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Actes et Paroles - II

Par Victor Hugo

Œuvre du domaine public.

Date de publication sur Atramenta : 10 mars 2011 à 13h29

Dernière modification : 22 juin 2015 à 16h07

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IV

Attendez-vous à tout, vous qui êtes proscrit. On vous jette au loin, mais on ne vous lâche pas. Le proscripteur est curieux et son regard se multiplie sur vous. Il vous fait des visites ingénieuses et variées. Un respectable pasteur protestant s’assied à votre foyer, ce protestantisme émarge à la caisse Tronsin-Dumersan ; un prince étranger qui baragouine se présente, c’est Vidocq qui vient vous voir ; est-ce un vrai prince ? oui ; il est de sang royal, et aussi de la police ; un professeur gravement doctrinaire s’introduit chez vous, vous le surprenez lisant vos papiers. Tout est permis contre vous ; vous êtes hors la loi, c’est-à-dire hors l’équité, hors la raison, hors le respect, hors la vraisemblance ; on se dira autorisé par vous à publier vos conversations, et l’on aura soin qu’elles soient stupides ; on vous attribuera des paroles que vous n’avez pas dites, des lettres que vous n’avez pas écrites, des actions que vous n’avez pas faites. On vous approche pour mieux choisir la place où l’on vous poignardera ; l’exil est à claire-voie ; on y regarde comme dans une fosse aux bêtes ; vous êtes isolé, et guetté.

N’écrivez pas à vos amis de France ; il est permis d’ouvrir vos lettres ; la cour de cassation y consent ; défiez-vous de vos relations de proscrit, elles aboutissent à des choses obscures ; cet homme qui vous sourit à Jersey vous déchire à Paris ; celui-ci qui vous salue sous son nom vous insulte sous un pseudonyme ; celui-là, à Jersey même, écrit contre les hommes de l’exil des pages dignes d’être offertes aux hommes de l’empire, et auxquelles du reste il rend justice en les dédiant aux banquiers Pereire. Tout cela est tout simple, sachez-le.

Vous êtes au lazaret. Si quelqu’un d’honnête vient vous voir, malheur à lui. La frontière l’attend, et l’empereur est là sous sa forme gendarme. On mettra des femmes nues pour chercher sur elles un livre de vous, et si elles résistent, si elles s’indignent, on leur dira : ce n’est pas pour votre peau !

Le maître, qui est le traître, vous entoure de qui bon lui semble ; le prescripteur dispose de la qualité de proscrit ; il en orne ses agents ; aucune sécurité ; prenez garde à vous ; vous parlez à un visage, c’est un masque qui entend ; votre exil est hanté par ce spectre, l’espion.

Un inconnu, très mystérieux, vient vous parler bas à l’oreille ; il vous déclare que, si vous le voulez, il se charge d’assassiner l’empereur ; c’est Bonaparte qui vous offre de tuer Bonaparte. À vos banquets de fraternité, quelqu’un dans un coin criera : Vive Marat ! vive Hèbert ! vive la guillotine ! Avec un peu d’attention vous reconnaîtrez la voix de Carlier. Quelquefois l’espion mendie ; l’empereur vous demande l’aumône par son Piétri ; vous donnez, il rit ; gaîté de bourreau. Vous payez les dettes d’auberge de cet exilé, c’est un agent ; vous payez le voyage de ce fugitif, c’est un sbire ; vous passez la rue, vous entendez dire : Voilà le vrai tyran ! C’est de vous qu’on parle ; vous vous retournez ; qui est cet homme ? on vous répond : c’est un proscrit.

Point. C’est un fonctionnaire. Il est farouche et payé. C’est un républicain signé Maupas. Coco se déguise en Scaevola.

Quant aux inventions, quant aux impostures, quant aux turpitudes, acceptez-les. Ce sont les projectiles de l’empire.

Surtout ne réclamez pas. On rirait. Après la réclamation, l’injure recommencera, la même, sans même prendre la peine de varier ; à quoi bon changer de bave ? celle d’hier est bonne.

L’outrage continuera, sans relâche, tous les jours, avec la tranquillité infatigable et la conscience satisfaite de la roue qui tourne et de la vénalité qui ment. De représailles point ; l’injure se défend par sa bassesse ; la platitude sauve l’insecte. L’écrasement de zéro est impossible. Et la calomnie, sûre de l’impunité, s’en donne à cœur joie ; elle descend à de si niaises indignités que l’abaissement de la démentir dépasse le dégoût de l’endurer.

Les insulteurs ont pour public les imbéciles. Cela fait un gros rire.

On en vient à s’étonner que vous ne trouviez pas tout naturel d’être calomnié. Est-ce que vous n’êtes pas là pour cela ? O homme naïf, vous êtes cible. Tel personnage est de l’académie pour vous avoir insulté ; tel autre a la croix pour le même acte de bravoure, l’empereur l’a décoré sur le champ d’honneur de la calomnie ; tel autre, qui s’est distingué aussi par des affronts d’éclat, est nommé préfet. Vous outrager est lucratif.

Il faut bien que les gens vivent. Dame ! pourquoi êtes-vous exilé ?

Soyez raisonnable. Vous êtes dans votre tort. Qui vous forçait de trouver mauvais le coup d’état ? Quelle idée avez-vous eue de combattre pour le droit ?

Quel caprice vous a passé par la tête de vous révolter du côté de la loi ? Est-ce qu’on prend la défense du droit et de la loi quand ils n’ont plus personne pour eux ? Voilà bien les démagogues ! s’entêter, persévérer, persister, c’est absurde. Un homme poignarde le droit et assassine la loi. Il est probable qu’il a ses raisons. Soyez avec cet homme. Le succès le fait juste. Soyez avec le succès puisque le succès devient le droit. Tout le monde vous en saura gré. Nous ferons votre éloge. Au lieu d’être proscrit vous serez sénateur, et vous n’aurez pas la figure d’un idiot.

Osez-vous douter du bon droit de cet homme ? mais vous voyez bien qu’il a réussi ! Vous voyez bien que les juges qui l’avaient mis en accusation lui prêtent serment ! Vous voyez bien que les prêtres, les soldats, les évêques, les généraux, sont avec lui ! Vous croyez avoir plus de vertu que tout cela ! vous voulez tenir tête à tout cela !

Allons donc ! D’un côté tout ce qui est respecté, tout ce qui est respectable, tout ce qui est vénéré, tout ce qui est vénérable, de l’autre, vous ! C’est inepte ; et nous vous bafouons, et nous faisons bien. Mentir contre une brute est permis. Tous les honnêtes gens sont contre vous ; et nous, les calomniateurs, nous sommes avec les honnêtes gens. Voyons, réfléchissez, rentrez en vous-même. Il fallait bien sauver la société. De qui ? de vous. De quoi ne la menaciez-vous pas ?

Plus de guerre, plus d’échafaud, l’abolition de la peine de mort, l’enseignement gratuit et obligatoire, tout le monde sachant lire !

C’était affreux. Et que d’utopies abominables ! la femme de mineure faite majeure, cette moitié du genre humain admise au suffrage universel, le mariage libéré par le divorce ; l’enfant pauvre instruit comme l’enfant riche, l’égalité résultant de l’éducation ; l’impôt diminué d’abord et supprimé enfin par la destruction des parasitismes, par la mise en location des édifices nationaux, par l’égout transformé en engrais, par la répartition des biens communaux, par le défrichement des jachères, par l’exploitation de la plus-value sociale ; la vie à bon marché, par l’empoissonnement des fleuves ; plus de classes, plus de frontières, plus de ligatures, la république d’Europe, l’unité monétaire continentale, la circulation décuplée décuplant la richesse ; que de folies ! il fallait bien se garer de tout cela ! Quoi ! la paix serait faite parmi les hommes, il n’y aurait plus d’armée, il n’y aurait plus de service militaire ! Quoi ! la France serait cultivée de façon à pouvoir nourrir deux cent cinquante millions d’hommes ; il n’y aurait plus d’impôt, la France vivrait de ses rentes ! Quoi ! la femme voterait, l’enfant aurait un droit devant le père, la mère de famille ne serait plus une sujette et une servante, le mari n’aurait plus le droit de tuer sa femme ! Quoi ! le prêtre ne serait plus le maître ! Quoi ! il n’y aurait plus de batailles, il n’y aurait plus de soldats, il n’y aurait plus de bourreaux, il n’y aurait plus de potences et de guillotines ! Mais c’est épouvantable ! il fallait nous sauver. Le président l’a fait ; vive l’empereur ! — Vous lui résistez ; nous vous déchirons ; nous écrivons sur vous des choses quelconques.

Nous savons bien que ce que nous disons n’est pas vrai, mais nous protégeons la société, et la calomnie qui protège la société est d’utilité publique. Puisque la magistrature est avec le coup d’état, la justice y est aussi ; puisque le clergé est avec le coup d’état, la religion y est aussi ; la religion et la justice sont des figures immaculées et saintes ; la calomnie qui leur est utile participe de l’honneur qu’on leur doit ; c’est une fille publique, soit, mais elle sert des vierges.

Respectez-la.

Ainsi raisonnent les insulteurs.

Ce que le proscrit a de mieux à faire, c’est de penser à autre chose.

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Table des matières
  1. PENDANT L’EXIL 1852-1870
  2. CE QUE C’EST QUE L’EXIL
  3. I
  4. II
  5. III
  6. IV
  7. V
  8. VI
  9. VII
  10. VIII
  11. IX
  12. x
  13. XI
  14. XII
  15. XIII
  16. XIV
  17. XV
  18. XVI
  19. PENDANT L’EXIL
  20. 1852
  21. I – EN QUITTANT LA BELGIQUE
  22. II – EN ARRIVANT À JERSEY
  23. III – DECLARATION À PROPOS DE L’EMPIRE
  24. IV – BANQUET POLONAIS
  25. 1853
  26. I – SUR LA TOMBE DE JEAN BOUSQUET AU CIMETIÈRE SAINT-JEAN, À JERSEY
  27. II. SUR LA TOMBE DE LOUISE JULIEN
  28. III – VINGT-TROISIÈME ANNIVERSAIRE DE LA RÉVOLUTION POLONAISE
  29. 1854
  30. I – AUX HABITANTS DE GUERNESEY
  31. 1855
  32. I – SIXIÈME ANNIVERSAIRE DU 24 FÉVRIER 1848
  33. II – LETTRE À LOUIS BONAPARTE
  34. III – EXPULSION DE JERSEY
  35. 1856
  36. I
  37. À L’ITALIE
  38. II – LA GRÈCE
  39. 1859
  40. I – L’AMNISTIE
  41. II – JOHN BROWN
  42. 1860
  43. I – RENTRÉE À JERSEY
  44. II
  45. 1861
  46. L’Expédition de Chine.
  47. 1862
  48. I – LES CONDAMNÉS DE CHARLEROI
  49. II – ARMAND BARBÈS
  50. III – LES MISÉRABLES
  51. IV – LE BANQUET DES ENFANTS
  52. V – GENÈVE ET LA PEINE DE MORT
  53. VI – AFFAIRE DOISE
  54. 1863
  55. I – À L’ARMÉE RUSSE
  56. II – GARIBALDI
  57. III – LA GUERRE DU MEXIQUE
  58. 1864
  59. I – LE CENTENAIRE DE SHAKESPEARE
  60. II – LES RUES ET MAISONS DU VIEUX BLOIS
  61. 1865
  62. I – EMILY DE PUTRON
  63. II – LA STATUE DE BECCARIA
  64. III – LE CENTENAIRE DE DANTE
  65. IV – CONGRÈS DES ÉTUDIANTS
  66. 1866
  67. I – LA LIBERTÉ
  68. II – LE CONDAMNÉ À MORT DE JERSEY BRADLEY
  69. III – LA CRÈTE
  70. 1867
  71. I – LA CRÈTE
  72. II – LES FENIANS
  73. III – L’EMPEREUR MAXIMILIEN
  74. IV – VOLTAIRE
  75. V – JOHN BROWN
  76. VI – LA PEINE DE MORT
  77. VII – HERNANI
  78. VIII – MENTANA
  79. I
  80. II
  81. III
  82. IV
  83. V
  84. VI
  85. VII
  86. VIII
  87. IX – LES ENFANTS PAUVRES
  88. 1868
  89. I – MANIN
  90. II – GUSTAVE FLOURENS
  91. III – L’ESPAGNE
  92. IV – SECONDE LETTRE À L’ESPAGNE
  93. V – LES ENFANTS PAUVRES
  94. 1869
  95. I – LA CRÈTE
  96. II – AUX CINQ RÉDACTEURS-FONDATEURS DU RAPPEL
  97. III – CONGRÈS DE LA PAIX À LAUSANNE
  98. IV – RÉPONSE À FÉLIX PYAT
  99. V – LA CRISE D’OCTOBRE 1869
  100. VI – GEORGE PEABODY
  101. VII – À CHARLES HUGO
  102. VIII – LES ENFANTS PAUVRES
  103. 1870
  104. I – CUBA
  105. II – POUR CUBA
  106. III – LUCRECE BORGIA
  107. IV – WASHINGTON
  108. V – HENNETT DE KESLER
  109. VI – AUX MARINS DE LA MANCHE
  110. VII – LES SAUVETEURS
  111. VIII – LE TRAVAIL EN AMÉRIQUE
  112. IX – LE PLÉBISCITE
  113. X – LA GUERRE EN EUROPE
  114. NOTES
  115. 1853
  116. 1854
  117. 1860
  118. 1862
  119. 1863
  120. 1864
  121. 1865
  122. 1866
  123. 1867
  124. 1869
  125. 1870
  126. 1883
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