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La mer morte de tes yeux

Par Cilou

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 1 août 2014 à 11h13

Dernière modification : 3 août 2014 à 21h06

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La mer morte de tes yeux

 

Tes yeux bleus, cernés par le rimmel noir, fixent un point invisible toujours à côté de moi. C’est un beau prénom Marine. Je l’avais choisi pour ce qu’il évoquait, avant même que tes yeux ne s’ouvrent. Les garçons, charmés par ton regard, pensent sans doute que tu le portes bien. Si par mégarde tu croises mon visage, je vois dans tes yeux une mer morte. Ta moue singe l’infinie tristesse que te procure ma présence. Peut-être ne te supportes plus toi-même.

 

Tu descends de la voiture, le bruit de la portière a couvert ton « à ce soir », à moins que ce ne soit les bruits de la rue. Je te vois t’éloigner avec cette démarche que tu veux assurée, dans ton trench de citadine. Tu marches vite sans jamais te retourner, craignant que l’on puisse m’apercevoir, décoiffée, flanquée d’une veste polaire, au volant d’une petite voiture. Déjà entourée d’un groupe de lycéens, je t’observe ne serait-ce que quelques instants. Ton visage pâle, sous la couche de fond de teint, s’irradie soudainement. Je démarre en entendant encore ton rire aigu, vraisemblablement sur joué afin d’attirer les garçons.

 

Le soir, j’entends la lourde porte que tu refermes derrière toi ainsi que sur ta mystérieuse journée. Les portes de placard de la cuisine claquent, puis ton corps tombe lourdement sur le canapé. Tu t’enroules alors dans un duvet comme dans une deuxième peau. Je ne saurais dire combien de temps tu restes immobile devant les histoires à l’eau de rose du petit écran. Ton rimmel coule sous la couverture, du fait de la chaleur de ton étuve, parfois aussi à cause des séries sentimentales qui t’attendrissent. Tu grandis comme une convalescente en attente de guérir de sa paresse. On devine ton passage par des indices quotidiens : des miettes, à moins que ce ne soit des grains de sucre qui collent, une chaussure perdue au milieu du salon, un pot de yaourt éventré sur la table, des bols collants… Je les laisse intactes, posés là comme les signes ostentatoires de ton indifférence. Cela peut durer plusieurs jours, à croire que tu veuilles marquer ton territoire. Je ne monte plus dans tes étages, car si je pousse la porte, je n’évite pas l’entremêlement de frusques, papiers et objets non identifiés qui me donnent la nausée.

 

Tu en avais des nausées lorsque tu laissais échapper sur ton bavoir quelques gouttes de lait. Tu sifflais tes biberons aussi voracement que lorsque tu tétais mes seins. Je caressais ta fontanelle qui se refermait peu à peu sous le duvet de tes cheveux. Du velours palpitant sous mes doigts. Tout en te remplissant, tu t’agrippais à mon doigt pour pétrir la matière humaine. Je te portais contre ma poitrine et sentais l’odeur de ton cou tout chaud. J’avais décoré ta chambre de couleurs que tu distinguais encore à peine. Et tu t’endormais dans un soupir.

 

Aujourd’hui, je ne sais plus qui de nous deux soupire le plus souvent. La grande cocotte mijote depuis des heures et tu souffles devant ton assiette. Tu me joues la scène de ton âme en peine en bougeant du bout de ta fourchette les aliments. Un paquet de biscuits ou de sucreries doit te peser sur l’estomac depuis qu’il a échoué dans ta chambre. Mes plats préparés avec désamour sont trop rustiques pour tes papilles, toi qui préfères les plaisirs citadins des plats à emporter. Mes bœufs bourguignons t’ennuient tout autant que mes blanquettes. Je rentre en moi-même pour savourer, malgré la violence de nos silences.

 

On en a partagé des silences depuis le temps que tu grandis, mais on ne s’y habitue jamais tout à fait. Dans combien de salles d’attente ai-je usé ma patience ? Combien de temps s’est écoulé dans les cabinets médicaux, les conservatoires de musique, les cours de danse, les rendez-vous d’orthodontie, les gymnases, les couloirs d’école… ? Chez le docteur on me dit que ta peau est brûlée parce que tu ne mets pas de crème solaire. Toi à qui je faisais des massages lorsque ton dos n’était pas plus grand que la paume de ma main. J’ai patienté des années pour palper aujourd’hui le néant. Tu as abandonné ton instrument de musique, tes chaussons de danse, tes crayons à dessin et même ton appareil dentaire que tu n’as jamais supporté. La maîtresse disait que tu étais intelligente, aujourd’hui on remarque tes rêveries sans me préciser si tu es douée. Bien sûr je sais que tu l’es, ce qui m’enrage bien davantage.

En attendant, je fulmine de te voir quitter la table au plus vite, pour aller user tes qualités en conversations informatiques ininterrompues. J’ai cru deviner un bonsoir quand tu es monté, à moins que ce ne soit l’escalier qui craque. Les textes sur l’écran se déroulent aussi rapidement que tes doigts effleurent le clavier. Il faut dire que ce qui y fait office de mots ne dépasse pas la moyenne de trois lettres. Un langage d’interjections et d’onomatopées pour mieux s’esclaffer du dérisoire. On y voit défiler des photos où je te reconnais à peine, un book digne d’une agence de mannequin.

 

Lorsque je m’allongeais à tes côtés dans ton lit, tous les soirs tu attendais que je commence tes albums préférés. Je crois que je pourrais en réciter encore certains de mémoire. Derrière les rideaux tirés, ta chambre se peuplait de monstres, animaux, fées, princesses et beaux sentiments. Tu étais si attentive, encore émerveillée, rien n’était perdu, car tout restait à conquérir. J’ai perdu la conquête et moi aussi ne crois plus aux contes de fées. Il parait que l’on porte en soi ses lectures, que les livres d’enfance s’impriment dans une mémoire éternelle. J’attends le jour où tu retrouveras la mémoire.

 

Dans l’immédiat, j’attends que tu libères la salle de bain qui ruisselle de tous ses murs. J’entre dans le sauna vaporeux où tu joues de ton instrument préféré : le sèche-cheveux. Je n’ai jamais eu un sens aigu de la logique mais je peux comprendre aisément qu’il y ait dans le cas présent risque d’électrocution. Cette soufflerie qui me réveille tous les matins, est devenue l’objet anodin de mes bouffées de haine. Avec le boucan que fait l’engin, tu m’entends mal. Ton attention est concentrée sur la mise en forme d’une mèche. Je me glisse dans la baignoire en regardant l’aspect mouillé du linge étendu à la va vite. Moi qui aime tant les belles étagères où s’empilent d’épaisses serviettes. Je les faisais chauffer avant d’y enrouler ton petit corps pour le frotter, puis le talquer de poudres parfumées. Le jeu rituel des baisers sonores déposés au creux de tes plis, te faisait hurler de rire. Tes cheveux tombés collent au pavé mouillé. La chasse aux chutes capillaires est un combat quotidien perdu d’avance. Je me fais un shampoing avec le fond d’une bouteille que j’ai à peine utilisé. Je me délasse énergiquement.

 

L’heure n’est de toute façon plus à la détente, ma montre avançant plus vite lorsque je pars travailler. Je me hâte, payer les factures suffit à animer mon sens du devoir. Je te vois t’éloigner avec ton trench sur le dos, les pieds nus dans de légères tennis. Dehors pourtant, la rosée du matin s’est transformée en verglas, mais tes bottes dis-tu ne sont plus à la mode.

L’heure est en effet au sens du devoir sans espérer une quelconque gratitude. Sacrifice instinctif, animal, viscérale. J’ai espéré des mois durant ta venue en caressant mon ventre. Si j’attends désormais ton départ, je te regretterai le restant de ma vie.

 

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