jour par jeter l'éponge pour se consacrer à leur propre vie. Les héritiers finalement se dispersaient rapidement le plus souvent...

    Les nouveaux forums peinaient à trouver un noyau d'allumés capables de gérer le site. De plus les coûts d'hébergement, aux mains d'entreprises privées avaient quintuplé. Puisque les sites internet faisaient beaucoup d'argent en général, grâce à la publicité ou à la vente, les hébergeurs voulaient aussi leur part du gâteau. Les petits sites qui eux ne faisaient pas d'argent disparaissaient très vite en général. Il y avait quand même des forums sponsorisés mais la «liberté sur le Net» était un sujet systématiquement boycotté. La fin de l'ère du forum perso était proche, précipitée par les attaques judiciaires permises par une réglementation internationale rigide (dont certains articles de lois sur la confiance de l'économie numérique en France qui responsabilisaient à fond l'administrateur du site). N'importe quelle personne morale pouvait porter plainte et forcer les institutions judiciaires nationales à condamner pénalement et fortement les administrateurs et les modérateurs en ligne au moment de l'infraction. L'auteur du propos déplacé, souvent un déséquilibré d'ailleurs, parvenait lui à s'en tirer.

    La loi DADvSI révisée permettait aussi de condamner tout administrateur pour contrefaçon en cas de «citation non autorisée» d'un texte, et les dommages et intérêts étaient élevés. Chaque forumeur ne voyait donc son post affiché qu'après lecture d'un modérateur responsable. L'ascète était modérateur et animateur sur plusieurs sites. Il perdit quand même de l'argent pour des procès où il fut jugé par contumace, poursuivi  sous des motifs vagues de diffamation.

    Il vint cependant un moment où les dons  s'avérèrent insuffisants. Il dut alors tirer la sonnette d'alarme, et dans le même temps abandonna ses fonctions de modérateur qui commençaient à lui coûter cher.

    Il continua tout de même à alimenter son site en nouvelles, romans et essais, mais dont la distribution dans tous les formats compatibles avec la dizaine de livres électroniques en e-papier concurrents était gratuite, bien qu'il était signalé, qu'un don pour sa subsistance, voire pour son existence, était le bienvenu.

    Il reprit espoir quand un internaute plus teigneux que les autres proposa aux survivants du Libre de s'allier dans une communauté de sites. Il s'agissait de rationaliser leurs ressources et d'utiliser, pour mettre en avant leurs contenus et rallier des internautes à leur cause, les mêmes méthodes que les sociétés commerciales. Une bonne revanche sur celles-là mêmes qui jusqu'alors les étouffaient à chaque fois qu'ils atteignaient une taille moyenne. Il s'impliqua donc à fond dans le recrutement des modos, des programmeurs de sites, des contacteurs d'internautes, des responsables locaux pour les actions citoyennes, et pour la motivation de tous.

    Il servait aussi d'arbitre ou de modérateur dans les comités de discussion où les différents super-admin tentaient de prendre la direction de l'ensemble, chacun contrôlant des pans différents de la communauté. Il n'obtint pas pour autant une des rares places salariées sous prétexte qu'il ne se déplaçait pas pour les réunions ou dans les manifestations.

    Afin de survivre, il commença, en sous main, à écrire sous un pseudo et à revendre des œuvres médiocres mais dans l'air du temps, pour le prix d'un léger pourcentage sur une surtaxe téléphonique à chaque téléchargement.

    On lui doit ainsi quelques livres repris par les studios hollywoodiens depuis sa disparition comme «L'attaque des zombies kamikazes», «Du rififi chez les fifilles», «Un mariage incertain», «Pour quelques kilotonnes de plus» et l'irrésistible « Gags à gogos de gros gugusses gagas». N'ayant pas d'héritier, ses œuvres versées dans le domaine public furent rachetées pour un prix modique à l'état français qui en était devenu l'ayant droit selon la loi, et générèrent quelques milliards d'euro-dollars de bénéfices sur le compte des majors qu'il avait combattues durant sa vie.

    Alertés par le directeur de la supérette livrant les marchandises à l'ascète, les habitants du quartier s'émurent de la situation précaire du copropriétaire à la porte murée.

    Ils se cotisèrent pour régler l'ardoise et assurer un minimum d'alimentation à leur voisin. Celui-ci put donc continuer cahin-caha son action pour défendre la liberté.

    Pas si ascète malgré tout car il vécut semble-t-il une idylle platonique avec une admiratrice énamourée durant quelques mois par webcam interposée. Mais un soir, emmenée par des amies, elle sortit en boîte, et rencontra l'amour, et surtout un sexe tangible, qui mit fin à leur histoire. Elle ne rompit pas officiellement mais elle changea de pseudo et ne prit plus jamais contact avec lui.

    Il écrivit alors quelques merveilleux poèmes, très désespérés qui furent rachetés par un grand site de rencontres pour illustrer le désespoir de ceux qui avaient bien besoin de ses services pour que «plus jamais ça».

    Il put ainsi changer d'ordinateur et eut un abonnement à vie sur ce site, mais jamais il ne trouva une autre romantique platonique. Il poursuivit tout de même ses activités au profit du libre, mais s'il demandait toujours des dons, ses interlocuteurs habitués ne versaient pas ou plus, et n'y voyaient aucun mal.

    Son gestionnaire avant de "le laisser tomber" lui avait obtenu le RMI, mais celui-ci ne couvrait que les dépenses d'abonnement, d'eau, d'électricité et surtout de Net. En effet  son abonnement, comme son hébergement coûtaient chers, depuis que le gouvernement pour soutenir la création les avait dernièrement fortement taxés. Ils avaient au bas mot triplé, soi-disant pour indemniser les artistes affiliés à leurs sociétés de "gestion de leurs droits" qui perdaient de l'argent à cause du piratage. Mais en fait, un seul quart de l'argent obtenu leur était réparti. Le reste servait entre autres à payer des "formations" en Amérique à quelques enfants, soit d'artistes reconnus, soit de personnalités loin d'être nécessiteuses, mais toujours à l'affût d'une dépense payée par un autre. Ou bien à organiser des festivals de "spectacle vivant" au bénéfice de quelques-uns qui profitaient des retombées en se remplissant les poches.

    Le compte à rebours ne commença vraiment qu'à la fermeture pour cause de faillite de la supérette du quartier. Personne ne pensa alors à lui.

    Il n'avait plus de famille. Il était ruiné. Dehors, personne ne s'occupait plus de lui, malgré d'innombrables amis à travers le monde qui ne pensaient pas à la nécessité de lui donner une petite rétribution pour son travail ou pour avoir téléchargé une de ses œuvres.

    Certains jours, il se faisait livrer un peu de pain, du riz et des pâtes grâce à des «coups de fils» providentiels, mais son décompte de droits attribués n'était fait qu'une fois par semaine et ne rapportait en moyenne que pour deux jours de vivres.

    Il en mit deux-cent-vingt-quatre pour mourir de privations. Il n'appela jamais à l'aide, et tel Socrate but sa ciguë jusqu'à la lie. L'écriture même sponsorisée ne rapportait pas à ses auteurs noyés dans la masse. La communauté du Libre se déchirait au sein de son comité sans lui, ni le teigneux de départ, remercié depuis longtemps. Elle était sur le point d'être achetée aux actionnaires indépendants qui avaient cru en elle et payé sa réalisation, son fonctionnement, quelques salaires faramineux et des frais de déplacement et de publicité pharaoniques.

    Un soir, il paya l'abonnement d'un an à son hébergeur grâce à son RMI qui venait de tomber, écrivit son adieu aux internautes et se coucha pour mourir quelques heures plus tard.

    Sur la toile, tout le monde crut à un départ volontaire en se méprenant sur cet adieu encourageant pour ceux qui restent et qui n'expliquait rien.

    Quand il fut retrouvé, le cinq janvier suivant, ce fut sur l'alerte de la concierge, passée pour glaner quelques étrennes et qui s'étonna de son silence.

    Son propre drap fut son seul linceul quand il fut mis en terre dans une fosse commune. Sur son site racheté par les «Bouddhistes de la Grande Europe Élargie», les dons aujourd'hui affluent, bien orchestrés par des spécialistes. On peut y lire toute son histoire, avec moult détails et commentaires.

    Mais son histoire, cette histoire, n'a t-elle pas été un peu idéalisée hein ? Un type comme ça, ça n'existe pas, ça n'a pas pu exister non ?

Chapitre suivant : Paris au mois d' Août

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Table des matières
  1. Préface
  2. Ad Vitam et Æternam
  3. Drapeau Noir
  4. Le forum Maléfique
  5. Nuit d'angoisse
  6. Fibre artistique
  7. Masques et Mascarades
  8. Virtuellement sien
  9. Sentimental Blog
  10. Résopolis
  11. Jackpot
  12. L'ascète prophète du Net
  13. Paris au mois d' Août
  14. Inspiration
  15. Le Sujet délire (pas très Net)
  16. Nipponne
  17. Survivre sur le Net
  18. Mégalo Maniaque
  19. Fil noir
  20. Grand Foutoir
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