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Actes et Paroles - II

Par Victor Hugo

Œuvre du domaine public.

Date de publication sur Atramenta : 10 mars 2011 à 13h29

Dernière modification : 22 juin 2015 à 16h07

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III – LE CENTENAIRE DE DANTE

Hauteville-House, 1er mai 1865.

Monsieur le Gonfalonier de Florence,

Votre honorable lettre me touche vivement. Vous me conviez à une noble fête. Votre comité national veut bien désirer que ma voix se fasse entendre dans cette solennité ; solennité auguste entre toutes.

Aujourd’hui l’Italie, à la face du monde, s’affirme deux fois, en constatant son unité et en glorifiant son poëte. L’unité, c’est la vie d’un peuple ; l’Italie une, c’est l’Italie. S’unifier c’est naître. En choisissant cet anniversaire pour solenniser son unité, il semble que l’Italie veuille naître le même jour que Dante. Cette nation veut avoir la même date que cet homme. Rien n’est plus beau.

L’Italie en effet s’incarne en Dante Alighieri. Comme lui, elle est vaillante, pensive, altière, magnanime, propre au combat, propre à l’idée. Comme lui, elle amalgame, dans une synthèse profonde, la poésie et la philosophie. Comme lui, elle veut la liberté. Il a, comme elle, la grandeur, qu’il met dans sa vie, et la beauté, qu’il met dans son œuvre. L’Italie et Dante se confondent dans une sorte de pénétration réciproque qui les identifie ; ils rayonnent l’un dans l’autre. Elle est auguste comme il est illustre. Ils ont le même cœur, la même volonté, le même destin. Elle lui ressemble par cette redoutable puissance latente que Dante et l’Italie ont eue dans le malheur. Elle est reine, il est génie. Comme lui, elle a été proscrite ; comme elle, il est couronné.

Comme lui, elle sort de l’enfer.

Gloire à cette sortie radieuse !

Hélas ! elle a connu les sept cercles ; elle a subi et traversé le morcellement funeste, elle a été une ombre, elle a été un terme de géographie ! Aujourd’hui elle est l’Italie. Elle est l’Italie, comme la France est la France, comme l’Angleterre est l’Angleterre ; elle est ressuscitée, éblouissante et armée ; elle est hors du passé obscur et tragique, elle commence son ascension vers l’avenir ; et il est beau, et il est bon qu’à cette heure éclatante, en plein triomphe, en plein progrès, en plein soleil de civilisation et de gloire, elle se souvienne de cette nuit sombre où Dante a été son flambeau.

La reconnaissance des grands peuples envers les grands hommes est de bon exemple. Non, ne laissons pas dire que les peuples sont ingrats.

À un moment donné, un homme a été la conscience d’une nation. En glorifiant cet homme, la nation atteste sa conscience. Elle prend, pour ainsi dire, à témoin son propre esprit. Italiens, aimez, conservez et respectez vos illustres et magnifiques cités, et vénérez Dante. Vos cités ont été la patrie, Dante a été l’âme.

Six siècles sont déjà le piédestal de Dante. Les siècles sont les avatars de la civilisation. À chaque siècle surgit en quelque sorte un autre genre humain, et l’on peut dire que l’immortalité d’Alighieri a été déjà six fois affirmée par six humanités nouvelles. Les humanités futures continueront cette gloire.

L’Italie a vécu en Alighieri, homme lumière.

Une longue éclipse a pesé sur l’Italie, éclipse pendant laquelle le monde a eu froid ; mais l’Italie vivait. Je dis plus, même dans cette ombre, l’Italie brillait. L’Italie a été dans le cercueil, mais n’a pas été morte. Elle avait comme signes de vie, les lettres, la poésie, la science, les monuments, les découvertes, les chefs-d’œuvre. Quel rayonnement sur l’art, de Dante à Michel-Ange ! Quelle immense et double ouverture de la terre et du ciel, faite en bas par Christophe Colomb et en haut par Galilée ! C’est l’Italie, cette morte, qui accomplissait ces prodiges. Ah ! certes, elle vivait ! Du fond de son sépulcre, elle protestait par sa clarté. L’Italie est une tombe d’où est sortie l’aurore.

L’Italie, accablée, enchaînée, sanglante, ensevelie, a fait l’éducation du monde. Un bâillon dans la bouche, elle a trouvé moyen de faire parler son âme. Elle dérangeait les plis de son linceul pour rendre des services à la civilisation. Qui que nous soyons qui savons lire et écrire, nous te vénérons, mère ! nous sommes romains avec Juvénal et florentins avec Dante.

L’Italie a cela d’admirable qu’elle est la terre des précurseurs.

On voit partout chez elle, à toutes les époques de son histoire, de grands commencements. Elle entreprend sans cesse la sublime ébauche du progrès.

Qu’elle soit bénie pour cette initiative sainte ! Elle est apôtre et artiste. La barbarie lui répugne. C’est elle qui la première a fait le jour sur les excès de pénalité, hors de la vie comme sur la terre. C’est elle qui, à deux reprises, a jeté le cri d’alarme contre les supplices, d’abord contre Satan, puis contre Farinace. Il y a un lien profond entre la Divine Comédie dénonçant le dogme, et le Traité des Délits et des Peines dénonçant la loi. L’Italie hait le mal. Elle ne damne ni ne condamne. Elle a combattu le monstre sous ses deux formes, sous la forme enfer et sous la forme échafaud. Dante a fait le premier combat, Beccaria le second.

À d’autres points de vue encore, Dante est un précurseur.

Dante couvait au treizième siècle l’idée éclose au dix-neuvième. Il savait qu’aucune réalisation ne doit manquer au droit et à la justice, il savait que la loi de croissance est divine, et il voulait l’unité de l’Italie. Son utopie est aujourd’hui un fait. Les rêves des grands hommes sont les gestations de l’avenir. Les penseurs songent conformément à ce-qui doit être.

L’unité, que Gérard Groot et Reuchlin réclamaient pour l’Allemagne et que Dante voulait pour l’Italie, n’est pas seulement la vie des nations, elle est le but de l’humanité. Là où les divisions s’effacent, le mal s’évanouit. L’esclavage va disparaître en Amérique, pourquoi ? parce que l’unité va renaître. La guerre tend à s’éteindre en Europe, pourquoi ? parce que l’unité tend à se former.

Parallélisme saisissant entre la déchéance des fléaux et l’avènement de l’humanité une.

Une solennité comme celle-ci est un magnifique symptôme. C’est la fête de tous les hommes célébrée par une nation à l’occasion d’un génie.

Cette fête, l’Allemagne la célèbre pour Schiller, puis l’Angleterre pour Shakespeare, puis l’Italie pour Dante. Et l’Europe est de la fête. Ceci est la communion sublime. Chaque nation donne aux autres une part de son grand homme. L’union des peuples s’ébauche par la fraternité des génies.

Le progrès marchera de plus en plus dans cette voie qui est la voie de lumière. Et c’est ainsi que nous arriverons, pas à pas, et sans secousse, à la grande réalisation ; c’est ainsi que, fils de la dispersion, nous entrerons dans la concorde ; c’est ainsi que tous, par la seule force des choses, par la seule puissance des idées, nous aboutirons à la cordialité, à la paix, à l’harmonie. Il n’y aura plus d’étrangers. Toute la terre sera compatriote. Telle est la vérité suprême ; tel est l’achèvement nécessaire. L’unité de l’homme correspond à l’unité de Dieu.

Je m’associe finalement à la fête de l’Italie.

VICTOR HUGO.

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Table des matières
  1. PENDANT L’EXIL 1852-1870
  2. CE QUE C’EST QUE L’EXIL
  3. I
  4. II
  5. III
  6. IV
  7. V
  8. VI
  9. VII
  10. VIII
  11. IX
  12. x
  13. XI
  14. XII
  15. XIII
  16. XIV
  17. XV
  18. XVI
  19. PENDANT L’EXIL
  20. 1852
  21. I – EN QUITTANT LA BELGIQUE
  22. II – EN ARRIVANT À JERSEY
  23. III – DECLARATION À PROPOS DE L’EMPIRE
  24. IV – BANQUET POLONAIS
  25. 1853
  26. I – SUR LA TOMBE DE JEAN BOUSQUET AU CIMETIÈRE SAINT-JEAN, À JERSEY
  27. II. SUR LA TOMBE DE LOUISE JULIEN
  28. III – VINGT-TROISIÈME ANNIVERSAIRE DE LA RÉVOLUTION POLONAISE
  29. 1854
  30. I – AUX HABITANTS DE GUERNESEY
  31. 1855
  32. I – SIXIÈME ANNIVERSAIRE DU 24 FÉVRIER 1848
  33. II – LETTRE À LOUIS BONAPARTE
  34. III – EXPULSION DE JERSEY
  35. 1856
  36. I
  37. À L’ITALIE
  38. II – LA GRÈCE
  39. 1859
  40. I – L’AMNISTIE
  41. II – JOHN BROWN
  42. 1860
  43. I – RENTRÉE À JERSEY
  44. II
  45. 1861
  46. L’Expédition de Chine.
  47. 1862
  48. I – LES CONDAMNÉS DE CHARLEROI
  49. II – ARMAND BARBÈS
  50. III – LES MISÉRABLES
  51. IV – LE BANQUET DES ENFANTS
  52. V – GENÈVE ET LA PEINE DE MORT
  53. VI – AFFAIRE DOISE
  54. 1863
  55. I – À L’ARMÉE RUSSE
  56. II – GARIBALDI
  57. III – LA GUERRE DU MEXIQUE
  58. 1864
  59. I – LE CENTENAIRE DE SHAKESPEARE
  60. II – LES RUES ET MAISONS DU VIEUX BLOIS
  61. 1865
  62. I – EMILY DE PUTRON
  63. II – LA STATUE DE BECCARIA
  64. III – LE CENTENAIRE DE DANTE
  65. IV – CONGRÈS DES ÉTUDIANTS
  66. 1866
  67. I – LA LIBERTÉ
  68. II – LE CONDAMNÉ À MORT DE JERSEY BRADLEY
  69. III – LA CRÈTE
  70. 1867
  71. I – LA CRÈTE
  72. II – LES FENIANS
  73. III – L’EMPEREUR MAXIMILIEN
  74. IV – VOLTAIRE
  75. V – JOHN BROWN
  76. VI – LA PEINE DE MORT
  77. VII – HERNANI
  78. VIII – MENTANA
  79. I
  80. II
  81. III
  82. IV
  83. V
  84. VI
  85. VII
  86. VIII
  87. IX – LES ENFANTS PAUVRES
  88. 1868
  89. I – MANIN
  90. II – GUSTAVE FLOURENS
  91. III – L’ESPAGNE
  92. IV – SECONDE LETTRE À L’ESPAGNE
  93. V – LES ENFANTS PAUVRES
  94. 1869
  95. I – LA CRÈTE
  96. II – AUX CINQ RÉDACTEURS-FONDATEURS DU RAPPEL
  97. III – CONGRÈS DE LA PAIX À LAUSANNE
  98. IV – RÉPONSE À FÉLIX PYAT
  99. V – LA CRISE D’OCTOBRE 1869
  100. VI – GEORGE PEABODY
  101. VII – À CHARLES HUGO
  102. VIII – LES ENFANTS PAUVRES
  103. 1870
  104. I – CUBA
  105. II – POUR CUBA
  106. III – LUCRECE BORGIA
  107. IV – WASHINGTON
  108. V – HENNETT DE KESLER
  109. VI – AUX MARINS DE LA MANCHE
  110. VII – LES SAUVETEURS
  111. VIII – LE TRAVAIL EN AMÉRIQUE
  112. IX – LE PLÉBISCITE
  113. X – LA GUERRE EN EUROPE
  114. NOTES
  115. 1853
  116. 1854
  117. 1860
  118. 1862
  119. 1863
  120. 1864
  121. 1865
  122. 1866
  123. 1867
  124. 1869
  125. 1870
  126. 1883
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