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Actes et Paroles - II

Par Victor Hugo

Œuvre du domaine public.

Date de publication sur Atramenta : 10 mars 2011 à 13h29

Dernière modification : 22 juin 2015 à 16h07

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II – EN ARRIVANT À JERSEY

Le 5 août 1852.

Victor Hugo ne fit que traverser l’Angleterre. Le 5 août, il débarqua à Jersey. Il fut reçu à son arrivée par le groupe des proscrits français, qui l’attendaient sur le quai de Saint-Hélier.

Citoyens,

Je vous remercie de votre fraternelle bienvenue. Je la rapproche avec attendrissement de l’adieu de nos amis de Belgique. J’ai quitté la France sur le quai d’Anvers, je la retrouve sur la jetée de Saint-Hélier.

Amis, je viens de voir en Belgique un touchant spectacle : toutes les divisions oubliées, toutes les nuances républicaines réconciliées ; une concorde profonde, tous les systèmes ralliés au drapeau de l’Idée, le rapprochement des proscrits dans les bras de l’affliction ; chacun cherchant son adversaire pour en faire son ami, et son ennemi, pour en faire son frère ; toutes les rancunes évanouies dans le doux et fier sourire du malheur ; j’ai vu cela, j’en viens, j’en ai le cœur plein, c’est beau.

Oui, toutes les mains venant les unes au-devant des autres, tous les démocrates et tous les socialistes ne faisant plus qu’un seul républicain ; pas un regard farouche, pas un front à l’écart ; nulle exclusion ; tous les passés honnêtes s’acceptant, toutes les dates de l’épreuve fraternisant, toutes les natures les plus diverses mises d’accord, toutes, depuis les militants jusqu’aux philosophes.

Depuis Charras, l’homme de guerre, jusqu’à Agricol Perdiguier, l’homme de paix ; depuis ceux qui, enfants de troupe de l’Idée, ont eu le bonheur de naître et de grandir dans la foi républicaine, jusqu’à ceux qui, comme moi, nés dans d’autres rangs, ont monté de progrès en progrès, d’horizon en horizon, de sacrifice en sacrifice, à la démocratie pure.

J’ai vu cela, je le répète, et c’est à nous, les nouveaux venus, d’en féliciter la république.

Je dis les nouveaux venus, car nous autres, les républicains d’après Février, nous sommes, je le sais et j’y insiste, les ouvriers de la dernière heure ; mais on peut s’en vanter, quand cette dernière heure a été l’heure de la persécution, l’heure des larmes, l’heure du sang, l’heure du combat, l’heure de l’exil.

J’ai vu en Belgique l’admirable spectacle de la souffrance doucement et fermement supportée. Tous prennent part aux amertumes de l’épreuve comme à un banquet commun. Ils s’aiment et ils croient. Oh ! vous qui êtes leurs frères, laissez-moi, par une dernière illusion, prolonger ici l’adieu que je leur ai fait ! Laissez-moi glorifier ces hommes qui souffrent si bien ! ces ouvriers arrachés à la ville qui nourrissait leur corps et illuminait leur intelligence, ces paysans déracinés du champ natal ; et les autres non moins méritants, lettrés, professeurs, artistes, avocats, notaires, médecins, car toutes les professions ont eu tous les courages ; laissez-moi glorifier ces bannis, ces chassés, ces persécutés, et, au milieu de tous, ces représentants du peuple qui, après avoir lutté trois ans à la tribune contre une coalition de réactions, de trahisons et de haines, ont lutté quatre jours dans la rue contre une armée !

Ces représentants, je les ai connus, ils sont mes amis, laissez-moi vous en parler, permettez-moi ces effusions, je les ai vus dans les mêlées ; je les ai vus sur le penchant des catastrophes ; j’ai vu leur calme dans les barricades ; j’ai vu, ce qui est plus rare que le courage militaire, leur front intrépide dans les luttes parlementaires, pendant que l’avenir mystérieux les menaçait, pendant que les fureurs de la majorité s’acharnaient sur eux, pendant que la presse monarchique, c’est-à-dire anarchique, les insultait, que les journaux bonapartistes, complices des préméditations sinistres de l’Élysée, leur prodiguaient à dessein la boue et l’injure, et que la calomnie les faisait bons pour la proscription.

Je les ai vus ensuite après l’écroulement, dans la peine, dans la grande épreuve, conduisant au désert de l’exil la lugubre colonne des sacrifiés, et, moi qui les aimais, je les ai admirés.

Voilà ce que j’ai vu en Belgique, voilà, je le sais, ce que je vais revoir ici. Car ce grand exemple de la concorde des proscrits, dont la France a besoin, ce beau spectacle de la fraternité pratiquée devant lequel tombent les calomnies, la Belgique, certes, n’est point la seule à le donner. Il se retrouve sur tous les autres radeaux de la Méduse, sur tous les autres points où les naufragés de la proscription se sont groupés ; il se retrouve particulièrement à Jersey. Je vous en remercie, amis, au nom de notre malheur !

Oh ! scellons, consolidons, cimentons cette concorde ! abjurons toute dissidence et tout désaccord ! puisque nous n’avons plus qu’une couleur à notre drapeau, la pourpre, n’ayons plus qu’un sentiment dans nos âmes, la fraternité !

La France, je le répète, a besoin de nous savoir unis. Divisés, nous la troublons ; unis, nous la rassurons. Soyons unis pour être forts, et soyons unis pour être heureux !

Heureux ! quel mot ! Et peut-on le prononcer, hélas, quand la patrie est loin, quand la liberté est morte ? Oui, si l’on aime. S’aimer dans l’affliction, c’est le bonheur du malheur.

Et comment ne nous aimerions-nous pas ? Y a-t-il quelque douleur qui n’ait pas été également partagée à tous ? Nous avons le même malheur et la même espérance. Nous avons sur la tête le même ciel et le même exil. Ce que vous pleurez, je le pleure ; ce que vous regrettez, je le regrette ; ce que vous espérez, je l’attends. Étant pareils par le sort, comment ne serions-nous pas frères par l’esprit ? La larme que nous avons dans les yeux s’appelle France, le rayon que nous avons dans la pensée s’appelle république. Aimons-nous ! Souffrir ensemble, c’est déjà s’aimer. L’adversité, en perçant nos cœurs du même glaive, les a traversés du même amour.

Aimons-nous pour la patrie absente ! aimons-nous pour la république égorgée ! aimons-nous contre l’ennemi commun !

Notre but, c’est un seul peuple ; notre point de départ, ce doit être une seule âme. Ébauchons l’unité par l’union.

Citoyens, vive la république ! Proscrits, vive la France !

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Table des matières
  1. PENDANT L’EXIL 1852-1870
  2. CE QUE C’EST QUE L’EXIL
  3. I
  4. II
  5. III
  6. IV
  7. V
  8. VI
  9. VII
  10. VIII
  11. IX
  12. x
  13. XI
  14. XII
  15. XIII
  16. XIV
  17. XV
  18. XVI
  19. PENDANT L’EXIL
  20. 1852
  21. I – EN QUITTANT LA BELGIQUE
  22. II – EN ARRIVANT À JERSEY
  23. III – DECLARATION À PROPOS DE L’EMPIRE
  24. IV – BANQUET POLONAIS
  25. 1853
  26. I – SUR LA TOMBE DE JEAN BOUSQUET AU CIMETIÈRE SAINT-JEAN, À JERSEY
  27. II. SUR LA TOMBE DE LOUISE JULIEN
  28. III – VINGT-TROISIÈME ANNIVERSAIRE DE LA RÉVOLUTION POLONAISE
  29. 1854
  30. I – AUX HABITANTS DE GUERNESEY
  31. 1855
  32. I – SIXIÈME ANNIVERSAIRE DU 24 FÉVRIER 1848
  33. II – LETTRE À LOUIS BONAPARTE
  34. III – EXPULSION DE JERSEY
  35. 1856
  36. I
  37. À L’ITALIE
  38. II – LA GRÈCE
  39. 1859
  40. I – L’AMNISTIE
  41. II – JOHN BROWN
  42. 1860
  43. I – RENTRÉE À JERSEY
  44. II
  45. 1861
  46. L’Expédition de Chine.
  47. 1862
  48. I – LES CONDAMNÉS DE CHARLEROI
  49. II – ARMAND BARBÈS
  50. III – LES MISÉRABLES
  51. IV – LE BANQUET DES ENFANTS
  52. V – GENÈVE ET LA PEINE DE MORT
  53. VI – AFFAIRE DOISE
  54. 1863
  55. I – À L’ARMÉE RUSSE
  56. II – GARIBALDI
  57. III – LA GUERRE DU MEXIQUE
  58. 1864
  59. I – LE CENTENAIRE DE SHAKESPEARE
  60. II – LES RUES ET MAISONS DU VIEUX BLOIS
  61. 1865
  62. I – EMILY DE PUTRON
  63. II – LA STATUE DE BECCARIA
  64. III – LE CENTENAIRE DE DANTE
  65. IV – CONGRÈS DES ÉTUDIANTS
  66. 1866
  67. I – LA LIBERTÉ
  68. II – LE CONDAMNÉ À MORT DE JERSEY BRADLEY
  69. III – LA CRÈTE
  70. 1867
  71. I – LA CRÈTE
  72. II – LES FENIANS
  73. III – L’EMPEREUR MAXIMILIEN
  74. IV – VOLTAIRE
  75. V – JOHN BROWN
  76. VI – LA PEINE DE MORT
  77. VII – HERNANI
  78. VIII – MENTANA
  79. I
  80. II
  81. III
  82. IV
  83. V
  84. VI
  85. VII
  86. VIII
  87. IX – LES ENFANTS PAUVRES
  88. 1868
  89. I – MANIN
  90. II – GUSTAVE FLOURENS
  91. III – L’ESPAGNE
  92. IV – SECONDE LETTRE À L’ESPAGNE
  93. V – LES ENFANTS PAUVRES
  94. 1869
  95. I – LA CRÈTE
  96. II – AUX CINQ RÉDACTEURS-FONDATEURS DU RAPPEL
  97. III – CONGRÈS DE LA PAIX À LAUSANNE
  98. IV – RÉPONSE À FÉLIX PYAT
  99. V – LA CRISE D’OCTOBRE 1869
  100. VI – GEORGE PEABODY
  101. VII – À CHARLES HUGO
  102. VIII – LES ENFANTS PAUVRES
  103. 1870
  104. I – CUBA
  105. II – POUR CUBA
  106. III – LUCRECE BORGIA
  107. IV – WASHINGTON
  108. V – HENNETT DE KESLER
  109. VI – AUX MARINS DE LA MANCHE
  110. VII – LES SAUVETEURS
  111. VIII – LE TRAVAIL EN AMÉRIQUE
  112. IX – LE PLÉBISCITE
  113. X – LA GUERRE EN EUROPE
  114. NOTES
  115. 1853
  116. 1854
  117. 1860
  118. 1862
  119. 1863
  120. 1864
  121. 1865
  122. 1866
  123. 1867
  124. 1869
  125. 1870
  126. 1883
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