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Actes et Paroles - II

Par Victor Hugo

Œuvre du domaine public.

Date de publication sur Atramenta : 10 mars 2011 à 13h29

Dernière modification : 22 juin 2015 à 16h07

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1869

On lit dans le Courrier de l’Europe :

Une lettre authentique[22] de Victor Hugo nous tombe sous les yeux ; elle est adressée à l’auteur du livre Marie Dorval, qui avait envoyé son volume à Victor Hugo :

Entre votre lettre et ma réponse, monsieur, il y a le deuil, et vous avez compris mon silence. Je sors aujourd’hui de cette nuit profonde des premières angoisses, et je commence à revivre.

J’ai lu votre livre excellent. Mme Dorval a été la plus grande actrice de ce temps ; Mlle Rachel seule l’a égalée, et l’eût dépassée peut-être, si, au lieu de la tragédie morte, elle eût interprété l’art vivant, le drame, qui est l’homme ; le drame, qui est la femme ; le drame, qui est le cœur. Vous avez dignement parlé de Mme Dorval, et c’est avec émotion que je vous en remercie. Mme Dorval fait partie de notre aurore. Elle y a rayonné comme une étoile de première grandeur.

Vous étiez enfant quand j’étais jeune. Vous êtes homme aujourd’hui et je suis vieillard, mais nous avons des souvenirs communs. Votre jeunesse commençante confine à ma jeunesse finissante ; de là, pour moi, un charme profond dans votre bon et noble livre. L’esprit, le cœur, le style, tout y est, et ce grand et saint enthousiasme qui est la vertu du cerveau.

Le romantisme (mot vide de sens imposé par nos ennemis et dédaigneusement accepté par nous) c’est la révolution française faite littérature. Vous le comprenez, je vous en félicite.

Recevez mon cordial serrement de main.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 15 janvier 1869.

À M. GASTON TISSANDIER

« Je crois, monsieur, à tous les progrès. La navigation aérienne est consécutive à la navigation océanique ; de l’eau l’homme doit passer à l’air. Partout où la création lui sera respirable, l’homme pénétrera dans la création. Notre seule limite est la vie. Là où cesse la colonne d’air, dont la pression empêche notre machine d’éclater, l’homme doit s’arrêter. Mais il peut, doit et veut aller jusque-là, et il ira. Vous le prouvez. Je prends le plus grand intérêt à vos utiles et vaillants voyages. Votre ingénieux et hardi compagnon, M. de Fonvielle, a l’instinct supérieur de la science vraie. Moi aussi, j’aurais le goût superbe de l’aventure scientifique. L’aventure dans le fait, l’hypothèse dans l’idée, voilà les deux grands procédés de découvertes. Certes l’avenir est à la navigation aérienne et le devoir du présent est de travailler à l’avenir. Ce devoir, vous l’accomplissez. Moi, solitaire mais attentif, je vous suis des yeux et je vous crie courage. »

Avril 1869.

On lit dans la Chronique de Jersey :

VICTOR HUGO SUR LA PEINE DU FOUET

« Nous recevons d’un correspondant la lettre suivante, réponse par le grand poëte à la prière de notre correspondant d’user de son influence et de son crédit pour faire interdire dans tous les tribunaux des possessions anglaises les condamnations à la peine du fouet. Nous remercions Victor Hugo de son empressement. »

Hauteville-House, 19 avril 1869.

J’ai reçu, monsieur, votre excellente lettre. J’ai déjà réclamé énergiquement et publiquement (dans ma lettre au journal Post) contre cette ignominie, la peine du fouet, qui déshonore le juge plus encore que le condamné. Certes, je réclamerai encore. Le Moyen Âge doit disparaître ; 89 a sonné son hallali.

Vous pouvez, si vous le jugez à propos, publier ma lettre.

Recevez, je vous prie, l’assurance de mes sentiments distingués.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 30 mai 1869.

Mon cher Alphonse Karr,

Cette lettre n’aura que la publicité que vous voudrez. Quant à moi, je n’en demande pas. Je ne me justifie jamais. C’est un renseignement de mon amitié à la vôtre. Rien de plus.

On me communique une page de vous, charmante du reste, où vous me montrez comme très assidu à l’Elysée jadis. Laissez-moi vous dire, en toute cordialité, que c’est une erreur. Je suis allé à l’Elysée en tout quatre fois.

Je pourrais citer les dates. À partir du désaveu de la lettre à Edgar Ney, je n’y ai plus mis les pieds.

En 1848, je n’étais que libéral ; c’est en 1849 que je suis devenu républicain. La vérité m’est apparue, vaincue. Après le 13 juin, quand j’ai vu la république à terre, son droit m’a frappé et touché d’autant plus qu’elle était agonisante. C’est alors que je suis allé à elle ; je me suis rangé du côté du plus faible.

Je raconterai peut-être un jour cela. Ceux qui me reprochent de n’être pas un républicain de la veille ont raison ; je suis arrivé dans le parti républicain assez tard, juste à temps pour avoir part d’exil. Je l’ai. C’est bien.

Votre vieil ami,

VICTOR HUGO.

« Hugo n’a pas douté un moment de la publicité que je donnerais à sa réponse.

« Il y a bien de la bonne grâce et presque de la coquetterie à un homme d’une si haute intelligence d’avouer qu’il s’est trompé ; c’est presque comme une femme d’une beauté incontestable qui vous dit : Je suis à faire peur aujourd’hui.

« ALPHONSE KAHR. »

Voici des extraits de la très belle lettre de Félix Pyat. Malgré les éloquentes incitations de Félix Pyat, Victor Hugo, on le sait, maintint sa résolution.

DEHORS OU DEDANS

« Mon cher Victor Hugo,

« Les tyrans qui savent leur métier font de leurs sujets comme l’enfant fait de ses cerises, ils commencent par les plus rouges. Ils suivent la bonne vieille leçon de leur maître Tarquin, ils abattent les plus hauts épis du champ. Ils s’installent et se maintiennent ainsi en excluant de leur mieux l’élite de leurs ennemis. Ils tuent les uns, chassent les autres et gardent le reste. Ayant banni l’âme, ils tiennent le corps. Les voilà sûrs pour vingt ans. L’histoire prouve que tout parvenu monte par l’élimination des libres et ne tombe que par leur réintégration.

« Si c’est vrai, je me demande donc quel est le devoir des proscrits.

Le devoir ? non, le mot n’est pas juste ici, car il s’agit moins de principe, Dieu merci ! que de moyen. La conduite ? pas même ; il y a encore là une nuance morale qui est de trop. Je dis donc la tactique des proscrits. Eh bien, leur tactique me semble toute tracée par celle du proscripteur. Ils n’ont qu’à prendre le contre-pied de ses actes. La dictature les chasse quand elle les croit forts ? qu’ils rentrent quand elle les croit faibles. En réalité, la tyrannie n’a à craindre que les revenants… les présents plus que les absents. Les libérateurs viennent toujours du dehors, mais ils ne réussissent qu’au dedans. C’est du moins l’histoire du passé. Et le passé dit l’avenir.

« …Sans doute, l’exil du dehors a bien mérité de la patrie. Il a ses services et ses dangers.

Votre fils Charles les a montrés avec une poésie toute naturelle, héréditaire, et qui me ferait recroire au droit de noblesse, si j’étais moins vilain.

« Mais, soyons juste envers les mérites du dedans. Ceux du dehors n’ont pas besoin d’être surfaits pour être reconnus. Qui nie les vôtres nie le soleil ! Pour moi, caillou erratique, ballotté de prison en prison, en Suisse, en Savoie, en France, en Hollande, en Belgique, j’ai connu toute la gendarmerie européenne et je ne m’en vante ni ne m’en plains, il n’y a pas de quoi. Mes amis et moi, dénoncés en Angleterre comme des Marat par un sénateur délateur et comme des Peltier par un délateur ambassadeur, travestis en Guy-Fawkes et pendus en efligie pour les Lettres à la reine, un peu cause de vos troubles à Jersey, saisis, jugés et menacés de l’alien bill pour l’affaire Orsini et trois fois d’extradition pour la Commune révolutionnaire, nous avons eu aussi notre part d’épreuves ; et, comme vous à Jersey, nous avons eu la sécurité de l’exil à Londres.

« … Le devoir, j’ai dit, est hors de cause comme le péril. Il s’accomplit bravement en Angleterre comme en France, dehors comme dedans, mais moins utilement, j’ose le croire ; avec plus d’éclat, mais avec moins d’effet ; avec plus de liberté et de gloire privée, mais avec moins de salut public.

Si le procès Baudin, le procès d’un revenant mort, a réveillé Paris, que ne ferait pas le procès de la « grande ombre », comme vous nomme le Constitutionnel, le procès d’un revenant vivant, le procès de Victor Hugo ! Tyrtée a soulevé Sparte.

Puis le procès Ledru, Louis Blanc, Quinet, Barbès… le Palais de Justice sauterait ! Sophocle a eu son procès, qu’il a gagné. Il avait vos cheveux blancs et vous avez ses lauriers !

« Le frère de Charles et son égal en talent, votre fils François, a reconnu lui-même, avec le coup d’œil paternel, le mal que nous a fait l’amnistie. L’armée de l’exil, a-t-il dit justement, avait son ordre, ses guides et guidons. L’amnistie l’a licenciée, débandée, dispersée au dedans, avec ses guides au-dehors. L’armée est battue. Rentrée d’Achille, chute d’Hector. Achille meurt, c’est vrai, mais Troie tombe. Si le plus fort attend la victoire du plus faible, c’est le monde renversé. Adieu Patrocle et ses myrmidons !

« Loin de moi l’idée que vous reposez sous, votre tente ! Vos armes, comme la foudre, brillent dans l’immensité. Mais elles s’y perdent aussi. Elles gagneraient à se concentrer du dehors au dedans.

Excusez-moi ! franchise est républicaine. Et la mienne n’est pas bouche d’or comme la vôtre. Elle est de fer. Quel choc dans Paris, si vous rentriez tous le 22 septembre !

« Vous avez fait l’Homme qui Rit, un événement. Vous feriez l’Homme qui Pleure, un tremblement !

« Toutefois, ce n’est là qu’une opinion. L’histoire même n’a point d’ordre à donner. À peine un conseil. Et ce conseil ne gagne pas en autorité, venant de moi.

Je vous propose, ou plutôt je vous soumets mon avis aussi humblement que témérairement. Prenez-le pour ce qu’il vaut. J’ajouterai même qu’il n’y a rien d’absolu de ce qui est humain ; que les faits du passé peuvent avoir tort pour l’avenir.

« Ainsi donc, en définitive, à chacun l’appréciation de sa propre utilité. Respect à toute conviction ! liberté à toute conscience ! À la vôtre surtout. Vous avez prérogative d’astre, plus splendide encore à votre couchant qu’à votre lever ! Peut-être vaut-il mieux que vous restiez dans votre ciel de feu, comme le dieu d’Homère, pour éclairer le combat. Chacun sa tâche ; le phare porte la flamme et le flot la nef ; soit ! Mais, quelle que soit la décision prise, qu’on agisse en détail ou en bloc, sur un même point ou à différents postes, épars ou massés, de loin ou de près, dedans ou dehors, en France ou en Chine, peu importe ! le devoir sera rempli, l’honneur sauf partout-sinon la victoire !

« Ce qui importe surtout et avant tout, c’est que nous soyons unis.

Sinon, nous sommes morts.

« Pour l’amour du droit, dehors ou dedans, soyons unis ! J’ai admiré et béni votre recommandation magistrale au début du Rappel. C’est le salut.

« En avant donc tous ensemble ! absents ou présents, tout ce qui vibre, tout ce qui vit, tout ce qui hait ; tout ce qui a vécu au nom du droit, de l’ordre, de la paix, de la vie de la France ; tout ce qui préfère le droit aux hommes, le principe à tout ; tout ce qui est prêt à leur sacrifier corps, biens et âme, art, gloire et nom, colonies et mémoire, tout, hors la conscience ; tout ce qui se donnerait au diable même pour allié, s’il pouvait s’attaquer dans sa pire forme ; tout ce qui n’a qu’une colère et qui l’épargne, l’amasse, l’accumule et la capitalise en avare, sans en rien distraire, sans en rien prêter même à la plus mortelle injure ; tout ce qui ne se sent pas trop de tout son être contre l’ennemi commun ! En avant tous contre lui seul, avec un seul cœur, un seul bras, un seul cri, un seul but, le but des pères comme des fils, le but d’aujourd’hui comme d’hier, le but idéal et éternel de la France et du monde, le but à jamais glorieux, à jamais sacré du 22 de ce grand mois de septembre : Liberté, Égalité, Fraternité.

« FÉLIX PYAT.

« Londres, 9 septembre 1869. »

[22] Note : Ce mot est souligné dans le journal, à cause de la quantité de fausses lettres de Victor Hugo, mises en circulation par une certaine presse calomniatrice.

Chapitre suivant : 1870

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Table des matières
  1. PENDANT L’EXIL 1852-1870
  2. CE QUE C’EST QUE L’EXIL
  3. I
  4. II
  5. III
  6. IV
  7. V
  8. VI
  9. VII
  10. VIII
  11. IX
  12. x
  13. XI
  14. XII
  15. XIII
  16. XIV
  17. XV
  18. XVI
  19. PENDANT L’EXIL
  20. 1852
  21. I – EN QUITTANT LA BELGIQUE
  22. II – EN ARRIVANT À JERSEY
  23. III – DECLARATION À PROPOS DE L’EMPIRE
  24. IV – BANQUET POLONAIS
  25. 1853
  26. I – SUR LA TOMBE DE JEAN BOUSQUET AU CIMETIÈRE SAINT-JEAN, À JERSEY
  27. II. SUR LA TOMBE DE LOUISE JULIEN
  28. III – VINGT-TROISIÈME ANNIVERSAIRE DE LA RÉVOLUTION POLONAISE
  29. 1854
  30. I – AUX HABITANTS DE GUERNESEY
  31. 1855
  32. I – SIXIÈME ANNIVERSAIRE DU 24 FÉVRIER 1848
  33. II – LETTRE À LOUIS BONAPARTE
  34. III – EXPULSION DE JERSEY
  35. 1856
  36. I
  37. À L’ITALIE
  38. II – LA GRÈCE
  39. 1859
  40. I – L’AMNISTIE
  41. II – JOHN BROWN
  42. 1860
  43. I – RENTRÉE À JERSEY
  44. II
  45. 1861
  46. L’Expédition de Chine.
  47. 1862
  48. I – LES CONDAMNÉS DE CHARLEROI
  49. II – ARMAND BARBÈS
  50. III – LES MISÉRABLES
  51. IV – LE BANQUET DES ENFANTS
  52. V – GENÈVE ET LA PEINE DE MORT
  53. VI – AFFAIRE DOISE
  54. 1863
  55. I – À L’ARMÉE RUSSE
  56. II – GARIBALDI
  57. III – LA GUERRE DU MEXIQUE
  58. 1864
  59. I – LE CENTENAIRE DE SHAKESPEARE
  60. II – LES RUES ET MAISONS DU VIEUX BLOIS
  61. 1865
  62. I – EMILY DE PUTRON
  63. II – LA STATUE DE BECCARIA
  64. III – LE CENTENAIRE DE DANTE
  65. IV – CONGRÈS DES ÉTUDIANTS
  66. 1866
  67. I – LA LIBERTÉ
  68. II – LE CONDAMNÉ À MORT DE JERSEY BRADLEY
  69. III – LA CRÈTE
  70. 1867
  71. I – LA CRÈTE
  72. II – LES FENIANS
  73. III – L’EMPEREUR MAXIMILIEN
  74. IV – VOLTAIRE
  75. V – JOHN BROWN
  76. VI – LA PEINE DE MORT
  77. VII – HERNANI
  78. VIII – MENTANA
  79. I
  80. II
  81. III
  82. IV
  83. V
  84. VI
  85. VII
  86. VIII
  87. IX – LES ENFANTS PAUVRES
  88. 1868
  89. I – MANIN
  90. II – GUSTAVE FLOURENS
  91. III – L’ESPAGNE
  92. IV – SECONDE LETTRE À L’ESPAGNE
  93. V – LES ENFANTS PAUVRES
  94. 1869
  95. I – LA CRÈTE
  96. II – AUX CINQ RÉDACTEURS-FONDATEURS DU RAPPEL
  97. III – CONGRÈS DE LA PAIX À LAUSANNE
  98. IV – RÉPONSE À FÉLIX PYAT
  99. V – LA CRISE D’OCTOBRE 1869
  100. VI – GEORGE PEABODY
  101. VII – À CHARLES HUGO
  102. VIII – LES ENFANTS PAUVRES
  103. 1870
  104. I – CUBA
  105. II – POUR CUBA
  106. III – LUCRECE BORGIA
  107. IV – WASHINGTON
  108. V – HENNETT DE KESLER
  109. VI – AUX MARINS DE LA MANCHE
  110. VII – LES SAUVETEURS
  111. VIII – LE TRAVAIL EN AMÉRIQUE
  112. IX – LE PLÉBISCITE
  113. X – LA GUERRE EN EUROPE
  114. NOTES
  115. 1853
  116. 1854
  117. 1860
  118. 1862
  119. 1863
  120. 1864
  121. 1865
  122. 1866
  123. 1867
  124. 1869
  125. 1870
  126. 1883
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