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Actes et Paroles - II

Par Victor Hugo

Œuvre du domaine public.

Date de publication sur Atramenta : 10 mars 2011 à 13h29

Dernière modification : 22 juin 2015 à 16h07

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II – LES FENIANS

Après la Crète, l’Irlande se tourne vers l’habitant de Guernesey. Les femmes des Fenians condamnés lui écrivent. De là une lettre de Victor Hugo à l’Angleterre.

À L’ANGLETERRE

L’angoisse est à Dublin. Les condamnations se succèdent, les grâces annoncées ne viennent pas. Une lettre que nous avons sous les yeux dit : — « … La potence va se dresser ; le général Burke d’abord ; viendront ensuite le capitaine Mac Afferty, le capitaine Mac Clure, puis trois autres, Kelly, Joice et Cullinane… Il n’y a pas une minute à perdre… Des femmes, des jeunes filles vous supplient…

Notre lettre vous arrivera-t-elle à temps ?… » Nous lisons cela, et nous n’y croyons pas. On nous dit : L’échafaud est prêt. Nous répondons : Cela n’est pas possible. Calcraft n’a rien à voir à la politique. C’est déjà trop qu’il existe à côté. Non, l’échafaud politique n’est pas possible en Angleterre. Ce n’est pas pour imiter les gibets de la Hongrie que l’Angleterre a acclamé Kossuth ; ce n’est pas pour recommencer les potences de la Sicile que l’Angleterre a glorifié Garibaldi. Que signifieraient les hourras de Londres et de Southampton ? Supprimez alors tous vos comités polonais, grecs, italiens. Soyez l’Espagne.

Non, l’Angleterre, en 1867, n’exécutera pas l’Irlande. Cette Élisabeth ne décapitera pas cette Marie Stuart.

Le dix-neuvième siècle existe.

Pendre Burke !

Impossible. Allez-vous copier Tallaferro tuant John Brown, Chacon tuant Lopez, Geffrard tuant le jeune Delorme, Ferdinand tuant Pisacane ?

Quoi ! après la révolution anglaise ! quoi ! après la révolution française ! quoi ! dans la grande et lumineuse époque où nous sommes ! Il n’a donc été rien dit, rien pensé, rien proclamé, rien fait, depuis quarante ans !

Quoi ! nous présents, qui sommes plus que des spectateurs, qui sommes des témoins, il se passerait de telles choses ! Quoi ! les vieilles pénalités sauvages sont encore là ! Quoi ! à cette heure, il se prononce de ces sentences : « Un tel, tel jour, vous serez traîné sur la claie au lieu de votre supplice, puis votre corps sera coupé en quatre quartiers, lesquels seront laissés à la disposition de sa majesté qui en ordonnera selon son bon plaisir ! » Quoi ! un matin de mai ou de juin, aujourd’hui, demain, un homme, parce qu’il a une foi politique ou nationale, parce qu’il a lutté pour cette foi, parce qu’il a été vaincu, sera lié de cordes, masqué du bonnet noir, et pendu et étranglé jusqu’à ce que mort s’ensuive ! Non ! vous n’êtes pas l’Angleterre pour cela.

Vous avez actuellement sur la France cet avantage d’être une nation libre. La France, aussi grande que l’Angleterre, n’est pas maîtresse d’elle-même, et c’est là un sombre amoindrissement. Vous en tirez vanité. Soit. Mais prenez garde. On peut en un jour reculer d’un siècle. Rétrograder jusqu’au gibet politique ! vous, l’Angleterre !

Alors, dressez une statue à Jeffryes.

Pendant ce temps-là, nous dresserons une statue à Voltaire.

Y pensez-vous ? Quoi ! vous avez Sheridan et Fox qui ont fondé l’éloquence parlementaire, vous avez Howard qui a aéré la prison et attendri la pénalité, vous avez Wilberforce qui a aboli l’esclavage, vous avez Rowland Hill qui a vivifié la circulation postale, vous avez Cobden qui a créé le libre échange, vous avez donné au monde l’impulsion colonisatrice, vous avez fait le premier câble transatlantique, vous êtes en pleine possession de la virilité politique, vous pratiquez magnifiquement sous toutes les formes le grand droit civique, vous avez la liberté de la presse, la liberté de la tribune, la liberté de la conscience, la liberté de l’association, la liberté de l’industrie, la liberté domiciliaire, la liberté individuelle, vous allez par la réforme arriver au suffrage universel, vous êtes le pays du vote, du poll, du meeting, vous êtes le puissant peuple de l’habeas corpus. Eh bien ! à toute cette splendeur ajoutez ceci, Burke pendu, et, précisément parce que vous êtes le plus grand des peuples libres, vous devenez le plus petit !

On ne sait point le ravage que fait une goutte de honte dans la gloire. De premier, vous tomberiez dernier ! Quelle est cette ambition en sens inverse ? Quelle est cette soif de déchoir ? Devant ces gibets dignes de la démence de George III, le continent ne reconnaîtrait plus l’auguste Grande-Bretagne du progrès.

Les nations détourneraient leur face. Un affreux contre-sens de civilisation aurait été commis, et par qui ? par l’Angleterre ! Surprise lugubre. Stupeur indignée. Quoi de plus hideux qu’un soleil d’où, tout à coup, il sortirait de la nuit !

Non, non, non ! je le répète, vous n’êtes pas l’Angleterre pour cela.

Vous êtes l’Angleterre pour montrer aux nations le progrès, le travail, l’initiative, la vérité, le droit, la raison, la justice, la majesté de la liberté ! Vous êtes l’Angleterre pour donner le spectacle de la vie et non l’exemple de la mort.

L’Europe vous rappelle au devoir.

Prendre à cette heure la parole pour ces condamnés, c’est venir au secours de l’Irlande ; c’est aussi venir au secours de l’Angleterre.

L’une est en danger du côté de son droit, l’autre du côté de sa gloire.

Les gibets ne seront point dressés.

Burke, M’Clure, M’Afferty, Kelly, Joice, Cullinane, ne mourront point.

Épouses et filles qui avez écrit à un proscrit, il est inutile de vous couper des robes noires. Regardez avec confiance vos enfants dormir dans leurs berceaux. C’est une femme en deuil qui gouverne l’Angleterre. Une mère ne fera pas des orphelins, une veuve ne fera pas des veuves.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 28 mai 1867.

Cette parole fut entendue. Les Fenians ne furent pas exécutés.

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Table des matières
  1. PENDANT L’EXIL 1852-1870
  2. CE QUE C’EST QUE L’EXIL
  3. I
  4. II
  5. III
  6. IV
  7. V
  8. VI
  9. VII
  10. VIII
  11. IX
  12. x
  13. XI
  14. XII
  15. XIII
  16. XIV
  17. XV
  18. XVI
  19. PENDANT L’EXIL
  20. 1852
  21. I – EN QUITTANT LA BELGIQUE
  22. II – EN ARRIVANT À JERSEY
  23. III – DECLARATION À PROPOS DE L’EMPIRE
  24. IV – BANQUET POLONAIS
  25. 1853
  26. I – SUR LA TOMBE DE JEAN BOUSQUET AU CIMETIÈRE SAINT-JEAN, À JERSEY
  27. II. SUR LA TOMBE DE LOUISE JULIEN
  28. III – VINGT-TROISIÈME ANNIVERSAIRE DE LA RÉVOLUTION POLONAISE
  29. 1854
  30. I – AUX HABITANTS DE GUERNESEY
  31. 1855
  32. I – SIXIÈME ANNIVERSAIRE DU 24 FÉVRIER 1848
  33. II – LETTRE À LOUIS BONAPARTE
  34. III – EXPULSION DE JERSEY
  35. 1856
  36. I
  37. À L’ITALIE
  38. II – LA GRÈCE
  39. 1859
  40. I – L’AMNISTIE
  41. II – JOHN BROWN
  42. 1860
  43. I – RENTRÉE À JERSEY
  44. II
  45. 1861
  46. L’Expédition de Chine.
  47. 1862
  48. I – LES CONDAMNÉS DE CHARLEROI
  49. II – ARMAND BARBÈS
  50. III – LES MISÉRABLES
  51. IV – LE BANQUET DES ENFANTS
  52. V – GENÈVE ET LA PEINE DE MORT
  53. VI – AFFAIRE DOISE
  54. 1863
  55. I – À L’ARMÉE RUSSE
  56. II – GARIBALDI
  57. III – LA GUERRE DU MEXIQUE
  58. 1864
  59. I – LE CENTENAIRE DE SHAKESPEARE
  60. II – LES RUES ET MAISONS DU VIEUX BLOIS
  61. 1865
  62. I – EMILY DE PUTRON
  63. II – LA STATUE DE BECCARIA
  64. III – LE CENTENAIRE DE DANTE
  65. IV – CONGRÈS DES ÉTUDIANTS
  66. 1866
  67. I – LA LIBERTÉ
  68. II – LE CONDAMNÉ À MORT DE JERSEY BRADLEY
  69. III – LA CRÈTE
  70. 1867
  71. I – LA CRÈTE
  72. II – LES FENIANS
  73. III – L’EMPEREUR MAXIMILIEN
  74. IV – VOLTAIRE
  75. V – JOHN BROWN
  76. VI – LA PEINE DE MORT
  77. VII – HERNANI
  78. VIII – MENTANA
  79. I
  80. II
  81. III
  82. IV
  83. V
  84. VI
  85. VII
  86. VIII
  87. IX – LES ENFANTS PAUVRES
  88. 1868
  89. I – MANIN
  90. II – GUSTAVE FLOURENS
  91. III – L’ESPAGNE
  92. IV – SECONDE LETTRE À L’ESPAGNE
  93. V – LES ENFANTS PAUVRES
  94. 1869
  95. I – LA CRÈTE
  96. II – AUX CINQ RÉDACTEURS-FONDATEURS DU RAPPEL
  97. III – CONGRÈS DE LA PAIX À LAUSANNE
  98. IV – RÉPONSE À FÉLIX PYAT
  99. V – LA CRISE D’OCTOBRE 1869
  100. VI – GEORGE PEABODY
  101. VII – À CHARLES HUGO
  102. VIII – LES ENFANTS PAUVRES
  103. 1870
  104. I – CUBA
  105. II – POUR CUBA
  106. III – LUCRECE BORGIA
  107. IV – WASHINGTON
  108. V – HENNETT DE KESLER
  109. VI – AUX MARINS DE LA MANCHE
  110. VII – LES SAUVETEURS
  111. VIII – LE TRAVAIL EN AMÉRIQUE
  112. IX – LE PLÉBISCITE
  113. X – LA GUERRE EN EUROPE
  114. NOTES
  115. 1853
  116. 1854
  117. 1860
  118. 1862
  119. 1863
  120. 1864
  121. 1865
  122. 1866
  123. 1867
  124. 1869
  125. 1870
  126. 1883
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