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Actes et Paroles - II

Par Victor Hugo

Œuvre du domaine public.

Date de publication sur Atramenta : 10 mars 2011 à 13h29

Dernière modification : 22 juin 2015 à 16h07

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1854

AFFAIRE TAPNER

Nous extrayons de la Nation du 8 février ce qui suit :

« Nous revenons une dernière fois, pour le mouvement mémorable qui l’a précédée, sur l’exécution de Tapner.

« Le 10 janvier, Victor Hugo adresse à la population de Guernesey l’appel de la démocratie. La parole chrétienne du proscrit républicain est entendue ; elle retentit dans toutes les âmes. Sept cents citoyens anglais adressent à la reine une demande en grâce en faveur du condamné.

« Le 21, la Chronique de Jersey annonce que le jeudi, 19, la pétition, prise en considération par la cour, a été renvoyée au secrétaire d’état. Lord Palmerston avait accordé un sursis de huit jours. Commencement de triomphe pour la démocratie et espérance d’un triomphe complet sur le bourreau, dans cette circonstance solennelle.

« Dans leur demande en grâce, en réponse à l’appel de Victor Hugo, les sept cents citoyens anglais proclamaient le principe de l’inviolabilité de la vie humaine. La peine de mort, disaient-ils, doit être abolie.

« Le 28, le Star de Guernesey nous apportait la sentence de Tapner, disant que l’exécution aurait lieu le 3 février. Et le 3 février Tapner était pendu (le 10 février, après nouveau sursis).

« La démocratie avait compté sans l’ambassadeur de M. Bonaparte à Londres.

« Cette lutte autour d’un gibet ne saurait être oubliée dans les annales du temps.

« Avec Tapner à Guernesey, c’est le monde païen qui nous semble monter au gibet. La révolution prochaine a, par l’organe de Victor Hugo, fait entendre à la société nouvelle la voix de l’avenir et porté la sentence de l’humanité contre les lois de sang de la société monarchique.

« Le bourreau anglais a eu une nouvelle tête d’homme, mais la démocratie a, du haut des rochers de l’exil, flétri le bourreau et remporté sur lui une de ces victoires morales que ne balance pas la tête d’un assassin.

« L’ambassadeur de l’empire a gagné la cause du gibet auprès de lord Palmerston ; mais le représentant de la république a gagné devant l’Europe la cause de l’avenir.

« À qui l’honneur de la journée ?

« À qui la responsabilité d’une nouvelle strangulation d’homme ?

« Et qui des deux, devant le cadavre de Tapner, aura eu droit de regarder l’autre en face, de Victor Hugo ou de M. Waleski, de la démocratie proscrite ou de l’empire debout, et assez puissant pour attacher un cadavre humain en trophée au gibet de Guernesey ? »

On lit dans l’Homme, du 15 février :

« C’est assez l’habitude des gouvernements et des puissances de la terre de repousser la prière des idées, ces grandes suppliantes. Tout ce qui est autorité, pouvoir, état, est en général fort avare soit de libertés à fonder, soit de grâces à répandre : la force est jalouse ; et quand elle n’égorge pas comme à Paris, de haute lutte, ou par guet-apens, elle a, comme à Londres, ses petites fins de non-recevoir, ses nécessités politiques, ses justices légales.

« Il arrive parfois, pourtant, que cela coûte cher, et que l’autorité qui ne sait pas le pardon est cruellement châtiée, c’est lorsqu’un grand esprit profondément humain veille derrière les échafauds, derrière les gouvernements.

« Ainsi, l’homme qu’on vient de pendre à Guernesey, Victor Hugo l’avait défendu vivant ; il l’avait abrité, quand il était déjà dans le froid de la mort, sous la pitié sainte ; il avait jeté, sur cette misère souillée de crimes, la riche hermine de l’espérance et la grande charte de l’inviolabilité qui permet l’expiation et le repentir. Mais à Londres la puissance est restée sourde à cette voix, comme aux sept cents échos qu’elle avait éveillés dans la petite île émue, et l’on a pendu Tapner, après trois sursis qui, pour cet homme de la mort, avaient été trois renaissances, trois aurores ! Eh bien, voilà maintenant qu’aussi tenace que la loi, l’esprit vengeur de la philosophie revient, se penche sur le cadavre encore tout chaud, sonde les plaies, raconte les luttes terribles de cette agonie désespérée, ses bonds, ses gestes, ses convulsions suprêmes, ses regards presque éteints à travers le sang, et les pitiés indignées de la foule et ses anathèmes !

« Qu’aura gagné la loi, qu’aura gagné le gouvernement, dites-le-nous, qu’aura gagné l’exemple à cette exécution qui n’a pas osé affronter la grande place, publique et libre, qui par ses détails hideux rappelle à tous les tragédies de l’abattoir, et qu’un formidable réquisitoire vient de dénoncer au monde ?

« Ces pages éloquentes, nous le savons, n’emporteront point la peine de mort et ne rendront pas à la vie le condamné que la justice vient d’abattre ; mais le gibet de Guernesey sera vu de tous les points de la terre ; mais la conscience humaine, qu’avaient peut-être endormie les succès du crime, sera de nouveau remuée dans toutes ses profondeurs, et tôt ou tard, la corde de Tapner cassera, comme au siècle dernier se brisa la roue, sous Calas.

« Quant à nous, gens de la religion nouvelle, quels que puissent être l’avenir et les destinées, nous sommes heureux et fiers que de tels actes et de si grandes paroles sortent de nos rangs ; c’est une espérance, c’est une joie, c’est pour nous une consolation suprême, puisque la patrie nous est fermée, de voir l’idée française rayonner ainsi sur nos tentes de l’exil, l’idée de France n’est-ce pas encore le soleil de France ?

« Et voyez ; pour que l’enseignement, sans doute, soit entier et décisif, comme les rôles s’éclairent ! Liée par les textes, il faut le reconnaître, la justice condamne ; souveraine et libre, la politique maintient, elle assure son cours à la loi de sang ; apôtres de charité, missionnaires de miséricorde, les prêtres de toutes les religions se dérobent, ils n’arrivent que pour l’agonie ;-et qui vient à la grâce ?

L’opinion publique ;-et qui la demande ? Un proscrit. Honneur à lui !

« Ainsi, d’une part, les religions et les gouvernements ; de l’autre, les peuples et les idées ; avec nous la vie, avec eux la mort… Les destins s’accompliront !

« CH. RIBEYROLLES. »

On lit dans la Nation du 12 avril 1854 :

« L’affaire Tapner, dont le retentissement a été si grand, vient d’avoir en Amérique une conséquence des plus frappantes et des plus inattendues. Nous livrons le fait à la méditation des esprits sérieux.

« Dans les premiers jours de février dernier, un nommé Julien fut condamné à mort à Québec (Canada), pour assassinat sur la personne d’un nommé Pierre Dion, son beau-père. C’est en ce moment-là précisément que les journaux d’Europe apportèrent au Canada la lettre adressée au peuple de Guernesey, par Victor Hugo, pour demander la grâce de Tapner.

« Le Moniteur canadien du 16 février, que nous avons sous les yeux, publia l’adresse de Victor Hugo aux Guernesiais, et la fit suivre de la réflexion qu’on va lire. Nous citons :

« Cette sublime réfutation de la peine de mort ne vient-elle pas à propos pour enseigner la conduite qu’on devrait tenir envers le malheureux assassin de Pierre Dion ? »

« Voici maintenant ce que, à quelques jours de distance, nous lisons dans le Pays de Montréal :

« La sentence de mort prononcée contre Julien, pour le meurtre de son beau-père, à Québec, a été commuée en une détention perpétuelle dans le pénitentiaire provincial. »

« Et le journal canadien ajoute :

« Victor Hugo avait élevé sa voix éloquente, juste au moment où la vie et la mort de Julien étaient dans la balance.

« Tous ceux qui aiment et respectent l’humanité ; tous ceux qui voient l’expiation du crime, non dans un meurtre de sang-froid, mais dans de longues heures de repentir accordées au coupable, ont appris avec bonheur la nouvelle d’un événement qui règle implicitement une haute question de philosophie sociale.

« On peut dire qu’au Canada la peine de mort est, de fait, abolie. »

« Sainte puissance de la pensée ! elle va s’élargissant comme les fleuves ; filet d’eau à sa source, océan à son embouchure ; souffle à deux pas, ouragan à deux mille lieues. La même parole qui, partie de Jersey, semble n’avoir pu ébranler le gibet de Guernesey, passe l’Atlantique et déracine la peine de mort au Canada. Victor Hugo ne peut rien en Europe pour Tapner qui agonise sous ses yeux, et il sauve en Amérique Julien qu’il ne connaît pas. La lettre écrite pour Guernesey arrive à son adresse à Québec.

« Disons à l’honneur des magistrats du Canada que le procureur général, qui avait condamné à mort Julien, s’est chaudement entremis pour que la condamnation ne fût pas exécutée ; et glorifions le digne gouverneur du bas Canada, le général Rowan, qui a compris et consacré le progrès.

Avec quel sentiment de devoir accompli et de responsabilité évitée il doit lire en ce moment même la lettre à lord Palmerston par laquelle Victor Hugo a clos sa lutte au pied du gibet de Guernesey.

« Une chose plus grande encore que le fait lui-même résulte pour nous de ce que nous venons de raconter. À l’heure qu’il est, ce que l’autorité et le despotisme étouffent sur un continent renaît à l’instant même sur l’autre ; et cette même pulsation du grand cœur de l’humanité qu’on comprimait à Guernesey, a son contre-coup au Canada.

Grâce à la démocratie, grâce à la pensée, grâce à la presse, le moment approche où le genre humain n’aura plus qu’une âme. »

SAUVAGERIES DE LA GUERRE DE CRIMÉE

Extrait d’une lettre du 16 septembre 1854 :

« Un événement très extraordinaire qui mérite une sévère censure a eu lieu hier vendredi. Signal fut fait du vaisseau l’Empereur à tous les navires d’envoyer leurs malades à bord du Kanguroo. Dans le cours de la journée, ce dernier fut entouré par des centaines de bateaux chargés d’hommes malades et promptement rempli jusqu’à suffocation (speedily crowded to suffocation). Avant la soirée il contenait environ quinze cents invalides de tout rang souffrant à bord. Le spectacle qui s’offrait était épouvantable (appalling) et les détails en sont trop effrayants pour que j’y insiste. Quand l’heure d’appareiller fut venue, le Kanguroo, en réplique à l’ordre de partir, hissa le signal : « C’est une tentative dangereuse. » (It is a dangerous experiment.) L’Empereur répondit par signal : « Que voulez-vous dire ? » Le Kanguroo riposta : « Le navire ne peut pas manœuvrer. » (The ship is unmanageable.) Toute la journée, le Kanguroo resta à l’ancre avec ce signal :

« Envoyez des bateaux au secours. » À la fin, des ordres furent donnés pour transporter une partie de ce triste chargement sur d’autres navires partant aussi pour Constantinople.

« Beaucoup de morts ont eu lieu à bord ; il y a eu bien des scènes déchirantes, mais, hélas ! il ne sert à rien de les décrire. Il est évident, toutefois, que ni à bord ni à terre le service médical n’est suffisant. J’ai vu, de mes yeux, des hommes mourir sur le rivage, sur la ligne de marche et au bivouac, sans aucun secours médical ; et cela à la portée d’une flotte de cinq cents voiles, en vue des quartiers généraux ! Nous avons besoin d’un plus grand nombre de chirurgiens, et sur la flotte et dans l’armée ; souvent, trop souvent, le secours médical fait entièrement défaut, et il arrive fréquemment trop tard. »

(Times du samedi 30 septembre 1854.)

Extrait d’une lettre de Constantinople, du 28 septembre 1854 :

« Il est impossible pour personne d’assister aux tristes scènes de ces derniers jours, sans être surpris et indigné de l’insuffisance de notre service médical. La manière dont nos blessés et nos malades sont traités n’est digne que des sauvages de Dahomey. Les souffrances à bord du Vulcain ont été cruelles. Il y avait là trois cents blessés et cent soixante-dix cholériques, et tout ce monde était assisté par quatre chirurgiens ! C’était un spectacle effrayant. Les blessés prenaient les chirurgiens par le pan de leur habit quand ceux-ci se frayaient leur chemin à travers des monceaux de morts et de mourants ; mais les chirurgiens leur faisaient lâcher prise !

On devait s’attendre, avec raison peut-être, à ce que les officiers recevraient les premiers soins et absorberaient sans doute à eux seuls l’assistance des quatre hommes de l’art ; c’était donc nécessairement se mettre en défaut que d’embarquer des masses de blessés sans avoir personne pour leur donner les secours de la chirurgie et pour suffire même à leurs besoins les plus pressants. Un grand nombre sont arrivés à Scutari sans avoir été touchés par le chirurgien, depuis qu’ils étaient tombés, frappés des balles russes, sur les hauteurs de l’Alma. Leurs blessures étaient tendues (stiff) et leurs forces épuisées quand on les a hissés des bateaux pour les transporter à l’hôpital, où heureusement ils ont pu obtenir les secours de l’art.

« Mais toutes ces horreurs s’effacent, comparées à l’état des malheureux passagers du Colombo.

Ce navire partit de la Crimée le 24 septembre. Les blessés avaient été embarqués deux jours avant de mettre à la voile ; et, quand on leva l’ancre, le bateau emportait vingt-sept officiers blessés, quatre cent vingt-deux soldats blessés et cent quatre prisonniers russes ; en tout, cinq cent cinquante-trois personnes. La moitié environ des blessés avaient été pansés avant d’être mis à bord. Pour subvenir aux besoins de cette masse de douleurs, il y avait quatre médecins dont le chirurgien du bâtiment, déjà suffisamment occupé à veiller sur un équipage qui donne presque toujours des malades dans cette saison et dans ces parages.

Le navire était littéralement couvert de formes couchées à terré. Il était impossible de manœuvrer. Les officiers ne pouvaient se baisser pour trouver leurs sextants et le navire marchait à l’aventure. On est resté douze heures de plus en mer à cause de cet empêchement. Les plus malades étaient mis sur la dunette et, au bout d’un jour ou de deux, ils n’étaient plus qu’un tas de pourritures ! Les coups de feu négligés rendaient des vers qui couraient dans toutes les directions et empoisonnaient la nourriture des malheureux passagers. La matière animale pourrie exhalait une odeur si nauséabonde que les officiers et l’équipage manquaient de se trouver mal, et que le capitaine est aujourd’hui malade de ces cinq jours de misères. Tous les draps de lit, au nombre de quinze cents, avaient été jetés à la mer. Trente hommes sont morts pendant la traversée. Les chirurgiens travaillaient aussi fort que possible, mais ils pouvaient bien peu parmi tant de malades ; aussi beaucoup de ces malheureux ont passé pour la première fois entre les mains du médecin à Scutari, six jours après la bataille !

« C’est une pénible tâche que de signaler les fautes et de parler de l’insuffisance d’hommes qui font de leur mieux, mais une déplorable négligence a eu lieu depuis l’arrivée du steamer. Quarante-six hommes ont été laissés à bord deux jours de plus, quand, avec quelque surcroît d’efforts, on aurait pu les mettre en lieu sûr à l’hôpital.

Le navire est tout à fait infecté ; un grand nombre d’hommes vont être immédiatement employés à le nettoyer et à le fumiger, pour éviter le danger du typhus qui se déclare généralement dans de pareilles conditions.

Deux transports étaient remorqués par le Colombo, et leur état était presque aussi désastreux. »

(Times, no. du vendredi 13 octobre 1854.)

« … Les turcs ont rendu de bons services dans les retranchements. Les pauvres diables souffrent de la dyssenterie, des fièvres, du typhus.

Leur service médical est nul, et nos chirurgiens n’ont pas le loisir de s’occuper d’eux. »

(Times, correspondance datée du 29 octobre 1854.)

Ce qui suit est extrait d’une correspondance adressée au Morning Herald et datée de Balaklava, 8 novembre 1854 :

« Mais il est inutile d’insister sur ces détails déchirants ; qu’il suffise de dire que parmi les carcasses d’environ deux cents chevaux tués ou blessés, sont couchés les cadavres de nos braves artilleurs anglais et français, tous plus ou moins horriblement mutilés.

Quelques-uns ont la tête détachée du cou, comme par une hache ; d’autres ont la jambe séparée de la hanche, d’autres les bras emportés ; d’autres encore, frappés à la poitrine ou dans l’estomac, ont été littéralement broyés comme s’ils avaient été écrasés par une machine.

Mais ce ne sont pas les alliés seulement qui sont étendus là ; au contraire, il y a dix cadavres russes pour un des nôtres, avec cette différence que les russes ont tous été tués par la mousqueterie avant que l’artillerie ait donné. Sur cette place l’ennemi a maintenu constamment une pluie de bombes pendant toute la nuit, mais, les bombes n’éclataient que sur des morts.

« En traversant la route qui mène à Sébastopol, entre des monceaux de morts russes, on arrive à la place où les gardes ont été obligés d’abandonner la défense du retranchement qui domine la vallée d’Inkermann. Là nos morts sont aussi nombreux que ceux de l’ennemi. En travers du sentier, côte à côte, sont étendus cinq gardes qui ont été tués par le même boulet en chargeant l’ennemi. Ils sont couchés dans la même attitude, serrant leur mousquet de leurs mains crispées, ayant tous sur le visage le même froncement douloureux et terrible. Au-delà de ce groupe, les fantassins de la ligne et de la garde russe sont couchés épais comme des feuilles au milieu des cadavres.

« Sur la droite du retranchement est la route qui mène à la batterie des Deux-Canons. Le sentier passe à travers un fourré épais, mais le sentier est glissant de sang, et le fourré est couché contre terre et encombré de morts. La scène vue de la batterie est terrible, terrible au-delà de toute description. Je me suis tenu sur le parapet vers neuf heures du soir, et j’ai senti mon cœur s’enfoncer comme si j’assistais à la scène même du carnage. La lune était à son plein et éclairait toute chose presque comme de jour.

En face de moi était la vallée d’Inkermann, avec la Tchernaya serpentant gracieusement, entre les hauteurs, comme une bande d’argent.

C’était une vue splendide qui, pour la variété et le pittoresque, pouvait lutter avec les plus belles du monde. Pourtant je ne me rappellerai jamais la vallée d’Inkermann qu’avec un sentiment de répulsion et d’horreur ; car autour de la place où je regardais étaient couchés plus de cinq mille cadavres. Beaucoup de blessés aussi étaient là ; et les lents et pénibles gémissements de leur agonie frappaient mon oreille avec une précision sinistre, et, ce qui est plus douloureux encore, j’entendais les cris enroués et le râle désespéré de ceux qui se débattaient avant d’expirer.

« Les ambulances aussi vite qu’elles pouvaient venir, recevaient leur charge de souffrants, et on employait jusqu’à des couvertures pour transporter les blessés.

« En dehors de la batterie, les russes sont couchés par deux ou trois les uns sur les autres.

En dedans, la place est littéralement encombrée des gardes russes, du 55e et du 20e régiment. Les belles et hautes formes de nos pauvres compatriotes pouvaient être distinguées d’un coup d’œil, quoique les grands habits gris tachés de leur sang fussent devenus semblables à l’extérieur. Les hommes sont couchés comme ils sont tombés, en tas ; ici un des nôtres sur trois ou quatre russes, là un russe sur trois ou quatre des nôtres.

Quelques-uns s’en sont allés avec le sourire aux lèvres et semblent comme endormis ; d’autres sont horriblement contractés ; leurs yeux hors de tête et leurs traits enflés annoncent qu’ils sont morts agonisants, mais menaçants jusqu’au bout. Quelques-uns reposent comme s’ils étaient préparés pour l’ensevelissement et comme si la main d’un parent avait arrangé leurs membres mutilés, tandis que d’autres sont encore dans des positions de combat, à moitié debout ou à demi agenouillés, serrant leur arme ou déchirant une cartouche. Beaucoup sont étendus, les mains levées vers le ciel, comme pour détourner un coup ou pour proférer une prière, tandis que d’autres ont le froncement hostile de la crainte ou de la haine, comme si vraiment ils étaient morts désespérés. La clarté de la lune répandait sur ces formes une pâleur surnaturelle, et le vent froid et humide qui balayait les collines agitait les branches d’arbres au-dessus de ces faces retournées, si bien que l’ombre leur donnait une apparence horrible de vitalité ; et il semblait que les morts riaient et allaient parler. Ce n’était pas seulement une place qui semblait ainsi animée, c’était tout le champ de bataille.

« Le long de la colline, de petits groupes avec des brancards cherchaient ceux qui vivaient encore ; d’autres avec des lanternes retournaient les morts pour découvrir les officiers qu’on savait tués, mais qu’on n’avait pas retrouvés. Là aussi il y avait des femmes anglaises dont les maris ou les parents n’étaient pas revenus ; elles couraient partout avec des cris lamentables, tournant avidement le visage de nos morts vers la clarté de la lune, désespérées, et bien plus à plaindre que ceux qui étaient gisants. »

(Morning Herald du vendredi 24 novembre 1854.)

« … On entendait le choc des verres et le bruit des bouteilles brisées. Çà et là, dans l’ombre, une bougie de cire jaune ou une lanterne à la main, des femmes rôdaient parmi les cadavres, regardant l’une après l’autre ces faces pâles et cherchant celle-ci son fils, celle-là son mari. »

(Napoléon le Petit, p. 196.)

Chapitre suivant : 1860

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Table des matières
  1. PENDANT L’EXIL 1852-1870
  2. CE QUE C’EST QUE L’EXIL
  3. I
  4. II
  5. III
  6. IV
  7. V
  8. VI
  9. VII
  10. VIII
  11. IX
  12. x
  13. XI
  14. XII
  15. XIII
  16. XIV
  17. XV
  18. XVI
  19. PENDANT L’EXIL
  20. 1852
  21. I – EN QUITTANT LA BELGIQUE
  22. II – EN ARRIVANT À JERSEY
  23. III – DECLARATION À PROPOS DE L’EMPIRE
  24. IV – BANQUET POLONAIS
  25. 1853
  26. I – SUR LA TOMBE DE JEAN BOUSQUET AU CIMETIÈRE SAINT-JEAN, À JERSEY
  27. II. SUR LA TOMBE DE LOUISE JULIEN
  28. III – VINGT-TROISIÈME ANNIVERSAIRE DE LA RÉVOLUTION POLONAISE
  29. 1854
  30. I – AUX HABITANTS DE GUERNESEY
  31. 1855
  32. I – SIXIÈME ANNIVERSAIRE DU 24 FÉVRIER 1848
  33. II – LETTRE À LOUIS BONAPARTE
  34. III – EXPULSION DE JERSEY
  35. 1856
  36. I
  37. À L’ITALIE
  38. II – LA GRÈCE
  39. 1859
  40. I – L’AMNISTIE
  41. II – JOHN BROWN
  42. 1860
  43. I – RENTRÉE À JERSEY
  44. II
  45. 1861
  46. L’Expédition de Chine.
  47. 1862
  48. I – LES CONDAMNÉS DE CHARLEROI
  49. II – ARMAND BARBÈS
  50. III – LES MISÉRABLES
  51. IV – LE BANQUET DES ENFANTS
  52. V – GENÈVE ET LA PEINE DE MORT
  53. VI – AFFAIRE DOISE
  54. 1863
  55. I – À L’ARMÉE RUSSE
  56. II – GARIBALDI
  57. III – LA GUERRE DU MEXIQUE
  58. 1864
  59. I – LE CENTENAIRE DE SHAKESPEARE
  60. II – LES RUES ET MAISONS DU VIEUX BLOIS
  61. 1865
  62. I – EMILY DE PUTRON
  63. II – LA STATUE DE BECCARIA
  64. III – LE CENTENAIRE DE DANTE
  65. IV – CONGRÈS DES ÉTUDIANTS
  66. 1866
  67. I – LA LIBERTÉ
  68. II – LE CONDAMNÉ À MORT DE JERSEY BRADLEY
  69. III – LA CRÈTE
  70. 1867
  71. I – LA CRÈTE
  72. II – LES FENIANS
  73. III – L’EMPEREUR MAXIMILIEN
  74. IV – VOLTAIRE
  75. V – JOHN BROWN
  76. VI – LA PEINE DE MORT
  77. VII – HERNANI
  78. VIII – MENTANA
  79. I
  80. II
  81. III
  82. IV
  83. V
  84. VI
  85. VII
  86. VIII
  87. IX – LES ENFANTS PAUVRES
  88. 1868
  89. I – MANIN
  90. II – GUSTAVE FLOURENS
  91. III – L’ESPAGNE
  92. IV – SECONDE LETTRE À L’ESPAGNE
  93. V – LES ENFANTS PAUVRES
  94. 1869
  95. I – LA CRÈTE
  96. II – AUX CINQ RÉDACTEURS-FONDATEURS DU RAPPEL
  97. III – CONGRÈS DE LA PAIX À LAUSANNE
  98. IV – RÉPONSE À FÉLIX PYAT
  99. V – LA CRISE D’OCTOBRE 1869
  100. VI – GEORGE PEABODY
  101. VII – À CHARLES HUGO
  102. VIII – LES ENFANTS PAUVRES
  103. 1870
  104. I – CUBA
  105. II – POUR CUBA
  106. III – LUCRECE BORGIA
  107. IV – WASHINGTON
  108. V – HENNETT DE KESLER
  109. VI – AUX MARINS DE LA MANCHE
  110. VII – LES SAUVETEURS
  111. VIII – LE TRAVAIL EN AMÉRIQUE
  112. IX – LE PLÉBISCITE
  113. X – LA GUERRE EN EUROPE
  114. NOTES
  115. 1853
  116. 1854
  117. 1860
  118. 1862
  119. 1863
  120. 1864
  121. 1865
  122. 1866
  123. 1867
  124. 1869
  125. 1870
  126. 1883
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