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Underground

Par Sonia Traumsen

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 28 juin 2015 à 11h50

Dernière modification : 21 janvier 2021 à 7h24

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Chapitre 5

 

 

Le Turc me demanda de garder la même position, un genou à terre. Seulement alors j’aperçus ses jambes sous la table. La corne de ses talons et ses gros orteils enfilés dans des sandales de cuir rêche. Les mollets rebondis et poilus, les cuisses épaisses à peine écartées, et sous la mystérieuse braguette du short le renflement qui trahissait le sexe qui allait me baiser. Je ne pus réprimer un frisson en pensant à cet attirail exposé à l’ombre de la table comme en plein bazar, et je me ressouvins de ces marchands d’Istanbul, à la fois aimables et déterminés, qui sans retenir une once de notre séduction occidentale exposaient impunément leurs corps massifs et suants au beau milieu des cageots et des piles de tapis, des cages à oiseaux et des pièces de dinanderie, si séduisantes pour les pies de mon espèce.

Je ne répugnais pas vraiment à l’idée d’appartenir à ce pacha, ou qu’il puisse être mon homme à la manière de Luìs. Je me dis que je n’avais qu’à obéir comme pour un essayage, me laisser piquer par les aiguilles, serrer par les ceintures, arranger par les mains ; mais il était le genre de monsieur que d’habitude je ne regardais même pas, l’un de ces mâles innombrables qui m’avaient désirée à force de revues. C’était finalement justice, que l’un parmi ces voyous puisse se faire quelques idées objectives de ma charmante personne, et après m’avoir jeté un grappin de séduction finisse par harponner mon cul. C’est ainsi, me dis-je sans amertume, mais avec un certain désir, que la réalité finit par nous retomber dessus. Mais nous ne jouissons que des corps, alors que les icônes ne donnent que du plaisir.

 

Bien entendu les hommes profitèrent de l’occasion pour tripoter chevilles et mollets, et pour la première fois je ressentis sur mon corps des mains qui n’appartenaient pas à mon ethnie. Par exemple celles du jeune, qui commençait à se servir. Je m’aperçus seulement alors, mais trop tard, que mon contrat implicite avec le Turc jamais n’avait stipulé que je ne me donne qu’à lui. Si le terme de ce contrat avait été clairement entendu, par contre rien n’avait été décidé concernant les préliminaires. D’ailleurs, même en rêve aux côtés de Luìs je n’avais pu imaginer que le Turc m’attaque à brûle-pourpoint. J’avais deviné depuis longtemps qu’il ne pourrait jamais me dominer par le seul exercice de ses muscles, mais seulement en me prenant doucettement dans ses filets. Je compris enfin que nous n’étions plus au cinéma, et qu’il ne suffisait pas, pour se soumettre au joug, de fantasmer la domination. Le piège tendu par le Turc visait sans doute à capturer la plus belle image de moi, pour la saigner dans son bar.

Bref, si j’avais bien compris qu’il s’était réservé mon seul cul, le sort des autres parties de mon corps n’avait pas été arrêté. Je restais pourtant convaincue que le Turc, quitte à louer mes morceaux à quelques autres, était bien décidé à ramener tout à lui sur la fin. Je me dis que les préliminaires pourraient n’être que de simples restes abandonnés à ses sbires, en préparation du festin final qu’il serait seul à se partager. Une chose restait certaine : sans même que la jalousie ne l’effleure il était prêt à utiliser les autres à son profit. De toute façon il lui faudrait partager le butin, ne serait-ce que pour préserver la cohésion de sa bande. Finalement, qu’il prenne possession de moi après les autres n’avait manifestement à ses yeux pas la moindre importance. Toutes les voies de mon corps convergeraient vers son but avoué, qui en définitive ne serait qu’un sceau apposé au contrat global. J’espérais seulement que le Turc me protège, et qu’il ne m’abandonne pas aux mains de ses sbires. Je me devais de leur obéir, mais je me rassurais en me disant que je n’accepterais d’ordres que de leur chef. C’est seulement par ce biais que je ne me sentirais pas soumise par eux, tout en continuant à être humiliée par Lui.

Au moins, me dis-je, pourvu qu’il se comporte avec moi, sinon comme un homme tel que je les aime, du moins comme un mâle qui saurait défendre sa femelle, ou un chef de bande qui tient ses acolytes en respect. Lui ne m’avait pas encore touchée, alors que les mains des autres étaient déjà sur moi ; voilà pour le moins qui me semblait déroger à toutes les hordes de janissaires. Je ressentis pourtant comme le droit de m’exprimer, de faire sentir à ces hommes combien ils me dégoûtaient, bien que je dusse supporter leurs mains sur moi pendant qu’elles essayaient bien maladroitement de défaire la chaîne qui prenait ma cheville. Je ne me risquais cependant pas à les insulter, de crainte que plus tard en l’absence de leur chef ils ne me fassent payer mon arrogance. Sans doute faisaient-ils partie intégrante du plan de ma domination, et je commençais à m’avouer que je pourrais peut-être profiter en avant-scène d’une expérience sexuelle plutôt rare.

 

 

 

Une main nerveuse défit sans précaution la sangle qui maintenait mon pantacourt sous le genou, pendant qu’une autre tentait de défaire le clip de mon bracelet. Mon chef de Turc avait sans doute commandé la première opération pour faciliter la seconde. La jambe du pantacourt fut remontée brusquement au-dessus du genou, afin de mieux présenter mon mollet, qui à son tour mettrait en valeur mon bracelet. J’avais l’impression qu’entre leurs pattes mes jambes n’étaient que des cuisses de poulet : mettez m’en deux, ouvrez donc pour moi ce pack de six. Ces salauds allaient se payer avec mon or de ce qu’ils escomptaient faire avec mon corps. Comme le tissu hésitait à glisser au-dessus du genou, on le déchira le long de la couture, qui rendit dans le silence un son profanatoire. Assurément les soldats de Soliman avaient enfin déchiré l’étole de notre beau drapeau en plein centre de Vienne.

« Pff, fit le Kurde à travers sa moustache, en passant ses mains sur ma cuisse dénudée, jamais je n’ai vu pareilles jambes !

— Ne me touche pas, salaud », dis-je timidement, en français, afin de ne pas me faire entendre de lui, alors que ses mains tiédasses m’excitaient déjà, justement parce que je ne les avais pas prévues, obnubilée que j’avais été par la façon dont Soliman traiterait mon cul dans son bar consacré. Je m’imaginais que ses mains étaient sales, maman m’ayant si souvent prévenue de ne pas frayer avec les voleurs de poules. Sur le coup je fus tout émue en pensant à elle par-dessus le tripotage : « Voyez donc cette mijaurée », dit le jeune, dans un français bredouillé, tout en empochant mon bracelet et en maintenant mon pied au sol afin que son comparse puisse encore profiter de ma cuisse découverte, « alors qu’elle vient pour se faire monter, elle ne supporte même pas qu’on la touche. Sais-tu, ma poule, que nous ne sommes pas des voleurs ? Et puisque nous avons été payés, nous voilà obligés de finir proprement notre travail. »

Mes bons amis étaient bien là pour me travailler, et non pour leur plaisir. Je n’étais donc pas tenue de leur en donner, ce qui bien curieusement me laissait libre de tout prendre.

Aussitôt on m’obligea à décoller mon genou du sol, après avoir défait l’autre sangle de mon pantacourt, qui put ainsi être complètement repoussé vers le haut des cuisses, dès lors cerclées comme par de forts garrots.

« Toi, laisse-toi faire, lança le Grand Turc à ma destination, et vous autres, contentez-vous de la tripoter, autrement il va vous en cuire ! »

On ne tarda pas à me remettre debout, mais j’eus tout de même le temps de constater que malgré ma réaction instinctive ces mains inattendues m’avaient excitée au point de me faire regretter qu’elles n’accomplissent pas encore leur ouvrage.

 

« N’oublie pas pourquoi tu es venue, chérie ; aussi tu devras accepter bien des choses, comme si elles te venaient de moi.

— Oui monsieur », répondis-je, tout en étant rassurée d’avoir à prendre sans rechigner ce que me feraient subir les autres. Je me dis alors que les dispositions du chef me rendraient plus facile la situation, non seulement parce que je n’aurais plus le besoin moral de me défendre, mais parce que les hommes désormais aux ordres seraient davantage au service de ma première exigence que je ne serais soumise à leur volonté.

Le chef demanda à un troisième homme – qui se tenait derrière le comptoir, sans doute pour surveiller le bar – d’abaisser les rideaux métalliques et d’afficher Geschlossen sur la porte d’entrée. Quant à moi, ce n’était nullement l’heure de ma fermeture.

Dès que je le vis, celui-là, je fus aussitôt mal à l’aise. J’eus l’intuition violente qu’il allait pouvoir très facilement disposer de moi. Avec le patron, il ne se comportait pas comme les autres. Apparemment il n’était pas turc. Sa tête pouvait venir de n’importe où dans l’univers du hard. Mais il avait dû s’établir non loin, car je devinais qu’il était là pour le business, comme quelqu’un qui est venu, moitié en curieux, moitié pour s’approvisionner. Son apparence me dégoûta aussitôt, et rien qu’à l’idée qu’il allait certainement me refiler son foutre je fus tellement écœurée que je voulus lever la main pour dire « pouce, je ne joue plus, arrêtez de filmer, je veux sortir ». Mais je sus qu’il était désormais inutile d’insister, car celui-là était capable de violence : il ressemblait trop à un homme de main, pour n’être qu’un hardeur. Le genre à baiser pour tuer, histoire de vous refuser tout amour-propre. Il n’était visiblement pas un sérial killer solitaire, trop méticuleux pour s’intéresser charnellement à la pauvre victime, mais peut-être l’un de ces malpropres payés pour le « sale boulot », un nettoyeur qui profite en passant pour se servir une tranche sexuelle avant d’éliminer le corps. Quand on le retrouve, ce corps, la police au premier abord ne sait pas déterminer s’il s’est agi d’un simple règlement de compte ou d’un crime sexuel ; sans doute les deux à la fois : pas assez de rigueur pour un tueur pro ou un espion venu du froid, pas assez de carnage pour un crime passionnel, et aucune mise en scène qui pourrait laisser penser à un détraqué. Ni crime de sadique, donc, ni travail de tueur pro ; mais voilà, la fille est tout de même bien amochée dedans et dehors, on en a bien profité avant de la tuer, et on a pris tout son temps avant de l’achever. Bref mon corps ne porterait nullement les traces de ces timides attouchements de curé relevés dans les affaires louches, ni d’un avortement propre dans le privé, mais on me retrouverait avec l’utérus saccagé et un rictus de douleur atroce en plein visage, qui contrasterait salement avec mes sourires de mannequin. Déjà, il n’était plus question d’orgueil, ou de « ramener ma gueule avec mon fric », comme on dit dans ces quartiers. J’avais tout intérêt à prendre un profil bas avec ce nouveau monsieur, si je voulais éviter qu’il ne me fracasse. Je le devinais intéressé par moi, mais d’une manière inquiétante, et je me dis que je ferais mieux de me faire une raison et d’accepter ce qui se préparait.

En un sens ce russkoff abrasif était pire que mon vicieux turkmène, qui au moins gardait son caractère. Je m’exerçais donc à me concentrer, pour mettre en relation son patrimoine génétique avec le folklore russe, les datchas, les œufs peints, les kolkhozes, et plus loin les camps de Sibérie avec les meurtres dostoïevskiens, les mammouths couchés dans l’inconfort du permafrost. En creusant encore je finirais bien par trouver un dinosaure, et là je serais sauvée car je pourrais de nouveau penser à Spielberg, à Hollywood, à Marilyn et de nouveau à moi dans ma robe de mariée haute couture, quand elle se soulève au-dessus de la bouche de métro. Je me dis alors que ça n’avait pas dû être facile pour lui, d’implanter sa queue chez nous et de satisfaire pour quelques roubles les vieilles zurichoises si exigeantes ; mais avec celui-là le pire s’annonçait pour moi, et je me sentais déjà profondément humiliée à l’idée qu’il me tripote sans capote avec son outil du KGB. Qu’il m’enfile, je n’osais même pas y penser, à moins de refaire sans cesse le circuit ci-dessus, les datchas moscovites, le pavillon des cancéreux, le goulag, les terres congelées, les mammouths et dinosaures de Spielberg et enfin le ciné de la télé. C’était bien là ma seule chance de revenir à moi. Cet abruti me faisait trop penser au maquereau qui dans les films noirs règle au tout début les comptes avec sa pute en la violant ou en se l’aliénant à coup de sexe et de bâton, afin qu’elle lui rapporte gros ou qu’elle s’attache par les cheveux à son nouveau papa. Il n’était que sexuel, ce papa des steppes, et pas du tout sexy. Une machine qui travaillait sur des machines dans les nouveaux hangars des vieux kolkhozes. (Dis-moi maman, toi qui viens du froid, comment ça s’écrit, kolkhoze ?)

 

Décidément Luìs ne s’était pas trompé, j’avais tiré le bon numéro, mon intuition avait été la bonne : j’allais me faire salement tirer, et pas pour rire. Sur le coup ça ne serait pas le week-end de la garce rombière qui paye grassement pour se faire enfiler. Là vraiment j’étais tombée dans de sales pattes de mammouth stalinien, et je citais sans m’exciter mon intello de mari : « tu ne vas même pas avoir le temps d’analyser ta situation psychique ». Ce type-là, aurait dit maman, était vraiment du genre méchant, à vous faire jouir de force, capable de vous soumettre à plusieurs hardeurs pour vous faire voir par beaucoup de voyeurs. En quelque sorte il était bien au-delà du vice, et donnait plutôt dans le commerce de la chair.

De peur, ou à cause de mon imagination, je commençais par me débattre, mais on me laissa faire en rigolant. Le Turc avait compris que j’avais aperçu son compère, et que je commençais à entrevoir ce qui m’attendait dans cette cour des miracles si proche de la rue. « C’est la mafia », me dis-je, soudain toute glacée, en pensant curieusement à ma voiture, à ce qu’elle pourrait devenir et à ce qu’on lui ferait subir, toute seule abandonnée dans un garage obscur.

 

Donc ce type était un mélange de hardeur, de plombier et de salaud emballés au naturel, sans eau dans la vodka et sans doute dans le yoghourt. Tout ce qu’il y avait eu de vicieux ou de vicié chez Luìs et mon mari, il allait me le refiler en se vidant les c… Le diable c’était lui, en chair et en zob, un maquereau bien sobre, pervers au standard des steppes, sans la moindre conscience de son vice. Un profiteur innocent, voilà tout, un gagne-gros, et pas un petit torero made in spain comme Luìs, qui se taperait la garce au passage, et qui ne manquerait pas de se venger sur moi de tous ces gens qui ont eu la mauvaise idée de réussir leur vie. Trop classe pour toi. Il allait me faire payer ça sur un site SDM, voilà ce qui allait m’arriver, au lieu de me faire classiquement sodomiser ! Il gagnerait beaucoup d’argent, non seulement avec mon cul, mais avec mes cris. Bon, d’accord, pas autant que j’en avais gagné sans avoir à chanter sur mes podiums, mais quand même. En attendant il fallait bien me dresser pour me donner une apparence légale, celle de la fille qui se présente de son plein gré pour passer du bon temps sur un site de torture à l’américaine. Me donner des cours de pétasse qui encaisse bien volontiers les coups de fouet et les verges bien dures KGB-CIA. C’est devenu courant, banal, on n’y verra que du feu, pendant que je serais réellement torturée et défoncée. De toute façon, une fois que vous êtes ligotée et bâillonnée vous ne pouvez plus rien faire ni dire, il ne vous reste plus qu’à tout encaisser et à avouer ce que vous ne savez pas. Et quand même feriez-vous mine de hurler à la lune, on laisserait entendre sur le site que vous faites semblant ou que vous exagérez l’effet afin de vous faire bien voir. Vous avez raté votre vocation, personne ne comprendra pourquoi on ne vous a pas encore vue dans les films d’horreur. Comment l’internaute pourrait-il savoir si vous avez été consentante ou récalcitrante à vous faire torturer à l’essai, puis tuer en direct live sur un beau navigateur nickel ? Il prendra son thé en toute innocence, votre cher spectateur, tout en pensant à ce qu’il aurait pu vous faire s’il avait été à la place de ces types dans leur cave, des amateurs, vraiment, qui ne vont même pas jusqu’au bout de leur affaire, d’ailleurs toute truquée comme une partie de catch. L’internaute s’y prendrait tout autrement avec moi, je pouvais en être sûre, et je m’imaginais déjà tombant de mon podium pour être dévorée par la foule des péquins en délire.

Bref, celui-là se tenait à l’antipode du créateur de mode. C’est, si j’ose dire, ce qui pour moi faisait tout son charme. Une sale tête de plombier russe. Voir la barbe mal rasée exprès pour vous en page 3. Essayez-la sur votre peau. Mine patibulaire avec double menton. Menton en forme de boulet de charbon, mais blanc comme de la couenne. Nez de cochon busqué. Voyez la casquette noire type jockey : 60 dollars environ. Pull noir ample, avachi, matière indéterminée, douteux : Prix non communiqué. Pantacourt bleu foncé à défonce devant, collant, sous le genou : 100 dollars. Pas de ceinture visible, ni de braguette évidente. Boots modèle “news rangers” noires à semelles renforcées type chantier ou travail forestier d’importation Alaska : Prix non communiqué.

L’homme me donna soudain l’impression de travailler aux Halles, ou dans un garage auto. Comment est-ce qu’il est au lit ? Merci maman, je n’y avais pas pensé, j’ai vraiment besoin de toi et de tes réflexions en ce moment, ça m’aide beaucoup. Voyez : petits yeux bleus gris acier. Juste pour vous, pour explorer vos trous et vos nichons. Tête de brute non-turque. Cogne-moi donc, lourdaud ! Bas-moi de ta bite beatnik. Enfile-toi dans mon con de pute. Oui, comme disait si bien mon psy, je commençais à revivre la scène primitive, mais il était trop tard pour moi, le soleil de minuit se levait sur le réel, adieu le symbolique et son bel ordre du père, j’étais enfin la pute à sa maman. Adieu la scène chic à la mode, maman ne vois-tu pas que j’en ai fini avec ces tapettes de créateurs, comme tu les appelles ? Je suis entourée de vrais bourrins dans un bar lourdingue et je vais finir au hangar wifi. Tu me reprochais le rap voilà la cool bit bite qui tombe sur moi, je me débarrasse de toi oh là-là, comme ça fait mal le vrai mâle, adieu robes et tintouin vive le tapin youpi boots je ne suis pas ouf, prends-moi dans tes bras vilain troufion, laisse maman avec son fion. Excusez-moi, chère lectrice, si je vous fais part de mon délire, mais j’ai juré devant mon psy de dire la vérité toute nue dans nos colonnes byzantines.

 

Cet abruti de russkoff tenait un magazine de mode à la main, enroulé en forme de grosse bite, comme pour me le faire avaler. Voilà bien un tour de passe-passe et il me l’enfile par la bouche, enfonce la frontière finlandaise sous Staline comme l’avait prédit maman, me le ressort par la chatte, merci magicien d’Oz, tire-moi tes bottes, oups oups, Betty Boop, lèche-moi les boots. Voilà comment je devins putain à Moscou, maman, au lieu de lécher au Kremlin pour suivre tes conseils ! Voilà un exemple des bêtises qui coulaient en moi avec la terreur, docteur, un exemple de psychodrame direct live illustré rien que pour vous, internaute et lecteur. Et quand il s’approcha de moi pour me serrer durement les joues et regarder mes dents blanches de pouliche, bien régulières et fidèles aux mensurations de la race, il dit simplement au Turc : « C’est bien elle. Une vraie bombe. Je crois qu’on va se faire un max de fric : le serveur internet va se bloquer. »

Là-dessus il partit d’un rire méchant, et le Turc me demanda grossièrement de lui montrer l’affaire. Cette fois-ci je ne répondis pas avec mon « oui monsieur », mais je me tus et m’exécutai. J’étais littéralement morte de honte : jamais je n’avais été humiliée ainsi, forcée d’exposer mon sexe à quelqu’un que je devinais être le pire des salopards. Il avait envie de me mater, certes, mais d’une tout autre façon que le Turc. Et hop ! Voilà qu’il enfile ses doigts, pour voir jusqu’où il peut aller avec moi, et là comme dit maman, « t’as pas intérêt à cafter, si tu veux rester entière ».

« Oui », fit-il, comme s’il appréciait une pièce de boucherie : « c’est du bon, va falloir s’en occuper et envoyer la sauce. Faut pas laisser refroidir ces pouliches-là. On va te coincer chez nous et tu y seras très bien, poulette. On m’a dit que tu aimais être attachée ? »

Je m’efforçais de ne pas répondre, mais la réponse fusa soudain, presque malgré moi : « oui, monsieur ».

« Bravo, tu l’as déjà dressée, Berkant », à ce que je vois, dit-il en turc au Turc, que je ne compris qu’à demi-mot. On va te faire passer jusque l’envie des cordes, tu vas voir ! Et le fouet, hein, est-ce que t’aimes ça, le fouet, sur ta belle peau d’oie blanche ? Et les chiens, hein, oua-oua, je suis bien sûr que t’aimes ça mais que tu n’oses pas, ah ah !

— Je ne sais pas, monsieur. »

Là je reçus une gifle, mais de notre cher Berkant, qui me rappela que je ne devais dire « monsieur » qu’à lui. Uniquement à lui. L’autre ne protesta pas. Il ne devait cependant pas être un subalterne, mais un exploitant commercial plutôt suspect. Voilà pourquoi il ne s’offusqua nullement, tout au contraire : les choses devaient sans doute se passer dans l’ordre attendu, que ce soit pour les transactions ou pour le dressage. Je devinai que selon lui je ne pourrais pas être « traitée » sans avoir été préalablement préparée. En somme il était venu voir le travail de notre ami Berkant et lui faisait confiance avant que je ne lui sois livrée. L’autre se servirait en passant, voilà tout. Comme un Turc vicieux à l’ancienne mode il profiterait de mon cul pour satisfaire ses penchants. Tout de même, je ne pus m’empêcher de retenir en moi l’idée d’être attachée par celui-là ou par ses sbires : ça allait sûrement me changer de mes séances de bondage chic avec photographe cool à la clef. En somme ça n’avait été que pure esthétique, qui ne différait pas vraiment du look de mes défilés. J’étais devenue trop maso pour me satisfaire avec ça, et je me dis qu’ici je n’allais certainement pas être déçue, quitte à le payer très cher.

 

Je me repris donc, et fis un effort pour récapituler : j’appartenais à Berkant, qui tôt ou tard allait me vendre à l’autre, après avoir fait usage de mon cul. L’autre était venu pour se faire une idée de la marchandise, moi, sans doute dans un vison Sojuzpushnina, Bukhara russian karakul. Il comptait rester en bon terme avec Berkant, et ce malgré moi. Manifestement, il ne s’était pas attendu à ce que le Turc fasse une telle prise, et moi comme une idiote j’étais venue m’y jeter spontanément, dans leur piège, comme le saumon dans la gueule de l’ours. Maintenant je ne pouvais plus en sortir, et c’était bien comme ça, et je n’y pouvais rien. Bien fait pour toi, salope, putain nyctalope, fais-toi baiser par le cyclope. Je devais donc bien prendre soin du protocole, si je voulais que tout se passe dans les meilleures conditions, que ces idiots n’aillent pas s’étriper pour moi dans un film à la Tarentino. Une balle perdue est si vite arrivée dans ces milieux borderline, même si pour l’instant nous n’étions qu’à deux doigts de la rue et de notre police. Reste que je ne pus empêcher de monter cette vision, d’être baisée par le Russe en vison aux nuances les plus profondes, ou dans un astrakan des plus souples parmi les plus soyeux, dans la neige de Sibérie, sous un soleil de Boukhara. Même dans les pires situations je rêvais encore au prince trivial romance, histoire de tourner l’affaire à mon avantage, alors que le Dr Jivago ou Anna Karénine étaient bien loin de ce salaud, sans doute beaucoup plus marchand qu’un éditeur, plus répugnant et bien moins littéraire que notre bon vieux assassin de vieilles Rodion Romanovitch Raskolnikov, au nom si enchanteur, qui avait bercé mes hivers dostoïevskiens.

« Tu es venue de ton plein gré, ou bien ces salauds t’ont-ils levée ?

— De mon plein gré, oui. »

Je dus me retenir en regardant Berkant pour ne pas lâcher « monsieur ».

L’homme mit fin au dialogue en éclatant de rire, comme pour dire que j’avais été bien folle, en abattant une bonne part de son travail de moujik. Je n’avais qu’une peur : que le Turc ne m’abandonne entre ses pattes. Je devinais que ce Rodion-là était bien capable de me tuer, comme ça, en direct, même pas pour de l’argent, même si je n’étais pas encore une vieille dostoïevskienne. Reste qu’il était tout de même impressionné par mon corps anti-moujik. Il n’avait pas trouvé un seul mot à redire à ce sujet, mais se préparait sans doute au plaisir de me saucissonner et de me vendre comme le dernier des boudins blancs.

Je le regardai à la dérobée, déjà malade à l’idée que cette ordure allait vraisemblablement me traiter comme une vache, comme une truie, comme de la charcuterie, me battre et enfin m’injecter sa semence ; et je ne pourrais rien y faire, si je ne voulais pas mettre ma vie en danger. Je me dis que je devrais demander à maman comment ça s’écrit, « saucissonner », avec un c comme dans “con”, ou avec deux S comme dans “SS” ? De nouveau je regardai les boots de l’étranger, et je me dis, « Betty Boop, tu vas tâter du vrai dur ». Maman aimait me voir défiler, mais n’aimait pas les créateurs fashion ; pour elle comme je l’ai déjà dit c’étaient tous des « tapettes recyclées ». Maman était conne et raciste et je vais payer pour elle, docteur ; mais maintenant je jouis de ma honte, je me fais chose blonde, Marylin de bordel comme vous l’aimez ; vous la tenez enfin sous le costard, salopards. Donne-toi à des salauds sous tes robes de tapette. Voilà les vrais mots de ma maman. Marre de moi, je vous montre le moteur, lecteurs, pour que vous compreniez ma laideur intérieure, mais est-ce bien de ma faute docteur, le plaisir c’est comme ça, rentre tes boots dans Betty Boop.

Je me dégoûtais d’autant plus, en découvrant que quelque chose en moi aspirait justement à être salement montée dans la taïga par ce genre de moujik, qui justement prétendait salir ma beauté en me polluant de son génome. Pour détruire maman peut-être ; reste que la responsable c’était bien moi, même si je me dégouttais d’une autre. Deux en une, « mais tous les hommes ne sont pas des salauds ». Non bien sûr, qui a dit ça ? Merci maman, je vous le concède. Il m’avait donc vue sur les magazines, ce salaud made in Moscow, moi l’intouchable avec le rayonnement X de la star qui se sait protégée par son fric et par vos flics, à jamais hors de portée des gens de son espèce, et soudain patatras, me voilà soumise au bon vouloir de ce porc, qui était maintenant certain de pouvoir me monter en me donnant une bonne leçon de conduite. J’espérais seulement qu’il fasse cela devant témoins, pour éviter d’être défoncée. À moins qu’il ne soit d’autant plus remonté contre moi, et que les témoins ne deviennent des voyeurs qui n’attendent que ça. Soudain je me mis à pleurer de rage, tellement je me détestais. Je haïssais violemment celle qui en moi aspirait à toujours plus de débauche, tout en ne parvenant pas à me raccrocher aux podiums, à penser à Luìs et à mon mari, à ma fière voiture ou à ma gourmette d’or.

 

La pénombre se fit ; mais un projecteur ne tarda pas à braquer sur moi sa tête solaire, qui me rappela mes séances en studio, comme pour révéler mes larmes.

« Maintenant, dit le Turc à ses hommes, ôtez-lui ces foutus piercing que je vois briller là : oreilles, nombril.

— Non, criai-je, ne faites pas ça ! »

Je faillis m’évanouir, car je sentais qu’une fois ces bijoux confisqués je retrouverais pratiquement mon état impubère.

« On les reconnaît jusque sur tes photos, tes piercings, salope ! Figure-toi que je n’ai pas l’intention de baiser une pinup sur magazine et de me faire arrêter par le premier des idiots !

— Ce sont les diamants, que vous voulez ! »

Le Turc fit un signe, et je reçus de la part du Russe une pleine volée de gifles sonnantes qui faillirent me briser le cou. Aussitôt mon nez se mit à saigner, mes oreilles à siffler, et moi à pleurer de plus belle, mais cette fois pour une bonne raison.

« Je vais te faire comprendre à qui tu as affaire », reprit le Russe, soudain violent. De fait j’avais déjà compris, mais sans vouloir l’admettre. Mais sincèrement je me dis que je ne pouvais pas lui en vouloir, puisque j’étais venue pour être dominée. L’affaire cependant prenait une tournure qui commençait à m’échapper, et je sentis la peur monter en moi. Curieusement, une légère excitation commença à me prendre, et quand on replaça mes bras derrière le dos je sentis que mes tétons pointaient.

« Voyez-vous ça ! » lança victorieusement le Turc, qui avait remarqué mon émoi, « dis-toi bien que je me fiche de tes diams, mais je vais te les prendre quand même.

— Oui Monsieur, comme vous voudrez, faites ce qu’il vous plaît… »

Voilà tout ce que je balbutiai, craignant de recevoir une nouvelle volée de gifles russes. Pour ça, rien à dire, les deux hommes agissaient de concert, une parfaite entente entre le sodomite des dolomites et le moujik des spoutniks. Force fut de constater que désormais je ne me soumettais guère de mon plein gré, mais sous la menace des coups. Malgré la douleur j’en éprouvais cependant une certaine satisfaction, comme si je venais d’être débarrassée de moi. Puisque j’aimais encore la douleur, ces abrutis étaient prêts à me combler jusqu’à la mort.

 

Soudain agacé par mes jérémiades le Turc pour me prendre au mot se leva et tira sans prévention sur la goupille marquée « PULL » de mon corsage : « voyons voir ça », et la fermeture descendit brusquement. Après avoir reçu les douloureuses gifles j’eus l’impression saugrenue de me déchirer, d’être ouverte comme un saumon sur toute la longueur de l’abdomen. C’est ainsi que mes seins furent aussitôt exposés sans précaution à la lumière chaude du projecteur, amen.

Aussitôt le silence se fit, autour de moi et en moi, comme dans ma cathédrale de Vienne. Les hommes étaient fascinés, et le Grand Turc lui-même ne faisait plus le drôle dans son campement de Sainte-Sophie. Je crus comprendre qu’il hésitait à m’assiéger. Tous avaient beau être fiers, et mon Turc pouvait bien se persuader que je n’étais qu’une salope, je restais tout de même un mannequin de rang international, et les gênes de ma Suède natale avaient eu tout le temps de s’exprimer. Le russe était tout de même moins impressionné que les autres : je crois qu’il examinait ma réaction, à être exposée ainsi sous ce vulgaire projeteur de bazar. Comme il avait dû être moins frustré que les Turcs par les défilés de mode, sans doute à cause de son expérience de maquereau, il m’examinait surtout en pensant à ce qu’il pourrait tirer de moi avec les nouveaux médias : exposer mes orgasmes avec mes organes et mes douleurs, spolier en direct mon sublime corps de mannequin. Je crus comprendre qu’il projetait pour moi un grand défilé de printemps dans une belle planque sibérienne. J’eus le sentiment de suivre jusque dans son cerveau les tranquilles reptations de son imagination. Mais qu’en est-il de son coup de reins ? Décidément, j’étais insolvable. Après tout, il n’était qu’un travailleur du sexe. Son regard est comme une queue. Quant aux autres, le gros Turc, le jeune aux Adidas et le Kurde, à l’évidence je n’étais pour ces hommes-là qu’une garce dans un corps divin ; mais leur dieu vindicatif pourrait bien me juger, ma beauté resterait plus forte que leurs allégations. D’autant que cette madone exposée en plein bar avait été reconnue jusqu’en mer Noire, même si pour beaucoup mes apparitions de magazine n’avaient dû représenter que les signes probant du dévergondage occidental. Rares devaient être parmi leurs femmes celles qui pouvaient soutenir la comparaison. Haïe dans le discours officiel mais désirée en secret, j’étais pour ces hommes cette beauté impudique qui venait titiller leur circoncision jusque dans leurs chambres. Voilà qu’en exil cette icône de Satan se trouvait incarnée loin de leur mosquée, à portée de bouteille.

 

Voilà donc que j’étais livrée toute nue à domicile sans la protection de mon dieu, de mon fric et de mes flics, mais toutefois revêtue de mes façons professionnelles, si instinctives qu’elles me faisaient comme une parure animale tout en imposant le respect. Les hommes savaient pourquoi j’étais venue, ce qui leur donnait une bonne occasion pour me haïr et prouver que la beauté occidentale n’est pas désirable ; mais je l’avais fait avec une détermination qui ne manquait ni de chaleur ni de générosité, en toute connaissance de cause et sans la prétention de ces bourgeoises qui n’affichent que leurs valeurs. J’assumais donc ce que j’étais non sans humilité, et je ne pouvais pas leur paraître hypocrite, car mon orgueil ne valait que pour mon sacrifice.

Oui, j’assumais enfin l’image de la salope, édifiée par leur religion : non seulement la femme publique dévergondée qui mérite une bonne lapidation, la salope délurée assurément adultère, mais stupide au point de ne même pas cacher son crime. J’étais là, exposée en public, livrée en authentique professionnelle de la beauté corrompue, à la fois soumise à la plus noires des vindictes de bazar et au froid examen d’un marchand pornographe.

Ils étaient venus jusque chez nous, ces hommes déjà maltraités par les dondons, pour subir l’affront de ne pas nous avoir, même si une certaine organisation se targuait d’assouvir les fantasmes des petites vicieuses en mal d’exotisme. Je regardai furtivement le Russe : appréciait-il mes seins ? How much, sur le marché ? Quid de mes cuisses, de mon cou de mon con et de mon cul ? Exploiterait-il mes yeux ? Ma langue ? Mon sourire ? Reste qu’il m’examinait avec attention, et semblait réfléchir, mais pas seulement à la façon dont il me prendrait. Mon usage, voilà ce qui l’intéressait. Pas comme le Turc : me dominer, oui, mais pour mieux m’exploiter, me vendre. Pour le reste je crus deviner que je l’intéressais assez peu. Sa rigueur de stalinien moujik avait bien décelé mon vice de petite bourgeoise, et saurait me rabattre le caquet, car il avait bien capté ce que je pensais de lui, à ma façon de le regarder avec dégoût, malgré ma crainte : ça titillait quand même son petit orgueil, il se ferait donc un plaisir de me tabasser pour me casser.

Moi-même, qui étais venue pour que l’on me domine, j’avais accepté le désir pervers de ces hommes, bien décidée à utiliser sans état d’âme tous leurs talents. Mais je me dis qu’il y aurait pour eux une grande différence, entre les bourgeoises capricieuses et plutôt fades du Zürichsee, et cette star Viking esthétiquement transmissible. En somme je n’étais qu’une capricieuse qui n’était venue vers les Turcs que pour les utiliser à son seul profit, à cette différence près que j’étais un modèle, et que je me livrais pour que soit enfin détruite dans mon corps l’image vénérienne du genre humain.

 

Je commençais à comprendre que le patron avait sans doute l’intention de me faire monter par ses hommes avant d’accomplir son forfait. C’était clair, avec lui : il m’enculerait, et voilà. Puis au lieu de me relâcher il me livrerait à l’autre. Mais j’imaginais sans doute tout cela ; le Russe ne faisait partie que de cette bande dans une autre spécialité ; il était ici comme un intrus, ou plus simplement se payait des vacances à peu de frais. D’ailleurs, j’étais bien la seule ici à imaginer qu’il était Russe. Au fond, je n’en savais rien. Je ne pus m’empêcher de penser, à ma honte : « ce ne sont que des Turcs » ; car si je m’étais livrée à des extrémistes musulmans mes désirs de libération se seraient déjà achevés sans vice mais dans le meurtre. Mais je me dis qu’aussi bien ceux-là avaient peut-être l’intention de me tuer, sinon au couteau, du moins avec leurs sexes bien affûtés.

Enfin la covergirl tant désirée était là, qui jusqu’alors n’était venue dans leurs lits qu’en image ; non seulement livrée emballée par le patron, mais abandonnée par les siens et bien disposée à jouir de ce qu’on lui ferait subir. Ces Turcs avaient-ils seulement deviné leur chance inouïe ? Comprendraient-ils mon désir mystique d’être humiliée pour retrouver la source de mon plaisir sur l’autel de leur dieu vengeur ? Vous le saurez dans le prochain épisode, qui devra être caché à la vue des enfants.

 

 

 

On m’enleva le pull dans un silence religieux. Les mains de nouveau croisées dans le dos, je ne pus empêcher le sang qui dégouttait de mes narines de tomber sur mes seins offerts. Déjà fascinés par ma poitrine ainsi exposée, les hommes du Turc restaient pantois devant le sacrilège, alors même que mes tétons dressés leur révélaient ma véritable nature. Le Russe – ou celui que j’avais pris pour tel – regardait avec un sourire amusé et presque méprisant le jeune aux Adidas qui n’en revenait toujours pas, d’avoir dépiauté son cadeau de mode. Il se disait sans doute, ce jeune-là, qu’il venait d’insulter la beauté, la divine grâce publiée par les chiens infidèles, l’idéal de la femme occidentale qui condescend à venir dans leurs journaux et qu’ils avaient toujours feint de haïr tout en l’admirant secrètement. Et voilà qu’ils venaient de saigner leur modèle, voilà que l’on m’avait frappée, moi si belle sur papier glacé et toujours aussi fragile, prise dans la lumière d’un matin de bar, éclairée de front par un piteux projecteur qui à lui seul dans ce lieu sinistre résumait toute ma gloire médiatique. Porter les mains sur la star, n’était-ce pas profaner les médias qui leur avaient rendu l’espoir jusqu’au fond de l’Anatolie, pour les attirer vers les richesses de Zürich ? Là, aux portes des culs de banques leurs espérances avaient sans doute été déçues, et leur orgueil rabroué par les petites bourgeoises, qui après avoir savamment profité d’eux jamais ne leur avaient livré le moindre corps. Ils regardèrent donc méchamment le Russe, qui m’avait si brutalement frappée.

Un silence de cathédrale viennoise semblait annoncer un orage sexuel cent pour cent suisse, bien que je craignisse de rester plantée devant mes bourreaux transis. J’eus soudain envie de leur rappeler que je ne désirais rien tant que la profanation, et qu’ils n’avaient pas à se sentir coupables de m’avoir infligé ce que j’étais venu prendre.

 

Le patron s’avança vers moi avec un mouchoir que je jugeai plutôt sale, pour éponger mon nez saignant, et un instant je crus le surprendre tout penaud, comme s’il ne s’était pas attendu à me découvrir aussi belle, à l’identique de la photo du magazine qui lui avait annoncé sa promise. Comme si un mannequin ne pouvait être aussi disponible qu’une entraîneuse ! Il m’avait bien cru, du moins celle qu’il avait rencontrée la veille, qui pourtant pouvait fort bien être l’égale de n’importe quelle pouffiasse venue du fond de la nuit se faire baiser par ses sbires ; mais sans doute n’avait-il pas pensé que mon corps puisse lui apparaître à l’identique de l’image que je lui avais laissée en pâture. Si déjà on fait subir les pires affronts à l’image sur papier glacé, on commence à se sentir tout penaud dès que les sévices se font réels. Maintenant dans son bar il venait de meurtrir jusqu’au sang une imprenable divinité contre laquelle il psalmodiait hier encore d’infamantes injures. Aussi je faillis lui annoncer que sa gifle n’avait fait que m’exciter. J’étais donc fort éloignée de lui en vouloir. Mais, bien que je craignisse qu’il ne culpabilise au point de se castrer, je ne tenais pas à lui donner une image trop négative de moi. Si je voulais qu’il m’humilie j’avais tout intérêt à ce qu’il m’idéalise encore, afin qu’il ne me vende pas de sitôt. Aussi me contenté-je de lâcher, pendant qu’il tentait de me moucher, à peine plus gentille : « ce n’est pas bien grave ». En fait le mouchoir sale me répugnait, et j’eus soudain ce soupçon atroce que c’était fait exprès pour me mettre dans l’embarras : on faisait semblant de prendre soin de moi, alors que l’intention n’était que de me salir en faisant accepter à mon charmant petit nez des morves qui n’en étaient pas issus. Mais je me trompais peut-être : si les soins étaient réellement bien intentionnés, ils traduisaient alors en toute naïveté une certaine gentillesse chez mes geôliers, qui m’ayant aperçue si belle refusaient désormais d’aller plus loin dans l’humiliation que j’avais pourtant demandée. Mais je fus en quelque sorte rassurée, lorsque le Turc brusquement redevenu autoritaire me rappela à l’ordre après m’avoir mouchée : « tais-toi ! » Je craignis alors qu’il ne me bâillonne avec son mouchoir plein de pituite, et je me tus.

 

Au ton de sa voix les autres se reprirent aussitôt, tout en retenant quelque trace de leur primitive fascination, pendant que derechef on me mouchait de force, alors que je n’avais plus rien à rendre. Je compris soudain : il s’agissait d’irriter mon charmant petit nez et de m’agacer à mort avec ce mouchoir sale, sachant pertinemment que je n’étais en mesure ni de protester, ni de me défendre. Je ne m’y trompais pas : pour l’heure la pituite remplaçait leur foutre : maman m’avait prévenue : ils traînent des morves de quatre jours, et leurs queues sont sales. Mais justement : je voulais causer du tort à maman. Ils allaient enfin pouvoir baiser une star dans son vrai corps et sans son or, au lieu de se branler sans fin dans leurs mouchoirs.

Le jeune, qui décidément ne pouvait plus supporter ses Adidas, se mit à feuilleter mon magazine, comme s’il cherchait à se convaincre qu’il ne rêvait pas. En comparant compulsivement mes seins à ceux qu’il apercevait sur les pages, il ne cessait de répéter, pris dans je ne sais quelle frénésie : « oui, c’est bien elle, c’est bien elle ! » Et le Kurde d’en rajouter : « Je n’ai jamais vu un cul pareil ! Quelle garce ! » Comme si mon cul pourtant innocent faisait tout exprès de l’exciter.

Ils semblaient reprocher à celle que j’étais réellement de venir se faire mettre aussi facilement par ceux qui ne méritaient pas même une image, comme s’ils eussent préféré poursuivre leur rêve chaleureux en m’adorant sur papier glacé. Comme si en me baisant ils allaient perdre tous leurs rêves. Finalement je fus presque désolée de détruire leurs illusions en acceptant de leur donner du plaisir sans me contenter d’en prendre.

Mais je me rassurai rapidement en constatant que le chef avait repris ses esprits, en même temps que la ligne de son programme : me dépouiller de mes dernières valeurs.

Il me regarda bien droit et me demanda de baisser les yeux, puis après m’avoir fait moucher dans ses doigts malgré ma répulsion, il entreprit de me délester de mes boucles d’oreilles – ce qui fut rendu assez facile grâce à leurs clips. Quand je relevai les yeux il me regarda pour vérifier ma réaction : je n’avais pas bronché, sans pour autant lui signifier mon accord. Je tenais à lui faire comprendre que je ne cédais que sous la menace, et non pour satisfaire je ne sais quel jeu érotique. En effet la perte de mes boucles me traumatisait plutôt, puisqu’elles m’avaient été offertes par un homme qui s’était persuadé que je l’aimais. Elles seraient irremplaçables, et j’eus soudain l’impression qu’une part d’humanité venait de m’être retranchée. Mais j’en éprouvais paradoxalement un plaisir intense, car j’allais pouvoir être possédée comme un animal, alors que l’homme qui se préparait à m’humilier culpabiliserait d’autant moins qu’il n’aurait plus affaire « à une vraie femme ». Une fois dépouillée de mes valeurs je n’aurais plus rien d’une star, et il pourrait se venger de toutes ses déceptions. Se venger sur mon corps de ses épouses, de sa mère, de sa tante, de ses sœurs et de tous les saints de l’Islam. Une fois qu’il aurait conjuré l’effrayante image du sacrilège il pourrait s’en prendre à moi, mais tant que je garderais quelques bijoux ma beauté garantirait la femme sur catalogue, à condition de ne la toucher jamais. En attendant il essuya sur mes seins ivoirins ses mains maculées par le sang qu’il avait tiré de mon nez.

 

 

 

« Va-t-en dire aux jeunes qu’elle est là », ordonna le Turc à son Kurde, en lui tendant mes boucles, qui brillèrent une dernière fois sous les lueurs de la lampe malade, « et paye-les avec ça ».

« Ces salauds vont avoir une belle occasion », déclara l’autre, tout ému, en lorgnant vers ma poitrine à découvert, puis vers la fermeture éclair qui béait sur le mystère.

Mais son patron ne lui répondit pas, tout en prenant un air sévère. Je compris alors que s’il consentait à me faire baiser par d’autres il n’en était pas moins jaloux. Simplement, pour maintenir son pouvoir il devait garantir à sa bande une part de butin. C’est ainsi que je payai de mes boucles le travail que j’allais subir, au lieu que ce soient les jeunes qui pour me baiser engagent un maquereau. Ainsi le monde était mis la tête en bas, ce qui bien loin de me déplaire commençait à m’exciter. Sans que je sache trop pourquoi je me mis à trembler, et je surpris le regard de mon Turc, qui pensa sans doute m’avoir inspiré quelque crainte.

« Ce que je vais te faire ne te dédouane pas. Je veux bien t’en dispenser, mais à condition que tu me donnes tes codes bancaires.

— Non, dis-je fermement.

Il se retint pour ne pas m’administrer une autre gifle.

— Tant pis pour toi, dit-il, sans pitié. De toute façon, tu finiras par les cracher.

— Tu peux toujours attendre, salaud ! »

Cette fois je reçus la gifle de plein fouet, et mon nez se remit à saigner. Comme on ne m’essuyait pas, je ne pus m’empêcher de penser : tant mieux !

« Allez, enlevez-lui son froc, et déplombez-moi cette garce ! »

Ce détail insidieux mais incisif me fit aussitôt penser à ces tapis d’Orient que l’on reçoit en douane avec leurs scellés. Je regardai le Russe à la dérobée : manifestement je devenais à ses yeux une simple marchandise, et je me dis que je n’avais pas intérêt à broncher, si je ne voulais pas être battue comme une carpette. Dans un sens j’étais contente : après une minute de fascination les hommes s’étaient repris et étaient enfin tombés d’accord pour me profaner. Je n’étais donc pas venue pour rien, ils iraient jusqu’au bout de leur contrat ; mais je devais admettre que désormais je pliais sous la menace, et cela, d’une façon sans doute irréversible, qui allait bien au-delà du contrat que j’avais passé avec le Turc. Réciproquement, si je voulais recevoir des coups pour tester le seuil de ma résistance à la douleur, il me suffirait de désobéir aux ordres, ou de ne pas exécuter les commandes. J’étais donc libre, mais d’une bien étrange façon. Je ne pus m’empêcher, en regardant le Russe qui feignait l’indifférent, de penser avec un certain plaisir que si je désobéissais il me punirait à coups de verges. Mais pour l’heure je n’avais guère envie de tenter l’expérience.

Je me pris à aimer l’idée que des hommes se payent ma tête avec mes bijoux, pour travailler mes vices, d’autant que la perte de mes artifices favoriserait la pénétration du moindre salopard. Ainsi dépouillée et remise à vif j’avais l’impression d’oublier mes fantasmes et d’exposer ma chair au délire des autres. Chair contre chair, jus et viande, fouet et sang, foutre contre cervelle. Je me ressouvins alors de mes promenades dans le Grand Bazar, et surtout de mes fantasmes mièvres, de ma lâcheté devant les hommes, qui au lieu de me désirer s’étaient contentés d’admirer l’idole étrangère avec une crainte que je m’étais bien gardé d’absoudre. Je me ressouvins aussi du raffinement de Luìs, que l’on retrouvait jusque dans son membre, et il me sembla qu’en me livrant ainsi je me vengerai de toute la blancheur innocente de son inquisition espagnole. Oui, les marchands du Bazar allaient me mettre à sac, et achèveraient leur travail en me livrant souillée à leur Grand Turc.

Mais cette appréhension participait à mon excitation et se présentait, je dois l’avouer, comme une sorte de challenge. Sans doute, me dis-je, tu ne t’aimes pas beaucoup, mais tu ne te détestes pas pour autant.

Bien qu’humiliée par le Turc je pourrais encore réserver ma sexualité à mon mari et à Luìs, tout en gardant mon vice, alors même que ces deux-là continueraient de m’aimer. Mon vice serait aussi bien gardé qu’un trésor, et ce secret pourrait me rendre plus forte, en me permettant d’échapper à ce que les autres pensaient de moi. Par contre en me faisant baiser par tous et par l’autre voie, le mal généré par l’humiliation se répandrait comme une maladie, en attendant ma mise à mort. Je ne pus m’empêcher de penser que j’y gagnerais au change, puisque j’allais pouvoir utiliser mon Turc et les autres, non seulement pour mon plaisir, mais surtout pour en finir avec la star.

 

 

 

Je présentai donc mon cul pour que mon pantacourt soit dénoué, en évitant toute cambrure provocante, mais toutefois sans réticence marquée. En outre je voulais éviter de reproduire ici mes poses de mannequin, car je souhaitais m’évader définitivement des magazines. Les hommes se comporteraient avec moi comme si j’étais encore celle qu’ils avaient imaginée à partir des photos abandonnées au chef, et ils s’en prendraient à mon image pendant que j’encaisserais tout.

La meilleure solution, me dis-je alors, c’est de faire ce que l’on me dit, et de me laisser faire, sans plus, comme une machine qui répond aux ordres d’un clavier. Je devais apprendre à déceler la moindre velléité de résistance et à localiser mes réactions de dégoût, me soumettre à ce qui me répugnait et à ceux qui m’humiliaient, afin d’en tirer la meilleure jouissance. Ainsi l’humiliation devrait se confondre avec la saleté dans l’assomption du plaisir.

Je me dis que j’avais été préparée à ce genre de travail grâce à mon obéissance dans les ateliers de haute couture : il m’avait suffi d’exécuter ce que l’on me demandait, afin de prendre la bonne pause, et surtout reproduire le croquis du créateur de mode : porter le vêtement au point de me confondre avec l’image qui lui avait inspiré la femme de l’année. Donc m’adapter aux exigences des techniciens et des couturières ; plus loin encore à l’idée des concepteurs et des agents de marketing, afin d’obtenir à la fois le meilleur rendu photographique et la pose la plus provocante. Je m’étais toujours conformée aux prescriptions, bien loin de pouvoir mettre en scène mes propres idées, ce de quoi j’étais encore incapable, à supposer que je l’eusse désiré jamais.

Maintenant, en plein bar, voilà que je n’étais plus soumise à l’idéal médiatique, ni obsédée par mes prétentions créatrices. Au fond, je me retrouvais comme en studio, mais sans contrainte professionnelle ni exigence artistique. Pas plus que je n’étais dans la nécessité de contester, pour prétendre à une toute personnelle expression de mon cul. Techniciens et concepteurs venaient d’être éliminés par le Turc, ensemble avec mes velléités intellectuelles. Et surtout, chose inouïe, je m’adressais pour la première fois directement à mes lecteurs, puisque c’étaient bien eux qui maintenant commandaient la photo pour me présenter au lupanar.

 

Je n’avais rien contre le fait que l’on me retire mon pantacourt : après tout, j’étais venue pour ça. Bien que l’exécution de mon fantasme primordial ne contredît nullement pareille procédure, je n’avais pas prévu d’être pelotée par des inconnus. Mais ce qui m’était imposé ne perturbait tout de même pas mon plan. Jamais je ne m’étais trouvée dans une telle situation, où des étrangers s’apprêtaient à déflorer mon cul. Cependant la seule idée de méconnaître ce que leur culture pouvait me réserver m’excitait d’une bien étrange manière. Bien que je fusse par avance dégoûtée de voir leurs mains se porter sur moi, je ne répugnais pourtant pas à ce que le Turc me fasse baiser par ses sbires. Même si je venais de lui refuser l’accès de ma carte bancaire j’aimais assez l’idée qu’il puisse me torturer afin de m’extorquer les codes. Ainsi tout en profitant à plein de la douleur je pourrais me débarrasser de moi en toute irresponsabilité.

 

Je constatai alors avec un frisson d’effroi qu’une main s’en prenait déjà au bouton de mon pantalon et caressait mon ventre. Je pris alors conscience que ladite punition s’apprêtait à être exécutée. Je me demandais avec un sérieux qui me glaça combien je pourrais encaisser de corps avant de céder mes codes. Pire encore, je commençais à me soupçonner de ne pas les avoir donnés dans l’espoir d’être outrageusement passée à la question. Toutefois, je pensais mon Turc suffisamment honnête pour ne prélever sur mon compte que les sommes qu’il estimerait dues. Puisqu’à mes yeux il y avait bien prestation de service pour réparer une machine, j’étais prête à rémunérer largement les janissaires, et d’autant, que j’estimais cette opération difficile et rare, car aucun des hommes parmi ceux que je connaissais n’auraient été capables de m’humilier en professionnels.

Il me fallait en conséquence payer ces efforts d’une autre manière qu’avec mon corps, car ma belle icône serait détruite, qui par sa seule présence avait déjà tellement payé pour ma personne. Je m’apprêtais donc à subir avec courage la punition promise, déjà curieuse de savoir si j’allais être capable de jouir en pareille situation. J’étais en outre agréablement surprise de constater que le Turc n’interprétait pas ma demande comme un simple jeu, et qu’il ne faisait pas semblant de me détester. J’espérais seulement sa constance, et surtout qu’il se venge sur moi de tout ce qu’il avait dû subir d’outrages sur le front suisse.

Au tout début de ma carrière j’avais eu l’impression que les photographes tiraient de moi des clichés, comme s’ils me prenaient d’une façon très banale. Je m’aperçus bien plus tard combien cette idée était fausse : les photographes avaient tellement vu de culs qu’ils en étaient blasés. Ils me photographiaient machinalement, alors même qu’ils prétendaient se servir de moi pour provoquer le désir chez d’autres. Ils n’avaient donc même pas envie de faire usage de mon corps, ou de se défouler en me salopant.

Ainsi en allait-il de moi, dans ma vie quotidienne, hors de mon studio : mon mari et Luìs me respectaient bien trop pour me faire subir in vivo ce que mes vidéos suggéraient pourtant. Pire encore, ils ne voulaient pas admettre que je puisse contenir ce que laissaient supposer mes photographies, où s’exposait pourtant quelque chose d’authentique, que mon mari préférait rabattre sur ce qu’il appelait « mon art ». Voilà comment et pourquoi il continuait à m’aimer, en levant les soupçons qu’il avait pu entretenir sur les photographes moralement high-tech. Quant à Luìs, loin de lui l’idée que je puisse avoir envie de réaliser ce que mes poses lubriques suggéraient pourtant, à moins qu’il n’ait par culture admis depuis longtemps la tauromachie planquée derrière son flamenco.

 

 

Je présentai donc mon cul comme on l’exigeait de moi, afin que les hommes puissent facilement dénouer le lacet qui fermait encore mes fesses. Je me concentrai aussi sur mon sexe et mon ventre, en essayant de me faire une raison, d’être baisée pour ne pas avoir livré mes codes bancaires. Je n’avais pas obéi, et par conséquent je devais être punie ; ce qui est tout autre chose que de recevoir une fessée pour une faute. J’eus alors le sentiment étrange qu’une fois baisée par tous ma valeur s’effondrerait. Comme mes richesses m’avaient été retirées, il ne me resterait plus qu’à savoir négocier mon corps. En fait je n’étais même plus certaine de pouvoir vider les lieux, ni même de le vouloir. Pour obtenir d’être épargnée il ne suffisait sans doute plus de déposer une demande en grâce. Non seulement le Turc m’avait prise en charge, mais il m’avait livrée aux autres, et particulièrement à ce marchand que j’avais identifié à un Russe, sans doute pour mettre un nom à l’improbable ou pour repousser loin de moi l’échéance fatale, de devenir un vulgaire objet. Non, maman, pas un objet de culte, pas un objet de cul, mais une chose courante dont on se sert, que l’on prend, que l’on déplace comme jadis vous déplaciez les pots, les potiches ou les icônes. Que l’on me torche et me jette comme un vulgaire mouchoir pituiteux ! Plus loin que la putain, je voudrais être très au-delà de toi, maman qui parle en moi, et qui me transforma en médiatique pute. Quant aux deux autres, eux aussi me faisaient peur, mais d’une tout autre manière que le Russe : ils étaient deux, donc déjà en nombre suffisant pour évoquer une certaine quantité liquide. Je fus prise d’une telle appréhension, que je commençais à hésiter, à hésiter, à hésiter, au point que me prit l’envie de fuir : si je m’ouvrais à ces deux lascars n’importe qui allait pouvoir profiter de moi en m’injectant un concentré de race.

Puis, aidée en cela par la peur que m’inspirait le Russe, qui semblait me promettre la mort si je tentais de fuir, je conçus qu’il y avait tout de même quelque justice, à enfin rendre mon corps à ceux qui m’avaient fait vivre jusqu’à ce jour, et sans risque pour moi ; de même qu’il avait été tout aussi juste que je cède à ces pirates une part de mon trésor de guerre. Je me dis qu’après tout, mes bijoux, ma voiture, voire mon compte bancaire leur appartenaient davantage qu’à moi, puisque j’avais toujours feint de céder mon corps aux hommes par magazine interposé. Même en leur donnant tout mon or jamais je ne pourrais compenser le préjudice que je leur avais porté, au lieu qu’en leur livrant mon corps je nourrissais l’illusion de combler une immense dette.

 

Chapitre suivant : Chapitre 6

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Table des matières
  1. Chapitre 1
  2. Chapitre 2
  3. Chapitre 3
  4. Chapitre 4
  5. Chapitre 5
  6. Chapitre 6
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