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Irrwisch Terminal

Par Stéphane Gallay

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-sa 3.0

Date de publication sur Atramenta : 25 janvier 2015 à 14h08

Dernière modification : 11 août 2015 à 13h10

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D’un dock à l’autre

Je dois laisser ça à Rasan : il a des grandes paluches, mais il sait s’en servir et le massage qu’il m’administre dans ses appartements est du genre énergique, mais salutaire. Bon, sa liqueur de mûres – distillation personnelle, s’il vous plaît ! – aide aussi. Son œuvre terminée, il vient s’installer à côté de moi et se sert aussi un verre.

– « Compte tenu des circonstances, ça ne s’est pas si mal passé… »

Je lui jette un sale regard, peut-être même appuyé mentalement. « Trois morts et trois blessés dans nos rangs : tu te fous de ma gueule, cousin ?

– Compte tenu des circonstances, j’ai dit. Même avec vos armes antivéhiculaires, la navette avait la puissance de feu suffisante pour t’éparpiller en nanocouche sur tout le dock, toi et ta piétaille. »

Je le sais, mais ça ne m’aide pas.

Le vrombissement discret du communicateur à mon poignet interrompt mes ruminations. J’invoque un écran holo, message seul : Angel. Mon autre contact chez les Crabes. Il me confirme que, tout récemment, ce cher Dubreuil a touché le gros lot – suffisamment d’oseille pour déménager sa petite bande vers des ateliers tous neufs.

J’ignore le regard inquisiteur de Rasan et je me rhabille. Il finit par craquer le premier : « Du neuf ?

– Peut-être bien. Tu as toujours ton Dauphin ?

– Sûr, mais ce n’est pas un peu tard pour plonger ?

– Pas pour enquêter. »

***

Le lendemain, je suis à la maison de soins. Pas tôt : j’ai turbiné un bon bout de nuit avec le sous-marin de poche de Rasan. Et la plongée de nuit, c’est épuisant, surtout quand on essaye d’être discret.

Au retour, j’ai juste eu le temps de regarder le message du légiste et je me suis un peu effondré comme une grosse larve dans la salle de repos. Quatre heures de sommeil, une douche et un changement de linge plus tard, je me sens à peu près vivant et, sur le chemin, je passe au marché clanique.

Bref, maison de soins. Jartys, la dame des lieux m’autorise à aller voir Sise. Elle est consciente, assise dans sa couche, avec un pyjama que je vois bien faire partie de son uniforme officiel et qui cache assez mal d’assez impressionnants pansements.

– « Quel dommage d’abîmer si belle plastique ! »

La pique est classique, mais Sise n’est pas assez cynique pour qu’elle ne fasse pas son petit effet sur elle. Le rouge lui monte de nouveau aux joues, mais elle répond sur un ton plus amusé que gêné : « Oui, et en plus, les médecins m’ont formellement interdit la bagatelle jusqu’à nouvel avis. »

J’en ris ; elle moins, parce que ça lui fait encore mal.

Je m’assois au bord de sa couche et je sors de ma poche le bracelet en or, cuivre et acier que je viens d’acheter ; je le lui passe au poignet, en gardant sa main dans la mienne peut-être un peu plus longtemps que nécessaire.

– « C’est… magnifique, mais… pourquoi ?

– Disons que c’est pour te remercier de m’avoir sauvé la vie une deuxième fois. Une marque de… confiance ? »

En ce disant, je me suis rapproché d’elle sans qu’elle cherche à s’éloigner.

– « Je vois », souffle-t-elle juste avant que mes lèvres ne touchent les siennes.

– « Ahem. »

L’instant vole en éclat, pulvérisé par la présence de trois uniformes highlanders autour d’une civière antigrav. Un grand blond avec un sourire enjôleur précède deux officiers médicaux. Il avance vers moi et me sert la main avec enthousiasme et une chaleur presque naturelle ; je lui rends une poigne de mollusque mort.

– « Lieutenant Ovidio Sanclara, Ve flotte. J’ai reçu l’ordre de procéder à l’évacuation sanitaire de l’agent Clearsight. Vous devez être Eithen Talathin ? J’ai beaucoup entendu parler de vous. »

Je marmonne que oui, merci, faites et bon voyage ; je suis tellement dans les vapes que je remarque à peine qu’il me drague – malgré un regard furibard de Sise. À preuve : je ne lui demande même pas s’il sait où dîner ce soir. Pas que ce soit nécessaire, d’ailleurs : d’une part, il fait toute la conversation à lui seul et, d’autre part, il doit repartir au plus vite. D’ailleurs, la vedette sanitaire est posée devant la maison de soin.

Je regarde le petit vaisseau décoller en silence en me demandant s’il existe quelque part dans la Sphère quelqu’un qui a l’air plus con que moi en ce moment.

***

– « Donc, tu n’as pas eu le temps de lui dire ? » Sur sa terrasse personnelle, Rasan me verse une énième coupe de vin ; si je ne le connaissais pas mieux, je jurerais qu’il veut me mettre dans son lit (comme je le connais mieux que ça, je sais qu’il sait qu’il n’a pas besoin de me saouler pour cela).

– « Je ne sais même pas si je le lui aurais dit. “Ah, au fait, Sise, les personnes dans les caissons sont des clones récemment activés et vos disparus ont investi un ancien dock désaffecté, racheté aux Crabes, pour y installer une base secrète.” Ça fait sérieux, je te jure ! »

Il éclate de rire et regarde avec moi l’activité de l’autre starport, le grand truc moderne avec ses arches élégantes et son trafic perpétuel, si proche et pourtant si lointain de notre antique structure en pierres, bois et toiles, que l’on reconstruit régulièrement. On reste ainsi, côte à côte, en silence, avec le vent comme seul vêtement.

– « Dis donc, cousin, je me trompe ou tu es en train de tomber amoureux de ta beauté OGM ? »

C’est à mon tour de rougir, tiens ; c’est rare, alors Rasan en profite. Je ne sais pas trop quoi lui répondre. Peut-être que oui, en fait. À moins que je ne sois juste intéressé que par son côté oie blanche ? Suis-je un sale pervers ou un incorrigible romantique ? Probablement les deux. Comme il n’aime pas trop les silences, il reprend :

– « Tu veux que je te raconte un autre truc qui fait sérieux ? »

Je le regarde et il poursuit : « La vedette médicalisée qui est arrivée ce matin ne venait pas du vaisseau.

– Le Phoenix coin-coin-pouët ?

– Non. Il est sorti directement d’hyperespace. »

Je le regarde sans trop comprendre avant que ça me frappe, juste au moment où il ouvre la bouche pour me l’expliquer : la base highlander la plus proche est à au moins une semaine de voyage. Aucun vaisseau n’aurait pu apprendre aussi rapidement que Sise était blessée et faire le trajet, à moins que…

– « Il y a un vaisseau pas loin d’ici qui suit toute l’affaire !

– Ah, quand même !

– Mais pourquoi ? Je veux bien que les Highlanders soient têtus au-delà du raisonnable, mais ils ne vont quand même pas tenter une énième invasion d’Irrwisch ? À chaque fois, la moitié de la Coalition mercenaire leur tombe sur le râble et on retrouve des bouts de flotte dans tout le système stellaire.

– Ça, c’est la question qui vaut son poids en mallin. » Il n’en dit pas plus et s’abîme dans la contemplation de son verre.

Je le laisse à son nectar et je rejoins le reste de la fête qui bat son plein dans la résidence. Ça tombe bien, j’ai besoin de me vider la tête.

Pour rester poli.

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Table des matières
  1. Perdu : navette ; forte récompense
  2. Coopération internationale
  3. Visite touristique
  4. Suivez l’ingénieur
  5. Nous voulons des informations
  6. Assaut sur un dock
  7. D’un dock à l’autre
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