Atramenta

Retour à l'accueil Atramenta

Actes et Paroles - II

Par Victor Hugo

Œuvre du domaine public.

Date de publication sur Atramenta : 10 mars 2011 à 13h29

Dernière modification : 22 juin 2015 à 16h07

Vous êtes en mode "plein écran". Lire en mode normal (façon ereader)

I – LA CRÈTE

À M. VOLOUDAKI

PRÉSIDENT DU GOUVERNEMENT DE LA CRÈTE

Monsieur,

Votre lettre éloquente m’a vivement touché. Oui, vous avez raison de compter sur moi. Le peu que je suis et le peu que je puis appartient à votre noble cause. La cause de la Crète est celle de la Grèce, et la cause de la Grèce est celle de l’Europe. Ces enchaînements-là échappent aux rois et sont pourtant la grande logique. La diplomatie n’est autre chose que la ruse des princes contre la logique de Dieu.

Mais, dans un temps donné, Dieu a raison.

Dieu et droit sont synonymes. Je ne suis qu’une voix, opiniâtre, mais perdue dans le tumulte triomphal des iniquités régnantes. Qu’importe ? écouté ou non, je ne me lasserai pas. Vous me dites que la Crète me demande ce que l’Espagne m’a demandé. Hélas ! je ne puis que pousser un cri. Pour la Crète, je l’ai fait déjà, je le ferai encore.

Puisque vous le croyez utile, l’Europe étant sourde, je me tournerai vers l’Amérique. Espérons de ce côté-là.

Je vous serre la main.

VICTOR HUGO.

APPEL À L’AMÉRIQUE

Le sombre abandon d’un peuple au viol et à l’égorgement en pleine civilisation est une ignominie qui étonnera l’histoire.

Ceux qui font de telles taches à ce grand dix-neuvième siècle sont responsables devant la conscience universelle. Les présents gouvernements mettent la rougeur au front de l’Europe.

À l’heure où nous sommes, d’un côté il y a des massacres, de l’autre une conversation de diplomates ; d’un côté on tue, on décapite, on mutile, on éventre des femmes, des vieillards et des enfants, qu’on laisse pourrir dans la neige ou au soleil, de l’autre on rédige des protocoles ; les dépêches de chancellerie, envolées de tous les points de l’horizon, s’abattent sur la table verte de la conférence, et les vautours sur Arcadion. Tel est le spectacle.

Trahir et livrer la Crète, c’est une mauvaise action, et c’est une mauvaise politique.

De deux choses l’une : ou l’insurrection candiote persistera, ou elle expirera ; ou la Crète attisera et continuera son flamboiement superbe, ou elle s’éteindra. Dans le premier cas, ce pays sera un héros ; dans le second cas, il sera un martyr. Redoutable complication future. Il faut, tôt ou tard, compter avec les héros, et plus encore avec les martyrs. Les héros triomphent par la vie, les martyrs par la mort.

Voyez Baudin. Craignez les spectres. La Crète morte aura l’importunité terrible du sépulcre. Ce sera un miasme de plus dans votre politique.

L’Europe aura désormais deux Polognes, l’une au nord, l’autre au midi.

L’ordre régnera dans les monts Sphakia comme il règne à Varsovie, et, rois de l’Europe, vous aurez une prospérité entre deux cadavres.

Le continent en ce moment n’appartient pas aux nations, mais aux rois.

Disons-le nettement, pour l’instant, la Grèce et la Crète n’ont plus rien à attendre de l’Europe.

Tout espoir est-il donc perdu pour elles ?

Non.

Ici la question change d’aspect. Ici se déclare, incident admirable, une phase nouvelle.

L’Europe recule, l’Amérique avance.

L’Europe refuse son rôle, l’Amérique le prend.

Abdication compensée par un avénement.

Une grande chose va se faire.

Cette république d’autrefois, la Grèce, sera soutenue et protégée par la république d’aujourd’hui, les Etats-Unis. Thrasybule appelle à son secours Washington. Rien de plus grand.

Washington entendra et viendra. Avant peu le libre pavillon américain, n’en doutons pas, flottera entre Gibraltar et les Dardanelles.

C’est le point du jour. L’avenir blanchit l’horizon. La fraternité des peuples s’ébauche. Solidarité sublime.

Ceci est l’arrivée du nouveau monde dans le vieux monde. Nous saluons cet avénement.

Ce n’est pas seulement au secours de la Grèce que viendra l’Amérique, c’est au secours de l’Europe. L’Amérique sauvera la Grèce du démembrement et l’Europe de la honte.

Pour l’Amérique, c’est la sortie de la politique locale. C’est l’entrée dans la gloire.

Au dix-huitième siècle, la France a délivré l’Amérique ; au dix-neuvième siècle, l’Amérique va délivrer la Grèce. Remboursement magnifique.

Américains, vous étiez endettés envers nous de cette grande dette, la liberté ! Délivrez la Grèce, et nous vous donnons quittance. Payer à la Grèce, c’est payer à la France.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 6 février 1869.

Couverture
Couverture de "Actes et Paroles - II"
Mode d'affichage
L'avis des lecteurs
  • 4 aiment
Fond : Aucun avis
Forme : Aucun avis
Table des matières
  1. PENDANT L’EXIL 1852-1870
  2. CE QUE C’EST QUE L’EXIL
  3. I
  4. II
  5. III
  6. IV
  7. V
  8. VI
  9. VII
  10. VIII
  11. IX
  12. x
  13. XI
  14. XII
  15. XIII
  16. XIV
  17. XV
  18. XVI
  19. PENDANT L’EXIL
  20. 1852
  21. I – EN QUITTANT LA BELGIQUE
  22. II – EN ARRIVANT À JERSEY
  23. III – DECLARATION À PROPOS DE L’EMPIRE
  24. IV – BANQUET POLONAIS
  25. 1853
  26. I – SUR LA TOMBE DE JEAN BOUSQUET AU CIMETIÈRE SAINT-JEAN, À JERSEY
  27. II. SUR LA TOMBE DE LOUISE JULIEN
  28. III – VINGT-TROISIÈME ANNIVERSAIRE DE LA RÉVOLUTION POLONAISE
  29. 1854
  30. I – AUX HABITANTS DE GUERNESEY
  31. 1855
  32. I – SIXIÈME ANNIVERSAIRE DU 24 FÉVRIER 1848
  33. II – LETTRE À LOUIS BONAPARTE
  34. III – EXPULSION DE JERSEY
  35. 1856
  36. I
  37. À L’ITALIE
  38. II – LA GRÈCE
  39. 1859
  40. I – L’AMNISTIE
  41. II – JOHN BROWN
  42. 1860
  43. I – RENTRÉE À JERSEY
  44. II
  45. 1861
  46. L’Expédition de Chine.
  47. 1862
  48. I – LES CONDAMNÉS DE CHARLEROI
  49. II – ARMAND BARBÈS
  50. III – LES MISÉRABLES
  51. IV – LE BANQUET DES ENFANTS
  52. V – GENÈVE ET LA PEINE DE MORT
  53. VI – AFFAIRE DOISE
  54. 1863
  55. I – À L’ARMÉE RUSSE
  56. II – GARIBALDI
  57. III – LA GUERRE DU MEXIQUE
  58. 1864
  59. I – LE CENTENAIRE DE SHAKESPEARE
  60. II – LES RUES ET MAISONS DU VIEUX BLOIS
  61. 1865
  62. I – EMILY DE PUTRON
  63. II – LA STATUE DE BECCARIA
  64. III – LE CENTENAIRE DE DANTE
  65. IV – CONGRÈS DES ÉTUDIANTS
  66. 1866
  67. I – LA LIBERTÉ
  68. II – LE CONDAMNÉ À MORT DE JERSEY BRADLEY
  69. III – LA CRÈTE
  70. 1867
  71. I – LA CRÈTE
  72. II – LES FENIANS
  73. III – L’EMPEREUR MAXIMILIEN
  74. IV – VOLTAIRE
  75. V – JOHN BROWN
  76. VI – LA PEINE DE MORT
  77. VII – HERNANI
  78. VIII – MENTANA
  79. I
  80. II
  81. III
  82. IV
  83. V
  84. VI
  85. VII
  86. VIII
  87. IX – LES ENFANTS PAUVRES
  88. 1868
  89. I – MANIN
  90. II – GUSTAVE FLOURENS
  91. III – L’ESPAGNE
  92. IV – SECONDE LETTRE À L’ESPAGNE
  93. V – LES ENFANTS PAUVRES
  94. 1869
  95. I – LA CRÈTE
  96. II – AUX CINQ RÉDACTEURS-FONDATEURS DU RAPPEL
  97. III – CONGRÈS DE LA PAIX À LAUSANNE
  98. IV – RÉPONSE À FÉLIX PYAT
  99. V – LA CRISE D’OCTOBRE 1869
  100. VI – GEORGE PEABODY
  101. VII – À CHARLES HUGO
  102. VIII – LES ENFANTS PAUVRES
  103. 1870
  104. I – CUBA
  105. II – POUR CUBA
  106. III – LUCRECE BORGIA
  107. IV – WASHINGTON
  108. V – HENNETT DE KESLER
  109. VI – AUX MARINS DE LA MANCHE
  110. VII – LES SAUVETEURS
  111. VIII – LE TRAVAIL EN AMÉRIQUE
  112. IX – LE PLÉBISCITE
  113. X – LA GUERRE EN EUROPE
  114. NOTES
  115. 1853
  116. 1854
  117. 1860
  118. 1862
  119. 1863
  120. 1864
  121. 1865
  122. 1866
  123. 1867
  124. 1869
  125. 1870
  126. 1883
Que pensez vous de cette oeuvre ?