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Quelques nouvelles du NET

Par Fredleborgne

Œuvre publiée sous licence Licence Art Libre (LAL 1.3)

Date de publication sur Atramenta : 1 avril 2011 à 0h00

Dernière modification : 16 octobre 2013 à 1h07

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Jackpot

    
Avertissement : Attention aux Arnaques sur le Net.

    

 

    La fatigue qui lui piquait les yeux ne parvenait pas à entamer sa détermination. Il devait terminer ce soir. Encore quelques transferts à effectuer et tout serait enfin en place.

    C’est alors qu’il entendit les pas à l’extérieur. Quelqu’un venait d’emprunter l’allée en gravier. À cette heure-ci, le visiteur n’était pas un invité, ni un démarcheur.

    L’homme, se sachant barricadé dans sa maison, continua son travail, la peur au ventre. Il était seul. Après avoir sonné plusieurs fois, l’inconnu frappa. À l’intérieur, l’homme commença le transfert FTP de quelques fichiers compromettants. Il put entendre l’inconnu faire le tour de la maison, s’arrêter devant les volets laissant échapper quelques rais de lumière, puis revenir devant la porte.

    Il éteignit la lumière, arracha l’alimentation de l’ordinateur dès que le transfert fut terminé.

    Il eut encore le temps de substituer le disque dur en place par un autre, et de cacher le premier. Quand la porte céda, il faisait mine d’être endormi sur le canapé.

    Deux jours plus tard, deux inspecteurs de police essayaient de comprendre la scène de crime. Federico Lopez était un maçon sans histoire, sinon qu’il possédait une belle maison et un gros 4x4, ce qui était plutôt louche car il n’avait pas travaillé depuis plus d’un an.

    En rentrant du travail, Jean Martin avait pris pour habitude de lire son courrier électronique. Ce soir-là, il avait reçu un message d’un certain Louis. Il avait beau le lire et le relire, il ne voyait vraiment pas de qui il s’agissait. La pièce jointe, en format Word n’était qu’une suite de quelques blagues, plutôt éculées. Jean répondit tout de même à l’inconnu, poliment, s’excusant de ne pas avoir bien compris et demandant plus de détails.

    Louis ne répondit pas. Par contre, le lendemain, c’était Georges qui lui écrivait «comme à un vieux copain». Jean répondit à nouveau, intrigué. Georges renvoya deux à trois détails puis s’excusa pour son erreur, une homonymie sans doute due à l’existence de nombreux Martin en France.

    Ce genre de mésaventure, avec l’accès à l’annuaire national des adresses e-mail était fréquente.

    Par contre, quand Jean constata des rentrées d’argent inexpliquées sur son compte, il fut offusqué de la légèreté de sa banque en matière de gestion de compte.

    Le montant de ces chèques et virements n’excédait pas cinq-cents euros et quand il eut la puce à l’oreille, il y en avait déjà eu depuis deux semaines.

    Jean fit donc un courrier, auquel il fut répondu trois jours plus tard qu’aucune erreur n’avait été constatée. La banque ne savait que faire. Elle lui proposait d’ouvrir un compte de placement sans risque, au cas où il aurait à rendre l’argent un jour. En attendant, les intérêts lui seraient acquis.

    Jean accepta le compromis.

    Le mois suivant, il plaça trois-mille euros. Puis cinq-mille… Au bout d’un an, il avait cent-mille euros,  et il partit en vacances une semaine grâce aux intérêts.

    Deux mois plus tard, il devait ouvrir un autre compte, car il en était à trois-cent-mille euros.

    Il fut tenté d’aller voir la police. Personne ne lui réclamait cet argent. Là, il y en avait vraiment trop. Même si c’était la banque qui le gardait, il se sentait comme le savetier de la fable.

    Puis la fatalité s’abattit sur lui. La même semaine, il eut chez lui un début d’incendie et un accident de voiture sans tiers identifié, à cause d’un délit de fuite. Pas de témoin non plus.

    Il dut donc faire un gros emprunt sur cette somme. Après tout, l’argent perdu au bout d’un an pouvait être considéré comme à lui. Même s'il ne l’avait pas rapporté à la police, la date d’encaissement de la banque pouvait faire foi. Il savait bien que juridiquement, ce n’était pas ça, mais il ferait l’âne en cas de problème. Ne s’appelait-il pas Martin ?

    Peu de temps après, il constata quelques retraits. Il prit ses précautions avec son banquier. Sans s’inquiéter cette fois de l’origine des fonds... Il organisa la mise en sécurité de l’intégralité de son salaire sur un compte bloqué et demanda à ce que le compte chèque qui subissait les versements ne bénéficie d’aucune possibilité de découvert.

    Lui vivrait sur ce compte, en ne dépassant pas le montant de son salaire réel. S'il devait rembourser, il aurait l’appoint pour le faire, mais il ne serait pas pris au dépourvu par la personne qui manifestement avait elle aussi le contrôle de son compte.

    «Tant que j’y retrouve mes billes» épilogua t-il.

    Chaque soir, il suivait l’évolution de cet argent. Il dut encore créer plusieurs comptes de placements de père de famille, et la deuxième année, les intérêts avaient largement comblé le «trou» qu ‘il avait dû faire.

    Il décida aussi de mensualiser les intérêts afin d’augmenter son niveau de vie. Néanmoins, il devait encore travailler car il se doutait bien que les meilleures choses ont une fin.

    Elle arriva un beau matin, sous timbre officiel. Le fisc lui réclamait 357.502 euros au titre de l’impôt sur le revenu et deux-cent-mille euros d’amende.

    Il avait quarante-cinq jours.

    Il décida de faire une expérience. Il ouvrit un autre compte dans une autre banque, puis lorsque il fut ouvert, il fit, par internet, un transfert de cent mille euros. À ce moment-là, le compte-chèque et les placements affiliés représentaient plus de cinq millions d’euros .

    Le transfert n’eut jamais lieu.

    Jean comprit que sa liberté de dépense était très relative. Jamais il ne pourrait payer le Trésor Public par virement..

    Il était coincé. Il avait encore trente jours pour s’en sortir. Sinon, son compte s’évaporerait mystérieusement et il resterait seul face au fisc.

    Il ne pouvait pas nier son compte car il l'utilisait pour ses propres virements et toutes les ouvertures de compte avaient été faites par lui. Sa signature au bas des contrats l’attestait.

    En fait, il devait avoir blanchi de l’argent à la mafia.

    Quelle bonne idée de la part de celle-ci que d’utiliser des comptes de particuliers, fragiles et innocents pour tromper la police financière. Le «petit porteur» n’avait que des miettes, mais il était assez impliqué pour être complice. Il coûtait bien moins cher au «blanchiment» que les professionnels de la magouille bancaire qui réclamaient des commissions, et tous les œufs n'étaient pas dans le même panier.

    De plus, quand ça chauffe, c’est le fusible qui paie les pots cassés. Impossible pour lui d’aller aujourd’hui trouver la police. Il serait tout de même incarcéré, un autre taulard lui ferait la peau, après quelques sévices pour l'exemple...

    Il devait être surveillé. Informatiquement et physiquement. Il sentit passer le frisson de la mort le long de son échine…

    Trente jours…

    L’enquête sur la mort de Federico Lopez piétinait. Cet homme avait richement profité de ses deux derniers mois d'existence. Mais ce n’était pas les dépenses excessives de  cette fastueuse période qui avaient tari ses comptes, plutôt quelques retraits massifs le jour du décès. Ils avaient été effectués depuis son ordinateur, demeurant introuvable, contrairement à un disque dur, découvert dans un tiroir. La thèse du suicide ayant été écartée, le disque dur fut examiné «à la loupe».

    L’analyse de la messagerie et des fichiers de données personnelles ne donna rien. Les fichiers «historique» et les cookies avaient été effacés, alors il fallut aller les chercher avec les logiciels appropriés. On retrouva nombre de pages  HTML visitées et quelques fichiers tampons permirent alors de retrouver la trace de nombreux virements aux montants supérieurs à plusieurs vies de travail.

    L’origine de l’argent resta inconnue. Même si elle devait être malhonnête, aucune preuve de malversation ne pouvait être versée au crédit de la victime. Son frère et ses parents héritèrent, après une large amputation fiscale d’une somme encore très conséquente. Des prélèvements d’ADN avaient été effectués sur les lieux du crime. Ils confondraient certainement les tueurs plus tard, car la comparaison avec la base du fichier national ne donna rien.

    Jean se rongeait les ongles dans une chambre d’hôtel à Lugano. Il avait expliqué son désir de quitter la France à un banquier suisse. La banque choisie était propriétaire de la succursale en France, où son argent était placé. Les fonds furent aisés à transférer sur de nouveaux placements. Il avait choisi un virement d’intérêts tous les trois mois sur un compte courant marocain. Tant qu’on le laisserait tranquille, il vivrait là-bas comme un prince. Il attendait encore sa nouvelle carte bleue.

    En France, le lendemain, le fisc gela tous les comptes de Jean. Il restait à peu près la somme qu’il lui devait. Ses ennuis ne pourraient venir que de la mystérieuse provenance des fonds. Il espérait que le temps d’être retrouvé, l’argent restant aurait assez travaillé pour qu’il puisse rembourser. Devant lui, il y avait deux ans d’attente…

    Jean ne devait jamais être retrouvé. Le parrain qui utilisait ainsi une cinquantaine de comptes de particuliers eut quelques démêlés avec la justice trois mois plus tard. Son comptable fut abattu lors des guerres de succession entre mafieux et Jean toucha 5% annuels, soit plus de deux-cent-cinquante-mille euros par an jusqu’à la fin de sa vie.

    Cette idée de «blanchir» l’argent par l’intermédiaire de particuliers bon gestionnaires complices malgré eux ne survécut pas à son inventeur. Pourtant les économies réalisées étaient conséquentes, puisque il n’y avait pas de commission à verser à des intermédiaires vénaux et surveillés par les services spécifiques des polices bancaires. Après avoir payé ses avocats, il ne resta pas grand-chose au parrain à sa sortie de prison. (Les gros en sortent toujours, tandis que ses hommes de main comme les petits ont moins de chance. Les assassins moururent de mort naturelle pour eux, donc violente). Le malfrat quant à lui, avait fait le bonheur d’une cinquantaine de personnes, toutes anonymes dans la masse de leurs homonymies.

    Un compte personnel, placé plus «classiquement», au nom de Pierre Dupond lui permit quand même de couler une retraite confortable aux Bahamas. Quelques années plus tard, il se lia même d’amitié avec un certain Hervé Connard, qui lui révéla à la fin d’une soirée bien arrosée devoir sa bonne fortune à une erreur de la banque en sa faveur. Après quelques années durant lesquelles il patienta, se gelant dans l'est de la France à vendre des casseroles sur les marchés, il avait décidé de tout plaquer pour finir sa vie au chaud.

    Ils portèrent donc ensemble sur proposition de Pierre, devenu philosophe avec l’âge, un toast à cette chance qui parfois sourit aussi à certains connards frileux et pas à d’autres.

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Table des matières
  1. Préface
  2. Ad Vitam et Æternam
  3. Drapeau Noir
  4. Le forum Maléfique
  5. Nuit d'angoisse
  6. Fibre artistique
  7. Masques et Mascarades
  8. Virtuellement sien
  9. Sentimental Blog
  10. Résopolis
  11. Jackpot
  12. L'ascète prophète du Net
  13. Paris au mois d' Août
  14. Inspiration
  15. Le Sujet délire (pas très Net)
  16. Nipponne
  17. Survivre sur le Net
  18. Mégalo Maniaque
  19. Fil noir
  20. Grand Foutoir
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