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C'est long une vie pour se souvenir de tout

Par Jean-Pierre Duhard

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 30 mars 2014 à 16h54

Dernière modification : 17 avril 2015 à 16h45

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Le temps des fiançailles (Roger et Germaine)

Germaine était devenue une très jolie fille, que les hommes auraient bien voulu « approcher », mais elle savait pourquoi, sa mère l’avait mise en garde : « ils sont tous les mêmes : coucher, coucher, voilà leur idée. » Et, après avoir fait Pâques avant Rameaux, la pauvre fille mise enceinte ne trouvait plus personne pour la marier : « Les enfants, les hommes les font, les femmes assument », jugeait plus tard Germaine, ajoutant : les hommes « c’est tous des cons, et dans chacun il y a un petit cochon qui sommeille ; ils vous prennent pour des Marie couche-toi là, mais il y a aussi beaucoup à dire sur les filles. » Si un homme vous serrait de trop près, une seule solution, couper court à la relation », conseillait-elle plus tard, ajoutant : « Jamais au grand jamais j’aurais pleuré pour un garçon ; il faut garder ses pleurs pour des choses plus utiles. »

La mère Penaud (la Louise), qui ne voulait pas que ses filles traînent dans la rue, leur répétait : il faut trouver « quelqu’un de valable et d’une famille honorable, quelqu’un de normal, surtout pas un ivrogne ou un coureur de jupons. » Elle avait oublié qu’elle avait fait sonner les cloches avant Rameaux, comme Yvette sa fille aînée d’ailleurs.

Les filles doivent être prudentes, poursuivait Germaine, car « les hommes sont des coquins ; pour arriver à leurs fins, ils emploient tout leur charme. » Bien sûr, chaque fille rêve d’un homme qui soit un « biton » (beau garçon). Mais, « pas beau, cela n’est pas important. On peut rire aux pieds d’un vilain », assurait-elle encore beaucoup plus tard, et elle ajoutait : « surtout qu’il ait bon cœur, et honnête, et l’esprit de famille ; le reste, on s’en accommode. »

Sur les hommes, Germaine avait donc des idées arrêtées, qu’elle exposera en son temps à sa petite fille Catherine. Éviter les jaloux : « on m’a toujours dit quand j’étais jeune qu’il valait mieux prendre un merdeux qu’un jaloux ; cela est vrai, car on peut le démerder. » Ne pas prendre un feignant (chétit), un « fétailleur » ou un beau parleur : « il te fera boire l’eau, et ensuite la vase. » Sortir, certes, aller au bal, mais en tout bien tout honneur ; profiter de sa jeunesse, ce n’était pas « pour autant coucher avec les gars, car ils en valent pas la peine. » Et, quand on sort, leur faire payer la sortie ou partager par moitié, mais ne pas leur servir de « vache à lait ».

 

Son attitude allait changer et ses certitudes vaciller en 1935, quand survint la rencontre avec Roger Duhard. Cette année-là allait être un tournant dans la vie de Germaine. Et ce ne fut ni le retour en janvier de La Sarre dans le Reich allemand, ni le record de traversée de l’Atlantique du paquebot Normandie en juin, pas même la mise en place de lois raciales en Allemagne en septembre, ou l’envahissement de l’Éthiopie par les Italiens début octobre, qui lui restèrent en mémoire. (…)

 

 

C’est en Citroën 11 légère que Roger venait la voir. C’était le tout dernier modèle de la marque aux chevrons, qui avait lancé en 1934 sa gamme de Traction Avant, système novateur qui fit son succès. Le modèle 11 AL était venu vite remplacer le 7 S de motorisation trop faible. Présenté au Salon de septembre, il se caractérisait par une coque de conception et ligne identiques à celle du 7 S, mais plus longue et plus large et un moteur de 11 CV. Il était proposé en 3 versions : berline, roadster cabriolet et faux cabriolet. Roger avait payé sa berline 17.700fr. (environ 4.800 euros), une somme conséquente dans le contexte de marasme économique généralisé de l’époque.

 

***

Roger très épris de Germaine, et malgré ses ennuis d’argent (que tous ignoraient, lui excepté) l’emmena donc en 1936, dans la fameuse Traction 11 légère, visiter Biarritz, Saint-Jean-de-Luz et Hendaye. Elle aima beaucoup la Côte basque, avec tous ces hortensias bleus et ses camélias rouges, et ces villages si beaux, tout propres et tellement fleuris. Des deux sports basques, rugby et pelote, que Roger lui fit découvrir, Germaine préféra le second au jeu plus élégant que celui des rugbymen, même si le Biarritz Olympique était devenu champion de France l’année précédente.

Elle fut étonnée de découvrir que chaque village avait son fronton, sur la place de la mairie ou de l’église et que chaque Basque semblait s’adonner à la pelote ; le curé y compris et en soutane ! Des différentes formes de jeux, sept lui expliqua-t-il, elle préféra la main nue et le chistera (avec gant de cuir et panier d’osier), les deux très spectaculaires, et joués aussi bien en place libre qu’en trinquet ou mur à gauche (le plus long étant le jaï-alaï). Cette année 1936, Saint-Martin et Arrayet s’étaient illustrés à Villefranque en battant le trio guipúzcoan Ulacia, Altuna et Aramburu par 35 à 30 ; une victoire des « nordistes » sur les « sudistes. »

 

Biarritz, la grande plage

De Biarritz à Hendaye, la côte avec ses falaises découpées était un enchantement et la plage de Biarritz magnifique, méritant le mot de Sacha Guitry : « reine des plages et plage des rois » ; mais la baie de Saint-Jean-de-Luz supportait la comparaison à ses yeux, bornée vers le large par le fort de Socoa et la chapelle Sainte-Anne. La plage d’Hendaye lui paraissait plus sûre, avec sa faible déclivité, car, lorsqu’il y avait trop d’eau, elle s’angoissait et s’étouffait, disait-elle. Descendus à l’Hôtel des Roches, sur le port vieux à Biarritz, ils circulèrent en tramway électrique qui, partant de la gare du Midi du centre-ville, assurait des liaisons aussi bien vers Bayonne, en passant par le quartier du phare, la chambre d’Amour puis la barre de l’Adour et longeait cette dernière jusqu’au jardin public, que vers Hendaye, par Hélianthe, Ilbaritz, les petits villages de Bidart et Guéthary, en suivant le littoral en corniche jusqu’à Saint-Jean-de-Luz. De là, il y avait 2 embranchements depuis la gare du Midi : l’un vers Hendaye-plage par Ciboure, Socoa-phare et la corniche, l’autre vers Ascain, le col de St-Ignace et Sare. Autant de possibilités de balades en amoureux.

***

De 1936 à 1939, ce furent trois années de bonheur et d’insouciance où les amoureux profitèrent de la vie, sans faire de vrais projets d’avenir et sans encore vivre ensemble, tout en se voyant souvent. La mère Penaud, la Louise, essayait bien de dire à sa fille que ce n’était pas ainsi que l’on vivait et qu’il fallait peut-être penser au mariage. La mère Duhard, Malvina, qui avait ses informations, ne goûtait guère de son côté cette liaison avec une fille ne possédant rien d’autre que sa beauté. Cela passe, et on n’en vit pas ; que ne cherchait-il pas plutôt une de ces riches héritières de Saint-Aigulin ou de La Roche-Chalais ? L’argent, ça ne passe pas.

 

Les "fiancés" en lune de miel sur la Côte basque - 1938

 

Saint-Jean-de-Luz 1938

 

Chapitre suivant : Le deuxième conflit mondial

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Table des matières
  1. Prologue
  2. Né avant le siècle (Roger 1900-1914)
  3. La Grande Guerre (1914-1918)
  4. Roger, le civil entre deux guerres (1923-1935)
  5. Une famille modeste (Germaine 1916-1936)
  6. Germaine, l’école de la vie
  7. Le temps des fiançailles (Roger et Germaine)
  8. Le deuxième conflit mondial
  9. Notre enfance à l’Usine de Soubie
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