Atramenta

Retour à l'accueil Atramenta

Actes et Paroles - II

Par Victor Hugo

Œuvre du domaine public.

Date de publication sur Atramenta : 10 mars 2011 à 13h29

Dernière modification : 22 juin 2015 à 16h07

Vous êtes en mode "plein écran". Lire en mode normal (façon ereader)

XIV

C’est pourquoi celui qui écrit ceci a été pendant ces dix-neuf années content et triste ; content de lui-même, triste d’autrui ; content de se sentir honnête, triste du crime à extension indéfinie qui d’âme en âme gagnait la conscience publique et avait fini par s’appeler la satisfaction des intérêts. Il était indigné et accablé de ce malheur national qu’on appelait la prospérité de l’empire. Les joies d’orgie sont misères. Une prospérité qui est la dorure d’un forfait ment et couve une calamité. L’œuf du Deux-Décembre est Sedan.

C’étaient là les douleurs du proscrit, douleurs pleines de devoirs.

Il pressentait l’avenir et dénonçait dans l’étourdissement des fêtes l’approche des catastrophes. Il entendait le pas des événements auquel sont sourds les heureux. Les catastrophes sont arrivées, ayant en elles la double force d’impulsion qui leur venait de Bonaparte et de Bismarck, d’un guet-apens punissant l’autre. En somme, l’empire est tombé et la France se relèvera. Dix milliards et deux provinces, c’est notre rançon. C’est cher, et nous avons droit au remboursement. En attendant, soyons calmes ; l’empire de moins, c’est l’honneur de plus.

La situation actuelle est bonne. Mieux vaut la France mutilée par une voie de fait qu’amoindrie par un déshonneur. C’est la différence d’une plaie à un virus. On guérit de la plaie, on meurt de la peste. La France eût agonisé par l’empire. La honte bue, c’est la France morte.

Aujourd’hui la honte est vomie, la France vivra.

Le peuple n’a plus rien en lui que de sain et de robuste, à présent que le 18 brumaire et le 2 décembre sont recrachés.

Dans la solitude où il méditait l’avenir, les préoccupations de l’exilé étaient sévères, mais sereines ; ses désespoirs étaient mêlés d’espérances. Il avait, on vient de le voir, la mélancolie du malheur public, et en même temps la joie altière de se sentir proscrit. L’exil était pour cet homme une joie, parce qu’il était une puissance. Une bulle dit de Luther excommunié, mais indompté : Stat coram pontifice sicut Satanas coram Jehovah. La comparaison est juste, et le proscrit qui parle ici le reconnaît. Par-dessus le silence fait en France, par-dessus la tribune aplatie, par-dessus la presse bâillonnée, le proscrit, libre comme le Satan du vrai devant le Jéhovah du faux, pouvait prendre la parole et la prenait. Il défendait le suffrage universel contre le plébiscite, le peuple contre la foule, la gloire contre le reître, la justice contre le juge, le flambeau contre le bûcher, et Dieu contre le prêtre. De là ce long cri qui remplit ce livre. De toutes parts, nous venons de le dire et dans ce livre on le verra, les détresses s’adressaient à lui, sachant qu’il ne reculait devant aucun devoir. Les opprimés voyaient en lui l’accusateur public du crime universel. Il suffit, pour accepter cette mission, d’être une âme, et, pour remplir cette fonction, d’être une voix. Une âme probe et une voix libre, il a été cela. Il entendait des appels à l’horizon, et du fond de son isolement il y répondait.

C’est là ce qu’on va lire.

Toutes les persécutions des maîtres se déchaînaient sur lui, et il y avait, et il y a encore, sur son nom une inexprimable condensation de haine ; mais qu’est-ce que cela fait, et qu’importe ? Il n’en a pas moins eu le fier bonheur d’être proscrit vingt ans, et de tenir tête, lui solitaire à toutes les multitudes, lui désarmé à toutes les légions, lui rêveur à tous les meurtriers, lui banni à tous les despotes, lui atome à tous les colosses, n’ayant en lui que cette seule force, un rayon de lumière.

Cette lumière, c’était, nous l’avons dit, le droit, l’éternel droit.

Il remercie Dieu. Pendant tout le temps qu’il faut à un front de quarante ans pour devenir un front de soixante ans, il a vécu de cette vie hautaine. Il a été l’expulsé, le traqué, le chassé. Il a été abandonné de tous et n’a abandonné personne. Il a connu l’excellence du désert ; c’est au désert qu’est l’écho. Là on entend la clameur des peuples. Pendant que les oppresseurs travaillaient au mal sous la fixité de son regard, il a tâché de travailler au bien. Il a laissé tous les tyrans manier toutes les foudres au-dessus de sa tête, n’ayant, lui, d’autre souci que la calamité publique. Il a habité un écueil, il a rêvé, médité, songé, tranquille sous une nuée de colère et de menaces ; et il se déclare satisfait ; car de quoi peut-on se plaindre quand on a eu vingt ans auprès de soi et avec soi, la justice, la raison, la conscience, la vérité, le droit, et la mer aux bruits immenses ?

Et dans toute cette ombre il a été aimé.

La haine n’a pas été seule sur lui ; un sombre amour rayonnait jusqu’à sa solitude ; il a senti la profonde chaleur du peuple doux et triste, l’ouverture des cœurs s’est faite de son côté, il remercie l’immense âme humaine. Il a été aimé de loin et de près. Il a eu autour de lui d’intrépides compagnons d’épreuve, obstinés au devoir, opiniâtres au juste et au vrai, combattants indignés et souriants ; cet illustre Vacquerie, cet admirable Paul Meurice, ce stoïque Schoelcher, et Ribeyrolles, et Dulac, et Kesler, ces vaillants hommes, et toi, mon Charles, et toi, mon Victor… — Je m’arrête. Laissez-moi me souvenir.

Chapitre suivant : XV

Couverture
Couverture de "Actes et Paroles - II"
Mode d'affichage
L'avis des lecteurs
  • 3 aiment
Fond : Aucun avis
Forme : Aucun avis
Table des matières
  1. PENDANT L’EXIL 1852-1870
  2. CE QUE C’EST QUE L’EXIL
  3. I
  4. II
  5. III
  6. IV
  7. V
  8. VI
  9. VII
  10. VIII
  11. IX
  12. x
  13. XI
  14. XII
  15. XIII
  16. XIV
  17. XV
  18. XVI
  19. PENDANT L’EXIL
  20. 1852
  21. I – EN QUITTANT LA BELGIQUE
  22. II – EN ARRIVANT À JERSEY
  23. III – DECLARATION À PROPOS DE L’EMPIRE
  24. IV – BANQUET POLONAIS
  25. 1853
  26. I – SUR LA TOMBE DE JEAN BOUSQUET AU CIMETIÈRE SAINT-JEAN, À JERSEY
  27. II. SUR LA TOMBE DE LOUISE JULIEN
  28. III – VINGT-TROISIÈME ANNIVERSAIRE DE LA RÉVOLUTION POLONAISE
  29. 1854
  30. I – AUX HABITANTS DE GUERNESEY
  31. 1855
  32. I – SIXIÈME ANNIVERSAIRE DU 24 FÉVRIER 1848
  33. II – LETTRE À LOUIS BONAPARTE
  34. III – EXPULSION DE JERSEY
  35. 1856
  36. I
  37. À L’ITALIE
  38. II – LA GRÈCE
  39. 1859
  40. I – L’AMNISTIE
  41. II – JOHN BROWN
  42. 1860
  43. I – RENTRÉE À JERSEY
  44. II
  45. 1861
  46. L’Expédition de Chine.
  47. 1862
  48. I – LES CONDAMNÉS DE CHARLEROI
  49. II – ARMAND BARBÈS
  50. III – LES MISÉRABLES
  51. IV – LE BANQUET DES ENFANTS
  52. V – GENÈVE ET LA PEINE DE MORT
  53. VI – AFFAIRE DOISE
  54. 1863
  55. I – À L’ARMÉE RUSSE
  56. II – GARIBALDI
  57. III – LA GUERRE DU MEXIQUE
  58. 1864
  59. I – LE CENTENAIRE DE SHAKESPEARE
  60. II – LES RUES ET MAISONS DU VIEUX BLOIS
  61. 1865
  62. I – EMILY DE PUTRON
  63. II – LA STATUE DE BECCARIA
  64. III – LE CENTENAIRE DE DANTE
  65. IV – CONGRÈS DES ÉTUDIANTS
  66. 1866
  67. I – LA LIBERTÉ
  68. II – LE CONDAMNÉ À MORT DE JERSEY BRADLEY
  69. III – LA CRÈTE
  70. 1867
  71. I – LA CRÈTE
  72. II – LES FENIANS
  73. III – L’EMPEREUR MAXIMILIEN
  74. IV – VOLTAIRE
  75. V – JOHN BROWN
  76. VI – LA PEINE DE MORT
  77. VII – HERNANI
  78. VIII – MENTANA
  79. I
  80. II
  81. III
  82. IV
  83. V
  84. VI
  85. VII
  86. VIII
  87. IX – LES ENFANTS PAUVRES
  88. 1868
  89. I – MANIN
  90. II – GUSTAVE FLOURENS
  91. III – L’ESPAGNE
  92. IV – SECONDE LETTRE À L’ESPAGNE
  93. V – LES ENFANTS PAUVRES
  94. 1869
  95. I – LA CRÈTE
  96. II – AUX CINQ RÉDACTEURS-FONDATEURS DU RAPPEL
  97. III – CONGRÈS DE LA PAIX À LAUSANNE
  98. IV – RÉPONSE À FÉLIX PYAT
  99. V – LA CRISE D’OCTOBRE 1869
  100. VI – GEORGE PEABODY
  101. VII – À CHARLES HUGO
  102. VIII – LES ENFANTS PAUVRES
  103. 1870
  104. I – CUBA
  105. II – POUR CUBA
  106. III – LUCRECE BORGIA
  107. IV – WASHINGTON
  108. V – HENNETT DE KESLER
  109. VI – AUX MARINS DE LA MANCHE
  110. VII – LES SAUVETEURS
  111. VIII – LE TRAVAIL EN AMÉRIQUE
  112. IX – LE PLÉBISCITE
  113. X – LA GUERRE EN EUROPE
  114. NOTES
  115. 1853
  116. 1854
  117. 1860
  118. 1862
  119. 1863
  120. 1864
  121. 1865
  122. 1866
  123. 1867
  124. 1869
  125. 1870
  126. 1883
Que pensez vous de cette oeuvre ?