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Irrwisch Terminal

Par Stéphane Gallay

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-sa 3.0

Date de publication sur Atramenta : 25 janvier 2015 à 14h08

Dernière modification : 11 août 2015 à 13h10

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Visite touristique

Ma nouvelle copine – comme l’ont conclu un peu tous mes interlocuteurs sur le chemin – a droit à la grande visite touristique.

Ça nous prend la journée et ça couvre à peu près cinq pour-cent de la surface totale de la Taupinière. Une grande partie du reste se compose de gaines techniques qui n’intéressent personne (pas même l’équipe d’entretien, qui délègue à des systèmes autonomes) et des endroits abandonnés depuis tellement longtemps que peu de monde ne s’y hasarde.

J’ai passé un peu toute mon enfance d’Eylda (enfin, d’Ataneylda, mais on ne va pas pinailler sur les virgules) – c’est-à-dire pas loin de cinquante ans – à explorer toutes ces coursives, ces places publiques, ces pièces oubliées. Maman administratrice des services techniques, c’était le terrain de jeu idéal. Mon père, un Terrien un peu naïf, avait déjà quitté les lieux depuis longtemps ; il n’a appris que bien plus tard qu’il avait laissé derrière lui deux gamins et ça l’a mortifié, même si ma sœur et moi n’avons pas vraiment manqué de pères.

Bref, moi ça m’amuse beaucoup, mais j’ai rapidement l’impression que Sise, moins. Elle affiche un intérêt poli dans le nouveau terminal planétaire, qui accueille la plus grande partie du trafic. Quand on passe dans le Domaine Warkaran, grand parc semi-enterré avec son grand marché clanique permanent, elle se renfrogne un chouïa, surtout quand il devient évident que je connais personnellement une bonne moitié des permanents du lot, notamment ceux qui vendent du comestible.

C’est quand même un peu mon fonds de commerce : je ne suis pas doué en combat, pas particulièrement observateur et n’ai aucune patience avec les sciences légales, mais je connais mon starport et son peuple. Ça, plus mes petits talents mentaux.

À la mi-journée, le refus est sec lorsque je lui propose de déguster des fruits de mer dans le secteur siyansk. Elle refuse également les fourmis grillées au miel (objectivement, celles de Copacabana sont meilleures ; les espèces autochtones sont fades), les citrons confits à la moutarde et le café froid pimenté. J’hésite à lui proposer le kébab de la mère Sirkis, je ne suis pas sûr que même son estomac highlander y survive.

Son humeur s’assombrit au fur et à mesure qu’on descend dans les strates et elle fait carrément la gueule quand on finit la journée dans la Maison des cendres, une des dernières maisons de voyageurs encore en activité à ce niveau. Si l’on excepte le dôme, depuis longtemps noirci et recouvert, on pourrait se croire au début de l’Arlauriëntur, il y a plus de dix mille ans : serviteurs discrets et stylés dans de légères tuniques en edisian bleu pâle, vieilles pierres polies par les ans, mobilier extravagant en bois précieux, éclairage au braséro au bord des bassins à l’aspect semi-naturel.

Le temps d’embrasser Ilian, la maîtresse des lieux (et accessoirement une cousine, ce qui me vaut toujours un traitement de faveur quand je visite), je me débarrasse de mes frusques et pique une tête dans le bassin principal, avant d’inviter Sise à faire de même. Sous sa rogne, elle a l’air fourbue ; si elle avait suivi mon exemple et grignoté ce qu’elle pouvait quand elle le pouvait, elle serait sans doute plus pimpante.

Elle me lâche un misérable « je suis encore en service », ce à quoi je réponds, impitoyable, que moi aussi.

***

Comme je ne suis pas totalement fourbe, j’ai commandé un buffet séparé et je passe la jupe que m’amène un des serviteurs avant de rejoindre une Highlander qui réussit l’exploit d’être très rouge en même temps que très noire. J’attends qu’elle ait repris des couleurs plus naturelles et des forces avant de passer aux choses sérieuses :

– « Lithieren, la Maison des cendres, où nous sommes est un des points les plus anciens encore habités du starport. La navette était parquée dans un entrepôt encore plus ancien, deux niveaux plus bas. » Je lui vote un sourire. « Je ne t’ai pas seulement amenée ici pour la nourriture et le service. »

Elle me le rend d’assez bonne grâce. « Aucune sécurité, je suppose.

– En effet. Techniquement, ce dock n’existe plus depuis au moins cinq mille ans. À l’époque, on n’avait pas trop l’habitude de la surveillance électronique. » Maintenant non plus, d’ailleurs.

– « Donc, personne n’a vu ce qui s’est passé ?

– Personne, mais ça ne veut pas dire qu’on ne le sait pas. »

Elle interrompt le déchiquetage systématique de la cuisse de canard qu’elle avait entamé pour me jeter un regard inquisiteur. Je poursuis : « Je viens de recevoir un rapport des techniciens qui ont suivi l’équipe de nettoyage. Ils n’ont noté qu’une seule trace passage : vers la navette et une seule personne.

– Le cadavre ?

– En personne. Je peux me tromper, mais je parierais sur un Crabe.

– Un gang local, je suppose ? » Moins bête qu’elle n’en a l’air. J’acquiesce.

– « Quelque chose comme ça. Spécialisé dans la récupération d’épaves, même si ça implique parfois de les créer au préalable. » Elle lève un sourcil, pendant que j’emballe le quartier d’orange dans un lambeau de viande, avant de le tremper successivement dans la sauce au café et le gingembre en poudre. Du coup, je ne sais pas trop si cette mimique s’adresse à mes habitudes culinaires ou aux pratiques criminelles locales, alors je poursuis : « Il y a six ans, une navette orbitale s’est perdue dans la tempête. On a retrouvé les passagers et l’équipage indemnes, le lendemain, et les pièces de la navette étaient déjà sur le marché, pour la plupart déjà réservées. Ce sont des pillards, mais pas des meurtriers.

– Donc on ne sait toujours pas où la navette a atterri en premier et ce qu’il est advenu des passagers.

– Non. Mais ça pose d’autres questions, comme par exemple de savoir comment elle a pu arriver jusqu’ici sans être repérée.

– Un problème dans vos dispositifs de détection, peut-être ? » Si la question avait des propriétés chimiques, elle aurait un pH à deux chiffres. Si jeune et déjà caustique… J’active mon bracelet-communicateur, repère le fichier – que je sais lui avoir déjà remis – et je le lui envoie d’une chiquenaude virtuelle.

– « Déjà vérifié. Nos détecteurs en ont perdu la trace en orbite, en même temps que ceux de ton Starwide Phoenix machin-truc.

Galactic Endeavor », corrige-t-elle. Je me retiens de répondre « à tes souhaits » ; les noms pompeux – du genre « Clearsight », dont les Highlanders adorent s’affubler dès qu’ils ont reçu leurs améliorations génétiques, histoire de montrer qu’ils sont une nouvelle personne – m’agacent au plus haut point.

Je n’ai jamais compris ce concept de nationalisme terrien, qui substitue les constructions politiques aux structures familiales. J’en connais intellectuellement les raisons (je les ai étudiées à l’université d’Ardanya et mises en pratique pendant mes années de milicien dans les Cités franches d’Eridia) mais, culturellement, ça me dépasse un peu.

– « Et ceux du Rentelian ?

– Que quoi ? » Je réagis avec un temps de retard, tout à mes ruminations sur les différences culturelles.

Elle pointe le nom d’un cargo indépendant, arrivé dans le même créneau horaire. « Vous… tu as vérifié les détecteurs de ce vaisseau ?

– Pas moi personnellement. » J’étais dans une chambre de soins fort confortable à ce moment. « Mais peut-être mes collègues… »

À mon tour de froncer le sourcil ; si la joyeuse bande de parasites qui me seconde a interrogé l’équipage ou les logs du cargo, ils ne l’ont pas marqué dans le rapport. J’appelle rapidement Kaenar, qui me confirme que non, ils n’y ont pas pensé. Je questionne dans le désordre ses compétences, son hérédité et ses habitudes alimentaires, ce à quoi il répond qu’il mangerait plus sainement si je n’avais pas des pratiques douteuses avec le bétail des environs ; on se quitte en rigolant, ce qui semble mystifier Sise.

Ce n’est d’ailleurs pas la seule chose qui semble la mystifier, si j’en juge par ses coups d’œil sur ma personne pendant que je me rhabille. Quand elle a fini de remettre ses bottines – seule concession à l’informalité qu’elle a daigné faire – elle ose enfin la question :

– « Euh, Sen… tu es… enfin, homme ou femme ?

– C’est important ? »

Comme elle se tait et pique un fard, j’en déduis que oui, mais je ne réponds qu’avec un sourire.

Chapitre suivant : Suivez l’ingénieur

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Table des matières
  1. Perdu : navette ; forte récompense
  2. Coopération internationale
  3. Visite touristique
  4. Suivez l’ingénieur
  5. Nous voulons des informations
  6. Assaut sur un dock
  7. D’un dock à l’autre
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