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Actes et Paroles - II

Par Victor Hugo

Œuvre du domaine public.

Date de publication sur Atramenta : 10 mars 2011 à 13h29

Dernière modification : 22 juin 2015 à 16h07

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1866

LES INSURRECTIONS ÉTOUFFÉES

Hauteville-House, 18 novembre 1866.

J’ai été bien sensible au généreux appel de l’honorable et éloquent rédacteur en chef du journal l’Orient. Malheureusement il est trop tard. De toutes parts on annonce l’insurrection comme étouffée. Encore un cercueil de peuple qui s’ouvre, hélas ! et qui se ferme.

Quant à moi, c’est la quatrième fois qu’un appel de ce genre m’arrive trop tard depuis deux ans. Les insurgés de Haïti, de Roumanie et de Sicile se sont adressés à moi, et toujours trop tard. Dieu sait si je les eusse servis avec zèle ! Mais ne pourrait-on mieux s’entendre ?

Pourquoi les hommes de mouvement ne préviennent-ils pas les hommes de progrès ? Pourquoi les combattants de l’épée ne se concertent-ils pas avec les combattants de l’idée ? C’est avant et non après qu’il faudrait réclamer notre concours. Averti à temps, j’écrirais à propos, et tous s’entr’aideraient pour le succès général de la révolution et pour la délivrance universelle. Communiquez ceci à notre honorable ami, et recevez mon hâtif et cordial serrement de main.

VICTOR HUGO.

LE DINER DES ENFANTS PAUVRES

Pour faire tout à fait comprendre ce qu’on a pu lire dans ce livre sur la petite institution du Dîner des Enfants pauvres, il n’est pas inutile de reproduire un des comptes rendus de la presse anglaise.

Voici la lettre de lady Thompson et l’article de l’Express dont il est question dans le discours de Victor Hugo :

« À VICTOR HUGO

35, Wimpole Street, London, 30 novembre 1866.

« Cher Monsieur, — Après l’intérêt que vous avez pris au succès de nos dîners aux pauvres enfants, j’ai beaucoup de plaisir à vous envoyer le compte rendu de l’année passée. Notre plan marche toujours bien, et je viens de recommencer pour l’année qui vient. J’aime à croire que vous vous portez bien, et que vous trouvez votre généreuse idée de plus en plus répandue.

« Croyez à mon profond respect,

« KATE THOMPSON. »

« Cette fondation des dîners pour les enfants pauvres a ce rare mérite parmi les institutions d’assistance d’être simple, directe, pratique, aisément imitable, sans aucune prétention de secte ni de système. Il ne faut pas oublier l’homme qui le premier a eu l’idée de ces dîners d’enfants indigents. L’Angleterre a dû beaucoup dans les temps passés aux exilés politiques français. Cette « société des dîners d’enfants pauvres » doit sa création au cœur généreux du plus grand poëte de notre temps, à Victor Hugo, qui, depuis des années, donne toutes les semaines, dans sa maison de Guernesey, à ses propres frais, des dîners pour quarante pauvres enfants, dont il ne considère ni la nationalité, ni la religion, mais seulement la misère.

À Noël, Victor Hugo augmente le nombre de ses petits convives et les pourvoit, non seulement de quoi manger et boire, mais d’un choix de jolies étrennes pour égayer et consoler leurs jeunes cœurs et leurs imaginations enfantines, sans oublier de nourrir leurs bouches affamées et de couvrir leurs membres grelottants.

Une société qui a été formée à Londres d’après l’exemple de Victor Hugo, s’adresse à tous « ceux qui ont de la sympathie pour les misères des enfants en haillons et demi-morts de faim dans cette vaste métropole ».

« Le nombre des dîners donnés en 1867, dans trente-sept salles à manger spéciales, a été a peu près de 85,000. Depuis ce temps, des dons nouveaux ont été faits représentant 30,000 dîners. La somme entière dépensée alors a été 1,146 livres, et le nombre entier des dîners 115,000. »

(Express du 17 décembre 1866.)

LA NOËL À HAUTEVILLE-HOUSE

La page qui suit est extraite de la Gazette de Guernesey, en date du 29 décembre 1866 :

« Jeudi dernier, une foule élégante et distinguée se pressait chez M. Victor Hugo pour être témoin de la distribution annuelle de vêtements et de jouets que M. Victor Hugo fait aux petits enfants pauvres qu’il a pris sous ses soins. La fête se composait comme d’usage : 1r d’un goûter de sandwiches, de gâteaux, de fruits et de vin ; 2e d’une distribution de vêtements ; 3e d’un arbre de Noël sur lequel étaient arrangées des masses de jouets.

Avant la distribution de vêtements, M. Victor Hugo a adressé un speech aux personnes présentes. Voici le résumé de ce que nous avons pu recueillir :

« Mesdames,

« Vous connaissez le but de cette petite réunion. C’est ce que j’appelle, à défaut d’un mot plus simple, la fête des petits enfants pauvres.

Je voudrais en parler dans les termes les plus humbles, je voudrais pouvoir emprunter pour cela la simplicité d’un des petits enfants qui m’écoutent.

« Faire du bien aux enfants pauvres, dans la mesure de ce que je puis, voilà mon but. Il n’y a aucun mérite, croyez-le bien, et ce que je dis là je le pense profondément, il n’y a aucun mérite à faire pour les pauvres ce que l’on peut ; car ce que l’on peut, c’est ce que l’on doit. Connaissez-vous quelque chose de plus triste que la souffrance des enfants ? Quand nous souffrons, nous hommes, c’est justement, nous avons ce que nous méritons, mais les enfants sont innocents, et l’innocence qui souffre, n’est-ce pas ce qu’il y a de plus de triste au monde ? Ici, la providence nous confie une partie de sa propre fonction. Dieu dit à l’homme, je te confie l’enfant. Il ne nous confie pas seulement nos propres enfants ; car il est trop simple d’en prendre soin, et les animaux s’acquittent de ce devoir de la nature mieux parfois que les hommes eux-mêmes ; il nous confie tous les enfants qui souffrent. Être le père, la mère des enfants pauvres, voilà notre plus haute mission. Avoir pour eux un sentiment maternel, c’est avoir un sentiment fraternel pour l’humanité. »

« M. Victor Hugo rappelle ensuite les conclusions d’un travail fait par l’Académie de médecine de Paris, il y a dix-huit ans, sur l’hygiène des enfants.

L’enquête faite à ce sujet constate que la plupart des maladies qui emportent tant d’enfants pauvres tiennent uniquement à leur mauvaise nourriture, et que s’ils pouvaient manger de la viande et boire du vin seulement une fois par mois, cela suffirait pour les préserver de tous les maux qui tiennent à l’appauvrissement du sang, c’est-à-dire non seulement des maladies scrofuleuses, mais aussi des affections du cœur, des poumons et du cerveau. L’anémie ou appauvrissement du sang rend en outre les enfants sujets à une foule de maladies contagieuses, telles que le croup et l’angine couenneuse, dont une bonne nourriture prise une fois par mois suffirait pour les exempter.

« Les conclusions de ce travail fait par l’Académie ont frappé profondément M. Victor Hugo. Distrait à Paris par les occupations de la vie publique, il n’a pas eu le temps d’organiser dans sa patrie des dîners d’enfants pauvres. Mais il a, dit-il, profité du loisir que l’empereur des Français lui a fait à Guernesey pour mettre son idée à exécution.

« Pensant que si un bon dîner par mois peut faire tant de bien, un bon dîner tous les quinze jours doit en faire encore plus, il nourrit quarante-deux enfants pauvres, dont la moitié, vingt et un, viennent chez lui chaque semaine.

— Puis, quand arrive la fin de l’année, il veut leur donner la petite joie que tous les enfants riches ont dans leurs familles ; ils veut qu’ils aient leur Christmas.

Cette petite fête annuelle se compose de trois parties : d’un luncheon, d’une distribution de vêtements, et d’une distribution de jouets.

« Car la joie, dit M. Victor Hugo, fait partie de la santé de l’enfance. C’est pourquoi je leur dédie tous les ans un petit arbre de Noël. C’est aujourd’hui la cinquième célébration de cette fête.

« Maintenant, continue M. Victor Hugo, pourquoi dis-je tout cela ? Le seul mérite d’une bonne action (si bonne action il y a) c’est de la taire. Je devrais me taire en effet si je ne pensais qu’à moi. Mais mon but n’est pas seulement de faire du bien à quarante pauvres petits enfants.

Mon but est surtout de donner un exemple utile. Voilà mon excuse. »

« L’exemple que donne M. Victor Hugo est si bien suivi, que les résultats obtenus sont vraiment admirables.

Il pourrait citer l’Amérique, la Suède, la Suisse, où un nombre considérable d’enfants pauvres sont régulièrement nourris, l’Italie, et même l’Espagne, où cette bonne œuvre commence ; il ne parlera que de l’Angleterre, que de Londres, avec les preuves en main.

« Ici M. Victor Hugo lit des extraits d’une lettre écrite par un gentleman anglais au Petit Journal.

« Donc, frappés du spectacle navrant qu’offrent les écoles des quartiers pauvres de Londres, profondément émus à la vue des enfants blêmes et chétifs qui les fréquentent, alarmés des rapides progrès que fait la débilité parmi les générations des villes, débilité qui tend à remplacer notre vigoureuse race anglo-saxonne par une race énervée et fébrile, des hommes charitables, à la tête desquels se trouve le comte de Shaftesbury, ont fondé la société du dîner des enfants pauvres.

« La charité est si douce chose ; donner un peu de son superflu est un acte qui rapporte de si douces jouissances, que, croyant être utile, nous ne résistons pas au désir de faire connaître à la France cette invention de la charité, le nouvel essai que vient d’inaugurer notre vieille Angleterre. »

« M. Victor Hugo a ajouté :

— « Dans cette école seule, il y a trois cent vingt enfants. Vous figurez-vous ce nombre multiplié ; quel immense bien cela doit faire à l’enfance ! »

« Puis M. Victor Hugo a lu une autre lettre écrite au Times par M. Fuller, secrétaire de l’institution établie à Londres, à l’instar de celle de Hauteville-House, par le Rév. Woods :

« À L’ÉDITEUR DU Times,

« Monsieur,

« Vous avez été assez bon l’année dernière pour insérer dans le Times une lettre dans laquelle je démontrais la très remarquable amélioration de la santé des enfants pauvres de l’école des déguenillés de Westminster, amélioration résultant du système régulier du dîner par quinzaine à chaque enfant, et où je provoquais les autres personnes qui en ont l’occasion à faire la même chose, si possible, dans leurs écoles.

« Une année de plus d’expérience a confirmé plus fortement encore tout ce que je disais sur le bon résultat de ces dîners, qui a été aussi grand que les années précédentes, la santé de l’école ayant été généralement bonne, et le choléra n’ayant frappé aucun de ces enfants.

« Je regrette cependant d’avoir à dire que les fonds souscrits pour ce dîner, qui n’ont jamais manqué depuis trois ans, seront prochainement épuisés, et j’espère que vous voudrez bien dans votre journal faire un appel à l’assistance, afin que je puisse continuer pendant cet hiver qui approche le même nombre de dîners.

« WILLIAM FULLER. »

(Suit le compte de revient de chaque dîner et de celui de Noël.)

— Times, 27 décembre 1866.

« M. Victor Hugo a exprimé l’espoir que le mot déplorable ragged disparaîtrait bientôt de la belle et noble langue anglaise et aussi que la classe elle-même ne tarderait pas également à disparaître.

« M. Victor Hugo a fait vivement ressortir ce fait que le choléra n’a frappé aucun des enfants ainsi nourris au milieu des terribles ravages que cette épidémie a faits à Londres l’été dernier. Il ne croit pas que l’on puisse rien dire de plus fort en faveur de l’institution et il livre ce résultat aux réflexions des personnes présentes.

« Voilà, mesdames, dit M. Victor Hugo on terminant, voilà ce qui m’autorise à raconter ce qui se passe ici. Voilà ce qui justifie la publicité donnée à ce dîner de quarante enfants. C’est que de cette humble origine sort une amélioration considérable pour l’innocence souffrante. Soulager les enfants, faire des hommes, voilà notre devoir. Je n’ajouterai plus qu’un mot. Il y a deux manières de construire des églises ; on peut les bâtir en pierre, et on peut les bâtir en chair et en os. Un pauvre que vous avez soulagé, c’est une église que vous avez bâtie et d’où la prière et la reconnaissance montent vers Dieu. » (Applaudissements prolongés.)

Chapitre suivant : 1867

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Table des matières
  1. PENDANT L’EXIL 1852-1870
  2. CE QUE C’EST QUE L’EXIL
  3. I
  4. II
  5. III
  6. IV
  7. V
  8. VI
  9. VII
  10. VIII
  11. IX
  12. x
  13. XI
  14. XII
  15. XIII
  16. XIV
  17. XV
  18. XVI
  19. PENDANT L’EXIL
  20. 1852
  21. I – EN QUITTANT LA BELGIQUE
  22. II – EN ARRIVANT À JERSEY
  23. III – DECLARATION À PROPOS DE L’EMPIRE
  24. IV – BANQUET POLONAIS
  25. 1853
  26. I – SUR LA TOMBE DE JEAN BOUSQUET AU CIMETIÈRE SAINT-JEAN, À JERSEY
  27. II. SUR LA TOMBE DE LOUISE JULIEN
  28. III – VINGT-TROISIÈME ANNIVERSAIRE DE LA RÉVOLUTION POLONAISE
  29. 1854
  30. I – AUX HABITANTS DE GUERNESEY
  31. 1855
  32. I – SIXIÈME ANNIVERSAIRE DU 24 FÉVRIER 1848
  33. II – LETTRE À LOUIS BONAPARTE
  34. III – EXPULSION DE JERSEY
  35. 1856
  36. I
  37. À L’ITALIE
  38. II – LA GRÈCE
  39. 1859
  40. I – L’AMNISTIE
  41. II – JOHN BROWN
  42. 1860
  43. I – RENTRÉE À JERSEY
  44. II
  45. 1861
  46. L’Expédition de Chine.
  47. 1862
  48. I – LES CONDAMNÉS DE CHARLEROI
  49. II – ARMAND BARBÈS
  50. III – LES MISÉRABLES
  51. IV – LE BANQUET DES ENFANTS
  52. V – GENÈVE ET LA PEINE DE MORT
  53. VI – AFFAIRE DOISE
  54. 1863
  55. I – À L’ARMÉE RUSSE
  56. II – GARIBALDI
  57. III – LA GUERRE DU MEXIQUE
  58. 1864
  59. I – LE CENTENAIRE DE SHAKESPEARE
  60. II – LES RUES ET MAISONS DU VIEUX BLOIS
  61. 1865
  62. I – EMILY DE PUTRON
  63. II – LA STATUE DE BECCARIA
  64. III – LE CENTENAIRE DE DANTE
  65. IV – CONGRÈS DES ÉTUDIANTS
  66. 1866
  67. I – LA LIBERTÉ
  68. II – LE CONDAMNÉ À MORT DE JERSEY BRADLEY
  69. III – LA CRÈTE
  70. 1867
  71. I – LA CRÈTE
  72. II – LES FENIANS
  73. III – L’EMPEREUR MAXIMILIEN
  74. IV – VOLTAIRE
  75. V – JOHN BROWN
  76. VI – LA PEINE DE MORT
  77. VII – HERNANI
  78. VIII – MENTANA
  79. I
  80. II
  81. III
  82. IV
  83. V
  84. VI
  85. VII
  86. VIII
  87. IX – LES ENFANTS PAUVRES
  88. 1868
  89. I – MANIN
  90. II – GUSTAVE FLOURENS
  91. III – L’ESPAGNE
  92. IV – SECONDE LETTRE À L’ESPAGNE
  93. V – LES ENFANTS PAUVRES
  94. 1869
  95. I – LA CRÈTE
  96. II – AUX CINQ RÉDACTEURS-FONDATEURS DU RAPPEL
  97. III – CONGRÈS DE LA PAIX À LAUSANNE
  98. IV – RÉPONSE À FÉLIX PYAT
  99. V – LA CRISE D’OCTOBRE 1869
  100. VI – GEORGE PEABODY
  101. VII – À CHARLES HUGO
  102. VIII – LES ENFANTS PAUVRES
  103. 1870
  104. I – CUBA
  105. II – POUR CUBA
  106. III – LUCRECE BORGIA
  107. IV – WASHINGTON
  108. V – HENNETT DE KESLER
  109. VI – AUX MARINS DE LA MANCHE
  110. VII – LES SAUVETEURS
  111. VIII – LE TRAVAIL EN AMÉRIQUE
  112. IX – LE PLÉBISCITE
  113. X – LA GUERRE EN EUROPE
  114. NOTES
  115. 1853
  116. 1854
  117. 1860
  118. 1862
  119. 1863
  120. 1864
  121. 1865
  122. 1866
  123. 1867
  124. 1869
  125. 1870
  126. 1883
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