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Underground

Par Sonia Traumsen

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 28 juin 2015 à 11h50

Dernière modification : 10 janvier 2021 à 9h16

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Chapitre 4

 

 

Voilà, me revoilà au volant de ma Triumph décapotable ; mais la porte du garage est abaissée. Je ne sais pas pourquoi, mais au vu de ses lattes étanches je vérifie la bonne tenue de mon pantalon. Il me reste le choix, avant de livrer : je peux encore me contenter de simuler, et faire vroum-vroum dans le garage entre deux bidons, comme une gamine allumée qui rêve de se faire mettre par un fils à papa. Je sais déjà qu’une fois le contact tourné et le moteur lancé j’irai jusqu’au bout. Je me connais, le démarrage est un moment essentiel. Je regarde mon minois de pro dans le rétro. Je prépare mon allemand, mais je n’aurais peut-être pas l’occasion de parler. Je me regarde encore dans le rétro, qui réfléchit ma cathédrale. Me voilà assiégée par un regard que je ne connais pas. Ces drôles d’yeux ne sont plus les miens, et mon corps n’est plus cartésien. Je m’éclaire en toute beauté avec la lampe vermeil du pare-soleil. Chez moi j’ai hésité à me peinturlurer les lèvres, ce que d’ailleurs je ne faisais pratiquement jamais avant mon mariage. J’ai contracté cette manie à cause des exigences de Luìs pendant les absences prolongées de mon mari, tout en prononçant face au miroir toutes sortes de mots et d’injures en suédois, car j’avais peur de perdre ma langue en devenant sa pute. Là je me tâte pour le rouge absolu Lancôme. Sur mon visage de fantôme il ne verra que ça, l’envahisseur ottoman, qui feindra de se sentir offusqué, comme si j’allais tirer sur son dieu à l’arquebuse espagnole. Craignait-il vraiment que je fasse apparaître son icône interdite, et que le jugement dernier ne s’abatte sur lui ? Mais non, pas de ça entre nous, inutile de provoquer le Turc avec un maquillage qui serait trop voyant sur mon teint pâle : le contrat est déjà engagé, et je n’en veux pas à son dieu, même s’il veut démolir le mien. Nul besoin de séduire. Nul besoin de faire croire que je suis une épouse divine promise par les croisés. Pas de maldonne, pas de madone, pas de quiproquo. Finalement je me décide dans mon rétro pour le brillant à lèvres pur éclat de chez Shiseido. Teint pâle, mais la bouche entrouverte en dira long sur le désert intérieur. Oui, si le moteur démarre (et il n’y a aucune raison à ce qu’il ne le fasse pas), c’est promis, je vais me livrer recta. Advienne que pourra, et pire encore.

 

Je me regarde tout en réglant le rétroviseur, j’ajuste mon image dans l’alignement du garage, à la manière d’une entrée de podium pour un défilé, et je me ressouviens du voyeur. Je crois qu’il aurait pu me baiser, si je n’avais pas été avec Luìs. Mais c’est absurde, puisqu’il n’y eût rien eu à voir, le voyeur n’étant plus là. Rien qu’un homme sur moi, et la question est de savoir si je me serais laissé aborder. Oui, je sens bien que c’est plus que possible, j’ai pensé que le Turc m’aurait regardée. A moins, me dis-je, en regardant mon doux minois dans le rétroviseur, que je ne veuille détruire le voyeur ?

Revoilà donc mon image dans le rétro, et je vais m’entraîner comme si le voyeur était toujours là, mais en pensant à mon Turc. Maintenant je ne sais plus qui me regarde ; d’ailleurs il n’y a peut-être plus personne sur Terre. Voilà qui va m’aider à m’engager sur une base solide. La question est de savoir si je me serais laissé faire par le voyeur, avec la permission de Luìs : il se serait écarté, et l’autre serait venu me baiser. Oui, j’aurais écarté les cuisses sans miroir, je le sais à présent, il me suffit de me repasser la scène sans Luìs pour comprendre ce qui me serait arrivé. Il faut absolument que je me reprenne en main ou que je me remette en main propre. Ce qui me dérange c’est que dans cette situation je serais passée pour une pute, alors que mon voyeur m’aurait baisée sans profiter pleinement de sa chance de tirer un mannequin. Comme quoi avec mon Turc j’ai eu bien raison de m’annoncer. Que voilà venir pour lui une vengeance délectable, tout ce qu’il n’a jamais pu obtenir va se livrer. Ce n’est pas pour lui rendre justice, non, car je me fiche de lui comme d’une queue de poulet, et je ne vois pas pourquoi celui-là aurait droit à moi. Assurément je ne suis pas une bonne samaritaine. Le siège de Vienne crie vengeance, car il y a peut-être en nous quelques gênes ottomans que les hordes sauvages auront laissés en hommage à nos aïeux. Paradoxalement c’est en me livrant que je vais me venger. Se payer un mannequin d’une façon aussi triviale, ce ne sera qu’obtenir enfin ce qu’il a toujours voulu ; mais en me baisant ainsi jamais il ne pourra se pavaner avec moi sur le parvis de San Stéphan avec les grands dadas, aller au cinéma, s’en aller à New-York pour me regarder défiler au champagne côté Hudson, ou organiser des cocktails au bourbon en bord de Seine. Je devrais donc lui signifier que je ne suis pas du tout habituée à me livrer comme un morceau de bidoche. Mais pour lui je ne serai jamais un mannequin, et c’est tout ce qui compte. Je détruirai dans la prunelle de ses yeux l’icône de l’Occident chrétien, et j’éteindrai le feu de son désir oriental. Mais que je suis mannequin, il le sait déjà, et par conséquent contrairement au voyeur il connaît la chance qu’il a. Pourtant je ne veux pas apparaitre telle que je suis, mais plutôt qu’il démolisse mon paraître. Il ne devra pas me penser comme une professionnelle ni comme une petite bourgeoise capricieuse qui veut se payer du bon temps. Je voudrais insinuer que je le préfère à Luìs et à mon mari même s’il ne les connaît pas. Il ne pourra pourtant pas les remplacer, car je ne viens pas pour ça. De fait il comprendra que je ne veux pas vraiment me venger d’eux, même si je ne viens pas pour lui. D’ailleurs est-ce vraiment pour moi que j’y vais, qui le sait ?

 

Pour reprendre mon souffle après ces aveux qui me détraquent l’esprit je me remémore un défilé et je me concentre afin d’anticiper la rencontre. De toute façon le public ne regarde que la robe, pour eux les mannequins sont toutes les mêmes, hormis le fait remarquable que l’une portera mieux la fourrure noire, l’autre la robe jaune. A la télé française j’ai entendu un de leurs philosophes déclarer que nous ne sommes que des porte-manteaux en fil de fer. Comme si le corps était d’un côté et les habits de l’autre, alors que c’est le costume qui crée les corps dans un hasard apparent. Moi c’est mon corps que je vais porter un peu comme une robe, et on va me l’enlever. Beaucoup de couturiers faisaient leurs croquis en pensant à moi, mais pas du tout pour me croquer. Leurs robes me vont si bien et les créateurs me conçoivent avec, même si en tant que femme je ne suis pas leur genre. Ce qui les intéresse ce n’est pas moi, mais la femme, étant bien entendu que certains voudraient tant avoir mon corps, et que certaines s’admirent en me regardant. Voilà pourquoi il n’est plus à moi, ce corps de maman, que je pourrais céder facilement avec armes et bretelles. Avec le vice de l’inconnu c’est moi qui me porterais mieux. Ce sera les habits qui me feront voir. Ton cul leur va si bien.

 

Le Turc va désintégrer mon rétroviseur et me recomposer de l’autre côté de la télé. Démarre-moi. La voiture est d’accord avec mon cul. C’est évident, mon corps a envie de se faire mettre par le pot, alors même que Luìs m’a déjà fait jouir. Est-ce que je n’en ai jamais assez, ou serait-ce que je voudrais me faire mettre autrement ? Il y a d’ailleurs bien longtemps que je sais que mon corps peut plaire comme une belle robe, et qu’on peut l’essayer pour en avoir un pareil. Mais le Turc a déjà le sien, à moins qu’il n’en veuille un autre. Le corps d’un homme n’est bien souvent que celui d’une femme qui s’est perdue et qui ne se pilote plus. Après tout, malgré les apparences mon corps pourrait peut-être bien lui aller. Il pourrait l’acheter comme on se paye une robe, sauf qu’ici c’est bien moi qui vais le livrer. Je ne veux plus de refuge, plus de coulisses, plus de niche où me planquer. En fait je sais que le Turc veut me posséder, puisque je suis le corps qu’il n’aura pas. Le plus souvent sous la tête du père l’homme tète sa mère ou veut se faire mettre par Lui, ou bien il veut sucer son père par un transfert de sein. Mais il peut tout aussi bien vouloir être sa mère, et c’est là que la nostalgie intervient, et le voilà qui recherche un corps de mannequin pour habiller sa femme avec. L’homme peut vouloir aussi punir sa mère d’avoir préféré son père et de l’avoir abandonné dans la nuit. Quand le Turc me pénétrera ce ne sera que le début de l’histoire, car il ne saura quoi faire de moi. En tout cas j’espère qu’il se vengera. Devrais-je me montrer comme je me suis laissé voir par le voyeur ? Non, car le Turc n’en est pas un. Ce n’est pas lui qui va regarder, puisqu’il va me baiser. Pourtant il verra mon derrière, et même plus loin. Mais je voudrais aussi qu’il me regarde en train de me laisser faire.

De fait mon corps se fiche pas mal de moi, puisqu’il est déjà celui des autres. Il ne me restera plus qu’à le laisser tomber. De toute façon un mannequin est capable de défiler toute nue, et moyennant quelque maquillage de porter son corps comme un habit. Justement, cette année c’est mon genre de corps qui est à la mode. Quant à ma voiture, elle reste côté vintage, mais il n’y pas de corps dessous. Ou bien c’est la machine qui est un corps, alors que la robe recrée le mien. Mais je ne veux même pas être une machine. Je devine la gîte du foutre de Luìs au fond de l’huitre. Vérifie ton niveau d’huile. Je me ressouviens de sa queue dressée. Dans son sommeil dans mon lit bande-t-il encore pour moi, ou pour une autre de ses rêves, ou pour une autre moi dont il rêve ? Il voudrait tant que je rêve de lui, mais je n’y parviens pas, même en pensant au Turc. Non, je ne me sens pas fautive, je l’ai aidé non seulement à bander, mais je l’ai réconforté et dorloté comme un poupon queue en main. Je l’ai conforté dans son rôle de mâle éconduit jusqu’à faire gicler le torero. Il a joui de moi comme un chiot, et pendant qu’il me baisait j’ai pensé au voyeur, et surtout à retourner à l’orée de son bois. C’est là que j’ai vraiment compris. Voilà qui est bien, je m’en fiche, qu’il bande donc à la télé pour qui il voudra, Luìs, seul dans mon lit. Il n’avait qu’à se réveiller avec moi et ne pas faire semblant de dormir seul. M’empêcher de partir. Tant pis pour lui, s’il n’a pu se retenir de me parler de l’autre. En amour les confidences ne font pas de cadeaux.

D’ailleurs, il n’est peut-être pas si innocent, le Luìs, puisqu’il n’est parvenu jusqu’en moi qu’en me parlant de l’autre. Il se savait incapable de me faire ça, et savait que je ne le lui aurais même pas demandé. Bien que je ne l’eusse guère pardonné, du moins aurait-il démontré aux yeux de ma maman qu’il n’était qu’un homme. Mais il est trop en quête d’amour, Luìs, et pas assez proche de mes vices, alors qu’il prétend me connaître. À moins qu’il ne puisse voir mes cuisses qu’à condition de m’allumer en me parlant d’un autre. D’ailleurs je crois qu’il sait que le voyeur aurait pu me baiser. Je me serais laissé faire, et c’est bien ça qui l’a fait bander. Dans ce cas, me dis-je, il est plus vicieux que moi, ce Luìs. Donc pas de regrets, adieu Espagne et Portugal réunifiés. Mais le Turc il faut le dire ne s’est pas embrouillé dans les sentiments et les calculs d’orgasmes : en quelques secondes il a deviné ce que je suis, ou plutôt celle que je ne suis pas encore et qui meurt de l’être, non seulement baisée, mais sodomisée, mais humiliée, dominée, traînée par les cheveux et vendue sur le Grand Bazar entre deux janissaires à cheval. La grande mode recyclée aux puces, mon corps renaît enfin de ses tissus byzantins. Tout cela, me dis-je, c’est bien pire et certainement meilleur que d’être proprement baisée après calcul par un futur vice-consul.

 

Voilà : pour faire simple et ne pas me prendre la tête dans les feux rouges et les sens interdits, je programme le navigateur de l’auto avec l’adresse d’hier, au bar. Je rêve peut-être : pourquoi l’homme en question y serait-il ? Trop tard, le moteur lance la stéréo, le navigateur s’éclaire en vidéo, la porte du garage s’ouvre sur mes seins chromo, mon sexe s’allume sur la rue. Je sais à présent que si je veux me donner il faut que je commence par celui-là. Je me cambre involontairement sur le cuir jaune beurre encore froid. J’espère que ce salaud est là, autrement je donnerai l’adresse de l’enfer à mon navigateur, dussé-je conduire tout le jour. Adieu Luìs, bel Adonis, profite de mes draps, de mon percolateur, de mon odeur, et surtout bande encore en béton dans la nuit au néon qui te reste, éclaire-moi de ton phare, petit con. J’espère que l’autre ne va pas me snober et m’épargner le boc, retour de la migration après la négation. Donc je ne dois pas me rater. Je dois rester concentrée tout en décontractant mes organes. Comme lors d’un accident c’est la tête qui pilote jusqu’au dernier moment, pendant que la carcasse se laisse aller et vole en éclats. Mon cul se bouge et c’est bon signe, je me laisse doucement glisser de toute ma peau sur le cuir si lisse, et je sens alors que je n’ai aucune tendance à expulser, pas de haut le cœur, je ne vais pas vomir, juste un peu de dégoût, mais seulement pour m’être lâchée avec Luìs pour lui payer ses infos. Mais justement, ainsi nous sommes quittes et c’est bien moi toute seule qui vais avancer mon feu rouge à grands tours de roues. A moins que je ne rentre à grand fracas de chevaux vapeur dans la cathédrale de Vienne, pour retrouver l’époque où les ottomans étaient chez nous.

J’eusse aimé écrire : « ma voiture avançait comme dans un rêve, pilotée par le navigateur », comme si je n’avais été responsable de rien. Non, je voulais me jeter consciemment dans la gueule du loup, afin de pouvoir par contrecoup laisser à l’autre les commandes. Marre de moi. Évidemment, jamais je n’aurais pensé que pareilles choses puissent aller si loin, même en auto, de sorte qu’à présent je me dis que d’y entrer comme dans un rêve de tunnelier eût sans doute mieux valu : j’eusse alors pu revenir plus facilement à moi en continuant de me mentir.

 

Finalement Luìs avait été plus loquace que je ne l’avais espéré, au point que je crus un instant, sinon mieux connaître mon Turc, mais ce qu’il ne fallait pas faire pour éviter de le brusquer. Apparemment il choisissait ses proies et n’acceptait pas toutes les candidates. Il n’allait donc pas de soi, que mon statut d’artiste me permît d’être introduite toute chaude par la petite porte de l’enfer. Cependant d’après Luìs notre homme prisait fort les bons morceaux, et surtout les mijaurées de mon espèce de viande blanche. Mais un mannequin qui se livre comme ça, voilà qui détruirait son idéal, et il finirait par crever la bouche ouverte comme un poisson rouge qui a vidé son bocal. Ayant tout bu, il ne lui restera plus qu’à me bouffer. Je connaissais bien cette race là : ils veulent nous épouser, mais comme ils pensent à tort qu’ils n’y parviendront pas puisque nous sommes racistes, alors ils se disent pour se remonter le moral en feuilletant les revues : tiens donc, je l’enculerais bien, celle-là. Et les voilà qui après avoir plaqué au mur comme une madone la photo de l’égérie, ils la crible de fléchettes. « Il préfère les femmes prétendument émancipées, car il s’imagine pouvoir mieux les casser et leur ôter toute initiative. En outre, il déteste les hypocrites ». Voilà ce que m’avait révélé Luìs pendant que nous rentrions chez moi ; voilà ce que je n’avais cessé de me répéter comme une prière, pendant que son Jésus de jésuite entrait dans sa vierge protestante.

 

Maintenant dans ma Triumph qui n’avance pas dans un rêve, adéquatement fagotée sur mon siège je ressasse le reportage de Luìs : « Il (ton Turc) préfère les femmes émancipées, etc. », non pour l’apprendre par cœur, mais pour mieux me présenter à l’homme ; comme si la répétition de ce mantra allait pouvoir mieux conformer mon visage à ses exigences, et ainsi ne pas me faire manquer mon entrée brûlante dans l’atmosphère raréfiée de sa mosquée. Tout comme ils ont transformé Sainte-Sophie ils auraient restructuré San Stephen, et alors adieu les christs, les madones, et la cohorte de vos saints patrons ! Il est tout de même permis de remarquer que si les soviets étaient venus, ils auraient transformé les cathédrales en parkings, tout en gardant les icônes pour la déco. A choisir je me dis qu’il eût mieux valu les Turcs, ainsi en leur temps les soviets le cas échéant auraient pu trouver à qui parler. Mieux vaut un dieu sans images, que des images sans dieu, et je crois que la mode est entre les deux, parce que les créateurs ont remplacé les dieux. Il faut dire que ça nous en fait toute une ribambelle. Bref Luìs qui ne donnait pas dans les détails ontologiques avait sans doute tenté de me dire que l’homme n’était pas pour moi ; mais Luìs continuait à croire que je tenais absolument à garder certaines initiatives, à présenter mes choix sous mes tendances, à anticiper ma croix et à imaginer enfin je ne sais quelle rencontre idéale avec un riche client. Mais ici, au lieu que le monsieur achète ma robe pour sa femme, ce sera à moi de payer le Turc pour qu’il emporte mon corps clef en main. Enfin il pourrait conduire sa mère, ou qui sait s’habiller avec ce que je ne porterais plus. Reste que depuis quelque temps déjà j’en avais assez de paraître « émancipée » ; cela m’avait demandé beaucoup d’efforts et exigé trop d’apparences. Donc pourvu que mon Turc ne soit pas une lopette, ou qu’il ne me prenne pas pour sa mère. Je n’avais pas du tout envie de ne servir qu’à préparer son thé et à laver ses slips. Cependant il me sembla que je devrais au moins feindre, afin de laisser entendre à l’homme que j’appartenais bien à ce genre « émancipé », comme celle, toujours moi, qui lui était apparue, sinon sur sa télé voilée, du moins sur les photos du magazine que je lui avais abandonné la veille avec mon christ d’or. Par contre je ne devrais pas me montrer hypocrite ; d’autant que je ne l’étais presque plus : surtout ne pas feindre de venir vers lui dans un autre but. De toute façon il devinerait immédiatement que je connaissais sa réputation, ou ce que l’on pouvait déjà appeler son métier. De mon côté je savais qu’il les baisait toutes faute de pouvoir marier une seule fille comme moi.

Je ne devais donc venir vers lui ni en curieuse, ni avec je ne sais quelle envie bâtarde de le connaître authentiquement, ou de le séduire, ou en prétendant lui prouver que je me distinguais des autres. La belle affaire, puisque j’étais bien pire ! Pour ce qui est de l’émancipation supposée, il me suffirait de l’afficher au tout début, et pour me ressouvenir de mon dernier défilé prendre le même comportement photogénique qu’en magazine, le temps qu’il accepte le challenge, qu’il me pense émancipée comme une star peut l’être, qu’il puisse avoir envie, non pas de moi, mais de me vaincre. Feindre une émancipation que je ne désirais même plus, puisque je l’avais acquise au point d’y être emprisonnée, voilà qui me serait plutôt facile. Mes résistances réelles face à une sexualité qui me restait inconnue passeront pour les manières d’une libertine, et il se mettra en tête de chercher plus profondément en moi des nids de résistance. Ainsi je me persuadais qu’il ne laisserait pas paraître la satisfaction de pouvoir dominer une star telle que moi. Il devait en jouir par avance mais ne le montrerait pas, car le but du jeu était bien entendu de me prendre banalement comme une autre.

Oui, il lui fallait prendre l’attitude de celui à qui tout est dû ; lui qui était sûr de son « charme » afficherait son assurance et feindrait de ne pas être étonné, de voir venir une belle prête à se livrer. Mais, étonné, le serait-il vraiment, au point d’avoir à me le cacher, puisque avec ma chaîne d’or je lui avais déjà donné le signal de ma livraison prochaine ? Ou bien, autre hypothèse, ne m’avait-il pas prise pour une garce, qui au faîte de sa réputation aurait fait le nécessaire pour l’allumer sans se donner ? Mais, être garce au point de lui laisser une chaîne d’or avec son christ, voilà qui lui paraîtrait peu probable. Non, finalement, il ne sera pas très étonné de me revoir. Bien plutôt : il doit m’attendre, et en me voyant il honorera ma probité.

 

 

 

Voilà, ma belle voiture qui contient mon cul dans son fauteuil jaune beurre se faufile sous le même vert-salade qu’hier. Je me gare à la place qu’occupaient pour moi Luìs et son Audi. Les choses ont vraiment changé : je cherche à présent mon homme et je sais pourquoi. Je ne crois pas un seul instant qu’il va être assis là, posément, depuis la veille, à m’attendre comme à un rendez-vous galant. Avant de garer mon cul à l’ombre je suis restée quelque temps, tout moteur éteint, bien exposée à l’endroit où le voyeur avait décortiqué ma chatte, mais il n’était pas là, et la dernière chance de m’enfuir s’était envolée. Donc je repense à ce moment-là pour me redonner courage, car je suis désormais convaincue que le voyeur m’aurait baisée. J’étais donc prête à me laisser faire par n’importe qui ; par conséquent il devenait vital d’être prise en main, afin de ne pas avoir besoin à chaque fois de tout prendre sur moi, et d’être pute et proxénète tout à la fois. Sans compter le risque de tomber entre les mains d’un vrai maquereau. Or je savais que le Turc n’était pas vraiment de ceux-là, même s’il pouvait m’obliger à faire la pute. Ce ne serait là qu’une torture parmi d’autres, et pas forcément la pire des choses qui puisse m’arriver. Oui, j’avais envie de tout me permettre, mais en étant commandée et menacée, car ça me serait beaucoup plus facile sans volonté. D’ailleurs, comment pourrait-on demander ce que l’on voudrait subir, ou désirer ce que l’on ne connaît pas ? Depuis que je n’avais plus besoin de rien j’avais envie de tout, mais sans l’amour qui va avec.

 

Tout d’abord je ne regarde même pas les tables sous les arbres, où nous étions assis avec Luìs. Pourtant, il y est, ça y est, c’est bien lui, pas son phantasme. Soudain j’ai mal aux reins, et aux seins ; le réel s’empare de moi et ma cathédrale vacille, mais je n’ai pas envie de vomir. Je sens que tous mes trous sont centripètes, et c’est très bien. Dégringole dans le caniveau, rigolote. Baise-moi jusqu’à la glotte.

J’ai soudain l’impression d’être toute petite : hier, j’avais sous-estimé l’ogre, comme si je n’avais voulu retenir de lui que sa seule calvitie naissante. Il est vrai qu’en compagnie d’un autre, Luìs en l’occurrence, on s’évertue à ne voir que les défauts du prochain, afin d’éviter qu’il ne se rapproche de notre vice ; comme si le désir faisait un si grand cas du charme et de la beauté ! Mais mon corps, cet étranger, l’avait bien enregistré à même la chair, ce désir : le mannequin en moi sait déchiffrer d’instinct les mensurations au millimètre près. Qui plus est, je sais les rapporter aussitôt aux miennes, ces dimensions, de sorte que mon corps étalon s’en trouve bien souvent affecté. Là, ça me faisait mal à un endroit précis.

Je n’avais en général pas de honte à me présenter ; d’habitude grâce à mon physique je ne manquais pas d’audace, mais là, j’avais peur, ça faisait mal sur les photos : au moins un mètre quatre-vingt, plus de quatre-vingt kilos, un ventre bien marqué, biceps, épaules, le tout bien développé sans body building, les cuisses épaisses du paysan qui revient du champ, et le tour de reins provocateur du marin couplé à son trirème. Non seulement j’imaginais sous la barre la part la plus importante de la machinerie, mais j’en avais déjà mal en moi. Je me surpris à espérer qu’il sache s’y prendre avec l’huile de pays, et cette lucidité transforma en audace mes hésitations. Je déglutis, en pensant que le foutre de celui-là serait bientôt en moi, et je l’imaginais sans peur comme une colle forte, car je n’avais jamais testé de produit aussi lointain. Bien sûr, mon cul était en question, mais j’étais sans pilule ni stérilet ni rien, et par-dessus le marché féconde. Donc ce salaud pourrait m’engrosser, et tout en pensant à mon mari je voulais qu’il le sache. Qu’il pourra avoir tout de moi, me vendre avec ou sans l’enfant, me transformer en mère aimante ou en pute amante. Décidément, je pouvais être fière de moi, car je voyais bien que ma décision tenait la route. Il ne me restait qu’un bout de chemin à faire avant de tout lâcher, et de remettre toute cette volonté aux mains de celui-là. Oui, je voulais être sa chose, un mannequin rien que pour lui, afin que tous les autres se vengent sur moi. Si je lui demandais franco de me rendre ce service il saurait d’évidence que j’en avais une réelle envie, et que j’en connaissais le risque. Mais je devais lui laisser voir que je désirais bien plus que ça.

 

Je me dis qu’il y avait une réelle folie, à vouloir prendre un tel pieu au mauvais endroit. Mais une folie bien pire encore, de penser cet acte comme une reddition totale, une mise en esclavage, un bon débarras de tout, comme disait maman. Je me sentis soudain si faible devant une telle évidence que mon courage devint inutile. Je cédais lentement devant une force de loin supérieure à la mienne, et mon désir qui l’avait sous-estimée était responsable de son introduction. Cette queue, déjà en moi par mes phantasmes, et que je ne voyais pas encore, dépassait tellement mes estimations qu’elle en subjuguait mon désir et en prenait pour ainsi dire la place. Viens te garer dans mon cerveau.

À vrai dire je ne désirais déjà plus ; j’étais remplie par anticipation. Pire encore, si l’homme acceptait mes conditions, assurément il serait capable de transmettre sa queue jusqu’au fond de moi, et de ne laisser dehors aucune part de Lui. Je ne sais pas pourquoi, mais je pensai soudain à un fût de poireau très blanc et sans feuilles, et à une grosse carotte très rouge sans fanes. Mais jamais je ne pourrais en jouir sans lui, à la manière d’un godemichet. Accepter sa queue, ce serait sans conteste l’accepter Lui, ce derviche en moi, pour qu’il me retourne et envahisse enfin ma capitale intime. Qu’il enroule donc tous mes défilés et piétine dans sa mosquée le tapis de mon corps ! Il m’humilierait assurément, car il s’imposerait du haut de mon autel. Je connus alors qu’il serait en moi, et m’introduirait au bordel. Je me serais assurément déjà enfuie, s’il n’avait été que l’objet de mon seul désir, car comment tirer parti d’un pareil engin en un lieu si malfamé ? Mais puisque mon plaisir devait me venir de mon humiliation, le sexe de l’homme n’était pas seul en cause, mais le meilleur moyen de fracturer mon apparence. Je me dis que s’il parvenait à me baiser avec une telle queue il mériterait tout le respect de maman, et pourrait tenir sa fille en laisse dans le Grand Bazar. Il me fallait donc absolument lui faire comprendre que je n’étais pas là pour prendre mon pied, mais peut-être pour avoir mal.

Elle était sans doute si grosse, cette queue, qu’il serait obligé de me forcer contre mon désir, contre mon fantasme même. Qu’il rentre en moi en me forçant et qu’il m’humilie jusqu’à me faire mal, voilà qui faisait tout un avec sa bite. Oui, je fis soudain confiance à son orgueil de Turc et à sa prétention affichée. Il m’avait conquise avant de m’aborder, et après avoir désiré sa queue en bonne ménagère je voulais lui confier mon corps comme on remet une machine défectueuse à l’un de ces bons techniciens garantis blancheur.

 

 

 

Je rajustai mon pantalon. J’avais mouillé. Je vérifiai sur le devant la position de la fermeture éclair : on pourrait m’ouvrir à volonté, comme un vêtement. Ajustez-moi avant le tir. Je ressentis curieusement cette affirmation comme un présage. Le pantalon était placé si bas que l’on apercevait quelques poils pubiens, qui garantissaient l’introduction. Ceinture de cuir très en dessous de la taille de ce fuseau, piquée d’une rose, sur des hanches en shetland.

En me présentant impunément ainsi j’étais bien consciente de m’offrir comme un produit bon marché. Il suffirait de baisser la fermeture sans craindre la moindre culotte, pour me baiser d’un doigt. Voilà bien, me dis-je, tout le contraire d’une braguette de lansquenet, nos braves mercenaires à la solde de Charles Quint, desquels j’ai déjà parlé plus haut dans nos colonnes, qui avaient dévasté Rome et défendu Vienne contre les Turcs. Donc leurs braguettes s’extériorisaient sous forme d’une queue de tissu qui leur servait de porte-monnaie, alors que la mienne n’était qu’un trou à prendre bite. Dans ma folie je me demandais si j’allais oser aller plus loin : mon pantalon pourrait-il descendre plus bas que Rome sans craindre la chute de Vienne ? Non, mes pantalons ne tiendraient pas. Cependant je les repoussai le plus bas possible. J’espérais que l’homme comprenne aussitôt que j’avais tout fait pour optimiser la présentation : je ne pouvais aller plus loin, d’autant que je me trouvais en pleine rue, qui n’était guère passante, perdue à l’orée du petit bois. Oui, l’homme comprendrait, s’il n’était pas un demeuré. Sans savoir pourquoi je me dis que Zürich est malgré tout une belle ville pour se faire baiser au frais du lac.

À l’arrière mes fesses devaient à présent être bien visibles : je sentais sur ma peau la fraicheur qui venait du bois. Je resserrai le lacet de maintien. L’homme pourrait juger sur pièce et décider en toute connaissance de cause des suites qu’il voudrait bien donner à mon affaire. Daignez, Seigneur, prendre en considération l’âme de votre pécheresse.

Il s’agissait tout de même d’un des plus beaux culs professionnels de Zürich, et je voyais mal mon homme y renoncer pour l’une de ses dondons. Je me sentais déjà humiliée, de me montrer ainsi en pleine rue, ou du moins sur un vulgaire parking. Pourvu que l’on ne me reconnaisse pas. Je ne me voyais pas tenir bien longtemps exemptée de paparazzi ; voilà qui me poussait à l’acte. C’était comme si je déclarais mon vice en public, qui n’était plus du tout celui de mes défilés, mais des spectateurs bien en chair, gorgés d’un odieux liquide, venus jusque là pour assister à la corrida. Si les flashs me découvraient ainsi c’en serait sans doute fini de ma réputation, à moins que l’on ne me prenne pour un sosie de la star. À moins que je ne sois en train de lancer une nouvelle mode. Bon, te voilà rassurée. Il y a toujours un moyen de s’en sortir.

 

 

 

Je m’avançai directement vers l’homme, qui était resté assis comme pour une audition, et je posai sur mon nez mes lunettes de soleil pour éviter l’éblouissement provoqué par ma honte. Il fit semblant de ne pas me voir ; chose qui lui était bien facile, puisque seule ma chatte se trouvait alignée à bonne hauteur, livrée derrière la fermeture fuchsia YKK, alors que mon sac Lancel est zippé français.

« Bonjour, je suis venue pour… pour vous… enfin je veux dire, pour que vous, Monsieur…

— Toi, enlève tes lunettes, quand tu me parles !

— Oui, excusez-moi.

— Je te reconnais », dit-il, en me montrant ma chaîne d’or.

J’eus cette impression douloureuse, qu’il m’attendait de pied ferme sur le parvis de son bar. Aux aguets rien que pour toi. Pour la première fois de ma vie d’artiste j’eus cette impression douçâtre de tomber dans l’un de ces pièges bien préparés par des chasseurs de gros gibier qui connaissent bien leur affaire ; de ces professionnels sans scrupules que les trafiquants de fourrures n’hésitent pas à embaucher dans ce qui reste de la brousse africaine. Précisément du genre qui plaît à maman et qu’il faudrait abattre, mais qui allait me baiser. « Je l’ai perdue, dis-je en balbutiant, tout en essayant de me raccrocher au souvenir de ma chaîne, mais en m’efforçant de regarder le Turc droit dans les yeux.

— Et ça, tu l’as perdu aussi ? me lança-t-il plus durement, en me montrant mon magazine grand ouvert.

Je devins confuse mais je me repris, pour tenir la promesse que je m’étais faite, de ne pas me montrer hypocrite.

— Non, je ne l’ai pas perdu, c’était pour vous, et la chaîne aussi.

— Oui, ce n’est pas facile à admettre. Tu sais qui je suis, et ce que je fais aux salopes de ton espèce ?

Par instinct je voulus protester que je n’étais pas une salope, mais je me sentis si ridicule que je m’en abstins. Je repris donc mon souffle pour déglutir une bonne dose de salive. Mon état corporel ne me laissait plus aucun doute sur ma condition morale.

— Oui, je crois que oui, enfin… je veux dire que j’en suis bien sûre.

— Tu fais partie de ces blondasses libérées, si j’ai bien compris ?

— Je ne sais pas ; mais je sais ce que je veux.

— Pff ! Tu veux me faire croire que toi, un mannequin de cette classe, tu vas faire confiance à un Turc de mon espèce ?

— Je crois bien que oui.

— Tu veux que je te domine, hein ?

— Oui.

— Répète-moi ça, que je t’entende bien.

— Oui, je voudrais être dominée.

— Dis-moi que tu es venue exprès pour ça, et ne prend pas ton petit air prétentieux devant moi : ça ne te servira à rien.

— Oui, je suis venue de Vienne en voiture tout exprès pour ça. Excusez-moi, si je vous parais… Enfin, je veux dire… ce n’est pas si facile à dire.

— Alors tais-toi, putain. Es-tu prêtes à obéir sans faire d’histoires, alors ? Je ne veux pas de problèmes avec la police. »

, il vient carrément de t’insulter ; mais je ne sus que répondre. Après tout, c’était peut-être vrai. En tout cas l’homme en était bien certain. Je crois qu’il ne s’agissait même pas d’une méthode pour me déstabiliser, comme on le fait souvent dans les entretiens d’embauche. Seulement, il y croyait dur comme sa queue.

« Il n’y aura aucun problème.

— Pff, une bêcheuse comme toi, mannequin et salope, je n’y crois pas trop.

— Je vais essayer.

— Il ne faut pas essayer, il faut obéir.

— Je veux bien.

— Ne crois pas qu’avec moi il s’agisse seulement de « s’éclater ».

— Non, je le sais bien.

— Tu as les moyens ? dit-il sèchement, feignant le doute, en imprimant à ma chaîne d’or un mouvement de rotation, comme à une hélice de ces vieux avions que l’on démarrait à la main mais qui ne s’envolaient jamais.

— Oui, j’ai les moyens.

— Ça paye, ça ? » me demanda-t-il sur un ton vulgaire, comme pour lancer une fatwa, en jetant mon magazine sur la table, en plein sur sa tasse qui faillit se renverser sur le papier glacé de mon visage. Je craignis que son contenu ne gicle sur mon pantalon, et je reportai une main sur mon giron.

« Tu n’as rien à faire de tes nuits, pour venir ensuite te faire sauter ici ? »

Pour me rassurer je tentais d’adopter un ton neutre, comme je le pratiquais souvent avec Luìs en ne faisant que de courtes phrases. Heureusement pour moi, mais seulement par hasard, je parus ainsi obtempérer aux ordres de mon nouveau couturier. Je venais de comprendre qu’il voulait me faire expier la faute que j’avais commise en me livrant nue au magazine, car assurément une femme digne de ce nom ne doit pas faire ça, même si elle est chez elle en Suisse. Même en me voilant la face je ne méritais même plus le harem, à moins d’être définitivement purgée de mon vice en l’assumant jusqu’au bout : « Je ne sais pas. Peut-être bien que je m’ennuie.

— Il y a encore trop de choses que tu ne sais pas, et en tout cas ne compte pas te distraire avec moi, autrement tu vas le payer très cher. Et dis-moi pourquoi est-ce que tu t’es habillée comme ça ? Enlève ta main !

— Pour vous montrer, dis-je, en retirant la même main et en me cambrant légèrement, afin qu’il puisse apprécier la fermeture éclair rouge de honte, mais déjà mouillée.

 — Appelle-moi « Monsieur ».

— Pour vous montrer le matériel, Monsieur.

— « Le matériel ? », Ah ! ah ! Voyez-vous ça. Moi, c’est ton derrière qui m’intéresse.

— Je le sais, Monsieur.

— Allez, tourne-toi, salope !

Je me tournai et me cambrai, comme sur les poses de mes magazines, en me laissant copieusement insulter, afin de prendre bien conscience de ce que je faisais en coupant tous les ponts derrière moi. Mon pantalon était descendu tellement bas, que la part supérieure de mes fesses était dehors. Je pensai alors très fortement que j’étais prête à payer pour toutes les femmes suisses. Puisque je n’étais qu’une salope avérée je devais être traitée ainsi, et pire encore.

— Pff, je crois que je vais baiser le plus beau cul du canton.

— Peut-être bien davantage.

— Ne sois pas si prétentieuse avec moi !

— Non monsieur, mais c’est seulement ma cote sur le marché.

— Tu es vraiment parfaite, alors ?

— Je ne sais pas, mais en tout cas au top.

— Je saurais bien casser ta prétention.

— Certainement.

— Tu n’as rien à espérer de moi.

— Je ne prétends rien, je souhaiterais seulement que vous… »

Je me cambrai, comme s’il y avait eu besoin d’une démonstration pour couper court aux explications.

« Je ne suis pas à ton service, et tu ne vas pas m’acheter avec ton fric ! Tu crois que tu peux tout te payer, hein ? En rajoutant à ta saloperie juste un peu de courage ?

— Je le croyais peut-être, Monsieur.

— N’inverse pas les rôles ; je ne suis pas un gigolo. Ici, la putain, c’est toi.

— Je ne fais pas ça contre de l’argent.

— Eh quoi ! Tu t’attends peut-être à ce que je me paye pour le service rendu ?

— Je n’ai pas dit ça.

— Tu ne l’as pas dit, mais il ne faudrait pas que tu le penses. Et ne pas penser pour autant que je fais ça pour ton bon plaisir.

— Non, j’ai bien compris.

— Tu dois savoir que je vais te faire bien pire.

— Humiliez-moi, et vous serez rétribué en conséquence.

— Moi, rémunéré par une putain ? M’as-tu donc bien regardé, bougre de salope ? »

J’eus comme un réflexe, d’éviter un coup que le monsieur m’aurait porté en plein visage. « Excusez-moi, mais comment dire, je ne sais pas comment vous présenter la chose.

— Alors tais-toi : Retourne-toi et approche-toi, et baisse les yeux quand tu me parles.

— Alors, vous acceptez, maintenant ?

— Je n’ai pas dit ça. Tourne-moi bien le dos, que je te voie, et enlève tes espadrilles. Et pose donc ton sac sur la table, au lieu de rester plantée là comme une cigogne ! »

J’hésitai, car je craignais qu’il ne s’en aille avec mon sac, profitant que je me trouvais pieds nus. Ne laisse jamais rien trainer sous leurs yeux. Je préférais croire qu’il me demandait d’enlever mes chausses pour que, en me baisant, il puisse parfaitement contrôler ma croupe. Sans plus attendre je me penchai timidement pour enlever mes sandales. Je tremblais en essayant de défaire les boucles, ce qui donna à l’homme tout le temps nécessaire pour m’examiner. Je n’avais pas du tout prévu le peu de commodité de ce genre de fermeture, et cette étourderie me décontenança davantage encore, en me prouvant que je n’avais su ni anticiper les problèmes techniques, ni pressentir mes émotions.

« Maintenant retourne-toi, et approche de la table ! »

Je fis mine de m’asseoir, car mes jambes flanchaient.

« Non, reste debout, et donne-moi tes sandales ! »

Je les lui donnai, non sans quelques hésitations. Non seulement je venais de lui obéir, mais de lui céder une partie de mes défenses.

 

Il s’empara de mes sandales et de mon sac et m’ordonna, plutôt qu’il ne m’invita, à le suivre à l’intérieur de son bar. Je grimaçai, en sentant les gravillons de la terrasse s’incruster dans la chair tendre de mes plantes, et lorsque je me blessai sur une capsule en poussant un petit cri, l’homme me regarda d’un air presque méchant, comme pour me signifier qu’il venait de m’infliger là un premier sévices.

J’entrai en boitillant. Le sol du bar était encore frais de toute la bière éclusée la veille, et un frisson mêlé de crainte remonta comme un rot jusque dans mon ventre, lorsque je m’aperçus que je venais de suivre l’homme sans rechigner. Je tenais absolument à récupérer mes sandales qu’il tenait négligemment par les lanières en leur imprimant un mouvement de pendule qui commença à me fasciner. Il me sembla que nous étions reliés par une chaîne invisible, mais c’était bien lui qui me tirait. Je me rendis enfin compte que je lui avais confié mon sac, et j’eus aussitôt la même impression étrange que le jour où le vigile, en Suède, m’avait prise la main dans le sac, en train de subtiliser un tube de rouge grande classe “fleur de feuGuerlain. Je l’avais glissé dans mon beau sac Lancel style Bardot, et le vigile m’avait demandé de le suivre pour être fouillée. Au lieu de prendre peur j’avais été toute émue pendant la durée de l’interrogatoire, surtout au moment crucial de la fouille au corps par une gardienne. Oui, j’avais presque joui de la fascination que mes jambes exerçaient non seulement sur le vigile, mais aussi sur elle. Quand je lui eus déclaré que je voulais faire carrière dans la Mode, elle n’insista plus, et je trouvai dommage qu’elle ne m’ait pas enfiler les doigts pour me faire avouer bien d’autres choses. Déjà à l’époque on me respectait bien trop, malgré mon insistance pour me montrer en minijupe.

 

 

 

L’intérieur du bar, malgré le jour éclatant qui brillait dehors, était curieusement sombre, mais l’ambiance n’était pas vraiment glauque. Je dus prendre garde de ne pas glisser sur des restes de sciures, à cause de mes pieds nus. Peut-être y avait-il des morceaux de verre, et je craignis de m’estropier de nouveau, mais plus gravement. Je me demandai aussitôt si l’homme n’avait pas fait exprès de me mettre pieds nus, afin de me rendre à la fois vigilante, curieuse et mal à l’aise, comme un avant-goût de ce qui allait m’arriver. De même que je devais faire attention où je mettais les pieds, j’avais tout intérêt à prendre grand soin de ce que j’allais dire. L’espace d’un éclair je vis mon sang gicler sur les débris d’un verre à bière, et je pensai immédiatement à mes règles : je craignais qu’elles ne se déclenchent sous le coup de l’émotion. Regarde toujours où tu mets les pieds. Prise la main dans ton sac Lancel ouvre ton jean Diesel et prend ton pied chez Krakoff. Je me sentais confuse et diffuse, et je ne parvenais toujours pas à comprendre pourquoi l’homme m’avait demandé de me déchausser. Sans doute pour me dissuader de fuir, mais je crois qu’ainsi il devait déjà avoir l’impression de me tenir par les sandales. J’en fus toute décontenancée, comme si mon allure s’était soudain mise à boiter en plein défilé de printemps. De fait, tout en prenant garde de ne pas glisser sur les carreaux trop lisses et encore humides de sa mosquée, je ne pouvais pas m’empêcher de penser au Turc en fixant mes escarpins, comme si je venais d’être punie pour une tache de naissance. Je me sentais déstabilisée et craignis de me rompre le cul en glissant. Il faudrait que je l’assure, ce cul, avant qu’il ne vaille plus un pet. Je ne pus m’empêcher de penser que le Turc serait alors mon seul soutien.

L’ogre de l’Helvet me conduisit dans un recoin, et je remarquai aussitôt l’immense van aux pales de bois, à l’arrêt ou en panne, comme une auréole au-dessus de nous. Une aquarelle plutôt coquette de Sainte-Sophie plaquée gauchement au mur sur lequel s’appuyait notre table par le bas bout. Je me dis qu’une mosquée ne peut contenir aucune image de dieu, mais qu’un bar peut afficher la même mosquée sur tout un pan de mur. Reste que cette Sainte Sophie-là avait été une cathédrale romaine et qu’on nous l’avait volée. Il en serait advenu de même avec San Stephen à Vienne, car si les Turcs l’avaient prise, alors Mozart ne serait jamais né, et je ne serais pas en train de m’avancer vers vous pour me faire prendre. Et dire, me dis-je encore, avec le ton de ma mère, que tant de gens sont morts pour défendre Vienne, alors qu’aujourd’hui les Turcs sont installés chez nous et vont bientôt me dicter leur loi. Mais contre toute attente je me mis à mouiller, et pour me reprendre je me dis qu’on allait voir ça, s’ils allaient être capables de baiser une vierge de bois ! Donc pour me donner courage je rentrai dans l’image de Sainte-Sophie en me disant qu’elle était encore une cathédrale, et qu’à partir de là je remonterais jusqu’à Vienne pour revenir ici avec notre oriflamme. Et dire que la grande Catherine de Russie voulait leur reprendre Sainte-Sophie, alors que les Soviets s’ils l’avaient pu auraient ravagé Rome !

D’où nous étions placés aucune autre table n’était visible, sauf dans un coin du miroir qui me faisait face, et dans lequel mon reflet comme pris dans un vitrail se partageait l’espace avec un pan de la rue et quelques arbres qui brillaient à la lueur solaire comme des émeraudes. Le paradis perdu. Je me dis qu’il n’était pas du tout impossible qu’un passant y aperçoive mon reflet. Par contre je remarquai que l’on pourrait m’observer facilement à partir du comptoir. Il suffirait aux messieurs-dames de s’y accouder et de se pencher en sirotant leur verre bien propre, pendant que je serais crucifiée.

 

L’homme s’assit, et déposa sandales et sac à même la table. Pour garder une fière contenance il titillait de ses gros doigts les lanières de cuir, feignant ainsi de prendre en compte mon esthétique. Je fis mine de m’asseoir mais il me fit signe de me tenir debout. Comme je me trouvais trop près pour déclarer mes cuisses il m’enjoignit de reculer, tout en portant une espadrille à son nez pour inhaler en bon chien policier ma coke de garce. Je ne pus m’empêcher de frissonner, en pensant qu’il me pistait comme une bête. Soudain, ce fut comme s’il me léchait toute.

« Fais descendre ta foutue fermeture, et montre-toi », dit-il, sans le moindre préambule, en déposant ma sandale sur la table, comme un plat. Voilà bien, me dis-je, le degré zéro de la drague.

J’hésitai, non seulement par honte de lui montrer mon sexe, mais surtout parce que nous étions tout de même dans un bar. Je pensai alors au voyeur, et je me demandais s’il m’aurait bien baisée, car ceux-là en général ne jouissent que de voir. Mais il en allait tout autrement ici, où je commençais à me transformer en marchandise. Nous avions beau profiter de l’abri du recoin, je voyais bien que deux supposés clients, appuyés mollement au comptoir, m’avaient déjà remarquée et probablement reconnue. Clients du bar, oui, mais je devinais que le Turc pourrait me vendre. En effet leur attitude me laissait deviner qu’ils étaient au fait de la situation, car je ne les trouvais pas surpris d’apercevoir du coin de l’œil une scène aussi triviale. À moins, me dis-je, qu’ils ne connaissent le patron de longue date, ainsi que l’ensemble de ses pratiques. Bref, sans trop savoir pourquoi je ne les identifiais pas comme des clients, transformés en voyeurs par l’occasion, mais je pensais pour le moins à des habitués tellement blasés qu’ils ne s’étonnaient même plus d’apercevoir un mannequin renommé dans un lieu plutôt malfamé, si on le comparait aux cafés des quartiers people de notre belle ville. Mais je me dis que j’étais en plein délire, car ils ne me connaissaient certainement pas : même si le patron leur avait montré mon image ils n’en mesuraient sans doute pas la portée, ni ma valeur. Je n’étais probablement pour eux qu’une salope à tirer, ou plus simplement à mater selon le goût du chef. Assurément je devrais me méfier d’eux du coin de l’œil, car je ne les avais pas prévus dans le scénario de ma reddition.

Je remarquai donc ce jeune, qui me regardait de biais en jouant avec son bonnet mou tout en se cambrant fièrement pour m’évoquer un bon coup de reins. Il portait un pantalon en molleton, à la taille sobrement élastiquée. Cordon de serrage bien visible. Je remarquai aussitôt le sigle Puma surpiqué sur le bas de jambe, et des Adidas flambant neuves qu’il s’amusait à repousser pour mettre en évidence ses pieds nus secs et nerveux. À moins, me dis-je, qu’il ne meure d’envie de s’en aller marcher pieds nus sur une plage de sa Turquie natale, ou carrément sur l’eau de mon lac suédois. Les vases communicants. Les chaussures devaient donc lui être insupportables, mais il était bien obligé de les porter, non seulement pour respecter notre religion du chiqué, mais surtout pour éviter les éclats de verre et les capsules dentelées comme celle qui venait de me blesser, les mégots, crachats ou autres saletés qui tout en étant discrètes ne devaient pas manquer sur le sol du bar, où traînaient encore ces mêmes restes de sciure qui s’étaient insidieusement incrustés entre mes orteils. Puisque j’étais pieds nus dans ce fatras je me sentais vraiment seule, livrée aux Adidas d’un bonhomme qui assurément devait être à la solde du patron.

 

Quand il vit que j’avais remarqué ses pieds, le jeune regarda les miens et remonta le long des jambes, jusqu’à s’arrêter à la fermeture rouge. Il regarda franchement mon zip à la mode rap, et comme je ne baissais pas les yeux il porta une main à son entrejambe et joua avec le cordon de serrage de son pantalon, qui sur le coup me fit plutôt penser à un vêtement de jogging, destiné à quelque sport douteux. Comme je me montrais fière, voire, prétentieuse, et que je jugeais manifestement son look qui me semblait bâclé, l’homme cracha dans ma direction, tout en insinuant un geste obscène vers son entrejambe, sans doute pour me faire comprendre, à moi la belle observatrice, qu’il ne portait pas de slip, et que, si je persistais à le regarder avec un tel dédain, il mettrait tout son honneur d’ottoman à me mater. J’eus soudain le sentiment qu’en me voyant avec le patron du bar, qui avait tout du proxénète, il me prenait carrément pour une putain de luxe surprise en pleine transaction. J’hésitai, puis, honteuse, comme pour donner raison à l’opinion qu’il se faisait de moi, je baissai les yeux, ce qui revenait à plier sous ses menaces de rétorsion. En attendant, quelque chose au fond de moi avait retenu son petit air : « je te baise quand je veux », qu’il avait lâché en me regardant crânement. Je mouillais, en regardant une dernière fois son pied nu jouer avec son Adidas, qui sur le coup me permit d’augurer un avenir plus sport.

Évidemment, l’humiliée, c’était bien moi, à la fois du dedans et du dehors, alors que je n’étais même pas du métier. Je ne gagnerai pas le moindre kopeck à m’exposer dans leur club et à me soumettre à ce petit maquereau. La scène avait, à l’heure où en d’autres lieux on balaie encore le carreau, je ne sais quoi d’anachronique à la lumière encore timide du matin, car elle n’aurait pu entrer que dans le cadre de je ne sais quelle boîte de nuit, bouge malfamé ou bordel de banlieue. Ici, en plein bar, éclairée par ma seule honte, raidie dans ma détermination têtue, cette scène triviale où entraient les ordres du gros Turc et les insinuations du jeune Puma avait de quoi me fasciner, comme si elle faisait encore partie d’un rêve qui a bien du mal à se dissiper dans un petit matin d’autoroute.

 

« Je vois que l’on fait moins la maligne, hein ? » reprit le gros Turc, comme pour me ramener à la dure réalité de l’interrogatoire et me faire comprendre que désormais je ne pourrais plus faire marche-arrière sur son sol glissant. Il avait bien remarqué que ce morveux de rappeur Adidas m’avait décontenancée par ses allusions, mais il fit semblant de n’avoir rien vu de cette violence, un peu comme le flic de service qui prend sur un ton badin un dépôt de plainte pour tentative de viol. Mais là il faut reconnaître que l’on ne m’avait encore rien fait, et qu’au fond c’était bien moi, qui avais excité ce petit délinquant. Le reste n’était que fantasmes ; après tout, il n’était sans doute là qu’en tant que client de ce bar à putes, même si je n’avais plus le choix de la situation.

« Il ne s’agit plus de dire « oui » comme une ânesse ! Et de s’habiller comme une salope pleine de prétention ! Nous ne sommes plus en train de se faire prendre en photo pour faire bander les pauvres types à distance !

— Monsieur, nous sommes dans un bar !

— Je m’en fiche bien pas mal ! Il est à moi, ce bar, si tu veux tout savoir ! Je croyais que tu ne l’ignorais pas !

— Je l’ignorais, c’est pourquoi je ne m’attendais pas… à faire ça tout de suite !

— « Monsieur ». Je te le répète une dernière fois : appelle-moi « Monsieur », et ne prend pas ce ton-là, et baisse les yeux quand je te parle !

— Oui, Monsieur.

— Alors, tu vas la tirer, cette foutue fermeture ?

— Tout de suite, Monsieur. »

 

J’obéis enfin. En fait je n’avais pas tellement honte de m’exposer, mais seulement peur que l’autre n’aperçoive mon émoi. Un peu comme un vétérinaire qui vérifie que la femelle est prête. Par ailleurs mes tétons commençaient à pointer sous mon pull léger : je ne pourrais pas davantage cacher cette réaction éhontée. Puis je me dis qu’après tout il me suffirait d’exécuter les ordres, comme je l’avais toujours fait pour les essayages, où toutefois on ne me demandait pas de baisser les yeux et de prononcer « Monsieur » toutes les trois secondes. Mais somme toute il ne s’agissait pas là d’une si grande contrainte. À vrai dire je ne me sentais pas vraiment humiliée, au point que je me demandai si j’avais eu raison de venir jusqu’ici pour obtenir si peu. Je commençais à regretter d’avoir abandonné Luìs dans mon lit pour m’en venir voir ce salaud, qui malgré sa superbe ne m’avait pour l’heure pas vraiment marquée, tellement j’avais été habituée par mon travail à prendre des pauses inoffensives, quoique provocantes aux yeux du commun. Luìs aurait peut-être pu m’en faire autant.

Finalement, me présenter devant des photographes à destination de milliers d’hommes, ou m’exposer au vu d’un seul, où donc était la différence, si ce n’est que nous étions éclairés par la faible lumière du jour, dans un bar en guise de studio, et que je n’y étais pas venue pour me faire tirer le portrait. La bombe sexuelle allait donc s’éteindre dans la sciure humide d’un bar trivial, en pleine lumière érogène, un matin quelconque à Zürich. Quant à la fermeture zip en question, je l’avais déjà descendue des centaines de fois, simplement pour prendre une pose bienveillante sous des projecteurs qui ne sollicitaient qu’un voyeurisme de salon. En somme il ne s’agissait ici encore que d’une routine, tout comme celle d’obéir à des ordres prétendus, qui en studio n’avaient guère été pour moi que des commandements pratiques. Je trouvais donc plutôt logique, sinon facile et naturel, d’exposer mon sexe à un Turc qui ne le désirait pas davantage qu’un créateur de mode, quand il essayait aimablement une robe ou un maillot sur son modèle de cabine. Pourtant, le fait non démontré qu’il soit le patron du bar me facilitait la tâche, en m’excitant bien davantage que pour un défilé. Mais je savais à présent que l’on ne me laisserait plus partir, même si je n’étais pas venue pour me faire baiser par le premier venu.

 

Je m’exécutai donc avec application, en prenant soin de ne pas laisser prendre mes poils dans la fermeture : comme je n’avais pas de slip l’opération n’était pas si facile, de sorte que contrairement à toute attente je pus contourner ma crainte en me concentrant sur la seule technique. Pour ne pas prendre peur et garder un air sérieux je m’efforçais comme les essayeuses, qui depuis longtemps avaient su me rendre indifférente à mon corps et insensible aux piqûres d’aiguilles. Je finis donc par exposer mon sexe professionnel à travers la fermeture, comme si je m’apprêtais à défiler en plein cœur de Zürich ou à m’afficher dans votre catalogue : Sous une braguette très souple et facile d’accès, d’une belle couleur pourpre très agressive, un pâle duvet nordique qui laisse voir des coussins au rose tendre, une ouverture de col très rouge, surmontée par un pénis chérubin discret, en celluloïd caoutchouté au naturel. 

Je ne pus m’empêcher, tout en écartant les lèvres ensemble avec la braguette, de me tourner légèrement vers le jeune aux Adidas, pour me venger, en espérant qu’il ne remarque pas mon attitude soumise envers le patron (à moins que je n’eusse sournoisement désiré tout le contraire dès le départ, à savoir, me montrer soumise à tous les clients qui entreraient dans le bar). Hélas, le jeune avait non seulement aperçu, sinon mon sexe offert au patron, du moins la braguette pleinement ouverte, avec mes doigts qui en jouaient, et surtout la signification de ce geste, qui désormais n’avait sans doute plus rien de symbolique, puisqu’en obéissant aux ordres je ne faisais que m’offrir à n’importe qui.

Le jeune me laissa entendre avec un petit sourire que la marchandise ne l’avait pas déçu, et que mon attitude servile, malgré mes prétentions de petite garce snob qui se permet de juger le look des immigrés, ne le surprenait guère. En somme je m’étais montrée en tout point conforme à ses attentes ; par conséquent je n’avais plus du tout intérêt à faire la maligne en le regardant. Je compris qu’à ses yeux j’étais pire qu’une pute. Puisqu’il me jugeait ainsi, on allait bien voir ça : Je me tournai discrètement dans sa direction, tout en me cambrant et en faisant semblant de m’adresser à son seul patron, mais cette fois en dégageant complètement mon sexe malgré les poils qui se prenaient dans la fermeture. En face de moi le gros Turc interpréta ma manœuvre comme un excès de zèle, et se montra content. De mon côté je m’entraînais ainsi à faire face sur plusieurs fronts.

Je regardai donc sans le défier l’homme aux Adidas, seulement pour vérifier qu’il avait bien reconnu l’égérie de son magazine, malgré ses airs de crâneur bien cool ; puis je fixai son jogging molleton à hauteur du cordon, pour lui signifier que non, il ne s’était pas trompé sur mon compte, ce petit jeune-là. Il avait bien affaire à moi, à celle-là même qu’il avait estimée hors d’atteinte de sa queue. Rap-moi ça petit con : même en rêve tu l’auras pas celle-là, non tu l’auras pas, l’est trop belle pour toi Mustapha. Ainsi parlaient ses potes à ses oreilles. Il ne manqua pas de me donner un signe d’acquiescement, comme pour dire que je ne tarderai pas à tâter de sa queue, puisque sous mes allures de snob égérie au top je n’étais qu’une pute ad hoc. Je m’aperçus alors qu’il poussait du coude son voisin de comptoir, qui à son tour ne manqua pas de regarder franchement en direction de mon sexe ouvert sur la sciure du bar.

 

Celui-là n’était pas un jeune, mais un bougre d’ouvrier Kurde à grosse moustache, habillé à la stambouliote, le nez assez épaté, avec des yeux rieurs qui cependant regardaient ma vérité avec courage, comme s’il se fût trouvé sur un chantier ouvert au petit matin. J’avais participé à un défilé à Istanbul voilà déjà trois ans, mais celui-là n’en avait manifestement tiré aucune leçon. J’eus pourtant l’étrange impression qu’il me connaissait, ou qu’il m’avait déjà examinée sur catalogue.

Donc celui-ci portait un sweater assez gai, dans les tons turquoise, outremer et gris-bleu, plutôt joli, sauf sur certaines bandes de tissu assez larges, qui semblaient remplies de ces parasites browniens qui jadis envahissaient encore nos TV en absence de signal. Il devait capter La Mecque, car on découvrait, surtout sur la poitrine, des frises avec des mosquées pour motif. La boutonnière ne portait en fait aucun bouton et donnait directement sur les poils. Cette ouverture semblait avoir été conçue tout exprès, hormis le fait surprenant qu’elle ressemblait, surtout à cause de ses bords très nets qui se refermaient en douceur vers le bas, à un sexe de femme, mais pour ainsi dire pris à l’envers – les poils apparaissant en dessous. Cela me mit aussitôt mal à l’aise, moi qui malgré ma honte tentais d’être vulgairement examinée. Comble de mauvais goût, à travers cette boutonnière obscène et grand ouverte sur le Kurdistan, on apercevait une chaîne d’or où une tête de cheval était accrochée, comme un hydrophile trop dense en suspension sur une houle de poils. J’avais beau rechercher généreusement des qualités textiles ou une originalité quelconque à ce sweat-shirt, rien à faire, il me faisait trop penser, tant par ses motifs que par sa texture, à un tapis duquel on n’aurait fait que diminuer l’épaisseur, de sorte que l’homme, un brin timide, me paraissait engoncé sous une fourrure caparaçonnée qui me rappelait la peau de je ne sais quel nounours. Je trouvais quelque aspect inquiétant dans ce comportement balourd mais direct, comme si le nounours essayait de me dire que j’allais bientôt tomber entre ses pattes ; d’autant que je ne pouvais même plus me cacher derrière mon sexe. Je crois que l’on ne pouvait y voir vaguement que du rouge, mais le fait que je sois ainsi exposée ne pouvait échapper à personne. Comme on m’avait assuré à Istanbul que les femmes turques ne portent pas de lingerie de qualité, j’étais donc turque, moi aussi, puisque devant ma braguette éventée on n’apercevrait manifestement aucun beau slip. Notre homme se contenta de sourire gentiment et de me saluer grassement en portant une main pataude à sa moustache, puis à sa casquette de cycliste, qu’il se garda bien de retirer comme on devrait le faire en présence de la moindre dame. En voilà un autre, me dis-je froidement, qui me prend pour une gentille mais vulgaire putain.

 

« Je n’aime pas ça. Il va falloir se raser », dit le gros Turc, qui m’examinait comme une vache à lait destinée à ses loupiots. Il avait sans doute relevé l’intérêt que je portais à sa soi-disant clientèle, et tout en me reprochant le manque d’attention que je portais à ses directives, il se montrait plutôt satisfait de mon comportement soumis. À ses yeux je ne devais être qu’une femelle étrange, mais qui se présentait plutôt bien.

— Oui, Monsieur.

— Avec moi tu devras être lisse et blanche partout comme un cachet de vitamines. »

Je ne sais pas pourquoi, mais il me donna aussi la marque des vitamines en question, qui devait être à ses yeux une référence occidentale pour définir la peau garantie fraîcheur. Un détail pour le bétail. Cette exigence me rassura, car il me sembla qu’en collant à son fantasme je me sentirais moins exposée, ce qui me permettrait de temporiser avant que ne disparaisse complètement la belle image de star qui devait flotter dans l’âme encore vierge de ces orientaux, toujours prêts à marier la première pétasse blonde. Si je parvenais froidement à remplacer le souvenir de mon créateur de haute couture par cet énergumène, le tour de taille serait joué. Il me suffirait d’exécuter calmement tous ses ordres, comme pour aller défiler, puis de satisfaire ses clients, comme je l’avais toujours fait avec les riches héritières. Cependant, au lieu de présenter telle création en vue d’un achat extravaguant, je devrais montrer mes avantages, comme ici, en vue d’une consommation de ma brillante personne. « Je la prends », voilà ce que j’eusse aimé entendre dire, comme si l’on eût parlé d’une robe à plusieurs milliers d’euros. Le PDG américain se serait tapé le mannequin, au lieu de faire plaisir à sa femme.

« Bien, recule-toi, écarte les jambes, et met tes mains derrière le dos. Est-ce que tu as déjà tourné du X ? »

Sa question me surprit et me donna un bref tournis, car j’y avais déjà pensé, sans jamais avoir su comment m’y prendre pour contourner mes studios. Je répondis que non, mais sur un ton hésitant qui me surprit. Je devais paraître émue, et je sentis que le Turc me devinait. J’exécutai son ordre en écartant les jambes du mieux que je pus, comme pour bien lui montrer, non seulement mon sexe, mais que j’étais prête à encaisser l’alien.

Aussitôt sous la fermeture rouge mon sexe se relâcha. Je me rengorgeai, soudain honteuse de m’exposer ainsi en plein bar. Je commençais à réaliser que je ne me trouvais plus dans un studio, fût-ce imaginaire ; mais comme notre homme était le patron du bar autant que le mien, je me sentais protégée des autres, toujours accoudés au comptoir. Ils ne me regardaient que distraitement, feignant de ne pas s’être aperçus que mon sexe était maintenant à l’air. Je calculais déjà comment je réagirais, s’il leur prenait l’envie de m’enfiler. Le mieux serait encore de ne pas réagir du tout, et de rester exposée telle quelle, car ils étaient peut-être là pour servir de test à mon obéissance. J’allais donc apprendre à obéir en pleine réalité, de façon progressive et en étant protégée, non par un écran de photographes, mais par l’autorité d’un maquereau qui dans son bar avait manifestement les pleins pouvoirs.

J’estimais ne rien avoir à craindre, puisque j’étais venue dans le but de me livrer, et de trouver enfin un motif pour éprouver une authentique peur. Je parvins donc à me convaincre que l’opération se déroulerait bien, si ce n’est en parfait accord avec mes plans. Après tout, je ne m’étais pas traînée jusqu’ici pour tomber en de bonnes mains. Il fallait pour l’instant pousser l’homme à accepter de me rendre service moyennant de grosses finances qui garantiraient ma sécurité. Quant à moi je m’apprêtais à me mettre à sa disposition, au seul avantage de ma honte. Hier encore jamais je n’aurais pu imaginer me livrer ainsi et voilà que c’était fait, je n’avais plus qu’à attendre le caprice des autres ; qu’ils me regardent donc et me prennent pour ce que j’avais toujours été.

 

 

 

Après que la fermeture de mon pantalon se fut ouverte sur mon sexe offert à la curiosité des hommes, ce méchant turc débloqua abruptement le fermoir de mon sac et l’ouvrit sans manières. Vous auriez aimé ce sac, non parce qu’il m’appartient, mais parce qu’il est franchement beau, ce sac besace Soco finement piqué. Dessus bleu breveté Klein, reflets outre-mer et turquoise, au ventre brun alezan, qui s’est aussitôt accordé avec mes cheveux blond doré clair pour l’occasion. L’extrémité de la lanière, ainsi que la boucle du fermoir sont en forme de délicats triangles d’argent, qui semblent dire : in and out, l’un vers le dedans du ventre de mon sac, l’un vers le dehors de moi. C’est du solide, mais on a envie de tirer dessus. Oui vous l’auriez aimé, ce beau sac, même posé sur une vulgaire table de bois tout tailladé et taché de bière allemande. Vous auriez sans doute eu le réflexe de le récupérer pour vous, et je vous l’aurais donné bien volontiers, ce fétiche de cuir souple, qui m’accompagne dans tous mes rendez-vous importants. Je suis certaine que vous l’auriez arraché à ce barbare, à ce Hun, ensemble avec ce beau portefeuille Longchamp couleur miel accroché à sa bandoulière et bourré de francs suisses.

Tout comme vous, j’eusse aimé réagir contre cette intrusion, mais je craignais que l’homme ne me renvoie à mes défilés. D’ailleurs ma réaction viscérale me parut absurde, et moi ridicule, pieds nus et bien trop exposée. À part cet insignifiant détail j’assumais cette nouvelle tenue comme devant le parterre des habilleuses, qui étaient toujours disposées à s’émerveiller de leur nouvel et encore froid ouvrage posé sur mes chaleureuses épaules. Je ne voulais pas me faire remarquer davantage par les hommes du comptoir, qui d’ailleurs en m’envisageant commençaient à prendre très au sérieux la situation. Ignorant mon métier de mannequin ils me prenaient sans doute pour une actrice porno. Pour la première fois je me demandais s’ils saisissaient bien la différence. En récupérant mon sac et en m’enfuyant je risquais de perdre la protection du patron, pour m’en aller tomber franco dans leurs bras. Je me dis qu’après tout le Turc devait bien connaître ses clients, qui ressemblaient plutôt à des hommes de main. Il me vint alors une certaine crainte d’être molestée par ces gens, mais en me sentant protégée par le patron je me trouvais tout excitée, comme si la situation n’était sortie des studios que pour se transformer en jeu de boy-scouts.

 

Quand l’homme passa une main dans mon sac béant je restai paralysée, jambes écartées, bras dans le dos, braguette béante, les pieds nus sur le carrelage froid. Je me sentis soudain bien plus humiliée par la profanation de mon sac, que si l’homme avait directement plongé sa main au fond de moi. Le sexe ouvert et mouillé, divisé par les dents voraces de la fermeture qui s’enfonçait sur mes lèvres à cause de mon pantalon trop serré, je ne pouvais supporter de voir mon sac ainsi ouvert et fouillé sans la moindre délicatesse. Je me sentis aussitôt complètement vidée, rejetée à une distance infinie de moi-même. Tout, tout de moi était dans mon sac, et comme mon intimité n’était plus protégée par ma braguette, toute ma pudeur sembla s’évaporer à travers son ouverture lorsque l’homme vida soudain le contenu encore vif en plein milieu de la table. Je voulus alors m’avancer pour protester contre cette fouille illégale, mais d’un signe on m’intima l’ordre de rester ainsi, debout, pieds nus, le sexe grand ouvert, les jambes largement écartées. Je ne voulais pas paraître ridicule en m’étalant de tout mon long sur le carrelage en tentant de fuir, après tous mes efforts pour en arriver là. Ayant accompli la part la plus difficile de mon défi, il eût été dommage de tout gâcher sur un coup de tête, maintenant que mon sexe se trouvait exposé à qui voudrait l’examiner comme un gynécologue. Mais je me sentais bien plus humiliée par ce que j’acceptais, que par l’affront que le Turc m’infligeait en ne tenant aucun compte de ma timide réaction, comme s’il avait voulu sans dire mot m’accuser d’avoir été d’accord pour que mon sac soit ainsi fouillé.

L’homme était donc bien plus intelligent que je ne l’avais imaginé au premier abord, puisqu’il s’était bien gardé de me toucher. Non seulement il m’avait prise au dépourvu, mais était allé directement à l’essentiel. Je crus comprendre qu’il s’agissait par ce moyen de tester mes réactions, car chacun sait que les femmes en principe détestent qu’on les fouille. Elles ne répugnent pourtant pas à être sollicitées, mais leurs sacs ne révèlent bien souvent que des prétentions de mannequin. Les femmes ne font qu’obéir aux beaux modèles qui parfois les trahissent comme moi devant vous avec ce Turc. Non, comme vous pouvez le voir, je ne cache dans mon sac aucune réussite ou tarot, aucun élixir de beauté, aucun philtre d’amour perdu, mais quelques broutilles de luxe qui ne signifient rien d’autre que le sacrifice de mon corps modèle à des médias de bordel.

Mais il s’agissait sans doute pour mon Turc, avec son investigation, moins de visiter ou de souiller mes effets intimes, que de mettre la main sur mon identité, de contrôler mes actions et réactions, car sans passeport ni argent je ne pourrais guère aller bien loin. Je me pris donc à espérer non sans angoisse que l’homme se contente d’étudier mes produits et fouille mon sac comme s’il me fouillait moi, puisqu’il ne pouvait pas me faire ça en plein bar. Peut-être s’en prenait-il à mon sac pour éviter de me faire subir trop d’affronts en une seule fois ? Je me dis qu’après tout il aurait pu le faire tout de même, puisque le bar était sa propriété. Il avait donc autant de droits sur moi que sur une entraineuse, mais sans doute trop organisé pour supporter le moindre défaut de comportement, de sorte que la fouille de mon sac au lieu de trahir quelque perversion cachait une sorte d’entretien d’embauche. Une fois transférée en Turquie j’aurais perdu ma nationalité, sans pour autant y gagner une religion que je ne méritais pas encore. Une bestiasse n’a pas de pays, et franchit clôtures et frontières dans de simples bétaillères.

Le Turc me regardait avec un air qui reflétait à la fois la satisfaction de me dominer et quelque félicitation à mon adresse, pour mon comportement professionnel, comme si je venais d’être reçue à l’un de ces concours champêtres qui gratifient le fermier, et non la vache. Aussitôt disparut mon impression désagréable, d’être fouillée dans un commissariat. Outre la satisfaction je devinais chez mon geôlier une certaine admiration pour le contenu de mon sac, ou plus certainement pour la valeur financière qu’il supposait. Je m’étais donc révélée comme une bonne prise, d’autant qu’en me séparant de mes sous l’étranger pourrait plus librement disposer de mon corps.

 

 

 

L’homme étala sur la table, comme pour en tirer une réussite, mon passeport suisse, ma carte gold, mon permis de conduire, mon by-pass pour club privé, ma carte professionnelle, mon briquet Dupont en or massif et mon étui à cigarettes en argent ; les clefs de ma Triumph, qu’il déposa sur les papiers du véhicule ; ma carte de sécurité sociale, une boîte de préservatifs, un sachet de tampons intimes et un paquet de mouchoirs jetables. Enfin il afficha mes trois liasses de billets : francs suisses, euros et dollars.

« Dis-donc ma poule, tu t’apprêtais à fuir en Amérique, à ce que je vois ? »

Lorsque l’homme empocha ma coquette liasse de francs suisses, je retins un mouvement de colère, tellement je me sentais flouée. Au lieu d’être salement baisée j’allais surtout me faire dépouiller en règle. Le pire dans tout ça, c’est que sans mes affaires je ne pourrais plus rien faire. Ainsi tétanisée je ne pouvais sauver ni mon sac ni son contenu, alors qu’il eût suffi de bondir et de crier « Au voleur, au voleur ! » pour retrouver mes esprits avec mes comptes et arracher des mains de ce marchand quelques uns de mes beaux billets. Je lui en voulus énormément, d’avoir ainsi vidé mon sac, mais surtout de m’avoir paralysée alors qu’il ne me faisait pas vraiment peur.

Ce courage tout relatif qui est le frère de l’inconscience faisait se lever une certaine crainte envers moi-même, car il était comme la preuve que je consentais à être entraînée bien plus loin que mon jeu. Je trouvais plutôt fascinante la façon par laquelle l’homme avait exposé le contenu de mon sac, comme un chaman qui consulte les entrailles de la bête défoncée pour prédire l’avenir du troupeau. Rien de plus facile en effet, que d’augurer mon sort, mais je connus qu’il tenait surtout à me déposséder de mes artifices pour contrôler mes orifices.

« Surtout ne bouge pas, tais-toi, répond à mes questions, baisse les yeux, écarte les jambes, mains derrière le dos – et surtout, dit-il en riant franchement pour découvrir trois dents en or blanc – surtout ne dépasse pas la ligne jaune ! »

Comme par instinct je regardai vers le sol, pour repérer l’une de ces limites que l’on trouve parfois tracées devant les guichets pour permettre aux usagers d’attendre patiemment leur tour. Mais, ô stupeur, bien qu’il n’y eût aucune ligne jaune, ni d’ailleurs la moindre marelle tracée à la craie sur le dallage si froid de ce foutu bar, je me surpris à respecter un certain démarquage, qui pour être imaginaire n’en émanait pas moins de ce Turc maudit, qui commençait décidément à implanter en moi ses neurones. J’étais donc devenue obéissante sans m’en apercevoir, et sans avoir été menacée, si ce n’est du fouet, dans le cas où je me refuserais à prononcer le mot magique de « monsieur ». Je compris alors pourquoi le Turc se moquait franchement de moi : malgré mes prétentions encore affichées je lui obéissais comme à un maître d’école, bien en rang, alors que j’avais été la seule à concourir.

Je voulus protester contre cette série d’injonctions plutôt menaçantes, mais le Turc m’intima l’ordre de me taire, et de garder la bouche ouverte à demi. Comme il passait de nouveau sa main dans mon sac je sentis que je mouillais et l’anus se contracta brusquement. L’homme retira de mon sac mon stylo en or, duquel il s’empara aussitôt pour le fixer à la poche de sa chemise ; puis il fit main basse sur mon porte-monnaie et les clefs de mon appartement.

Tout en se moquant ouvertement de ma paralysie il s’empara de mon briquet et alluma avec beaucoup de plaisir l’une de mes cigarettes, comme s’il n’avait pas fumé depuis longtemps et reprenait goût au vice grâce à moi, malgré l’interdiction de fumer affichée en gothique dans tous les lieux publics. Mais mon Turc était chez lui dans une sorte d’ambassade, et je compris qu’il venait de s’approprier au passage mon briquet de luxe – rien qu’une petite fortune – et, moindre des politesses, mes cigarettes très rares, le tout avec des gestes et une aisance qui tendaient à démontrer que mon briquet et mes cigarettes avaient toujours été sa propriété ; tout comme moi d’ailleurs, ouverte comme un étui, qui me tenait coite comme une idiote.

« Tu comprendras que je ne t’en offre pas, salope. »

Je voulus lui réclamer mon briquet, qui déjà avait disparu dans sa poche, mais sans savoir pourquoi je ne voulus pas lui paraître mesquine. Après tout, me dis-je, c’est bon signe, il commence à se payer pour le service qu’il s’apprête à me rendre. De fait je ne faisais qu’essayer de me persuader que la situation allait pour moi dans le bon sens, alors qu’au fond j’étais devenue une petite fille obéissante et presque servile, qui craignait on ne sait quelle punition si elle ne s’exécutait pas. Bref, même si la situation me convenait plutôt, reste qu’en vérité j’étais déjà aux ordres.

 

Après avoir examiné mon passeport, et surtout sa belle et convoitée couverture rouge à croix blanche, ainsi que ma carte gold, l’homme se tourna vers ses deux “clients” accoudés au comptoir, et leur lança sur un ton ferme, qui toutefois restait celui d’un complice : « dites à Saïd qu’elle est venue, et que je prends l’affaire. Faites annuler toutes les autres. » Puis, en se tournant vers moi, tout en épluchant mon passeport : « c’est d’accord, je vais m’occuper de toi… Sonia. » Il me fit penser à un garagiste, quand il accepte votre voiture malgré le surbooking. Mais aussi au couturier, quand il retient une robe pour son défilé. Il arrive souvent que certaines parmi les créations soient éliminées à la dernière minute, à cause d’une malfaçon irrattrapable, ou tout simplement d’une mauvaise idée à l’origine, ou encore par un caprice du grand couturier. Décidément, je venais de passer près de la casse. On avait sans doute dû se forcer un peu, comme quand on accepte votre voiture plutôt pour vous faire plaisir, et non parce que le garagiste en a après votre argent.

Je ne voulus pas paraître soulagée, mais je le fus, de savoir que le mécano m’acceptait, mais surtout par la façon de flic gentil qu’il se donna, en prononçant mon prénom. J’eus l’impression nullement désagréable qu’il prenait possession de moi en me tirant par un collier. Cette saisie me semblait d’autant plus forte qu’il venait de me déposséder de mes affaires, et par conséquent de mon identité. Le fait d’être ouverte devant lui pendant que mon sac béait sur la table de dissection me donnait l’impression que mon prénom ainsi prononcé rentrait en moi par la voie de la chair, comme un premier contact avec un animal préposé au dressage. Je ne parvins pas à réprimer un frisson, et l’homme s’en aperçut, d’autant que mes tétons pointaient effrontément.

« L’homme que j’ai vu hier, Sonia, c’est ton amant ?

— Depuis hier, Monsieur.

— Tu ne le verras plus. »

Je ne répondis pas, mais à mon silence il sut que j’acceptais. D’ailleurs, que pouvais-je faire d’autre, puisque je me sentais si gentiment retenue ? C’est alors qu’il sortit de sa poche la chaîne en or que j’avais abandonnée à son intention, et il lui imprima quelques tourniquets, qui l’enroulèrent autour de son index. Il le pointa vers moi dans une sorte d’accusation menaçante.

« Maintenant tu restes ici, c’est bien compris ?

— Oui Monsieur, dis-je, dans un souffle. »

Pour la première fois je sentis qu’un mot – monsieur – entrait tout au fond de mon sexe ouvert – au point que je craignis un saignement. Mon cul se décontracta aussitôt.

« Tu comprendras beaucoup mieux la situation lorsque je t’aurai foutue… Sonia.

— Certainement, Monsieur.

— En attendant je te demande d’accepter tout ce que je te fais, et que je te prenne tout ce qui me plaît. Si tu n’as pas confiance tu peux toujours partir sans ton briquet.

— D’accord.

— Bien. Est-ce que tu travailles, en ce moment, Sonia ?

— Non.

— Tu dois dire : « Monsieur ».

— Non Monsieur, j’ai tout mon temps.

— Contente-toi de répondre. Je ne te demande pas ton avis.

— Bien, Monsieur.

— Dis-moi, Sonia », commença-t-il en manipulant mes clefs, « où donc as-tu garé ton fichu engin ? Ça a l’air vraiment bien, pour une auto. »

Comme pour un contrôle d’identité sur le bas côté d’une route déserte, il examina avec attention les papiers de ma Triumph. Par un fait exprès ma voiture se réfléchissait dans le miroir, à travers l’image de la fenêtre.

« Ça l’est, Monsieur : Triumph GT6 MK3 Mata Hari, coupé 1974, green, ligne fast back, design Michelloti. Six cylindres en ligne, 105 chevaux DIN. Elle est garée juste en face, vous pouvez la voir d’ici. »

Je lui donnai tous ces détails pour bien me faire mousser, sachant pertinemment qu’il n’y comprenait rien mais qu’il serait fasciné par mes connaissances techniques alliées à mon bon goût et à mon esthétique. Surtout, il dut comprendre que mon corps était à la haute couture ce que ma voiture était à la mécanique. Je devinais qu’il s’enorgueillissait déjà, de posséder bientôt l’une et l’autre. J’espérais seulement qu’il s’occupe plutôt de moi, ce qui m’éviterait de tomber jalouse de ma Triumph.

Après avoir tourné sa grosse tête vers le miroir pour découvrir la voiture que je lui avais indiquée du menton, mon Turc jeta un coup d’œil, assorti d’un « pff » d’admiration, et empocha les clefs avec les papiers. Je faillis réagir méchamment, mais ne bronchai pas. Je voulais à tout prix me maintenir ouverte, alors qu’on ne me le demandait même plus. D’un seul coup, d’un grand coup de rasoir une magnifique partie de moi venait de m’être retranchée ; mais curieusement j’acceptais que l’homme puisse s’emparer aussi facilement de ma belle auto vintage. Voilà bien une voiture qui s’en va. J’eus pourtant l’impression que l’on dépossédait les sièges de mes fesses, afin de disposer de moi dans quelque garage obscur.

 

« Dis-donc, Sonia… j’ai cru voir… à tes poignets si délicats, cette montre, à ce qu’il semble, c’est une montre d’homme, n’est-ce pas ?

— Ça se pourrait, répondis-je en hésitant. »

Vous craqueriez, j’en suis bien sûre, pour cette montre d’emprunt. En effet, avec un tact so british la femme qui partage la vie d’un homme partage volontiers ses montres. Le saviez-vous ? C’est pourtant comme ça, et vous n’y êtes pour rien, et vous n’y pouvez rien, depuis que tout le monde est tombé d’accord pour le dire. Elles (les montres) lui rappellent le tic-tac d’un cœur aimé, afin qu’il ne vous oublie pas pendant qu’il est au cœur du business africain, ou dans le cul de sa secrétaire blonde. Montre d’homme or et acier, cadran noir, lunette or, chiffres or, date, étanche. Vous devez en l’enfilant (la montre) prendre un air assez flou, avec les cheveux dans le style décoiffés et figés à la laque gelée Cashmere de L’Oréal (ou en Mod’s Hair Kérastase spécifique) en position éveil au petit matin, alors que votre Gaston est déjà parti au travail dans sa voiture avec chauffeur, qui ne le larguera certainement pas comme le bus fait avec vous, à la première bouche de métro malvenu. À son départ forcé mais nécessaire à votre entretien, vous avez encore l’odeur de son parfum sur la peau, et son cadeau nocturne dans l’huitre perlière. Vous regardez au loin, vos yeux sont brûlés par l’absence, et pourtant rien ne vous sépare, vous entendez le tic-tac, c’est comme s’il vous tenait tendrement le poignet. Lèvres pulpeuses de préférence, mais fermées, avec un petit air triste de souris, brillant d’une intelligence qui comprend si bien la situation : le taxi qui vous sépare de plus en plus fort en filant vers l’aéroport pour Thaï airways. Pour vous ce sera peut-être Aeroflot ou Turkish airlines avec un peu de chance. L’essentiel, c’est de ne pas oublier votre montre d’emprunt, qui vous suivra partout, et qui vous rappellera à l’heure de votre gentil mari. Bien sûr, il vous suffira de faire semblant, les autres feindront d’y croire, pendant que vous rendrez visite à votre amant et que vous lui donnerez gentiment l’heure en rendant les armes. Vous pouvez aussi, bien entendu, jouer à celle qui rêve de Lui, mais avec un petit air cruel dans le style « je vais te faire payer le dernier coup ». Que voulez-vous, les femmes aiment l’heure masculine mais la plient à leur conception du temps. Vous choisirez alors pour votre fin poignet une montre d’homme (le vôtre) « Bleue La Costa » de Concord, en acier bleu et or de 18 carats, à quartz, antichoc, étanche à 30 mètres, et tout en rondeur. Je vous laisse apprécier le gouffre profond de votre plongée sous pression : En attendant, je le voyais venir, cet homme-là, le mien, mon Turc, qui ne nourrissait à mon égard pas la moindre intention d’amour toc en contre-plongée. Pour un absent, disons qu’il se tenait plutôt là comme une présence forcée. Je le voyais venir, avec son petit air qui faisait semblant de ne pas y toucher, mais qui remarquait le moindre poil, et je fis une moue de trop, qui certainement lui déplut.

« Tu t’oublies, Sonia : appelle-moi « Monsieur », ou bien je te fais fouetter. »

Réveillons-nous, l’heure n’était pas aux montres. Je ne pus retenir un frisson de plaisir, à l’idée que décidément j’étais tombée en de bonnes mains. Finalement, me dis-je, il pourra m’extorquer n’importe quoi, et à force de « oui », de « certainement » et de « monsieur » je finirais bien par obéir à tous ses ordres au point d’agir contre ma volonté, qui finira par disparaître avec les gadgets de ma voiture.

« Oui, il se pourrait, bafouillai-je, comme vous le dites, que ce soit une montre d’homme. C’est un cadeau. Une Concord, Monsieur.

— Bien, alors, Sonia, envoie-moi cette montre d’homme, et replace sagement tes mains derrière le dos. Tu n’auras plus besoin de savoir l’heure, à présent. »

Je m’exécutai sans broncher et défit le bracelet. Je lui lançai la montre qu’il attrapa au vol, le tout sans que je n’avance ni ne recule d’un pas. Comme la montre m’avait été offerte par mon mari qui en possédait une à l’identique, je sentis aussitôt se distendre le lien qui nous avait unis au fil des heures. L’homme boucla le bracelet à son poignet, et passa ma chaîne en or à son cou. « Quelle heure avez-vous ? » dit-il en ricanant. Il se moquait manifestement de moi, mais je ne saurais dire de quoi. Peut être de mon air contrit. Ou de mon huitre ouverte devant lui. Ou de ma crainte de me faire battre, qui se mêlait à celle qu’il ne me lâche ? Je remarquai que la médaille du Christ n’était plus suspendue à ma chaîne, ce qui certainement eût été un comble, pour le cou d’un musulman.

« Maintenant, Sonia, défais cette jolie gourmette que tu as voulu me cacher.

— Je n’ai rien voulu vous cacher, Monsieur, dis-je, en défaisant sagement ma gourmette Esther Vina, qui m’avait été offerte par Sophie pour mon anniversaire. C’est bien vrai, ce qui fait tout changer dans une silhouette, c’est l’accessoire, c’est tellement délicat que l’on devrait enseigner à tous l’art de bien achever sa tenue. Mais l’autre n’en avait rien à faire, de ma tenue et de ma peau, car il ne connaissait sans doute que les dondons caoutchoutées traîne-savates. Il ne désirait rien tant que me dépouiller pour se constituer une petite fortune en or et rendre mon corps à l’air libre. Je ne pouvais pas lui en vouloir pour ça.

— Elle est bien en or, n’est-ce pas ? Il te faut savoir que je n’aime pas le toc.

— Ce n’est pas du toc, Monsieur. Je veux bien vous l’offrir.

— Tu n’as pas à me l’offrir, Sonia ; c’est moi qui te la prends.

— Oui Monsieur », fis-je, résignée, en lui lançant ma gourmette.

Je ne saurais dire pourquoi, mais malgré la peine que m’infligea cette perte je me sentis soulagée, bien que de plus en plus dépouillée et sans défense. Au fur et à mesure que je me vidais de mon or je n’avais plus l’impression de me forcer à exécuter les ordres. J’étais devenue si peu sûre de moi que j’en vins à me demander si je n’aspirais pas, au fond, à ce que l’on me force à me délester davantage. De toute façon dans mes défilés je ne portais jamais mes bijoux et artifices, puisque j’avais été conçue pour présenter ceux des autres. Mon corps était alors tout cru, comme une hostie dans sa pure vérité. « Ma que bella carne schietta », disait en riant un admirateur milanais. Toile vierge des origines avant l’essayage, et malgré tous les corps avant lui. Ascèse du vide en soi pour mieux porter des effets étrangers, si belles choses elles-mêmes éphémères. Le couturier les oubliera, et d’autres que moi les porteront. La Mode n’attache pas, et les robes glissent sur la froide pureté de nos corps. Plus facilement j’obéirais, plus vite l’homme s’emparerait de mes richesses comme si elles n’avaient jamais été à moi. Comme si j’étais venue défiler pour elles et présenter mes souvenirs d’or à ce monsieur ottoman. De toute façon, à force d’avoir porté sacs et bijoux je n’avais plus besoin d’artifice pour attirer l’œil. Je plais aussitôt dans les rues de Vienne reconquise, pour avoir l’air de ne plus rien porter, et je pourrais tout aussi bien défiler avec mon seul corps, pour vous montrer combien il est à la mode sous la perfide envie d’acheter le même pour vous.

« Bien, dit l’homme, tu es une véritable mine d’or, Sonia. Je vais finir par croire que toi-même tu n’es pas en toc, et que je vais pouvoir honorer ton cul. »

 

L’homme passa mon bracelet à son poignet droit, et ajusta la Concord qu’il porterait désormais à son poignet gauche. À sa façon de faire la moue, je crois qu’une Breitling lui eût mieux convenu. Je compris alors qu’il prenait de plus en plus d’assurance, non seulement en se gavant de tout ce que j’avais perdu, mais en faisant le difficile. Lui qui s’était contenté des grosses dondons, j’étais certaine qu’il ferait la bégueule en examinant le cadeau qui lui tombait droit de la lune. Il me faisait penser à tous ces plouks de nos forêts suédoises, qui avaient été bien incapables de relever l’exceptionnelle qualité d’un matériel qui par leur seule faute leur était passé sous le nez. Heureusement pour moi que les chasseurs de modèles étaient passés au bord de notre lac mineur pour arracher mon corps aux pauvres pêcheurs !

« Et qu’en est-il, Sonia, de ce bijou que tu portes à la taille ?

— C’est une chaînette en or, monsieur.

— Tu n’en auras plus besoin. Ce n’est pas là le genre de gadget qui m’excite.

— Je le sais bien, monsieur, dis-je, non sans éprouver quelque satisfaction à l’idée qu’il banderait seulement pour moi, ou grâce au seul effet que produirait la joliesse de mon cul sur ses prétentions mâles.

— Alors, débarrasse-t-en vite, avant que je ne te fasse sucer par ces deux salopards que tu vois là-bas. D’ailleurs, tu aurais pu y penser sans que j’aie à te la demander. »

Là, je commençais à être confuse, à la fois de constater combien je donnais facilement, et combien je consentais à me dépouiller pour mieux me donner encore ; mais surtout, parce que je n’étais plus certaine de ne céder que sous la menace, ni de ne pas avoir envie de me faire sucer par n’importe qui. L’espace d’un éclair je faillis résister au Turc pour tester ses deux acolytes. En effet, après avoir entendu de tels propos ils avaient pris des façons qui auraient dû m’inquiéter, mais qui en réalité m’intriguèrent au point de souhaiter connaître la suite.

 

Comme ma chaînette se bouclait sur les reins, juste au-dessus de la raie, et que j’avais déjà mes mains croisées dans le dos, il me fut aisé de la défaire, dans l’instant où j’en reçus l’ordre. Je me dis alors que les ordres et leur exécution s’enchaînaient à une vitesse inouïe. Le Turc cette fois me demanda de m’avancer vers la table pour lui remettre ma chaînette en main propre. Il ne me dit même pas merci, et je constatai non sans une certaine amertume que je m’étais laissé dépouiller de tout ce qui avait compté pour moi, et qui m’avait préservée en m’évitant de me retrouver complètement nue devant les photographes.

« Maintenant, Sonia, je vais te prendre le bracelet qui se cache autour de ta jolie cheville. » À sa façon de prononcer sournoisement jolie cheville, je crus comprendre qu’il pensait plutôt à m’enferrer, plutôt qu’aux photographies que l’on pourrait en faire pour vendre les mêmes chaussures sur le Grand Bazar.

Cette fois j’hésitais à consentir. Je commençais à espérer que ce salaud mette sa menace à exécution, et ne me fasse sucer à mort par le jeune aux Adidas. Au moins, osai-je me dire – et cette pensée me surprit – ne lui aurais-je pas cédé en vain. J’étais tellement démunie et excitée, que j’avais besoin de ressentir sur mon corps je ne sais quel obscène suçon. Puisque ce salaud finirait par m’avoir, autant feindre de lui résister. Je me demandai si tel n’était pas son but, mais au son de sa voix je connus que non. Il avait sans doute l’intention de me dépouiller systématiquement, sans que je puisse qualifier ce vol de rapine. Plutôt un rapt définitif de moi, une façon radicale de clouer au sol mes défenses en m’enlevant tout ce qui me restait de relations, puisque mes bijoux avaient été en leur temps des cadeaux, auxquels je m’étais accoutumée au point d’en faire des fétiches.

« Alors, ça vient ?

— Tout de suite, Monsieur. »

Je dus poser mon genou droit sur le sol froid, afin de défaire le clip du fameux bijou sur ma cheville gauche. En me baissant je sentis mon pantalon glisser à l’arrière, et je devinai qu’une bonne part de mes fesses s’exposait nue à l’ambiance tiédasse du bar. Malgré tous mes efforts je ne parvins pas à dénouer le clip de ce satané bijou.

« Je t’assure, Sonia, que si tu ne t’exécutes pas, tu vas le payer très cher.

— Mais ce n’est pas de mon fait, Monsieur, je n’y parviens vraiment pas ! »

Je commençais à paniquer, et curieusement je me sentis outrée, qu’il puisse ainsi douter de ma bonne foi. De plus, comme j’étais baissée, les poils m’importunaient, et je me dis qu’après tout, si le Turc ne me croyait pas, qu’il me fasse donc sucer par ses hommes !

Il les appela en effet, mais seulement pour leur demander de défaire mon bracelet. Je fus presque soulagée, en constatant qu’il avait fini par se convaincre de ma bonne foi. Le jeune aux Adidas me regarda d’un air entendu, en mettant en avant au-dessus de moi sa braguette tendue. J’avais bien compris qu’il n’y aurait qu’un cordon à tirer, et il ne se priva pas pour regarder entre mes jambes, alors que je me trouvais toujours accroupie.

« Merci, Monsieur », dis-je au Turc, pour le remercier de la satisfaction qu’il prenait à mon zèle : « je me fiche bien de ce bracelet !

— Personne ne te demande ton avis, garce ; je te prends ce bracelet, tout comme je prendrai ton cul. »

Je me dis que finalement ma bonne volonté ne servait plus à rien ; mais le pire restait que je devenais pratiquement indifférente à être dépouillée de tous mes fétiches, ou plutôt d’être mise à nu avant même d’être déshabillée.

 

« Allez, oust ! Payez-vous avec ça, lança le Turc en indiquant le bracelet à ses sbires. Débarrassez-moi des clients et fermez ce damné bar ! Je n’aurai pas besoin de leur fric avant longtemps, vu ce que va nous rapporter cette foutue garce ! »

En effet, rien qu’avec ma montre ce salaud pourrait payer à sa sainte mère une vingtaine de paires de mes chaussures. Je me dis pour me rassurer qu’il n’était pas près de vendre les miennes, mais qu’il les garderait, ne serait-ce que pour me rappeler sa domination. Nanti de ma montre et de ma gourmette il ressemblait maintenant à un vénérable maquereau, pendant que dépouillée de tous mes bijoux et sans ma Triump je n’avais plus du tout l’allure de ces femmes de salon que j’avais représentées au fil de mes défilés jusqu’en Turquie.

Chapitre suivant : Chapitre 5

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Table des matières
  1. Chapitre 1
  2. Chapitre 2
  3. Chapitre 3
  4. Chapitre 4
  5. Chapitre 5
  6. Chapitre 6
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