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Actes et Paroles - II

Par Victor Hugo

Œuvre du domaine public.

Date de publication sur Atramenta : 10 mars 2011 à 13h29

Dernière modification : 22 juin 2015 à 16h07

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Est-ce que le proscrit liait le prescripteur ? Non. Il le combat ; c’est tout. À outrance ? oui. Comme ennemi public toujours, jamais comme ennemi personnel. La colère de l’honnête homme ne va pas au-delà du nécessaire. Le proscrit exècre le tyran et ignore la personne du proscripteur. S’il la connaît, il ne l’attaque que dans la proportion du devoir.

Au besoin le proscrit rend justice au proscripteur ; si le proscripteur, par exemple, est dans une certaine mesure écrivain et a une littérature suffisante, le proscrit en convient volontiers. Il est incontestable, soit dit en passant, que Napoléon III eût été un académicien convenable ; l’académie sous l’empire avait, par politesse sans doute, suffisamment abaissé son niveau pour que l’empereur pût en être ; l’empereur eût pu se croire là parmi ses pairs littéraires, et sa majesté n’eût aucunement déparé celle des quarante.

À l’époque où l’on annonçait la candidature de l’empereur à un fauteuil vacant, un académicien de notre connaissance, voulant rendre à la fois justice à l’historien de César et à l’homme de Décembre, avait d’avance rédigé ainsi son bulletin de vote : Je vote pour l’admission de M. Louis Bonaparte à l’académie et au bagne.

On le voit, toutes les concessions possibles, le proscrit les fait.

Il n’est absolu qu’au point de vue des principes. Là son inflexibilité commence. Là il cesse d’être ce que dans le jargon politique on nomme « un homme pratique ».

De là ses résignations à tout, aux violences, aux injures, à la ruine, à l’exil. Que voulez-vous qu’il y fasse ? Il a dans la bouche la vérité qui, au besoin, parlerait malgré lui.

Parler par elle et pour elle, c’est là son fier bonheur.

Le vrai a deux noms ; les philosophes l’appellent l’idéal, les hommes d’état l’appellent le chimérique.

Les hommes d’état ont-ils raison ? Nous ne le pensons pas.

À les entendre, tous les conseils que peut donner un proscrit sont « chimériques ».

En admettant, disent-ils, que ces conseils aient pour eux la vérité, ils ont contre eux la réalité.

Examinons.

Le proscrit est un homme chimérique. Soit. C’est un voyant aveugle ; voyant du côté de l’absolu, aveugle du côté du relatif. Il fait de bonne philosophie et de mauvaise politique. Si on l’écoutait, on irait aux abîmes. Ses conseils sont des conseils d’honnêteté et de perdition. Les principes lui donnent raison, mais les faits lui donnent tort.

Voyons les faits.

John Brown est vaincu à Harper’s Ferry. Les hommes d’état disent :

Pendez-le. Le proscrit dit : Respectez-le. On pend John Brown ; l’Union se disloque, la guerre du Sud éclate. John Brown épargné, c’était l’Amérique épargnée.

Au point de vue du fait, qui a eu raison, les hommes pratiques, ou l’homme chimérique ?

Deuxième fait. Maximilien est pris à Queretaro. Les hommes pratiques disent : Fusillez-le. L’homme chimérique dit : Graciez-le. On fusille Maximilien. Cela suffit pour rapetisser une chose immense. L’héroïque lutte du Mexique perd son suprême lustre, la clémence hautaine.

Maximilien gracié, c’était le Mexique désormais inviolable, c’était cette nation, qui avait constaté son indépendance par la guerre, constatant par la civilisation sa souveraineté ; c’était, sur le front de ce peuple, après le casque, la couronne.

Cette fois encore, l’homme chimérique voyait juste.

Troisième fait. Isabelle est détrônée. Que va devenir l’Espagne ? république ou monarchie ? Sois monarchie ! disent les hommes d’état !

Sois république ! dit le proscrit. L’homme chimérique n’est pas écouté, les hommes pratiques l’emportent ; l’Espagne se fait monarchie. Elle tombe d’Isabelle en Amédée, et d’Amédée en Alphonse, en attendant Carlos ; ceci ne regarde que l’Espagne. Mais voici qui regarde le monde : cette monarchie en quête d’un monarque donne prétexte à Hohenzollern ; de là l’embuscade de la Prusse, de là l’égorgement de la France, de là Sedan, de là la honte et la nuit.

Supposez l’Espagne république, nul prétexte à un guet-apens, aucun Hohenzollern possible, pas de catastrophes.

Donc le conseil du proscrit était sage.

Si par hasard on découvrait un jour cette chose étrange que la vérité n’est pas imbécile, que l’esprit de compassion et de délivrance a du bon, que l’homme fort c’est l’homme droit, et que c’est la raison qui a raison !

Aujourd’hui, au milieu des calamités, après la guerre étrangère, après la guerre civile, en présence des responsabilités encourues de deux côtés, le proscrit d’autrefois songe aux proscrits d’aujourd’hui, il se penche sur les exils, il a voulu sauver John Brown, il a voulu sauver Maximilien, il a voulu sauver la France, ce passé lui éclaire l’avenir, il voudrait fermer la plaie de la patrie et il demande l’amnistie.

Est-ce un aveugle ? est-ce un voyant ?

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Table des matières
  1. PENDANT L’EXIL 1852-1870
  2. CE QUE C’EST QUE L’EXIL
  3. I
  4. II
  5. III
  6. IV
  7. V
  8. VI
  9. VII
  10. VIII
  11. IX
  12. x
  13. XI
  14. XII
  15. XIII
  16. XIV
  17. XV
  18. XVI
  19. PENDANT L’EXIL
  20. 1852
  21. I – EN QUITTANT LA BELGIQUE
  22. II – EN ARRIVANT À JERSEY
  23. III – DECLARATION À PROPOS DE L’EMPIRE
  24. IV – BANQUET POLONAIS
  25. 1853
  26. I – SUR LA TOMBE DE JEAN BOUSQUET AU CIMETIÈRE SAINT-JEAN, À JERSEY
  27. II. SUR LA TOMBE DE LOUISE JULIEN
  28. III – VINGT-TROISIÈME ANNIVERSAIRE DE LA RÉVOLUTION POLONAISE
  29. 1854
  30. I – AUX HABITANTS DE GUERNESEY
  31. 1855
  32. I – SIXIÈME ANNIVERSAIRE DU 24 FÉVRIER 1848
  33. II – LETTRE À LOUIS BONAPARTE
  34. III – EXPULSION DE JERSEY
  35. 1856
  36. I
  37. À L’ITALIE
  38. II – LA GRÈCE
  39. 1859
  40. I – L’AMNISTIE
  41. II – JOHN BROWN
  42. 1860
  43. I – RENTRÉE À JERSEY
  44. II
  45. 1861
  46. L’Expédition de Chine.
  47. 1862
  48. I – LES CONDAMNÉS DE CHARLEROI
  49. II – ARMAND BARBÈS
  50. III – LES MISÉRABLES
  51. IV – LE BANQUET DES ENFANTS
  52. V – GENÈVE ET LA PEINE DE MORT
  53. VI – AFFAIRE DOISE
  54. 1863
  55. I – À L’ARMÉE RUSSE
  56. II – GARIBALDI
  57. III – LA GUERRE DU MEXIQUE
  58. 1864
  59. I – LE CENTENAIRE DE SHAKESPEARE
  60. II – LES RUES ET MAISONS DU VIEUX BLOIS
  61. 1865
  62. I – EMILY DE PUTRON
  63. II – LA STATUE DE BECCARIA
  64. III – LE CENTENAIRE DE DANTE
  65. IV – CONGRÈS DES ÉTUDIANTS
  66. 1866
  67. I – LA LIBERTÉ
  68. II – LE CONDAMNÉ À MORT DE JERSEY BRADLEY
  69. III – LA CRÈTE
  70. 1867
  71. I – LA CRÈTE
  72. II – LES FENIANS
  73. III – L’EMPEREUR MAXIMILIEN
  74. IV – VOLTAIRE
  75. V – JOHN BROWN
  76. VI – LA PEINE DE MORT
  77. VII – HERNANI
  78. VIII – MENTANA
  79. I
  80. II
  81. III
  82. IV
  83. V
  84. VI
  85. VII
  86. VIII
  87. IX – LES ENFANTS PAUVRES
  88. 1868
  89. I – MANIN
  90. II – GUSTAVE FLOURENS
  91. III – L’ESPAGNE
  92. IV – SECONDE LETTRE À L’ESPAGNE
  93. V – LES ENFANTS PAUVRES
  94. 1869
  95. I – LA CRÈTE
  96. II – AUX CINQ RÉDACTEURS-FONDATEURS DU RAPPEL
  97. III – CONGRÈS DE LA PAIX À LAUSANNE
  98. IV – RÉPONSE À FÉLIX PYAT
  99. V – LA CRISE D’OCTOBRE 1869
  100. VI – GEORGE PEABODY
  101. VII – À CHARLES HUGO
  102. VIII – LES ENFANTS PAUVRES
  103. 1870
  104. I – CUBA
  105. II – POUR CUBA
  106. III – LUCRECE BORGIA
  107. IV – WASHINGTON
  108. V – HENNETT DE KESLER
  109. VI – AUX MARINS DE LA MANCHE
  110. VII – LES SAUVETEURS
  111. VIII – LE TRAVAIL EN AMÉRIQUE
  112. IX – LE PLÉBISCITE
  113. X – LA GUERRE EN EUROPE
  114. NOTES
  115. 1853
  116. 1854
  117. 1860
  118. 1862
  119. 1863
  120. 1864
  121. 1865
  122. 1866
  123. 1867
  124. 1869
  125. 1870
  126. 1883
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