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Underground

Par Sonia Traumsen

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 28 juin 2015 à 11h50

Dernière modification : 21 janvier 2021 à 7h24

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Chapitre 1

 

 

Depuis quelques jours déjà mon mari se trouvait à Bangkok, officiellement en mission. Son affaire, c’est le contrôle de soi, et il profite toujours de ses voyages diplomatiques pour faire un stage à l’institut bouddhique. Par deux fois il m’y avait traînée, pour enfin comprendre que les sources du dharma ne coulent pas dans mes veines. Le contrôle de soi ne me regarde pas, et je me connais assez pour savoir que je ne pourrais jamais changer mes penchants masochistes. Pour faire plaisir à mon mari j’ai donné dans la psychanalyse, mais je n’ai rencontré sur le divan que la licorne de ma naissance, qui toujours me reprochera mon passeport suisse. Mon mari me le répétait souvent : « ton seul problème, Sonia, c’est que tout le monde te veut, de Bangkok à Reykjavík, et du Spitzberg à Georgetown, de sorte que tu ne sais guère apprécier ni le désir, ni les voyages ». Bien entendu, il parlait ainsi en pensant au désir des autres pour moi.

Pour ce qui est de mes penchants je ne refoulais rien, et pour combler l’ennui je m’étais enfin décidée à cultiver mes craintes. L’argent ne faisait plus mon bonheur mais pourrait me payer tous les vices, alors que mon psychanalyste ne m’avait fait découvrir que l’intruse que les autres aimaient en moi. En sortant de ses gonds théoriques il crut m’émouvoir en me déclarant à brûle pourpoint que je n’étais qu’une prétentieuse qui se prenait pour la Schiffer. Je lui fis alors cette remarque désobligeante, que je la valais bien, mais que lui par contre se trouvait fort éloigné de l’École de Vienne et de la barbe de Sigmund. Je m’empressai d’ajouter que son lointain ancêtre ne pouvait tout de même pas se vanter d’avoir arrêté les Turcs en 1529. De fait, mon psy est lacanien, il nous vient de France, ne comprend rien à la haute couture et ne s’est occupé que des gentilles femmes qui suivent la mode, et non des top-modèles qui s’exposent ici. Il ne sait pas que la plupart des grands couturiers sont de capricieux hermaphrodites qui tyrannisent gracieusement leurs ouvriers. Pour mon psy nous ne sommes que des machines mathématiques. Les seuls symboles sont les mots, qui tournent en boucle comme des messages de commande, et il n’est pas d’accord quand je lui dis que pour moi un symbole c’est seulement un col qui s’ouvre, une jupe qui se fend, la peau qu’on aperçoit entre les seins, ou le nombril habilement mis en péril par la grâce d’un couturier. Je vis dans un monde muet qui flotte dans le vide entre deux plaisirs discrets, dans l’ajustement des étoffes et le goût des matières. Par contre mon psy croit aux mots et se tient derrière moi. Il m’écoute mais vous ne le verrez pas, sinon entre parenthèses, pendant que je lui parlerai de ma mère dans le courrier des lecteurs.

Donc selon maman nous ne pouvons plus compter sur les Suisses pour arrêter les Turcs au bord du lac, de sorte qu’il ne reste que moi pour faire barrage sur le Danube. Qui sait, j’irais peut-être les noyauter jusqu’à Istanbul, comme une Mata Hari new look à la solde du saint empire germanique. Je m’entraine déjà à imiter la belle espionne dans des revues vintage, accompagnée d’anciens modèles de voitures ; mais en vain, à cause de mon air de top au regard vide de Barbie, que d’autres publications vous auront décrite comme une salope de calendrier sans avantage extraordinaire dans sa morphologie nordique. Voyez donc la belle espionne, qui pour la bonne cause a consenti à quelques excès que je m’efforce d’imiter (pose gracieuse mais sans look, le bras a été plié pour la photo, l’aisselle glabre est trop offerte, la main droite est posée avec désinvolture sur un diadème en diamants toc).

 

Mon psy ébahi est paumé devant la ronéo de la star au-dessus de l’originale. Il ignore que je peux facilement tout copier, puisque je suis vide à vos yeux, et que par conséquent la photo me métamorphose. En reluquant mes seins à demi nus il ne pouvait pas encore comprendre mon allusion, qui n’avait rien de xénophobe envers les Turcs. En imaginant mon pubis épilé, qu’un tissu trop timide cachait à peine, mon psy Givenchy ne tarda pas à se raser, sans doute pour me prouver qu’il porterait fièrement le heaume after-shave pour prendre ma défense sur le front oriental. Depuis ce jour je pus admirer son visage frais et dispos, digne d’un baiser matinal avant un petit déjeuner servi au lit.

Comme lors du siège de Vienne les Turcs creusaient sous mes remparts pour me dynamiter, passaient sous mes couvertures, trempaient leurs tartines beurrées dans mon café-crème, grignotaient mes croissants ; mais j’ai tout de même confirmé à mon psy que je descends en ligne directe des drakkars et grands Saunas du Nord : je suis un pur sang, une pouliche d’or de l’Occident chrétien, et par conséquent je n’ai pas peur des pulsions partielles qui assaillent mon corps de mannequin diaphane. Tout comme Jeanne la pucelle je m’étais tenue prête pour le grand sacrifice, mais ni le Seigneur ni Satan ne sont venus corrompre mon esthétique, et finalement la Mode a gâché mon cœur. Du coup mon psy est tombé d’accord avec mon mari pour déclarer que mes photos avaient beau plaire jusque sur le Bosphore, je ne m’en aimerais guère davantage sous les yeux phosphorescents des êtres communs.

« Peut-être devrais-je me vitrioler », lui suggérai-je d’un air dramatique New Age de style Mata Hari relookée (juste avant qu’elle ne soit fusillée), en présence de mon mari, pendant une séance de coaching en plein vent. Bien malgré moi je pensai à un tout autre genre de vitriol, qui n’affecterait pas mon visage mais mon âme d’égérie. C’est seulement ainsi qu’une image altérée par un génome ne prolifère plus, et est bonne à jeter sous les rotatives. Mais je comptais bien tirer profit de la poubelle, car je ne pouvais tout simplement plus supporter la pleine page que les magazines tiraient de moi. Je dus toutefois reconnaître avec mon psy qu’il y avait dans mon malaise une bonne part de mauvaise conscience : « Au fond de moi docteur je refuse d’admettre que je n’ai acquis ma notoriété qu’après m’être brillamment perdue ! »

J’avais si bien réalisé les rêves de maman que j’en avais oublié mon corps de pucelle ; mais je n’avais réussi ma carrière qu’au prix d’un sacrifice sanglant, que je consens non sans regrets à exposer ici. Ce n’est qu’après avoir rencontré ma mère que mon mari me persuada que j’avais besoin d’un coach pour redorer l’image altérée que je formais de moi, qui si je n’y prenais garde allait assurément porter préjudice à ma carrière en grignotant mon look de blancheur nordique. ---

 

Dès qu’il vit son premier défilé de printemps mon psy ne me quitta plus d’une espadrille, au point que je craignis qu’en s’attachant trop à moi il ne veuille m’attacher à lui. Décidément je me dis que mon corps pourrait se payer tous mes caprices, y compris ce nigaud comme ange gardien. Je pense encore aujourd’hui qu’il était largement sorti de sa neutralité pour rentrer dans ma sexualité en devenant mon accompagnateur attitré, un aide de camp viril susceptible d’assister mes caprices et de représenter en toute circonstance l’état de mon inconscient. Pour t’empêcher de faire la folle, dixit maman.

Chaque fois que mon défilé bégayait mon psy parvenait à me reprendre en main et à me faire remonter fièrement le courant jusque sur le podium. En fait il devenait à mes yeux une sorte de prothèse que je pourrais promener au fil des mots comme un petit chien, jusque chez mon créateur. Il s’était persuadé que j’étais devenue un cas intéressant pour ses études, alors qu’il ne faisait que transférer sa femme dans mes mensurations. Mais en tant que coach et malgré sa femme mon psy est tenu au secret professionnel. Je vais donc avec l’accord de la revue en faire profiter nos lecteurs en exposant librement mon cas.

 

« J’ai toujours eu envie d’être enlevée loin de chez moi par des soldats ottomans en armes, au beau milieu des cris et des râles. Tout autour c’est plein de sang comme en peinture. Je ne sais pas comment la bande sonore de ces atrocités parvient à me pénétrer, ni comment toute cette violence des temps passés refoule jusque dans mon cul. Peut-être parce que c’est maman qui me l’a racontée cent fois, en la traduisant dans le ton de nos actuelles inquiétudes. »

Alors que je parlais à mon psy caché derrière ma nuque, je sentais déjà dans mes narines assiégées l’odeur âcre de la fumée qui montait de Vienne saccagée. « J’en avais marre de maman, docteur, j’imaginais qu’elle voulait me vendre aux méchants incendiaires, alors que je n’aspirais qu’à m’enfuir de chez elle. Mais c’était trop difficile, et surtout, surtout, je n’en avais pas le courage, j’étais trop jeune pour fuguer loin de mon lac. Paris, Milan, New-York et la mode me semblaient si loin ! »

Pour compenser je regardais des reportages, des défilés et des films X ; c’est ainsi que je pus faire quelques synthèses pour imaginer mon enlèvement par les soldats ottomans. Grâce à l’érudition de maman je m’étais inscrite dans la durée du siège de Vienne en 1529, au point d’identifier mon corps à la ville. « Donc Docteur les soldats essayaient de m’envahir, ils étaient nombreux et voulaient me violer. Comme à l’époque je voulais ignorer ma sexualité, ou du moins ce que mon corps en ressentait déjà, pour se venger de moi ce foutu corps voulut être foutu, et moi enlevée par les Turcs. »

J’en revenais toujours à maman en parlant avec mon psy : La ville de Vienne assiégée comme Zürich aujourd’hui, la tête de nos soldats d’hier sur les pics des Turcs, les minarets dans nos rues de demain, les femmes éventrées pour leur faire rendre leurs enfants à dieu, et les vierges violées pour qu’elles accouchent du prophète. Désormais lors de mes défilés mon psy, qui était devenu le garde de mon corps érogène à la solde de mon mari, me regardait avec une sorte d’hébétude, plutôt égaré qu’attentif, au point que je me demandais s’il allait encore pouvoir me servir de coach. « Moi je rêvais qu’ils avaient éventré maman, docteur, et que l’avorton c’était moi, on m’avait enfin libérée à coups de crosse sous le soleil pluvieux de cette antique campagne d’automne, durant laquelle les Turcs étaient venus d’Istanbul avec la manifeste intention de violer nos femmes, de se taper nos putains et de saper les fondations de notre belle ville. » Ou bien je rêvais que maman avait été éventrée alors que j’étais déjà née ; je la regardais sans pouvoir la défendre, elle criait de toutes ses dents avec tous ses boyaux dans le caniveau, et je me suis demandé si elle ne jouissait pas un peu, tout de même, car ses cris ressemblaient à ceux que j’avais entendus quand elle faisait ça avec papa devant un film X. Mais là encore c’était comme une plainte et tout se mélangeait dans la télé, je crois qu’elle n’aimait pas ça mais essayait de s’en convaincre. À force d’en rajouter à la louche comme dans les films porno elle finit par ne baiser que par devoir, ou plus sûrement pour que papa tire son coup et ainsi la laisse à son shopping pendant qu’il irait voir ailleurs si par hasard une pute n’y était pas. Maman pouvait alors retourner à ses tricots et à ses patrons de mode, pour faire semblant de réfléchir à des robes qu’elle ne ferait pas.

 

« Donc voilà maman, le ventre à l’air aux portes de Vienne, mais il n’y avait rien dedans son ventre, docteur, le nid était vide, l’oiseau s’était déjà enfui, il s’était posé non loin et c’était moi sur le talus, qui regardait maman se faire éventrer encore et encore. Mais les soldats turcs ne la baisaient pas, ou du moins pas encore, parce que c’était moi la pouliche, mais on ne me violait pas vraiment, pas encore. De son côté maman n’avait rien à perdre, on se servirait d’elle éventuellement pour décharger, mais elle n’en souffrirait pas vraiment, puisque j’étais plus belle ; les soldats venaient vers moi et m’enfonçaient de leur lance. Au début je ne distinguais pas, entre sexe et coutelas, et puis, à force de regarder des films pornos j’ai fini par voir en rêve les soldats sortir un sexe véritable de leur braguette, et là ils me le mettaient, ils me fracturaient les portes, et c’était vraiment bon, docteur, bien meilleur qu’un jambon kascher. Puis on m’emportait au loin dans une sorte de chariot. Maman avait été découpée et sa viande emboucanée, une fois que les janissaires vaincus avaient été contraints de prendre le chemin du retour. Je ne comprenais pas ce qu’ils disaient, sauf certains parmi eux qui parlaient allemand tout exprès, faisant mine de m’ignorer, attachée comme une bête, pour me faire bien comprendre ce qu’ils allaient me faire subir une fois que nous serions rentrés en Orient. J’aimais les entendre parler de ce que j’allais endurer de nettoyages et de vexations, et le lendemain j’étais très déçue, de m’apercevoir que maman était toujours vivante avec moi entre ses pattes, contrainte d’écouter ses histoires avec papa et surtout avec d’autres hommes, et comment papa était un salaud, même s’il travaillait dur pour m’élever au-dessus du lac afin que je puisse mener mes études d’ingénierie hydraulique en Allemagne. »

Maman me racontait souvent que pendant le siège de Vienne les soldats de Charles Quint avaient pris position dans la ville pour soutenir notre camps, les lansquenets, les mêmes qui en 1527 avaient saccagé Rome. J’avais du mal à comprendre comment, en même temps, notre empereur pouvait se battre en France et contre les Turcs, tout en étendant son empire jusqu’en Amérique. Et surtout, les chrétiens se battaient à la fois entre eux et contre les Turcs. Mais ce qui était pour moi extraordinaire, c’est que les lansquenets étaient des soldats extravagants, qui avaient créé leurs habits de toutes pièces : avec leur attitude fanfaronne et leurs costumes bariolés ils étaient déjà à la mode, alors qu’à l’époque de notre rencontre graphique je n’étais pas encore mannequin. Ils aimaient avoir de larges épaules et les hanches étroites, alors que je commençais à peine à m’inquiéter de mon tour de taille et de la joliesse de mon cul. Comble de bonheur, en guise de braguette ils portaient une sorte de queue en tissu, où ils gardaient leurs pièces de monnaie. Ainsi leur braguette sans métaphore leur servait de bourse sans fermeture. « Imaginez-moi alors, docteur, prise dans cette histoire-là : je me voyais déjà comme une tirelire, je voulais à tout prix me faire tirer par les lansquenets et faire rentrer leur or dans mon corps, m’enrichir pour filer vers Paris pour que l’argent me file entre les doigts et me paye les plus beaux costumes de chez Dior ! »

Le seul problème c’est que les lansquenets étaient les soldats de notre empereur Charles Quint, qui avaient prêté serment de fidélité, et non de fertilité, dommage ; donc en bonne logique ils ne pourraient pas m’engrosser. Alors j’imaginais que j’étais une fille turque qui faisait partie de leur butin sexuel, même si les lansquenets n’ont jamais pillé Istanbul. Peu importe, je me pensais alors en femme d’akinji, ces soldats incendiaires de l’avant-garde ottomane, qui ravageaient tout sur leur passage. Donc en tant qu’épouse d’un Turc assiégeant Vienne je pouvais être capturée et ainsi faire partie du butin des lansquenets. « Bref, d’une façon ou d’une autre je me faisais capturer puis violer par les deux camps, je me payais à la fois les akinjis, les janissaires et les lansquenets. Surtout, j’adorais les costumes extravagants de ces derniers, et je crois que c’est à cause d’eux que je me suis intéressée à la mode ; qu’en pensez-vous docteur ? »

 

Le docteur n’en pense rien, bien sûr, il n’était pas là pour ça, le pauvre, comme on s’en doute, mais pour m’écouter bouche cousue dans mon dos dégrafé. Du coup ma mère m’accusait de tout mélanger, les lansquenets, qui étaient des nôtres, avec ces envahisseurs qu’étaient les méchants Turcs, venus jusque chez nous dans le but de tuer les enfants, violer les femmes et décapiter les hommes. Je lui faisais alors répéter cette phrase délicieuse, qui disait que les femmes et les enfants étaient aussi emmenés en esclavage. Nous serions ainsi débarrassées de papa, et je voyais déjà la drôle de tête qu’il ferait, au bout d’un pic.

« L’important pour moi, docteur, restait d’être enlevée, et de pouvoir ainsi quitter le foyer conjugal, faire une fugue sans prendre mes responsabilités et accoucher d’un bâtard en passant le Danube. J’avais envie de courir mais sans me prendre en main, par conséquent j’attendais tout du rapt et de la rapine, je n’étais qu’une chaude lapine avide d’oublier papa et maman avec toutes leurs histoires de fesses. Le problème cependant persistait, car si maman était aussitôt tuée par les envahisseurs elle ne pourrait plus me raconter l’histoire sans fin de mon enlèvement. Donc il fallait absolument que sa pile ne s’use pas trop tôt dans mon rêve ; elle pourrait alimenter maman jusqu’à Belgrade, puis les janissaires de Soliman la jetteraient dans le magnifique Danube bleu sur un air de valse, et alors je serais enfin libre de me faire torturer à mort par de beaux soldats inconnus. »

Avant d’être jetée dans le Danube, maman, tous les soirs avant de m’endormir, pour me prouver que les Turcs sont bien des chiens, et que les immigrés actuels, qui n’étaient que les fidèles descendants de ceux-là, étaient bien des animaux, me répétait les paroles de Soliman, à l’époque, qui malgré tout s’était montré conciliant comme un gentil monsieur : « Nous informons les habitants de Vienne que s’ils deviennent musulmans il ne leur arrivera rien. Mais si jamais ils résistent, leur ville sera par Allah tout puissant réduite en cendre, et tous, jeunes et vieux, seront battus à mort. » Personnellement et sans prétention je trouvais que j’étais trop belle pour eux ; par conséquent ils me cravacheraient après avoir craché sur moi, mais sans me tuer – du moins pour l’instant – afin de me ramener comme esclave à Istanbul, me vendre sur le grand bazar, et cætera. « Moi ce que j’avais retenu, docteur, c’était le fameux « il ne leur arrivera rien » qui en de telles circonstances en eût rassuré plus d’une, mais qui moi me désolait, puisque si je me rendais avec les autres je ne serais, hélas, ni forcée, ni enlevée. Je devais donc résister jusqu’à la mort, si je voulais aspirer les pièces d’or dans les bourses des lansquenets. J’étais rassurée, car Soliman se révélait à moi comme un modèle de vrai méchant ; il me suffirait par conséquent de lui résister pour enfin réaliser mon rêve, d’être emportée avec lui loin de Zürich et de maman. »

 

Malgré l’assistance continue de mon psy sur le terrain militaire, et l’insistance de mon mari au lit, je restais convaincue qu’il n’est pas nécessaire de s’aimer, puisque les autres s’en chargent si bien pour vous, à condition que vous soyez faite comme moi, ce qui est malheureusement aussi rare que de rencontrer un dinosaure albinos barbotant dans la mer Noire. L’important n’était donc pas de plaire, mais d’être protégée par la dernière mode tout en fantasmant sous mes froufrous, qu’on me déshabille de la moins cavalière des façons. Comme ma beauté donnait le change, on me laissait tranquille, et ainsi je pouvais rêvasser sans fin sous la couverture glacée des magazines. Lors de mes défilés je n’avais existé que par le regard des fans et des clients, et à présent je devenais insidieusement attentive aux exigences du moindre passant. J’avais beau l’avouer à mon psy sans en parler à mon mari, rien à faire, je sentais que j’avais envie d’être salopée. Je me devais d’être impeccable sur toute ma ligne, surtout pendant mes défilés et leur préparation, mais seuls m’intéressaient vraiment les originaux, les marginaux, et surtout les orientaux bannis de notre culture clean. Je me dis enfin que j’allais pouvoir me payer ça, mon rêve ottoman d’être capturée au siège de Vienne, à moins qu’on ne me vende directement aux enchères sur le podium pour une collecte de charité.

Après avoir eu vent de mes visions diurnes mon psy me prit au sérieux et commença à nourrir quelques craintes pour ma santé mentale. Comme je l’avais si bien prévu, il était obnubilé par mon délire, et se demandait comment on pouvait être folle et top-modèle tout à la fois. Ce n’est pourtant qu’une question de décor, comme pour les psys avec leurs canapés. Quant à moi, je voulais être matée, et pas du tout analysée. J’ai donc décidé de garder mes rêves en pots pour les déguster avec mon argent, au lieu de gaver cet imbécile. Il avait sans doute bien vu mon cas, mais se moquait de mon plaisir comme un valet impertinent.

 

 

 

Ainsi que je l’ai maintes fois expliqué à mon psy, qui faisait mine de ne pas m’entendre tout en écoutant, j’avais toujours recherché un homme pour m’aider à réfléchir tout en me protégeant, et j’ai fini par le trouver en la personne de mon mari. Il est tombé amoureux de moi le jour où j’ai glissé en portant une robe destinée à une cliente. La riche héritière a acheté la belle robe, et il a épousé le mannequin. Contrairement à Luìs il n’est pas très collant, mais quand il n’est pas là disons que tout en ne perdant pas la raison je ne me commande plus. En absence de dialogue avec un homme intelligent il ne me reste que la discipline du métier, et comme je ne sais plus tenir ma langue je deviens sensible aux palabres du premier malvenu.

Qu’un seul homme prétende m’aimer, voilà bien une affaire, puisque dès mon plus jeune âge tout le monde s’était déjà entendu à mon propos. Cela m’est encore insupportable, alors que je me contente de défiler pour porter les créations des autres. J’aurais bien voulu les injurier pour qu’ils me déshabillent et aperçoivent enfin le chef-d’œuvre que je suis. Mais la beauté m’est devenue enfin utile : la cover-girl gagne si bien sa vie que les hommes riches ne m’intéressent plus. Quant aux immigrés ottomans, ils bavent trop souvent sans jamais oser, alors que ma curiosité malsaine leur donnerait toutes leurs chances de m’écorcher vive, entendu que mon premier costume n’est rien d’autre que mon corps à poil. J’ai enfin compris qu’il me suffirait de payer, pour n’être qu’un sac en croco dans leur bazar du cuir.

 

Donc quand mon mari se contrôle à Bangkok je ne me commande plus à Zürich, et Luìs qui travaille au Consulat de son cher pays a cru pouvoir profiter de la situation. Il voudrait me louer son intelligence pour que je reste sage pendant qu’il me donne la réplique. En réfléchissant avec moi et en s’associant avec mon psy il pense réussir à sauver ma volonté pour m’éviter de sombrer dans les Dardanelles.

À le voir il semblerait que Luìs s’habille sur mesure, mais ce n’est pas vrai. De même, il n’a pas vraiment l’allure espagnole. Châtain foncé sans barbe, avec le haut du crâne trop oblong à mon goût. Ça lui grossit la tête, surtout lorsqu’il la baisse légèrement pour prendre un air curieux qui feint de vous percer à jour. Mais vu en léger profil ça ne se remarque pas. Son costume, par contre, a beau être en laine infroissable, il n’a pas été taillé sur mesure, ça se reconnaît à ses plis hésitants. Pas assez de matière dans le tissu. Pourtant, ça lui va bien, il pourrait servir comme modèle au Mexique, mais j’ai tendance à croire qu’il a copié pour me plaire les magazines masculins. C’est un malin, il en est capable, car il sait quels hommes je suis susceptible de fréquenter sur les défilés. Voyez sa veste : Prince de galles. Coupe droite. Légèrement cintrée par deux pinces devant. Fermée par 2 boutons. Très belle finition intérieure avec biais contrasté. Entièrement doublée avec plis d’aisance au dos.

Luìs (ou sa mère) ont également choisi pour vous une chemise tissée fil à fil. Manches longues. XL. Version rayée. Bleu/Blanc. Col pointes libres. Poche poitrine, poignets et patte capucin boutonnés. Empiècement dos double soutenant deux plis d’aisance. Base arrondie. Cravate. Pure soie. Largeur 7 cm environ. Rayé bleu. Ce n’est quand même pas n’importe quoi, mais pour un Espagnol qui vise un consulat il nous faut convenir que s’habiller chez les 3-Suisses à Zürich, c’est un peu court. Ce sublime poupon avait confié à sa mère sa garde-robe, qu’il tenait pour une corvée à l’entretien. Mais je crois qu’il voulait surtout défier mes défilés et marquer ainsi son hautaine indépendance vis-à-vis de la haute couture.

 

Pour séduire les femmes « de mon genre », Luìs prend toujours un petit air agaçant, qui vous interroge pour savoir ce qu’on lui veut, comme s’il n’y avait que lui à voir. Il est vrai qu’on le remarque : Visage allongé. Excellents rapports entre le front et le menton, et entre les pommettes et les mâchoires. Front plat bien couvert par une chevelure assez dense, jamais ébouriffée, coiffée de gauche à droite sur le devant, et en léger désordre sans gel sur le haut du crâne. Menton juste volontaire, lisse et doux. Mâchoires bien marquées sur les mandibules, à peine agressives. Ne mord pas. Pommettes bien dessinées. Soulignées par des rides droites mais légères sous les narines. Lèvres pulpeuses et fermes, qui contrastent à peine avec la rigueur du visage. On les attendait donc plus fines, mais elles lui donnent un air plus sensuel qui vient compenser son caractère attentionné, et ses mimiques de curieux résolu, parfois agaçantes. Oreilles bien alignées sur les proportions du crâne. Non saillantes. Joues assez pleines. Voilà pour les apparences, vous pourrez en déduire sa queue. L’homme donne souvent l’air de réfléchir et de penser à vous avec un zeste d’obsession. Se distingue dans toute ambiance chic, voire people. Ne fait pourtant rien pour se faire remarquer, sauf un tic pour laisser paraître sa montre au top. L’or vieilli met en évidence sa peau mate, dont il est assez fier. Gentil. Ne profite pas de sa beauté. Abordable, mais pas vraiment adorable. Un rien hypocrite. Esprit ouvert de printemps. Aime à se rendre utile. Allure générale plutôt détachée, mais n’a pas réellement conscience de ses capacités intellectuelles. Diplômé Harvard. Sans orgueil marqué, il ne peut pas me mater.

 

Luìs ne supporte pas que je me fasse embarquer, sinon par mon mari, tout en se portant candidat en son absence. Mais il n’est pas si intelligent qu’il le prétend, du moins avec moi, de sorte qu’en sa présence je ne m’y retrouve pas toujours. Même quand il se montre assez brillant pour me permettre de réfléchir, comme il ne supporte pas que je plaise aux autres, il me nie, car stupidement il me croit distincte de mon apparence photogénique. Je me dis que Luìs est intelligent mais nul en métaphysique, puisqu’il croit en accord avec beaucoup que l’on devrait trouver en moi une intimité que je ne montre pas, et que lui seul pourrait révéler à force d’écoute et de tendresse. Il croit naïvement que derrière mes photos glacées un secret est resté congelé en Suède. Je lui ai dit qu’il pourrait l’avoir, à condition de me brancher sur « l’Organisation ». Il a cru que je plaisantais, mais les vers que j’ai tirés de son nez aquilin m’ont donné un petit espoir malin.

Luìs pense que mon mari s’envole trop souvent chez Bouddha par dépit, et que c’est la peur du monde qui me pousse vers son lit. Il me rabâche que « mon Charlie » ne me connaît pas vraiment : « Je crois que tu ne t’es jamais livrée, parce que son intelligence ne suffit pas pour conquérir une femme comme toi, qui n’est vouée qu’à l’apparence ».

Je lui ai répondu que l’intelligence d’une « femme comme moi » est sa seule intimité, mais il persiste à penser que je ne me montre nue que pour me fuir. Pourtant, quand on est mannequin de mode il faut toujours se penser nue pour être bien habillée. La beauté est une conviction intime du corps qui se transmet aux stars quand elles achètent nos vêtements. C’est la même que l’on désire sur les écrans, alors que je la porte à poil.

Luìs est assez intelligent pour comprendre que je ne suis pas une putain, mais il ne supporte pas, non, que tous les hommes soient après moi : « Je crois tout de même que tu te donnes trop facilement ». Luìs le croit, mais ce n’est pas vrai : c’est moi qui en dernière instance décide du garage et des nœuds, ainsi que du candidat au bondage, toujours surpris que je lui loue si facilement mes autels. Mais à cause de ma réputation vintage les immigrés qui ont survécu au siège de Vienne s’imaginent qu’ils n’ont aucune chance aujourd’hui avec leurs Mercedes, même en m’offrant des fleurs artificielles, alors que j’ai toujours été prête à les payer grassement pour qu’ils me fassent peur et m’emportent sur leurs grands chevaux.

 

 

 

« Si seulement tu étais ma femme, je ne te laisserais pas faire ça », m’a dit Luìs, pas plus tard qu’hier, en sirotant son soda tout brillant de bulles à une terrasse du Strandbad inondée de soleil, sur les bords du Zürichsee.

« Oui, si seulement… », lui répondis-je, pour ne pas le vexer, tout en rajustant mon corsage. Puis d’ajouter : « je n’aime pas vraiment appartenir à quelqu’un, mais obéir me soulage.

— Décidément je ne te comprends plus. Je sens que ton petit jeu va mal finir.

— Oui, tu cherches un idéal, et je ne suis qu’une garce.

— Tu dis ça, mais je crois que tu cherches un homme qui te comprenne.

— Pff, je dis ça, mais je n’ai pas encore trouvé un homme qui m’accepte comme un cadeau. 

— Grands dieux, Sonia !

— Je vois bien, Luìs, que tu prétends me comprendre, mais ma vérité te fait peur. Je trouve que pour un confident tu es un peu court.

— Ce que tu me dis, c’est seulement ce que tu crois être.

— Je vois : C’est parce que je ne t’ai pas encore trouvé que je reste une garce, c’est cela, Luìs ?

Il esquiva la question.

— Je croyais que tu restais avec ton mari parce que tu l’admirais, Sonia. Mais je vois que tu cherches ailleurs.

— Je reste avec lui, mais il m’ennuie. À moins que je ne reste que par ennui.

— Pourquoi donc ?

— Je ne sais pas… l’ennui est un écrin si doux pour rêver et réfléchir… sans doute parce qu’alors je n’ai plus besoin de me défendre, et que je peux prendre tout mon temps pour calculer mes coups. D’autant que mon mari ne me surveille pas. Bien au contraire, il me protège, tout en me permettant de rester anonyme. Pourvu que ça ne dérange pas sa réputation. Heureusement pour lui qu’à part mes pieds je ne suis pas encore reconnue jusqu’en Chine. Je voudrais pourtant lui faire plaisir pour le remercier, mais il ne sait pas en profiter.

— Je ne te comprends pas : tu es intelligente, donc il te respecte ; voilà qui est simple, du moins à mon goût…

— Simple et si fade, Luìs. Les anges ne m’intéressent pas. Quant à mon intelligence, elle ressemble à toutes les autres, sauf qu’elle ne sert à rien. Mais mon mari croit en bon naïf que j’en ai besoin pour défiler ou pour me faire piquer par les aiguilles d’essayage.

— Tu ne sais pas ce que tu veux, Sonia.

— Je voudrais tant qu’on me le dise, mais personne ne s’y entend. De toute façon, avec toi, ce serait bien pire, puisque tu ne me permettrais rien. Ton problème, c’est que tu ne sais pas fermer les yeux : tu voudrais voir ce que je fais, même quand je ne suis pas en Suisse.

— Si j’ai bien compris, ton mari est assez intelligent pour laisser libre cours à ta perversion, et il te respecte trop pour attacher ton cœur ?

— Je ne sais pas, Luìs. Il ne s’agit pas d’amour. Et d’ailleurs qu’est-ce que c’est ? Je l’aime à ma façon, si tu veux tout savoir, et je voudrais lui faire oublier la cover-girl pour qu’il se paye la pin-up.

— Et moi ?

— Tu n’es pas assez intelligent pour aimer la corrida, et tu ne m’aimes pas assez pour me laisser tranquille.

— C’est un reproche ?

— Tu es trop moral pour moi, et pour tout dire pas assez couillu. »

De coutume en Studio je ne pratiquais guère ce langage, qui d’ailleurs n’avait jamais été le mien, même pour plaisanter. Je ne l’avais adopté que pour choquer Luìs, alors que j’espérais surtout que l’on me parle en termes vulgaires pour blesser mon intelligence et casser mes raisonnements. Parfois quelques mots cinglants valent les meilleures lanières, surtout dans un garage de vieux tacots. Cet idiot cherchait à me comprendre, alors que j’essayais de me livrer clefs en main. Être la chose d’un étranger, son réel plaisir, voir la joie dans ses yeux pendant que je mâchouillerais des gros mots, en attendant le fouet qui déchirerait enfin ma belle robe de jument.

« Ah ! Parce que tu préférerais que je sois une brute de toréador ? me lança Luìs, qui en bon diplomate feignit de ne pas avoir entendu « couillu », qui emplissait encore ma bouche.

— Je ne sais pas ; d’ailleurs je ne pense pas que les toréadors soient des brutes.

— Tu aimes ça, toi, la corrida ?

— La question n’est pas là, et les toréadors ne m’intéressent pas. Braves, mais trop efféminés à mon goût.

— Alors quoi ?

— Je trouve qu’ils ont trop de respect pour le taureau, au point de ne même pas avoir le courage de lui arracher les c… »

Luìs crut sans doute que je voulais me montrer grossière pour tester son dégoût. Pourtant, j’espérais de lui qu’il m’insulte. Je trouve que se faire traiter de putain dans un salon, c’est comme recevoir un coup de cravache à l’hippodrome. Mais Luìs se mit à rire franchement, en me traitant gentiment de « petite frustrée triviale ». Je dus maintenir tout mon sérieux pour bien lui faire comprendre que je ne me satisferais ni de ses banderilles ni de ses rognons, vu qu’il était tout simplement trop propre et poli pour me faire obéir. Mais je me demandais bien à quoi, puisque ses désirs étaient trop simples. Décidément, je ne tirerais de lui pas le moindre cordon de chanvre.

 

« Tiens, regarde là-bas », reprit Luìs – qui tenait en bon diplomate à respecter ses engagements – en m’indiquant discrètement du regard un coin d’ombre à l’écart, non loin de la porte d’entrée : « C’est le type dont je t’ai parlé : Pas assez efféminé pour être un toréro, et du genre « couillu » comme tu les aimes. On m’a dit qu’il avait été dresseur de chevaux en Anatolie. Lui au moins ne respecte rien, et n’essaie certainement pas de comprendre les petites helvètes. »

Le Turc avait une tête plutôt ronde, des cheveux ras clairsemés. Sans doute avait-il pris des leçons de look pour anticiper une calvitie naissante. Ça sera assez harmonieux avec sa tête. Bas du visage triangulaire. Col de veste remonté sur la mâchoire côté droit. Négligemment rabattu côté gauche. Veste Bridget landing Columbia. Poches poitrine à rabat pressionnées. (Je remarquai sa main gauche dans la poche du pantalon, qui devait certainement être bourrée d’élastiques, de rubans adhésifs et de cordelettes à défaut de capotes). Poignets resserrables par pressions. Base resserrable avec lien à la taille par autobloquant. 100% coton. Marron lavé. XXL. Pantacourt Columbia. Cordon de serrage de chaque côté. Braguette zippée. Poches biais devant. Bas de jambes resserrables par liens. Coton et polyamide. Beige. Chemise carreaux. Bleu. Épaules épaisses style vigneron du Valais. Torse musclé vieilli par inaction. Poches poitrine à rabat pressionné. Broderie au-dessus de la poche gauche. Base arrondie avec fentes sur les côtés. T-shirt. Grande impression devant. Ventre marqué mais ferme d’haltérophile amateur. 100% coton. Anis.

Mon bonhomme décidément avait compris que Zürich n’est pas fait pour les chiens. Si l’on veut y survivre il faut s’y montrer joli et sur-looké comme un cocker, et savoir cacher sa grogne avant de sortir sa pogne. Reste qu’avec tout ça mes fantasmes restaient en plan. Est-ce qu’il frappe bien ? Je me demandai soudain comment il s’y était pris pour dresser ses chevaux, et s’il pratiquait encore la monte pendant ses vacances. Cravache ? Éperons ? Dopage ? Manège ? Acupuncture ? Électrochocs ? Chasse à courre ? Steeple ? Haras dans les Émirats ? Boucherie chevaline aux Halles ? Heureusement que je connaissais quelque peu la Turquie, du moins suffisamment pour me dire que le soufre du Bosphore est insoluble dans le média hippique. Ce n’est pas parce que les apparences ne cachent rien, qu’il n’y a rien derrière. Même si le pantacourt ne m’évoquait encore aucun pic ni pays, aucune steppe, je me doutais bien que la vitrine du costume pas cher dissimulait un vrai bazar. La vitre de sa boutique devait être bien lisse et propre pour inspirer les mouches, puis le hijab à 50 euros Sabrina boutique foulard carré soie armine aid vous tombe dessus, pendant que des mains rugueuses vous passent dessous. Queue en 22cm écorcée velours cerclé nickel. Pointe cuivre dinandier. Je me dis que pour moi une arrière-cour d’Anatolie valait bien tous les châteaux d’Espagne.

 

Malgré son cynisme qui virait à l’amertume Luìs me laissa entendre que notre Turc à la mode faisait bien partie de l’Organisation. Mon espagnol avait donc pris mon insistance suspecte pour de la curiosité malsaine, et en croyant que je plaisantais avait fini par m’indiquer innocemment l’entrée de l’underground. Il ne me restait désormais qu’un pas à faire pour franchir le seuil de douleur, mais il me sembla plus difficile de lever la jambe. Donc je poussai sur mes espadrilles jusqu’à les enlever.

Sans que je puisse les recracher, les mots couille et couillu me revinrent en bouche avec mouille et nouille et trouille. Je déglutis en pensant tout soudain à mon créateur de mode, qui malgré sa séduction haute couture n’avait rien de tout ça. Je n’étais pour lui que l’âme de ses croquis, la fascinante femme cachée dans sa mère. Il avait sans doute digéré sa castration, et les organes étaient partis au cabinet avec les mots d’amour. Pourtant les créateurs étaient bien les seuls à contempler mes formes sans arrière-pensées.

Insensiblement ma bouche s’entrouvrit et mes cuisses s’écartèrent, mais comme je me sentais observée je fis un effort pour ne pas paraître indécente. Assurément Vienne était en feu, et pour avoir trahi notre Charles Quint je n’étais plus qu’une traîtresse vintage Mata Hari en attente du châtiment. Je voulais surtout que Luìs continue de penser qu’il s’agissait là d’un jeu, et que je n’escomptais tirer parti de ses précieuses indications que pour me moquer de l’étranger dans le grand bazar. Après tout, mon Espagnol impérial savait que je pouvais me payer tous les magazines et catalogues, et frustrer facilement les hommes par de petites mais cruelles retouches. Si le Turc devenait impoli, en cas de danger il suffirait à Luìs d’appeler la police, moitié en français, moitié en allemand, moitié en espagnol, car dans les situations gravissimes la langue de mon hidalgo trébuchait. Mais il le ferait, car il croyait naïvement que je ne projetais d’allumer le Turc que pour mettre son autorité à l’épreuve et le pousser à appeler la police en mettant en exergue son passeport diplomatique. J’allais certainement mettre ce turkmène à feu et à sang, et lorsqu’il deviendrait menaçant il se ferait rabrouer par mon ibère, qui le condamnerait à la pendaison aux portes de Vienne. Le soir venu l’étranger battrait à mort toutes ses femmes, incendierait son commerce de tapis et répudierait son fils avant de disparaître en Allemagne.

 

Je dois reconnaître que Luìs en bon catholique non alcoolique rassurait ma lâcheté, car je pourrais ainsi engager mon jeu avec le Turc sans paraître saoule. J’étais bien contente de ne pas être obligée de me décider sur l’heure, et de pouvoir ainsi me glisser lentement dans la boue, pendant qu’aux yeux de Luìs je ne ferais que combler l’ennui en jouant trivialement à la salope. Les immigrés auraient contre eux toute la clientèle helvète du bar, et mon étranger frustré à mort devrait tout encaisser sans pouvoir riposter, de crainte de se faire lyncher par la milice ou embarquer par la police. Même en me prenant pour une délurée il savait déjà que je pourrais le faire expulser par ce grand corps de garde suisse qu’était mon Luìs, qui dans ces circonstances affichait le chic sinistre d’une éminence grise.

Je ne rêvais pourtant que d’une chose, pendant que les gros mots emplissaient ma bouche : tomber vive comme une viennoiserie entre les pattes de mon Turc, après l’avoir excité à mort. Tomber enceinte de plusieurs salauds pour échapper au chiqué de mon mari et aux analyses de mon psy. Je serais baisée, battue, et mon enfant serait vendu par le roi des chevaux en Anatolie centrale. Reste que c’est quand même mieux que de finir empalée. Il me fallait donc soulever la haine de mon janissaire en m’exposant comme une allumeuse, quitte à ce qu’il ne réalise que plus tard les véritables raisons de mon manège. Il trouverait de l’insulte à mon comportement, et le moment venu ne manquerait pas de s’en ressouvenir. Par contre, tout en ne me trahissant pas aux yeux de Luìs, en cas de manque de courage envers mon futur bourreau je ne ferais que passer à ses yeux pour une blonde salope. Il ne pourrait que rêver de mon cul et de punitions salaces, sans pouvoir rien me faire. Je reviendrais seule à cette table de torture pour suivre mon petit jeu avec mon téléphone à portée de main, et lui laisser entendre qu’il aurait intérêt à encaisser mon mépris sans broncher. Ainsi tout le plaisir serait pour moi, et je pourrais me venger du courage que je n’aurais pas su avoir. J’aimais aussi l’idée d’agacer Luìs en jouant ainsi, alors que je le trompais plus cruellement encore avec les attentions perverses que je portais à mon Turc. Assurément celui-ci le croyait aussi, mais j’étais bien certaine qu’il allait me le faire payer cher, une fois qu’il m’aurait soustraite aux attentions de la police. L’important était donc pour moi de solliciter sa haine tout en le menaçant avec Luìs, de sorte qu’il voudrait aussi se venger de lui en me mettant à mal.

 

En passant des taches de lumière sur le béton au couvert de la tonnelle mes yeux s’adaptèrent lentement à cette forme à la mode triviale retouchée, à peine doublée de son ombre. Une forte masse pleine de jus, un sac à viande plein de colère. Un animal plein des fantasmes que j’avais rameutés. Plutôt rondouillard et noir de gueule comme un mineur de fond, avec les mollets bronzés d’un pêcheur salé par ses morues. Je me dis qu’à défaut d’allure l’homme au pantacourt aurait au moins des désirs coupables, pendant que de mon côté je m’efforcerais de le détester en rameutant toutes les idées de maman.

« C’est parfait », lançai-je à brûle-pourpoint en regardant l’homme qui aimait les chevaux, tout en riant à destination de mon matador, afin qu’il prenne mon assertion pour une plaisanterie. Il y crut à peine, mais sa timide connaissance de mon intimité lui laissa entendre que l’homme ne devrait pas présenter un réel danger pour moi. Il est vrai que le poste de police n’était pas si loin, et je me demandai comment ce divin centaure anatolien pourrait m’affronter en public. Ma mère aurait sûrement affirmé que malgré ses habits de camouflage sa seule figure avait sans doute déjà fait rougir toutes les caméras du coin, et déclenché l’alarme au poste de police. Je me persuadais sans peine qu’il me détestait déjà, tout en me demandant si je serais filmée pendant qu’il me ferait ça en se vengeant de toutes les femmes qu’il n’aurait pas.

Il est vrai qu’il faisait tache dans le décor, ce satané Turc, mais sa corpulence me semblait si assurée qu’il aspirerait dans son trou noir tous nos timides consommateurs. En fait il trônait dans je ne sais quel royaume invisible, au point de ne pas craindre la police. Je me dis qu’il devait avoir des entrées à son ambassade, et que le bras pourtant si long de Luìs ne l’atteindrait pas. Si je tombais entre ses pattes personne ne me tendrait la main. Je ne pus m’empêcher de penser qu’en me séparant de la police il délivrerait de toute son autorité mon corps à la mode. Je sentais encore obscurément que je préférerais plutôt tomber sous le joug d’une brute, que d’être reprise dans les plis d’une haute couture qui n’avait fait que me torturer à loisir. Mais tout en gagnant beaucoup d’argent j’avais appris à obéir bien gentiment. Voilà qui devrait grandement m’aider pour mon affaire. Pour la première fois je pourrais satisfaire un homme qui me ferait découvrir mon corps de laie. C’est ainsi que je me décidai à traiter mon cochon jusqu’à décider son tire-bouchon.

 

Luìs ne s’aperçut même pas que je testais sa propre intelligence, tout en m’interrogeant sur les qualités de notre Turc. Était-il le chef de l’Organisation, ou bien un simple agent de liaison, ou encore un modeste passeur ? Les informations récoltées par Luìs étaient-elles fiables ? Je n’avais pas envie de me ridiculiser aux yeux d’un simple commerçant de bazar, et ne souhaitais me livrer que dans la plus stricte discrétion. Tout donner, oui ; mais rien ne devait filtrer au-dehors, aucune lueur de ma gloire déchue ne devrait ressortir de ce trou noir.

« Je suppose, dis-je, que selon toi il n’est pas assez intelligent, puisqu’il n’essaie pas de comprendre les femmes ? 

— Tout à fait. La seule chose qui l’intéresse, chez les femmes, c’est leur cul.

— Je trouve cela plutôt naturel, moi.

— Je veux dire, Sonia, qu’il ne s’agit pas d’une simple façon de parler. »

Je ne pus m’empêcher de me tourner vers l’inconnu, effacé dans l’ombre trois tables plus loin. J’accommodai avec difficulté, et les seins commencèrent à me faire délicieusement mal. Si celui-là s’en venait me filer le train mon cul n’aurait même plus la valeur d’un meuble. De toute façon on l’avait mis sous tant de robes, ce cul, qu’il était devenu insensible aux piqûres et compliments.

Ma médaille d’or se colla à ma peau, et j’eus l’impression saugrenue que son verso si lisse devenait brûlant, au point de me marquer au fer. Lentement mon front se couvrit de sueur, que je ne tentai même pas de dissimuler en tournant la tête. Après tout, j’étais exposée en plein soleil, seul responsable de mon échauffement.

 

L’homme me remarqua aussitôt, comme si l’on m’eût exposée tout exprès sur une plage pour présenter la dernière collection de maillots. À ma place vous vous y seriez déjà étendue, avec un beau soleil couchant rouge juin carte-postale, un monokini bandeau bleu royal sur fond Dardanelles. Ou en 2-pièces acidulé bleu turquoise, pour plage de galets, clippé au dos. Slip avec lien coton à nouer devant. Facile à défaire. Fausse poche avec rivet sur le côté, que je transformerais pour vous en vraie poche pour préservatifs loukoum. « Joint l’esthétique à l’agréable », selon ma maman. Fond doublé, que j’enlèverais exprès, afin de rendre l’affaire transparente.

Je ne pus m’empêcher de croiser les jambes. Certes pour me défendre, mais avec cette jupe j’étais assurée que l’homme pourrait toujours apercevoir l’ébauche de mes fesses. Sous l’effet de son regard méchant je décroisai les jambes, les recroisai, puis les relâchai de nouveau. Je laissai mon sexe s’ouvrir, tout en fixant éhontément la braguette zippée de mon Turc. Sans rien montrer à Luìs je me servais de sa confiance pour m’entraîner à prendre n’importe quoi. Servez-vous. J’écartai encore les cuisses, toujours à la barbe de Luìs, mais cette fois pour me proposer franchement à l’homme : qu’il sache que je pensais à lui en faisant ça.

J’étais confuse, et pour mieux me présenter j’hésitais à choisir parmi mes attitudes professionnelles, craignant que l’homme ne soupçonne qu’il était aussi question de sa personne, et non de sa seule queue. Celle-ci ne m’est rien, si elle n’est pas branchée sur un sale caractère. Cette sale queue, lisse comme le verso de ma médaille d’or. J’avais besoin de fantasmer vraiment sur un vrai méchant, mais sans me trahir. Aller jusqu’au bout, au-delà du bondage au chocolat suisse. Qu’il me pense avide de sa saucisse viennoise devrait le contenter pour l’instant ; je ne voulais pas qu’il connaisse trop tôt mon vide. Satisfaire un méchant ! Tout un chemin de mode semé d’embûches pour en arriver à un tel aveu public, à ce constat de n’être qu’une putain ! Mais une bonne fois dans notre vie ne faut-il pas s’avouer la petite chose que l’on est, autour de quoi le monde gravite ? De fait une intelligence asexuée n’est pratiquement rien, et la mienne allait se faire foutre. Tel était le principe de ma jouissance, que je découvre ici en même temps que vous avec un bon hoquet à faible bruit.

Pour contrer mon émotion je choisis de décroiser mes jambes jusqu’à présenter à mon nouveau paparazzo le recto de mon slip, qui n’est pas très provoquant. Voyez : Tanga en tulle stretch simple enrichi par une élégante broderie au style cachemire qui crée sur le devant de délicats effets décoratifs. Détails : un petit nœud en satin. 75% Polyamide, le reste en Élasthanne et Polyester. Doublure Coton 100%.

Je livrai donc sans vergogne cette part de moi sous culotte, qui suivant l’allusion de Luìs n’était pas susceptible d’intéresser notre homme. Je faisais de la provocation à l’envers pour me moquer de lui : qu’il assiège donc ma ville basse et me fasse payer cash mon foutu orgueil de reine mère !

 

L’homme remonta mes jambes sans vraiment voir mon beau slip, puis détourna les yeux vers l’arbre et sa verdure, comme pour me signifier qu’il préférait l’écologie solaire à mon cul électronique. Je crois qu’il ne me reconnut pas, car je n’étais pas dans mon décor photogénique ; ou bien fit-il semblant de négliger ma réputation pour me désarçonner comme un garçon. Je fermai les yeux pour m’entraîner à le prendre, puis en les rouvrant je pris un air qui remettrait en cause sa virilité.

« En somme, fis-je remarquer à Luìs, tout en examinant le front luisant de l’homme, c’est un homosexuel qui ne s’intéresse qu’aux femmes ? »

Je venais de tirer Luìs de l’embarras dans lequel nous nous étions mis.

« Exactement, ma chère, et je puis t’assurer qu’il t’a déjà repérée.

— On ne le dirait pas.

— Méfie t’en, c’est sa tactique, pour que tu prennes sur toi de t’intéresser à lui.

— Pff ! Un Turc, laid et ventru !

(Cependant je ne pus m’empêcher de penser qu’il était à ma taille, voire plus grand, ce qui assurément n’était pas le cas de Luìs.)

— Oui, je le sais bien, Sonia, excuse-moi si je t’ai blessée… Tu fais ce que tu veux depuis si longtemps, que tu n’as plus besoin des autres.

— Ce n’est pas cela », rétorquai-je fermement, tout en faisant tourner ma chaise, mine de rien, feignant ainsi de rechercher l’ombre afin de me présenter à l’inconnu de trois quarts. Il pourrait ainsi examiner ma croupe et me blesser cruellement. Enfin un connaisseur, bien que je connusse à présent les idées plutôt salaces de notre homme. Soudain j’assimilai mon cul à un vase corinthien, que notre inconnu aurait déterré dans quelque fouille. On pourrait le retourner en tous sens pendant que je m’exercerais à l’ouvrir.

Je compris soudain pourquoi un étranger pouvait se sentir flatté de l’avoir, ce cul, tout en dédaignant l’image qu’en donnait la presse. J’aimais être considérée comme ces menus tessons antiques qui attendent leur première colle. L’homme de nouveau regarda dans ma direction, et marqua une pose sur ma personne en s’attardant sur mon cul de Corinthe. Je te mettrais bien dans ma collection. Je n’avais aucune intention de lui refuser ce plaisir, mais tout en le provoquant je me demandais seulement si j’allais pouvoir lui obéir. J’espère que je suis dans tes cordes.

 

L’étranger s’aperçut que j’avais changé de position, et nos regards se rencontrèrent comme les bretelles de ma salopette dominicale. Je baissai les yeux pour éviter de le braver, tout en pensant à mon jardin, quand mon mari me passait la bêche. Sans être vraiment laid l’homme n’était pas beau, et il devait bien savoir que sa seule esthétique jamais en temps normal ne lui eût permis de draguer un mannequin, alors qu’il s’imaginait déjà pouvoir me tripoter sur catalogue. Maintenant il lui suffirait de m’attaquer franchement, sans faire usage de la moindre politesse. À moins que je ne me livre comme un vulgaire paquet à ce janissaire peu entreprenant. Ce n’était qu’une question de tempo dans ce spectacle de plein air qui rejoue devant vous le siège de la ville freudienne. Hélas mon psy n’était plus là, et s’il est vrai que je n’ai jamais défilé en extérieur-jour, force fut de reconnaître que dans de pareilles conditions tout devenait possible pour mes assaillants. L’envahisseur saladin avait sans doute deviné qu’en bon snob cet idiot de Luìs avait vanté devant moi ses mâles qualités vicieuses, et je restais persuadée qu’il interprétait déjà ma nouvelle position comme une preuve de la bonne réception de sa publicité.

Tout en le regardant distraitement je fis mine de m’essuyer le front, en feignant de prendre le soleil à parti, et j’en profitai pour mieux positionner mon cul. Tout comme le reste du top-modèle émergée il est si parfait que vous ne le remarquez plus, et lorsque j’écartai les cuisses pour le compléter l’homme me regarda sans la moindre gêne, sans doute pour vérifier que j’étais bien venue pour ça. J’eus bien du mal à repérer dans son comportement les preuves que je ne le laissais pas indifférent et qu’il pourrait m’attacher. Je devais plutôt être à ses yeux comme ces statues d’albâtre en lesquelles on reconnaît quelque divinité grecque depuis longtemps oubliée dans les jardins publics, qui ont bien souvent les mains derrière le dos. Ce serait toujours mieux que l’anonymat esthétique de mes défilés, qui ne me liaient qu’à mon créateur. Au lieu d’insulter ma beauté l’attitude de mon complice comblait mon vice, car elle me prouvait que le supposé dresseur de chevaux avait bien compris mon message. Tout en le regardant à la dérobée je m’attendais à ce qu’il s’en vienne incessamment uriner sur mes pieds de marbre.

 

Après avoir tiré une bouffée de sa cigarette, il me regarda franchement, et sans pouvoir m’en empêcher je pensai à lui offrir ma chatte pour cendrier. Fumer tue. Je te donnerais ma bouche bien volontiers, pour t’éviter un cancer. J’avais l’impression qu’il exigeait de moi que je m’expose sans façons, comme un animal ou une machine, mais cela m’était rendu difficile par ma trop longue fréquentation de la haute couture. En apercevant mon embarras il ébaucha une moue mais dut comprendre que je n’étais pas rétive, puisque sous le coup de son regard j’eus le réflexe d’alléger mon corsage et de dégager mon ventre. Ainsi fis-je de mon mieux pour le contenter dans les limites de mon métier. Je m’en tins à une légère cambrure, de celles que l’on adopte pour présenter la lingerie fine ou les maillots Brasil, et il s’en aperçut, sans que son front ridé ne trahisse la moindre émotion par un plissement visible. À son air je compris qu’il ne s’intéressait pas encore à ma réputation, mais s’interrogeait plutôt sur la sincérité de ma démarche. J’avais l’impression qu’il regardait directement en moi comme dans un ravin, sans chercher à m’approfondir.

Ses yeux noirs sans mascara derviche étaient triplement marqués par des cernes bleuâtres, qui trahissaient quelques mauvaises nuits, et ses lèvres pincées pointaient vers moi un léger dépit. Ses joues mal rasées étaient piquées de poils blancs n° 6. Je crois qu’il tentait d’assumer une barbe naissante pour se soumettre à son Imam, mais voyez les cheveux gras mal peignés laque et sébum, qui font plutôt penser à un excès de flemme, d’ailleurs confirmée par l’état plutôt suspect du T-shirt anis avec sa grande impression devant. Voyez sa veste Bridget Landing 100% coton portée avec désinvolture, comme s’il sortait d’un garage d’Istanbul : son costume ressemblait à ces vestes de chasse que l’on nous vend jusqu’à Zürich, déjà salies à l’écorce de pin. Parfois la mousse pousse déjà dessus. C’est à la mode, comme les jeans à larges trous dont il ne reste que la ceinture. Pour faire simple je me demandai avec quoi mon conquérant avait pu salir sa veste ainsi, dans notre ville qui ne mouille que ses vitrines. Je devinai qu’il devait se promener sur le Bosphore torse nu et bronzé, malgré sa poitrine tombante et ses poils rouquins.

La peau trop luisante de sa calvitie naissante relève bien les rides, qui me firent penser à un champ labouré. Dur labeur pour son âge. Les soucis l’avaient peut-être gravé. L’empâtement est curieusement souligné par un sillon qui me paraît cicatriciel. Le nez s’épaissit à son extrémité, ce qui met le visage en harmonie avec des mâchoires assez marquées, sans toutefois paraître volontaires. Un homme qui a bien rempli sa vie – merci maman, les acteurs savent le faire aussi – mais sans paraître blasé. Le temps transformera mon mari et Luìs en retraités, et celui-ci en sage. Je ne pourrais le séduire ni par la perfection de mon corps ni par mes jolies façons d’art. La mode n’était sans doute pas son menu quotidien, mais il devait pouvoir s’y intéresser comme un ogre. Un poisson tout scintillant de strass remonterait jusqu’à lui le Détroit, et une fois enferrée et arrimée par le cul il pourrait me montrer à ses collègues agrippés à leurs cannes sur le pont de Galata : « Sans doute une nouvelle espèce qui nous vient d’Alaska. De nos jours il faut s’attendre à tout, mes frères, même nos femmes ne sont plus ce qu’elles étaient. »

À ses débuts à Zürich il avait dû regarder de la même façon notre beau lac, jusqu’à en être blasé. Quoiqu’il en fût de son intérêt pour notre belle ville et ses minettes, il ne pourrait aisément me distinguer d’avec les modèles courants : je ne devais être pour lui qu’une variante de magazine, un brin de fille étrange mais somme toute assez banale au regard de sa perversion. Mais l’appréciation de mon juste prix n’était pas vraiment nécessaire, puisque toute frétillante d’angoisse je m’étais décidée à lui céder mes abats. De toute façon ma valeur marchande s’exprimait déjà par tant de zéros, qu’il n’aurait pu en dresser le chiffre.

 

Pour éviter son regard je fis mine de m’éventer avec le magazine ; mais lentement, jusqu’à m’arrêter à hauteur de joue pour que notre inconnu puisse reconnaître mon effigie sur la couverture. “The modern iteration of the smoky eye is all about a flash of notice-me color.” Cela augmenterait mon prix et subsidiairement son intérêt pour mon cul. De fait l’homme me parut ébranlé, et je sentis qu’il se demandait si ce mouvement de van avait été prémédité, comme si j’avais voulu lui faire mieux connaître le monstre d’orgueil auquel sa nature de chasseur vulgaire prétendait s’attaquer. Mais je voulais surtout lui donner un signe fort pour lui prouver que j’étais au fait de son Organisation. Qu’il comprenne que j’aurais pu tout aussi bien le dénoncer à la police, plutôt que de lui présenter effrontément mon cul. J’espérais seulement que Luìs ne m’ait pas raconté d’histoires dans le seul but de calmer une imagination qui le dérangeait profondément.

 

« C’est un être brutal, dit la voix déjà lointaine de ce très cher, et je crois savoir que dans son restaurant on trafique tout autre chose que des kebabs.

— Je ne te comprends pas, Luìs », dis-je tout bas, tout en jetant un regard furtif vers notre homme, qui feignait déjà de ne s’occuper que de sa chope. Je crus sentir l’amertume de son mâle breuvage sur ma langue si délicate, et curieusement je me mis à penser que mon cul n’avait pas encore été assuré par le management.

« Sonia, je voulais dire seulement que son restaurant, l’Helvet, si tu veux tout savoir, est sale et malfamé. Quant à ce bar, certains disent qu’il en est le gérant, ainsi que des bains adjacents. En fait, d’après les renseignements pris par le Consulat, il s’agirait là-dessous de tout un réseau bien organisé, qui ne se contente pas de la sodomie ; mais la police n’y peut rien : tout semble légal, du moins en apparence. »

Je me demandai soudain, en m’empourprant teinte tulipe label two, quelles pouvaient bien être les autres « activités » et les ramifications de cette fameuse Organisation, à part la sodomie et les drôles de bains turcs. Cette perversion était-elle leur seul but, avec les autres activités en guise de raffinement, ou bien une simple option d’un programme plus terrible encore, livrée serviettes en main dans le hammam, avec des ramifications jusque sur Internet et la mafia ? Non seulement j’hésitais à questionner Luìs, mais je ne voulais surtout pas en apprendre davantage. Le désir de la découverte commençait à poindre, mais je n’avais pas encore acquis le courage de le retenir. J’avais à la fois envie et peur de finir sur un site sadomaso. Je me demandais seulement si notre homme opérait en pleine vapeur ou dans le froid brouillard de notre forêt primaire. D’ailleurs ce que me disait Luìs coïncidait avec ce que j’avais appris en catimini entre deux gins Rickey, mais j’étais sûre que ça pouvait aller plus loin. Je sentais bien que sous mes pieds le gouffre était sans fond, et malgré ça ou à cause de cela j’étais attirée par ce pacha, qui semblait commander aux portes de l’enfer. Je dus réprimer mon hoquet, en pensant à toutes les foudres roses et aux cordes de chanvre qui risquaient de s’abattre sur moi si je m’engageais là.

« Je ne t’ai rien demandé, Luìs, et d’ailleurs un Turc qui gère un établissement dans un quartier plutôt chic, voilà qui me paraît pour le moins surprenant, et pour tout dire assez louche. Peut-être devrions-nous le faire arrêter.

— Pff ! Je vois bien que tu t’intéresses à lui, Sonia. Cesse ce petit jeu, veux-tu ?

— Je suis seulement curieuse, Luìs ; et d’ailleurs, de quel « petit jeu » parles-tu ? »

Je voulais surtout lui faire comprendre qu’il m’avait réellement mise en danger, et qu’il en irait désormais de sa seule faute, si je m’intéressais de plus près à sa fichue organisation de silènes.

« Sonia, méfie-toi de ce genre de personnage, car la séduction ne prend pas. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas toi, si tu vois ce que j’insinue. »

En fait cet idiot ne s’était même pas aperçu que je lui reprochais justement de ne pas s’être insinué. Il ignorait encore que tous les hommes ne me désiraient pas, moi, mais le mannequin qui se cachait sous la première de couverture. J’étais bien certaine qu’au-delà de leur admiration bien louche tous rêvaient de me commander comme un brave toutou. Donne la pa-patte, mange le su-sucre. Suce la sucette. Pose-toi là. Couche-toi ici.

Donc, me dis-je, si ce Turc ne s’intéresse pas vraiment à ce que je suis, ce sera d’une façon toute différente de celle empruntée par le désir des autres pour la star, qui ne se souciaient pas davantage de moi, sans pour autant honorer mon cul. Après tout, puisque ce dernier voulait faire bande à part, je ne pourrais pas être jalouse de mes fesses, tout comme je ne l’avais jamais été de « la Femme » que je représentais aux yeux allumés de toute la planète. Cette pensée ne manqua pas de m’exciter.

« Dis-donc, Luìs, si j’ai bien compris, tout à l’heure j’étais intelligente, et voilà qu’à présent tu me prends pour une imbécile ou je ne sais quoi de bien pire encore ? Si tu crois que j’ai envie de…

— Je ne dis rien, Sonia ; je te demande seulement de faire attention où tu mets tes jolis petits pieds. »

En effet, je pensais à mes pieds maintenant nus, assurés à prix d’or, qui d’ailleurs n’étaient pas si petits, et que l’homme pouvait détailler. J’imaginais déjà sa langue entre mes orteils, puis la cinglante baguette d’un instituteur déchaîné. Mes sandales gisaient, mais de façon calculée “vitrine de luxe” : « Entre teinte nude et lanières esprit bondage, elles réussissent le mariage inédit des deux tendances fortes de l’été. Un must have indispensable qui se prête à toutes nos fantaisies. » Zip arrière. Dessus, doublure et semelle intérieure cuir. Semelle extérieure élastomère. Talon lamellé cuir 11 cm environ. Blanc, noir ou rose. Les miennes sont roses panthère et relativement bon marché, vu le prix du cuir spécial pour protéger mes pieds, qui de fait sont beaucoup plus chers, et pour tout dire inabordables pour nos lectrices. Il faut savoir les enlever à leurs sandales, mes jolis pieds, et me prendre avec. J’imaginais donc les grosses mains de ce boucher serrer méchamment mes chevilles pour me suspendre au plafond comme un kébab, accrocher des boules de bois à mes seins ligaturés, fouetter mes fesses au martinet de suif. Enferre-moi. Puis je pensai à mon mari, qui n’avait jamais osé me prendre par le mauvais côté, par crainte de déchirer sa belle image de star. En bon intellectuel rectifié bouddhiste il en avait oublié de recueillir mon avis. J’aime assez les hommes qui m’aident à réfléchir, mais beaucoup moins quand ils prétendent régler sur cool la mécanique des fluides. De mon côté j’avais souvent pensé faire la circulation à Bangkok, mais je m’étais dit, voilà, ce chiant de mari est trop précautionneux, peut-être pas assez puissant pour me surprendre de ce côté-là comme un vilain Turc.

 

« Ce n’est pas aussi facile que tu sembles le croire », murmurai-je à destination de Luìs, presque libérée d’avoir pu émettre à voix haute une telle réflexion. Dans ma petite tête orthonormée les rues encombrées, gazées et brûlantes de Bangkok se mêlèrent au manège routier d’Istanbul. Mais après tout, Luìs ne se donnait-il pas pour mon confident ? Bien fait pour lui.

« Qu’est-ce qui n’est pas facile ? demanda-t-il, visiblement surpris par ma timide remarque.

— Mais enfin, Luìs, ne fais pas l’hypocrite, tu sais très bien de quoi je parle.

— Oh oui, excuse-moi, Sonia, je n’avais pas compris ton allusion. »

Il hésita, avant de reprendre courageusement ce rôle du confident qu’il s’était lui-même attribué. Il se retrouvait pour ainsi dire pris à son propre piège : parler au lieu de faire.

« Non, non, ce n’est tout de même pas facile, mais ce n’en est pas pour autant l’objet d’un exploit.

— Il faut tout de même un certain courage.

— Sais-tu qu’il ne le fait pas pour les beaux yeux des femmes, Sonia ?

— Ah ! Et pour quoi donc, alors ?

— Je ne sais pas… Veux-tu cesser ? Tu me mets dans l’embarras.

— Et toi, Luìs, ne voudrais-tu pas me prendre par le mauvais côté ? Mais (j’hésitai, de crainte de le blesser) en serais-tu seulement capable ?

— Je ne sais pas, Sonia (il s’empourpra en fond de teint rosé moyen L’Oréal), en tout cas, pas comme cela ; pas de cette façon.

— Il n’y en a pas trente-six, de façons, Luìs.

— Je le sais bien, Sonia, mais je veux dire, pas aussi… directement. Je ne te connais pas suffisamment pour te le demander.

— En fait, si j’ai bien compris, tu ne me connais pas assez pour te permettre d’y aller carrément, mais suffisamment pour être embarrassé au point de ne plus savoir comment t’y prendre !

— Voilà, Sonia, c’est exactement ça, si tu veux.

— « Si tu veux, si tu veux ! » Mais c’est toi qui dois vouloir, idiot !

— Sonia, pour moi, tu n’es pas qu’un cul !

— Et comment escomptes-tu prendre le dessus ? Si c’est pour que ça se passe comme avec mon mari, merci bien, je n’ai pas besoin de tes services !

— Je n’ai nulle envie de prendre le dessus, Sonia ; d’ailleurs, je crois que cette conversation commence à sortir du cadre…

— Voilà que tu deviens Suisse, toi aussi ; je croyais pourtant que nous devions parler franchement, car si c’est pour faire des thèses sur Kant, j’ai déjà mon mari. En attendant son retour je potasserai quelques bouquins sur le sujet !

— Pour le dire franchement, Sonia, je ne vois pas de rapport si évident, entre se faire sodomiser et être dominée ; en outre, quel intérêt y aurait-il pour moi, à te soumettre sexuellement ?

— C’est seulement que j’en ai marre, de prendre des initiatives à longueur de journée, comme des photos ! Mais pour savoir ça, encore faudrait-il que tu sois femme et mannequin ! L’orgueil, ça va bien deux minutes, même s’il est parfois nécessaire pour se rendre désirable. Mais moi j’en ai marre, j’ai envie de capituler.

— Là, tu me déçois beaucoup, Sonia !

— Heureusement que tu cherchais à me comprendre. Qu’en eût-il été, si tu avais seulement voulu t’assurer de mon cul ! »

 

En fait je ne lui parlais si aisément de mon désir pervers que pour mieux lui cacher celui où j’étais, d’être humiliée toute. Curieusement, l’idée qu’un sexe aussi long que celui que j’attribuais au Turc puisse venir me prendre par le mauvais côté, et pour ainsi dire m’honorer tout en violant mon orgueil, me fit aussitôt assaillir par une foule de questions qui prenaient possession de mon esprit d’une façon si inattendue qu’elles me semblaient obscènes, non parce que je ne pouvais y répondre en toute probité, mais plus simplement parce que mon corps avait déjà réagi par une froide évidence, qui paradoxalement m’échauffait.

En fait il s’agissait moins de répondre aux questions que d’accepter la réponse, afin de faire face à la situation. Si l’on veut jouir je crois que le vice nécessite un certain choix délibéré. Il suffit de pousser la porte et de se livrer, sans penser aux conséquences. La volonté oui, mais pour la toute dernière fois. Qui plus est, il ne s’agissait pas seulement de jouir, ni de souffrir, mais d’être si profondément humiliée que l’exercice de la raison ne serait plus assuré que par un étranger qui finirait par me dominer malgré mes réflexions, en s’attaquant directement à mes réflexes. Donner mon cul au Turc m’introduirait au délire de Pavlov. Pour l’avouer franchement, je voulais être reprogrammée, mais il me fallut de nombreux défilés pour admettre ça. Je faisais la petite innocente avec Luìs, mais j’avais profité de quelques verres avec mon mari pour lui soutirer quelques renseignements diplomatiques : L’Helvet avait des ramifications peu recommandables. Que cet envahisseur ottoman comprenne enfin que je n’étais pas venue pour la seule sodomie, mais que la reddition de mon cul devrait entraîner celle de ma personne avec son corps attenant. Qu’il me prenne par là, s’il en avait encore envie, mais surtout qu’il me fasse tout subir et m’emporte loin d’ici.

Certaines filles qui avaient payé très cher n’étaient plus reparues, mais au lieu de m’inquiéter cette information m’avait excitée davantage : j’allais peut-être me payer une vraie disparition. On n’avait jamais repêché de mannequin dans notre lac, et j’imaginais plutôt les heureuses victimes resurgir en phosphorescence dans le Bosphore. Le luxe a parfois du bon, car il peut tromper la mort.

Mon métier me paraissait assommant, certains jours, alors qu’en étant la condition existentielle de mon orgueil il me permettait, sinon de dominer l’ensemble des situations, du moins de contrôler l’opinion que les autres se faisaient de ma personne médiatique ; opinion qui, si elle n’était pas toujours positive, donnait cependant de moi une image largement acceptable et assurément enviée par toutes les femmes qui me prenaient pour modèle. Je me dis qu’il était grand temps que mon image travaille pour moi, pendant que mon corps serait livré à une certaine clientèle.

Contrairement à d’autres problèmes plus pratiques je ne pouvais aborder celui-ci avec mon mari, mais seulement profiter de son absence pour rendre les choses plus simples, me reprendre en main et me détacher de lui. Pour cela j’avais besoin d’un ami comme Luìs, non pour lui confesser ma faiblesse, mais pour m’aider à réfléchir ou pour me préparer au pire dans la distance que prend une courtisane avant de se livrer aux exigences du harem. Ici j’aurais plutôt affaire à un ogre, qui me commanderait je ne sais quoi, mais selon des idées bien précises. Je me revis lors de mon dernier défilé à Istanbul : à force de provocations j’avais failli me faire tirer en plein bazar, au beau milieu des paniers à langoustes et des cages à perruches ! Maintenant avec tout mon fric j’allais pouvoir me payer ça en toute sécurité, et j’en mouillais déjà de plaisir et d’effroi.

 

 

 

« Dis donc, Luìs, je ne veux pas dormir seule : est-ce que ça te plairait, de venir chez moi ? Comme tu le sais, j’y ai mon lit en toute indépendance ; ainsi n’auras-tu pas l’impression de tromper mon mari. D’ailleurs je lui ai déjà parlé de toi. À moins que tu ne préfères l’hôtel ; mais je te l’avoue, je suis angoissée, j’aimerais autant que tu viennes chez moi.

— Écoute, Sonia, ce que tu me dis là me touche beaucoup, mais je ne sais pas si je serais capable de… enfin tu me comprends… après ce de quoi nous avons parlé… »

Cet idiot n’avait retenu de mon vice que mon seul cul, et ne se doutait pas du bazar qui s’étalait derrière. Il confondait manifestement le passeport avec le pays à visiter.

« Ah ! non, bien sûr, excuse-moi, Luìs, tu n’as pas compris… Je me suis montrée stupide, et peut-être dure avec toi ; fais ce que tu veux ; ce n’est pas que tu ne me plaises pas, comprends-moi bien, mais pour l’instant ce que je veux, simplement, c’est ne pas dormir seule ; ça me permettra de réfléchir tranquillement. Nous pourrions en parler, mais si tu ne veux pas j’y réfléchirais à part. Par ailleurs, si tu veux de moi ne te gêne pas ; en tout cas je te laisserai toutes tes chances, même après le retour de mon mari. Ainsi pourras-tu prendre le temps de profiter de moi, Luìs. »

Je prononçai son prénom avec affection, pendant que de mon pied nu je taquinais sa jambe. J’avais entre temps sans qu’il s’en aperçoive fait glisser ma jupe plus bas, comme pour protéger mes cuisses de moustiques imaginaires, et fait remonter ma chemise liquette jaune (de laquelle j’avais détraqué le boutonnage) jusqu’à découvrir mon dos, que j’offris généreusement à l’inconnu en faisant pivoter ma chaise. Cette liquette offre le choix du porter, grâce à sa patte boutonnée, qui chez moi était déboutonnée plus bas que le soutien-gorge. Détails féminins : fronces. Encolure fermée par boutons nacrés. La mienne n’était pas boutonnée, puisque la patte était largement ouverte. Ma gorge et mon cou se voyaient à plein, et en relevant le menton tout en inclinant légèrement la tête on pouvait penser à une offrande pour un Dracula soft. On apercevait les bretelles du soutien-gorge, mais à peine, puisque très minces et couleur peau. Mon teint étant sous-exposé au standard professionnel, les photographes ont toujours eu du mal à régler leur balance des blancs. Tout comme sur le devant : on apercevait à peine entre les seins l’attache qui lie les bonnets, pourtant repérable par le moindre canif grâce à une marque rouge que j’y avais insidieusement cousue pour mieux fixer les regards. Message clair, d’autant que la liquette avait tendance à glisser jusque sous les épaules : taille trop grande pour moi par un fait exprès. Long. 78 cm env., mais la mienne ne tombait pas si bas, puisque je l’avais coupée au-dessus du nombril. Bas du dos visible, donc. Alors pourquoi avoir acheté une liquette trop large, si c’est pour la couper ensuite ? Allez savoir ! Pour y mettre ma griffe, assurément. Mettre à nu mes épaules et mon dos le plus bas possible, et laisser libre d’accès le ventre et les reins. Mettre en évidence le cordon de mon slip. J’ai quand même gardé la popeline légère 100% coton, ne vous déplaise.

 

Donc en ce moment mon Turc pouvait voir mes épaules nues et une partie du dos, mais pas mes seins. Je frissonnai en pensant aux lanières de cuir qui devaient pendre là-bas, à Istanbul, à l’ombre sèche du Grand Bazar. Je me ressouvins de ma question idiote : « c’est pour les chevaux ? » On m’avait alors répondu avec un air lubrique et un drôle d’accent, pendant qu’une main innocente frôlait mes fesses : « Ganz bestimmt ». Pour sûr. À mauvaise question, bonne réponse, sotte jument.

Ainsi, j’en étais bien sûre à présent, comme en plein bazar le Turc pouvait non seulement admirer mon fessier, mais tout autant mes reins et leur chute, et la raie de mon cul qui s’ouvrait expressément pour lui juste au-dessus de ma ceinture cuir de vachette, en principe sous la liquette, mais ici bien visible comme en dessus de hanche pour tunique macramé (indisponible sur moi) ; pendant que sur le devant la descente de ma jupe avait dégagé mon parfait ventre plat jusqu’aux premiers poils pubiens. Je remerciai secrètement mon fric, qui me permettait à la fois d’être regardée ainsi sans vraiment prendre de risques, tout en étant certaine de parvenir à mes fins, puisque s’ils voulaient mon or les Turcs seraient bien obligés d’assiéger mes viennoiseries. Je me dis non sans un grand plaisir vicieux que j’avais de quoi acheter leurs familles, leurs maisons, et tout leur stock de sperme. Dans le même temps montait en moi une grande envie d’être salopée ; qu’ils me prennent chacun sans tenir compte de moi, qu’ils défassent et déchiquettent ma belle image médiatique en mélangeant dans mon pot la douleur au plaisir. Qu’ils me débarrassent donc de Luìs, de mon mari et de maman à coups de queues et de lanières !

 

Dans la position où j’étais je ne pouvais guère apercevoir l’homme, sauf à me montrer trop explicite, voire, obscène ; mais il avait sans doute deviné que j’avais fait exprès de me découvrir pour le faire bander en lui présentant sa marchandise. Sans doute sans illusions me prenait-il pour une allumeuse – car qui peut espérer conquérir un mannequin aussi facilement ? – pendant que j’anticipais de le faire saliver jusqu’à la torture, lui qui se targuait de se payer tous les culs. Je pris décidément une pose plus commerciale, comme lorsque je présentais une robe à une belle fortunée, afin de faire comprendre à celui-ci que j’étais venue dans le seul but de m’offrir à son Organisation. Cette fois le client ne paierait pas, mais je le paierai avec moi pour qu’il m’arrache cette jupe volantée toile pur coton à l’effet naturel. Jeu de volant avec détail dentelle. Long. 40 cm environ. Ce qui sur moi fait plutôt court. Zip invisible. Boucle de ceinture sur hanche droite, pour montrer que cette boucle ne sert à rien, et que la jupe tient toute seule grâce à des poignées en manque d’amour. Toute résistance turque serait désormais impossible.

Je n’étais tout de même pas une marchandise exposée en vitrine dans l’une de ces rues qui descendent vers le Détroit, à moins que je ne sois ma propre marchande, ou ma mère, la maquerelle cachée dans mon arrière-boutique, qui depuis bien longtemps m’avait poussée à vendre aux guignols ma beauté ensemble avec mon cul. Mais j’avais congédié mon analyste, et j’étais venue jusqu’ici pour me délivrer en me livrant, et non pour disséquer mon désir.

Aussitôt l’idée que le Turc puisse parvenir à ses fins et se venge de ma cruauté insidieuse m’excita tant, que je faillis commettre un impair en sollicitant démesurément Luìs : l’humiliation l’emporterait bientôt sur sa passion, et il me planterait là, livrée à mes angoisses, et surtout au désir de l’autre homme, à son autorité, à la crasse de son restaurant et à mon appétit de souillure. J’en mouillais de plaisir, et je fermai les yeux pour faire disparaître mon espagnol par simple concentration mentale.

 

« D’accord, Sonia, j’accepte de venir chez toi », dit enfin Luìs, après réflexion, son attention fixée sur l’endroit du zip, où l’on devinait déjà quelques poils sous ma ceinture qui n’était pas encore Sriracha Crocodile Farm made in Bangkok. Comme mon mari finirait bien par revenir de chez Bouddha j’avais intérêt à montrer au proxénète une taille de prolétaire moins prosélyte. « Mais, ajouta Luìs précipitamment, à condition que tu n’exiges rien de moi. En outre je te demanderais, me lança-t-il plus sévèrement, au moins quand tu es avec moi, d’adopter des attitudes moins provocantes : comme maintenant, de renfiler ton escarpin, de remonter ta jupe, de refermer tes jambes ; et cela, même s’il n’y a que moi pour les voir. »

Je voulus contester ce dernier point, mais je me contentai de frustrer le Turc tout en obéissant avec plaisir à mon Luìs. Je laissais donc cruellement entendre au bourreau stambouliote que je m’apprêtais à quitter sa tambouille, et qu’il ne reverrait pas de sitôt mes jolis pieds.

« Voilà enfin un discours qui me plaît, venant de toi », dis-je, tout en respectant les commandements de Luìs (ramener mes jambes, remonter ma jupe pour faire bisquer l’autre homme en lui signifiant qu’il en avait assez vu), « mais, ajoutai-je, pour ce qui concerne tes envies, tu ne te montres guère original, Luìs ; cependant tu me plais assez pour que je prenne plaisir à ce que tu jouisses de moi.

— Oui, je te sais assez généreuse, Sonia ; quant à l’envie que j’ai de toi, si à la place je te disais que je t’aime, je crois que tu te moquerais ?

— Alors ne dis rien, Luìs ; profite simplement de la situation. Tu sais très bien que je ne vais pas divorcer pour te plaire ; quant à mon mari, il t’aime bien, je crois. Ça ne le dérange pas, bien au contraire, que ce soit toi qui me salopes. Tu es à ses yeux une sorte de délégué, et peu lui importe que le foutre provienne de toi, pourvu qu’il soit européen !

— Tu tiens un langage plutôt trivial, que je ne trouve pas drôle du tout, Sonia. Tout cela n’est guère engageant.

— Il ne faut pas prendre à la lettre tout ce que je dis, Luìs », ajoutai-je doucettement, tout en rajustant les bonnets avec lenteur, pour bien lui montrer que j’étais docile et que je respecterais ses commandements, du moins tant qu’il serait en ma compagnie. « Merci d’avoir accepté de dormir avec moi ; c’est gentil, je m’en souviendrai. Fais donc ce que tu veux, et surtout, surtout, ne sois pas vexé par ce que je dis ; l’important, comme tu vois, c’est ce que je fais, et pour l’instant, par chance, je ne tiens qu’à te faire plaisir. Aide-moi seulement à réfléchir, même en ne disant rien. Tu n’es même pas tenu de me répondre : je ne t’en voudrais pas.

— En quelque sorte, c’est un figurant que tu veux, Sonia ?

— Mais non, idiot, prends-moi donc comme je suis, et sache en profiter. Si tu crois que je demande à n’importe qui de venir dormir dans mon lit pour que je puisse réfléchir à domicile, alors là tu te trompes fort, mon cher !

— Tu es vraiment unique, Sonia ; je ne sais pas si je t’aime vraiment ; en tout cas sous tes airs de garce tu serais plutôt sympathique.

— Je te préviens que sous mes airs de garce je dors nue, Luìs, mais ce n’est pas pour te provoquer ; si tu veux, tu pourras te servir, à condition que ça ne dure pas toute la nuit. J’ai seulement besoin de réfléchir pour savoir où je vais. »

En fait mon corps le savait très bien, mais mon orgueil de mannequin m’avait toujours laissé croire que la seule réflexion décidait pour moi. Je me rengorgeai en pensant qu’il n’y aurait guère que les lanières de cuir longues et sèches, pour mater mon petit côté intello. Oui, j’avais hâte de me retrouver avec des gens qui n’aurait rien à faire de mon intelligence, et qui ne feraient pas semblant de comprendre ce que je dis pour bien paraître à mes yeux.

 

À cet instant précis je fis volontairement tomber mon sac (on plonge carrément pour ce nouveau modèle signé Soco, en cuir alezan et châtaigne, turquoise sur le rabat. Anse ou poignée, on a le choix de le porter à l’épaule pour plus de commodité ou à la main pour une allure chicissime), ce qui me permit de me tourner vers l’homme de l’Helvet. Son regard qui jusque là n’avait certainement pas quitté mon dos nu rencontra aussitôt le mien en remontant de mon sac, sur lequel il s’était fixé. Il voudrait bien m’ouvrir. Mes tétins pointèrent durement, et je détournai les yeux en signe d’allégeance, jusqu’à m’en venir fixer le fermoir scintillant. Le fait que je sois baissée avait dégagé mes seins jusqu’aux aréoles (tulle façonnée agrémentée de jour), et je me demandai s’il était possible à cette distance de relever l’état de mes tétins. Reste que l’homme me regarda d’un air soudain méchant, comme si je l’avais provoqué. Pourtant, cette année les bretelles se font discrètes.

« Garce », pensa-t-il en moi, en infligeant un piercing à mon téton. Je ne voulais pas m’engager dans la voie de la surenchère, et je baissai carrément les yeux, comme s’il m’eût intimé un ordre qui s’opposerait aux éventuelles revendications timorées de mon Luìs.

Cette scène : la chute de mon sac, sa récupération au sol, la sortie de mes seins, le regard de l’homme, se déroula assez vite, mais je parvins à lui accorder une lenteur infinie, afin de laisser cette présence méchante entrer en moi. Ainsi pourrais-je librement rêver de fouets et de fers pendant que je dormirais toute nue blottie contre Luìs.

Dans un sens, c’est vrai, j’avais provoqué l’homme, mais seulement pour qu’il garde sur lui en dehors de tout magazine mon parfum entêtant de Chanel. Je voulais seulement qu’il ne m’oublie pas, qu’il pense à se venger de moi ; mais surtout qu’il évalue calmement ses chances d’avoir mon cul, comme on estime un bel objet dans une salle des ventes. Mais je voulais aussi qu’il désire par ce moyen m’avoir aussi ; non pas que je voulusse lui plaire, mais pour qu’il m’humilie et me domine jusqu’à prendre possession de l’artiste pour en faire sa cochonne.

Cependant j’étais bien décidée à me défendre bec et ongle. Le combat serait rude, pour lui ; mais en le regardant de nouveau, sans vouloir relever le défi je lui laissai entendre (comme il l’avait clairement compris au vu de ma photo de couverture), que ma valeur était infinie, comparée aux suissesses qu’il avait pu baiser en bon chasseur sauvage de notre jungle urbaine. Je ne voulais pas vraiment qu’il me reconnaisse, ou qu’il en vienne simplement à se dire qu’il allait pouvoir sodomiser l’égérie ; mais tout au contraire qu’il déchire carrément cette image et, sans prétendre y trouver je ne sais quelle stupide intimité, que son caractère de brute gicle en moi et emporte enfin tous mes raisonnements ! Je n’espérais de lui aucune jouissance directe, mais seulement qu’il remonte d’abord mon colon et me domine enfin de l’intérieur, de la même façon que son regard s’était faufilé en moi jusqu’à relever mes seins. Je me dis que jusqu’ici jamais personne n’avait su honorer mon cul comme un objet en soi.

 

Oui, ce que je voulais, c’était pouvoir baisser définitivement les yeux devant un homme qui n’aurait ni respect, ni admiration pour moi – tout le contraire d’un Luìs – et que de mon côté je n’aurais aucune raison de respecter, non seulement parce qu’il aurait osé me rabaisser en me faisant ça, mais surtout parce qu’il n’était qu’une brute qui n’en aurait qu’après mon cul. Certes il m’humilierait, mais mon cul serait enfin honoré : j’en mouillais, et je me dis que la jouissance contredit souvent le pur respect de soi. J’étais d’accord pour reprendre à zéro toute mon expérience sexuelle, mais en commençant par derrière. Je voulais craindre mon Turc, non pas seulement à cause de sa force brute, qui contrairement aux exercices de mon mari me déflorerait définitivement, mais simplement pour pouvoir lui obéir sans raison ni respect. Obéir et lui céder mon corps sans discours, ensemble avec mon orgueil et ma prétentieuse intelligence. Il me prouverait enfin qu’elle ne valait rien, cette intelligence, et lorsqu’il pénétrerait mon intimité de bronze pour y découper mon cul au chalumeau, je n’appartiendrais qu’à ses potiches et plus du tout à vos posters. Pourtant, en rentrant en moi il déflorerait le tout Zürich, le monde de Luìs et de mon mari, et pendant qu’il me baiserait, pendant que sa cruauté me pourfendrait, en déchargeant il prendrait enfin livraison de moi, détruirait mon esthétique raciste pour me rendre au désespoir des cygnes sauvages.

Finalement, me dis-je, je ne le crains pas ; ou bien cette crainte n’est qu’une forme de respect, pour oser me faire ça sans autorisation. C’est pourquoi, pendant la durée infinie de la manœuvre, alors que je me redressai, récupérai mon sac, remballai mes seins, il me fit comprendre du regard que oui, il saignerait mon cul et me ferait payer la légèreté que je m’étais autorisée en lui montrant mes fesses, à lui ouvrir ma vallée, à exposer mes collines à ciel ouvert. Tu vas apprendre à me connaître… Voilà ce que sa mimique cherchait à me dire ; ou du moins voilà ce que j’imaginais, tout en me remettant à l’autorité de Luìs afin de pouvoir me réfléchir encore.

 

En me redressant je rajustai mon corsage sur le devant (soutien-gorge à armatures. Tout en raffinement… fait pour vous jusqu’aux bretelles ! Tulle ajourée, dos extensible, 54% coton, 32% polyester, 10% polyamide, 4% élasthanne) et, tout en évitant que Luìs aperçoive les tétons qui pointaient, je dus réfréner une certaine impulsion qui me poussait vers l’homme. Non pour me livrer, mais pour m’excuser auprès de lui de m’être montrée aussi impolie. Mais s’il était bien ce que Luìs m’en avait dit, sans doute ne comprendrait-il pas mes excuses, à supposer qu’il sût ce que ce petit mot veut dire. En outre je ne voulais pas aller vers lui, mais je souhaitais plutôt qu’il m’arrache, qu’il me jette enfin hors de moi et m’attache, et me prouve ce qu’un homme peut commettre de dégâts dans la dentelle. Certes je me défendrais, mais en espérant sa victoire.

Je demandai aussitôt à Luìs de me laisser sa place, sans préciser la raison pour laquelle j’exigeais cela de lui, alors même que je lui avais obéi, alors même que j’étais devenue sage, et cela pour mieux exposer à l’homme, à la fois ma mignonne figure de fillette qui sait obéir à son papa, et la star dans toute la gloire de son cul.

Luìs dut s’apercevoir que je voulais plaire à l’homme, mais il s’exécuta. Il faisait donc confiance à mon jeu provocateur, sans comprendre les dernières raisons de mon comportement. Il croyait sans doute que je voulais pousser le Turc à bout pour qu’il m’agresse et tombe enfin entre les mains de la police de Charles Quint. Mais pour l’instant je voulais seulement démontrer à notre homme que je n’étais pas n’importe qui : habituée aux défilés de mode, à jouer avec les apparences, je voulais lui prouver en me montrant de face qu’il ne pourrait pas me conquérir en croyant posséder mon seul cul. Non, j’avais trop travaillé mon corps et mes apparitions sur la scène publique, pour autoriser un inconnu à ne tirer de moi que le croupion. Non pas que je craignisse me rabaisser par-là ; bien au contraire, tant qu’à être chose je voulais le devenir toute, et si l’homme prenait mon cul pour rien, autant que je sois toute nulle pour sa queue, qu’il insémine mon néant de fond en comble. Non, ce bâtard n’allait pas s’en tirer comme avec les délurées de notre beau lac ! Lui céder mon seul cul, voilà qui serait plutôt facile en lâchant quelques billets ; mais je voulais plutôt lui prouver, alors qu’il m’avait déjà inspectée, que j’étais une personne entière ou plutôt un cul total, à prendre comme un taf en une seule fois, et que s’il voulait se frotter à moi il devrait se résoudre à me souiller jusqu’au trognon.

 

 

 

C’est ainsi que je laissais l’étranger me détailler ostensiblement, allant de chaque partie au tout de ma personne ; la perfection du mannequin sur toute la ligne, scannée pore après pore. Je pris bien soin de ne pas me cambrer, de ne pas marquer ma taille, de ne pas mettre mes jambes en valeur – en cela j’obéissais à Luìs ; mais en même temps j’indiquais à l’homme que j’acceptais le marché, dans lequel j’étais à la fois partie prenante et marchandise.

Je le laissais me regarder sans le défier, comme si je défilais devant des anonymes : sans lui sourire, le regard braqué sur l’horizon vide, mais en adoptant un air de défi, dans le genre standard « nulle n’est aussi belle et indépendante que moi », pendant que Luìs acceptait le jeu. Sans doute me voyait-il plutôt salope, mais il devait penser, en bon descendant de Charles Quint, que je menais ici un combat contre l’ennemi ottoman – un combat que je remporterais sur le vieux dragon oriental : la beauté éclatante et la classe haute couture contre la brutalité des marchands de tapis planqués à l’ombre du bazar ; l’intelligence technique de la scène contre le bordel inculte de l’underground. Le Turc s’en prendrait à ce que je représentais de la Suisse ; car il était Turc, je le savais déjà, moi haïssable, déjà dévoyée et sans ambition. L’homme devait sentir que je ne m’aimais pas, malgré les belles apparences. Ce n’était la faute à personne, mais sans doute celle de mon dieu jaloux, qui n’était pas le bon.

 

« Je te vois venir, Sonia, me dit Luìs, tu ne supportes pas de ne pas plaire à tout le monde, alors que ce salaud n’en a qu’après ton cul !

— On verra bien, Luìs.

— Comment ça, « on verra bien » ? Te rends-tu compte de ce que tu dis ?

— C’est mon affaire, Luìs.

— Quoi ? Tu me demandes de dormir avec toi, et dans le même temps tu prétends vouloir te faire sodomiser par ce salopard ?

— Tu dis cela parce qu’il est Turc, Luìs, et que tu penses que toi, matador franquiste, tu en serais bien incapable !

— Turc ! Je le dis parce que c’est un salaud, Sonia, qu’il soit Turc ne change rien à l’affaire.

— Écoute-moi bien, Luìs : si tu veux être mon confident, tu dois t’attendre de ma part à entendre de drôles d’idées.

— Mais enfin, Sonia, tu es en train de me dire tout de go que tu te prépares à te livrer, et je devrais te laisser faire sans piper mot ?

— Je ne dis pas que je vais le faire, Luìs.

— Mais tu y penses déjà.

— Oui, Luìs, et si tu continues je vais y aller illico en te plantant là, et sans préparation. Au moins grâce à toi j’aurais le temps d’y réfléchir, et il te restera quelques chances que je ne le fasse pas. Par ailleurs, même s’il ne veut que ça, c’est déjà la preuve que je lui plais, tu ne trouves pas ?

— Non, Sonia, je t’arrête, je sais qu’il ne rechigne pas à s’enfiler le dernier des boudins. »

Sans que je sache pourquoi, cette information me fit aussitôt mouiller. Pourvu qu’il me désire comme un mannequin, et qu’il m’encule comme un boudin, pensai-je trivialement. Je faillis m’exprimer à voix haute et la bouche pleine, mais comme je trouvais utile de garder Luìs pour confident, je craignis de le perdre : sa présence me maintenait lucide. Bien que sa critique irraisonnée et jalouse me dérangeât par sa naïveté, et que j’attendisse de lui davantage d’esprit, je m’en contentais en reconnaissant qu’il me permettait de garder le mien ouvert : je venais de comprendre le secret moteur de l’humiliation qui produisait mon désir, sinon pour lui, du moins pour la queue du Turc en moi. Que ce dernier puisse me détester à cause de ma dépravation ne m’importait guère, pourvu qu’il sache, au moins pour le temps des prémices, reconnaître mon talent et mon incontestable beauté. Je tenais absolument à ce qu’il connaisse le prix qu’il risquait de remporter, ou plutôt ce que j’étais prête à payer : mon corps à la mode, rien que ça, pour un bistrotier des plus vulgaires !

En effet, me dis-je alors en un ultime sursaut logique : si c’est justement à cause de mon talent et de ma beauté impudemment affichés, que celui-là me déteste et voudra m’humilier, du moins les reconnaîtra-t-il ! Voilà qui me suffisait, d’autant que je doutais qu’il veuille m’humilier sans m’avoir reconnue d’abord comme dépravée, ou comme je ne sais quelle parmi ces chiennes promises au dernier venu de ses compagnons, et surtout à lui, le justicier, qui trouverait sans doute dans mon comportement un bon alibi religieux pour jouir de ma petite personne. Il pourrait à la fois se venger de ma beauté corrompue et punir ma prostitution.

Mais – et en cela Luìs avait parfaitement raison – il pourrait tout aussi bien me baiser à l’occasion, car ses goûts étaient peu sûrs : comme avec un vulgaire boudin il tirerait son coup sans chercher à m’humilier davantage qu’une zurichoise argentée. Sans doute jouirait-il, à travers ma réputation bafouée, d’humilier les femmes occidentales pour punir leur prétentieuse liberté ; ou bien parce qu’il bisquait de nous savoir destinées à d’autres. Mais je souhaitais qu’il m’humilie bien davantage encore, après avoir reconnu ma mondiale valeur. Voilà pourquoi je voulais me montrer à lui en entier, après avoir exposé mes fesses et mes seins sans vergogne, en lui laissant entendre qu’il ne pourrait les obtenir sans me fracturer. À l’insu de Luìs je voulais qu’il sache combien je pouvais être facile d’accès, mais à la seule condition d’abuser de moi en démolissant ma faconde, de détruire la fausse identité de mon glamour high-tech et d’étriller mon cul de star.

Pour ce faire je m’assurai de son regard méchant, puis, toujours soumise à la censure de Luìs, je feignis de dégrafer les deux premiers boutons de mon corsage (de boutons, il n’y en avait déjà plus, à cause d’un coup de bistouri sur la liquette), mais – ce de quoi Luìs ne s’aperçut pas – en réajustant mon col je défis ostensiblement dans mon cou le fermoir de ma chaîne en or, puis repêchai d’entre mes seins ma médaille à l’effigie du Christ (Médaille Or 3,2 gr Christ et Croix, forme cachet, christ prenant son envol, or poli hauteur 21 mm, largeur 18 mm). Massive. Repérable à distance. Mise en valeur du cou et de la poitrine.

 

Tout en regardant mon homme, cette fois sans baisser les yeux, après avoir vérifié sa compréhension de la manœuvre, au terme de quelques oscillations pendulaires je laissai choir dans la poussière, au pied de ma chaise, ma chaîne avec sa médaille.

À me voir agir manifestement à sa destination le Turc eut un sursaut qui me prouva la réussite de ma provocation, alors que je ne quémandais que mon admission. Je l’avais donc marqué, sinon par ma beauté officielle, du moins par mon audace singulière, bien qu’à cette distance on ne puisse probablement pas saisir l’effigie d’un Christ sur une médaille. Mais l’homme tirerait sans doute de mon offrande les conséquences nécessaires, tellement je le trouvais déjà ébahi de me voir lui sacrifier l’amen d’une petite fortune en or.

C’est pour m’excuser de t’avoir allumé, me persuadai-je, en pensant aussi fort que je pus, comme une prière qui se transmettrait assurément grâce à l’or de la chaîne. L’homme releva la tête, et pour toute réponse prononça je ne sais quelle insulte en turc, puis laissa glisser un filet de salive jusqu’au sol, comme un écho qui voulait imiter la chute de ma chaîne. Je me contentai de le regarder sans le moindre défi, tout en décollant mes lèvres en guise d’allégeance.

L’homme porta aussitôt sa main pataude à l’endroit de son sexe, comme pour me montrer combien la couture en était tendue. Je mouillai aussitôt, et sans pouvoir rien empêcher je sentis mon cul s’ouvrir. Je me demandai soudain, mais sans angoisse, comment une aussi grosse queue pouvait prétendre entrer là. Je ne pus m’empêcher d’ouvrir grand la bouche, et cette fois l’homme cracha au sol avec mépris. Il n’aimait manifestement pas les chiennes occidentales, et je jouissais par avance, à la pensée qu’il allait se venger sur moi de tous leurs vices. Je me levai aussitôt en feignant l’embarras, et l’homme ne put s’empêcher de regarder mes jambes si fraîchement nues, si parfaitement lisses, joliment bronzées au filtre discret sweden spécial-3. Il me sembla que son dernier crachat coulait lentement sur mes cuisses, alors que je l’avais cruellement senti destiné à ma bouche trop sèche ou à mon sexe décidément trempé. Je me rassurai déjà en pensant que ce salaud ne me désirerait pas vraiment, mais que sa seule vengeance ne m’épargnerait pas.

 

Luìs se leva aussi, et je lui fis insidieusement remarquer que l’homme, s’il s’intéressait bien à mon cul, n’était nullement indifférent au galbe de mes jambes, qui y conduisaient en droite ligne. Puis, en reboutonnant mon corsage désormais vidé de la protection de son Christ, je guidai le regard de l’homme vers mes seins. Les tétons me faisaient mal et je surpris l’homme en flagrant délit de vouloir percer ma croix. Mes vulnérables tétins étaient-ils plus visibles à cette distance que la tête du Christ ne l’avait été sur ma médaille ? Quoiqu’il en fût de l’acuité de mon Turc, je venais de le surprendre à s’intéresser à tout autre chose que mon cul.

Profitant d’une seconde d’inattention de Luìs je laissai tomber le foulard de soie sur ma chaîne : Bâillonne-moi ! Puis, par-dessus, la revue où je paraissais à demi-nue, qui souleva dans le soleil un petit nuage de poussière dorée. Luìs fit mine de se baisser pour récupérer le contrat de ma perte, mais je lui lançai comme un ordre, tout en jetant un regard vers l’homme : « laisse, je n’en ai plus besoin. »

Alors même que je quittais le bar, puis le parc, en passant un bras autour de la taille de Luìs je me retournai une dernière fois vers l’homme, et je le vis, qui déjà feuilletait le magazine dans lequel il m’avait sans doute reconnue in vivo. Quant à moi, je venais de reconnaître mon foulard, qu’il tenait enroulé autour de son poignet gauche. Et ma chaîne, qui pendait à ses doigts comme un chapelet d’or.

Chapitre suivant : Chapitre 2

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Table des matières
  1. Chapitre 1
  2. Chapitre 2
  3. Chapitre 3
  4. Chapitre 4
  5. Chapitre 5
  6. Chapitre 6
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