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Des fourmis et des hommes

Par Marie-C. Uytterhaeghe

Œuvre publiée sous licence Licence Art Libre (LAL 1.3)

Date de publication sur Atramenta : 22 août 2014 à 8h05

Dernière modification : 23 août 2014 à 19h50

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Des fourmis et des hommes

 

Il faudrait assurément posséder un don d’observation hors norme pour déceler la présence de ces deux personnages, dissimulés par un ciel nocturne et complice. Immobiles, parfaitement conscients de se trouver à l’abri de regards indiscrets, ils devisent, spectateurs invisibles mais indubitablement attentifs et soucieux du devenir de notre belle planète.

 

L’un d’eux, le crâne affublé d’une longue perruque brune, les boucles ondoyant dans une parfaite symétrie de part et d’autre d’un visage anguleux, scrute avidement les interminables allers et retours du monde fantastique des fourmis. Il n’a de cesse de partager ses connaissances avec son voisin, lequel, malgré un œil inquisiteur et intéressé, semble s’être réfugié dans un profond silence, d’où émanent cependant les affres d’une sourde colère.

 

— Ainsi donc, comme vous pouvez le constater vous-même, la famille des Formicidés, se comporte d’une manière à tout point de vue parfaitement remarquable. Ces insectes ont su développer un tel sens de diversification des tâches, qu’ils colonisent maintenant toutes les régions terrestres, à l’exception du Groenland et de l’Antarctique qui, il faut bien l’avouer, se trouvent être des zones de vie aux conditions extrêmes.

 

Un coup d’œil rapide vers le vieillard à la longue barbe blanche ; la rencontre d’un regard clair et insondable l’assure qu’il a été entendu. Il n’éprouve cependant pas le besoin d’entendre un commentaire en retour, tant les mots se bousculent et pressent le barrage de ses lèvres. Enthousiaste à l’idée de prodiguer sa grande compréhension du monde animal, il reprend très vite son monologue éclairé.

 

— Les fourmis ont su admirablement diviser leurs colonies en une multitude d’individus sélectionnés pour une tâche précise. Nous trouvons parmi celles-ci des tisserands, des charpentiers, des moissonneurs… je suis à chaque fois subjugué par l’intelligence incroyable qu’elles manifestent… leurs fonctions s’apparentent même parfois à celle d’une écologie d’avant l’heure. Songez donc, certaines fourmis sont déléguées au nettoyage, on les a appelées à juste titre les fossoyeuses…

 

Nouveau regard pour s’assurer que le vieil homme ne dort pas. Mais non, il reste muet, mais l’œil vif et perçant témoigne de son intérêt pour le sujet. Notre incorrigible bavard poursuit ainsi ses explications, fort de la pertinence de son propos. Ses yeux semblent hypnotisés par les longs fleuves noirs et mouvants qui s’entrecroisent et se décroisent sur l’écorce terrestre à un rythme régulier, prodigieux tableau vivant sur fond bleu marine et blanc laiteux. Il continue, pointant le doigt sur un monticule élevé.

 

— Évidemment, toute cette orchestration étonnamment maîtrisée comporte ses revers. Malgré leur capacité de compréhension et de communication, notamment avec les pucerons, il arrive à nos amies les fourmis d’avoir à repousser les invasions de certaines colonies particulièrement belliqueuses. Elles ont su trouver la parade et remédier au problème, en instaurant un système de protection, grâce à la présence de fourmis-soldats et de légionnaires. Des scientifiques admettent qu’elles savent résoudre des problèmes complexes et leurs études tendent à prouver qu’une fourmi en plein désert ne se sert pas seulement de repères visuels pour retrouver son chemin, mais qu’elle se réfère également à la lune et aux étoiles. D’ailleurs, que ce soit la fourmi du désert ou une autre, peu importe, elles prennent toujours, toutes, le chemin le plus court pour arriver au but fixé ; étonnant, n’est-ce pas ?

 

Sa longue tirade terminée, l’amoureux des animaux qui fut en son temps dépositaire d’un fabuleux bestiaire abondamment illustré, a soudain l’impression confuse de se trouver à portée de griffe d’un chat à l’affût, personnifié par le vieil homme assis auprès de lui. Mais d’où lui vient cette sensation…il finit par songer qu’à force de préférer les bêtes, il en vient maintenant à se confondre avec une modeste petite souris. On ne l’y reprendra plus…Et puis soudain, alors qu’il ne s’y attendait pas, le chat sort de sa léthargie, feinte à n’en point douter. Le vieillard se caresse le menton, ou plutôt la barbe, puis s’exprime, d’une voix étonnamment forte et grave.

 

— Mais dites-moi mon brave, voilà des arguments de poids que n’aurait pu démentir un maître de conférence… dommage que je sois seul ici pour vous entendre et vous féliciter d’une telle justesse de ton dans votre développement. Permettez-moi cependant de vous faire remarquer certains points que je qualifierais de… critiques…

 

L’orateur, à ce dernier mot, ne se sent plus qu’émoi, et invite prestement l’homme à poursuivre pour dissiper le plus tôt possible l’agacement qui le titille. L’Autre, fort aise, élève à nouveau la voix.

 

— Une société remarquablement organisée effectivement, à vous en croire…mais laissez-moi vous faire remarquer ci et là, tous ces individus qui semblent laissés pour compte… nul besoin de fossoyeurs puisque nous les voyons remuer… ils sont donc bien vivants, non… et pourtant ils restent là à ne rien faire, à ne pas savoir comment employer leur temps, alors qu’ils peuvent servir encore, malgré leur âge ou la couleur de leur peau… ils m’ont l’air en pleine possession de leurs moyens pourtant, et ne demandent qu’à intégrer les rangs et être utiles, rendre service, témoigner de leurs compétences…

 

— Si fait…

 

— Et ces énormes cratères…

 

— Les signes du retrait de leurs ressources alimentaires en prévision de…

 

— Oui, je sais, pour ne pas se trouver fort dépourvues quand…et patati, et patata…

 

Le vieil homme reprend, d’une voix étonnamment puissante.

 

— Je vous parlais donc de ces cratères qui empêchent les colonies d’avancer en ligne droite. Remarquez comme elles sont obligées de faire un détour… un détour qui les empêche bien d’emprunter le chemin le plus court, n’est-ce pas…mais pourquoi diabl…pourquoi donc à votre avis ? reprend-il en s’éclaircissant la gorge.

 

— Je ne saurais le dire ; nous y voyons là l’exception qui confirme la règle…

 

Le vieillard reprend.

 

— Votre pensée rejoint donc la mienne ; nous y voilà donc. La règle. Ils suivent une règle. Ou plutôt des règles… en fonction de l’époque, des saisons, ou que sais-je encore, en fonction du bon vouloir de celui qui en a donné l’ordre, l’élu du moment. Car voyez-vous, ces colonies que vous aviez prises pour des fourmis tout à l’heure, ne sont que des concentrations d’hommes et de femmes qui suivent naïvement le plus fort du moment. Celui qui énonce ses règles, ses dictats impérieux. Les besoins vitaux de l’existence détournés au profit de l’argent, un profit qui ouvre grand les portes de la destruction et du pillage à tout-va des ressources de la planète. Une planète dotée d’une nature généreuse et prolifique ; pensez très fort à un arbre fruitier, par exemple à un poirier, à son cycle de vie… il perd ses feuilles en automne, s’endort en hiver, et reprend des forces au printemps, se réveille fort d’une énergie et d’une sève féconde puis s’étire de tous ses bourgeons floraux pour leur faire enfin la grâce de leur apporter de belles poires parfumées et savoureuses, avant de s’en retourner sommeiller. C’est véritablement un don de la nature qu’il leur délivre, et les humains doivent en prendre conscience ; cet arbre est obligé de le faire pour vivre mais il n’est pas dans la négation de cette obligation. Cela fait partie de son cycle, c’est tout. C’est une condition essentielle pour qu’il demeure en vie. Pourtant, l’homme n’y voit plus l’offrande de la nature, il ne retient plus le caractère sacré que glorifiaient ses ancêtres. Et savez-vous ce que font les hommes en lieu et place de remercier et d’honorer la vie au travers de la nature ? Ils la détruisent. L’homme ne respecte plus rien, détruit ou intensifie son rythme, modifie son souffle, la laissant déjà par endroits exténuée et exsangue ; soyez certain d’une chose : il finira invariablement par la tuer.

 

La voix se tait. Pour reprendre encore plus forte, avec une intonation dans laquelle pointe une vigoureuse colère. Le savant en reste coi.

 

— Je parlais de poirier en termes d’exemple, mais en réalité dans l’absolu, les hommes saccagent les forêts, pillent les réserves minières et maritimes, souillent le monde animal, soustraient plus vite qu’elle n’en possède les chances de régénération de la terre nourricière. En un mot, les hommes sont assez bêtes pour se couper l’herbe sous le pied et scier la branche sur laquelle ils sont installés. Décidément non Fontaine, je ne boirai pas de cette eau. Alors s’il vous plaît, ne comparez surtout plus les hommes à vos fourmis qui, elles, ne prélèvent que le nécessaire et préservent l’écosystème de la planète ! Et de grâce, ne me dites jamais plus que la raison du plus fort est toujours la meilleure ! Les humains finiront tous, à ce rythme là, par s’entre tuer, prenant parfois pour seul prétexte de parler en Mon Nom…

 

L’homme de lettres pince les lèvres et médite en silence les paroles du Créateur, qui valent assurément mieux que son long discours. Il se morigène, mécontent de lui, et reprend la parole, non sans avoir pris le temps au préalable de remuer sa langue au moins sept fois dans sa bouche. Avec Lui, on ne sait jamais…

 

— Seigneur, je puis vous assurer que l’on ne m’y reprendra plus ; à trop vouloir croire en ce que je voyais. Pour un peu, j’en confondais la Bible et le Coran, bien que tous deux se rejoignent assurément sur une même valeur qu’est la Foi. Je m’en vais donc reprendre sur le champ mon occupation favorite, à savoir, l’écriture. J’éviterai bien sûr de vous importuner avec mes histoires de loups et d’agneaux… c’est que je vous sais d’ores et déjà fort occupé à recompter vos brebis égarées. Aussi me vient-il déjà deux premiers vers qui, je l’espère, auront l’heur de vous plaire…

 

Les sombres nuages qui obscurcissaient l’atmosphère se dissipent, emportant dans leur sillage l’auguste courroux céleste. Dieu a déjà l’œil qui pétille. Il a toujours été curieux de nature, c’est là son moindre défaut ; personne ne le lui reprochera. Il prête l’oreille, les yeux mi-clos, avant de se fendre d’un large sourire lorsque la voix de son fabuliste préféré s’éteint. C’est décidé, Il célébrera très vite cette première tirade qui, il n’en doute pas un seul instant, sera nécessairement transcendée sur Terre en un formidable et gigantesque élan de fraternité, d’espoir et de solidarité dans les années à venir. L’affaire est entendue, aujourd’hui plus encore qu’hier, la Vie vaut bien une messe.

 

 

Maîtres du Monde, dans l’erreur avérée,

Tenaient en leurs mains un mirage…

 

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