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Actes et Paroles - II

Par Victor Hugo

Œuvre du domaine public.

Date de publication sur Atramenta : 10 mars 2011 à 13h29

Dernière modification : 22 juin 2015 à 16h07

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À L’ITALIE

Italiens, c’est un frère obscur, mais dévoué qui vous parle.

Défiez-vous de ce que les congrès, les cabinets et les diplomaties semblent préparer pour vous en ce moment. L’Italie s’agite, elle donne des signes de réveil ; elle trouble et préoccupe les rois ; il leur paraît urgent de la rendormir. Prenez garde ; ce n’est pas votre apaisement qu’on veut ; l’apaisement n’est que dans la satisfaction du droit ; ce qu’on veut, c’est votre léthargie, c’est votre mort. De là un piège. Défiez-vous. Quelle que soit l’apparence, ne perdez pas de vue la réalité. Diplomatie, c’est nuit. Ce qui se fait pour vous, se trame contre vous.

Quoi ! des réformes, des améliorations administratives, des amnisties, le pardon à votre héroïsme, un peu de sécularisation, un peu de libéralisme, le code Napoléon, la démocratie bonapartiste, la vieille lettre à Edgar Ney, récrite en rouge avec le sang de Paris par la main qui a tué Rome ! voilà ce que vous offrent les princes ! et vous prêteriez l’oreille ! et vous diriez : contentons-nous de cela ! Et vous accepteriez, et vous désarmeriez ! Et cette sombre et splendide révolution latente qui couve dans vos cœurs, qui flamboie dans vos yeux, vous l’ajourneriez ! Est-ce que c’est possible ?

Mais vous n’auriez donc nulle foi dans l’avenir ! vous ne sentiriez donc pas que l’empire va tomber demain, que l’empire tombé, c’est la France debout, que la France debout, c’est l’Europe libre !

Vous, italiens, élite humaine, nation mère, l’un des plus rayonnants groupes d’hommes que la terre ait portés, vous au-dessus desquels il n’y a rien, vous ne sentiriez pas que nous sommes vos frères, vos frères par l’idée, vos frères par l’épreuve ; que l’éclipse actuelle finira subitement pour tous à la fois ; que si demain est à nous, il est à

vous ; et que, le jour où il y aura dans le monde la France, il y aura l’Italie !

Oui, le premier des deux peuples qui se lèvera fera lever l’autre.

Disons mieux ; nous sommes le même peuple, nous sommes la même humanité. Vous la république romaine ; nous la république française, nous sommes pénétrés du même souffle de vie ; nous ne pouvons pas plus nous dérober, nous français, au rayonnement de l’Italie que vous ne pouvez vous soustraire, vous italiens, au rayonnement de la France. Il y a entre vous et nous cette profonde solidarité humaine d’où naîtra l’ensemble pendant la lutte et l’harmonie après la victoire. Italiens, la fédération des nations continentales sœurs et reines, et chacune couronnée de la liberté de toutes, la fraternité des patries dans la suprême unité républicaine, les Peuples-Unis d’Europe, voilà l’avenir.

Ne détournez pas un seul instant vos yeux de cet avenir magnifique.

La grande solution est proche ; ne souffrez pas qu’on vous fasse une solution à part. Dédaignez ces offres de marche en avant petit à petit, tenus aux lisières par les princes.

Nous sommes dans le temps de ces enjambées formidables qu’on appelle révolutions. Les peuples perdent des siècles et les regagnent en une heure. Pour la liberté comme pour le Nil, la fécondation, c’est la submersion.

Ayons foi. Pas de moyens termes, pas de compromis, pas de demi-mesures, pas de demi-conquêtes. Quoi ! accepter des concessions, quand on a le droit, et l’appui des princes, quand on a l’appui des peuples ! Il y a de l’abdication dans cette espèce de progrès-là. Non.

Visons haut, pensons vrai, marchons droit. Les à peu près ne suffisent plus. Tout se fera ; et tout se fera en un pas, en un jour, en un seul éclair, en un seul coup de tonnerre. Ayons foi.

Quand l’heure de la chute sonnera, la révolution, brusquement, à pic, de son droit divin, sans préparation, sans transition, sans crépuscule, jettera sur l’Europe son prodigieux éblouissement de liberté, d’enthousiasme et de lumière, et ne laissera au vieux monde que le temps de tomber.

N’acceptez donc rien de lui. C’est un mort. La main des cadavres est froide, et n’a rien à donner.

Frères, quand on est la vieille race d’Italie, quand on a dans les veines tous les beaux siècles de l’histoire et le sang même de la civilisation, quand on n’est ni abâtardi ni dégénéré, quand on a su retrouver, le jour où on l’a voulu, tous les grands niveaux du passé, quand on a fait le mémorable effort de la constituante et du triumvirat, quand, pas plus tard qu’hier.

Car 1849 c’est hier, on a prouvé qu’on était Rome, quand on est ce que vous êtes, en un mot, on sent qu’on a tout en soi ; on se dit qu’on porte sa délivrance dans sa main et sa destinée dans sa volonté ; on méprise les avances et les offres des princes, et l’on ne se laisse rien donner par ceux à qui l’on a tout à reprendre.

Rappelez-vous d’ailleurs ce qu’il y a de taches de boue et de gouttes de sang sur les mains pontificales et royales.

Rappelez-vous les supplices, les meurtres, les crimes, toutes les formes du martyrologe, la bastonnade publique, la bastonnade en prison, les tribunaux de caporaux, les tribunaux d’évêques, la sacrée consulte de Rome, les grandes cours de Naples, les échafauds de Milan, d’Ancône, de Lugo, de Sinigaglia, d’Imola, de Faenza, de Ferrare, la guillotine, le garrot, le gibet ; cent soixante-dix-huit fusillades en trois ans, au nom du pape, dans une seule ville, à Bologne ; le fort Urbain, le château Saint-Ange, Ischia ; Poerio n’ayant d’autre soulagement que de changer sur ses membres la place de ses chaînes ; les prescripteurs ne sachant plus le nombre des proscrits ; les bagnes, les cachots, les oubliettes, les in-pace, les tombes !

Et puis, rappelez-vous votre fier et grand programme romain. Soyez-lui fidèles. Là est l’affranchissement ; là est le salut.

Ayez toujours présent à l’esprit ce mot hideux de la diplomatie :

l’Italie n’est pas une nation, c’est un terme de géographie.

N’ayez qu’une pensée, vivre chez vous de votre vie à vous. Être l’Italie. — Et répétez-vous sans cesse au fond de l’âme cette chose terrible : Tant que l’Italie ne sera pas un peuple, l’italien ne sera pas un homme.

Italiens, l’heure vient ; et, je le dis à votre gloire, elle vient par vous. Vous êtes aujourd’hui la grande inquiétude des trônes continentaux. Le point de la solfatare européenne d’où il se dégage en ce moment le plus de fumée, c’est l’Italie.

Oui, le règne des monstres et des despotes, grands et petits, n’a plus que quelques instants, nous sommes à la fin. Souvenez-vous-en, vous êtes les fils de cette terre prédestinée pour le bien, fatale pour le mal, sur laquelle jettent leur ombre ces deux géants de la pensée humaine, Michel-Ange et Dante ; Michel-Ange, le jugement ; Dante, le châtiment.

Gardez entière et vierge votre mission sublime.

Ne vous laissez ni amortir, ni amoindrir.

Pas de sommeil, pas d’engourdissement, pas de torpeur, pas d’opium, pas de trêve. Agitez-vous, agitez-vous, agitez-vous ! Le devoir pour tous, pour vous comme pour nous, c’est l’agitation aujourd’hui, l’insurrection demain.

Votre mission est à la fois destructive et civilisatrice. Elle ne peut pas ne point s’accomplir. N’en doutez pas, la providence fera sortir de toute cette ombre une Italie grande, forte, heureuse et libre.

Vous portez en vous la révolution qui dévorera le passé, et la régénération qui fondera l’avenir. Il y a en même temps, sur le front auguste de cette Italie que nous entrevoyons dans les ténèbres, les premières rougeurs de l’incendie et les premières lueurs de l’aube.

Dédaignez donc ce qu’on semble prêt à vous offrir. Prenez garde et croyez. Défiez-vous des rois ; fiez-vous à Dieu.

VICTOR HUGO.

Guernesey, 26 mai 1856.

Chapitre suivant : II – LA GRÈCE

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Table des matières
  1. PENDANT L’EXIL 1852-1870
  2. CE QUE C’EST QUE L’EXIL
  3. I
  4. II
  5. III
  6. IV
  7. V
  8. VI
  9. VII
  10. VIII
  11. IX
  12. x
  13. XI
  14. XII
  15. XIII
  16. XIV
  17. XV
  18. XVI
  19. PENDANT L’EXIL
  20. 1852
  21. I – EN QUITTANT LA BELGIQUE
  22. II – EN ARRIVANT À JERSEY
  23. III – DECLARATION À PROPOS DE L’EMPIRE
  24. IV – BANQUET POLONAIS
  25. 1853
  26. I – SUR LA TOMBE DE JEAN BOUSQUET AU CIMETIÈRE SAINT-JEAN, À JERSEY
  27. II. SUR LA TOMBE DE LOUISE JULIEN
  28. III – VINGT-TROISIÈME ANNIVERSAIRE DE LA RÉVOLUTION POLONAISE
  29. 1854
  30. I – AUX HABITANTS DE GUERNESEY
  31. 1855
  32. I – SIXIÈME ANNIVERSAIRE DU 24 FÉVRIER 1848
  33. II – LETTRE À LOUIS BONAPARTE
  34. III – EXPULSION DE JERSEY
  35. 1856
  36. I
  37. À L’ITALIE
  38. II – LA GRÈCE
  39. 1859
  40. I – L’AMNISTIE
  41. II – JOHN BROWN
  42. 1860
  43. I – RENTRÉE À JERSEY
  44. II
  45. 1861
  46. L’Expédition de Chine.
  47. 1862
  48. I – LES CONDAMNÉS DE CHARLEROI
  49. II – ARMAND BARBÈS
  50. III – LES MISÉRABLES
  51. IV – LE BANQUET DES ENFANTS
  52. V – GENÈVE ET LA PEINE DE MORT
  53. VI – AFFAIRE DOISE
  54. 1863
  55. I – À L’ARMÉE RUSSE
  56. II – GARIBALDI
  57. III – LA GUERRE DU MEXIQUE
  58. 1864
  59. I – LE CENTENAIRE DE SHAKESPEARE
  60. II – LES RUES ET MAISONS DU VIEUX BLOIS
  61. 1865
  62. I – EMILY DE PUTRON
  63. II – LA STATUE DE BECCARIA
  64. III – LE CENTENAIRE DE DANTE
  65. IV – CONGRÈS DES ÉTUDIANTS
  66. 1866
  67. I – LA LIBERTÉ
  68. II – LE CONDAMNÉ À MORT DE JERSEY BRADLEY
  69. III – LA CRÈTE
  70. 1867
  71. I – LA CRÈTE
  72. II – LES FENIANS
  73. III – L’EMPEREUR MAXIMILIEN
  74. IV – VOLTAIRE
  75. V – JOHN BROWN
  76. VI – LA PEINE DE MORT
  77. VII – HERNANI
  78. VIII – MENTANA
  79. I
  80. II
  81. III
  82. IV
  83. V
  84. VI
  85. VII
  86. VIII
  87. IX – LES ENFANTS PAUVRES
  88. 1868
  89. I – MANIN
  90. II – GUSTAVE FLOURENS
  91. III – L’ESPAGNE
  92. IV – SECONDE LETTRE À L’ESPAGNE
  93. V – LES ENFANTS PAUVRES
  94. 1869
  95. I – LA CRÈTE
  96. II – AUX CINQ RÉDACTEURS-FONDATEURS DU RAPPEL
  97. III – CONGRÈS DE LA PAIX À LAUSANNE
  98. IV – RÉPONSE À FÉLIX PYAT
  99. V – LA CRISE D’OCTOBRE 1869
  100. VI – GEORGE PEABODY
  101. VII – À CHARLES HUGO
  102. VIII – LES ENFANTS PAUVRES
  103. 1870
  104. I – CUBA
  105. II – POUR CUBA
  106. III – LUCRECE BORGIA
  107. IV – WASHINGTON
  108. V – HENNETT DE KESLER
  109. VI – AUX MARINS DE LA MANCHE
  110. VII – LES SAUVETEURS
  111. VIII – LE TRAVAIL EN AMÉRIQUE
  112. IX – LE PLÉBISCITE
  113. X – LA GUERRE EN EUROPE
  114. NOTES
  115. 1853
  116. 1854
  117. 1860
  118. 1862
  119. 1863
  120. 1864
  121. 1865
  122. 1866
  123. 1867
  124. 1869
  125. 1870
  126. 1883
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