Atramenta

Retour à l'accueil Atramenta

C'est long une vie pour se souvenir de tout

Par Jean-Pierre Duhard

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 30 mars 2014 à 16h54

Dernière modification : 17 avril 2015 à 16h45

Vous êtes en mode "plein écran". Lire en mode normal (façon ereader)

Germaine, l’école de la vie

L’orpheline

Germaine parlait peu de ses souvenirs d’enfance, qui ne fut pas toujours heureuse sans doute. Elle avait gardé de son père l’image d’un homme grand, aux cheveux noirs bouclés, qui la faisait sauter en l’air à bouts de bras. Enfant, elle adorait se frotter à sa moustache et jouer avec ses cheveux, et devenue adulte, gardait la nostalgie de ce père aimant, tôt disparu, sans lui laisser le temps de grandir et de se souvenir. Heureusement lui restèrent quelques photographies de lui : au milieu de ses vignes avec ses deux grands-mères, en uniforme d’infanterie avec sa femme.

Peu de chose et beaucoup à la fois, grâce à l’image, donnant la possibilité de figer l’instant dans la mémoire, de révéler un moment de l’existence et de réincarner plus tard la vie antérieure qui, sans cela, disparaîtrait complètement. Et, toute sa vie, Germaine accumula les photos, lui permettant de réunir les présents et les disparus, et de rapprocher d’elle ceux que la vie en éloignait définitivement. Jusqu’à ce qu’elle parte les rejoindre.

Heureusement, elle avait une famille. Son grand-père Pierre Penaud avait trois frères, un jumeau Jean et deux cadets (un autre Pierre, né en 1846 et un autre Jean, né en 1855). Les grands-parents Penaud vivaient aux Cabanes, commune de Saint-Christoly, dans une petite maison de deux pièces au sol en terre battue, faite d’une salle commune avec une cheminée et d’une chambre.

Sur ce grand-père, un agriculteur devenu maquignon, Germaine racontait une anecdote cocasse. Il possédait une mule, devenue vieille et aveugle, et décida de s’en défaire. Il la mena à la fouère (foire) de Saint-Christoly et réussit à la vendre. Quelque temps après, satisfait de son affaire et ayant besoin d’une autre bête, il y retourna, en vit une qui lui plut, d’allure plus jeune, et l’acheta. Une fois arrivé à la maison, il détacha la mule et eut la surprise de la voir gagner sans hésiter directement l’écurie. On lui avait revendu sa vieille bête, après lui avoir rasé le poil et ciré les sabots. Cela fit rire beaucoup de monde, excepté l’intéressé.

Les paysans d’alors étaient pauvres en raison de techniques archaïques d’agriculture, du surcoût de la production engendré par la mécanisation nouvelle (faucheuses, faneuses, moissonneuses-lieuses) et de l’exiguïté des propriétés. À force de partages dans les familles nombreuses, les terres revenant à chacun suffisaient à peine à nourrir les siens. Malgré la résurrection du vignoble, cela ne permit pas de résoudre la crise économique de la paysannerie : certes, la production de vin augmentait, mais les prix baissaient à cause des importations massives de vins d’Algérie. Et puis il y avait les tueries de la guerre et la dénatalité qui s’en suivit : plus d’un demi-million de soldats avait péri et autant était revenu blessé ou invalide. Aussi l’effectif rural décrut-il, tombant au tiers de la population française, contre les trois quarts un siècle auparavant. Partout, les friches s’installèrent, les terres labourées régressèrent et la forêt s’étendit, spécialement les pins, dans leur région.

Paul Penaud laissait à sa mort la petite propriété des Theureaux, où ils demeuraient, avec 2 hectares de vignes, ce qui était juste suffisant pour les faire vivre tous les cinq. Quant à l’atelier de greffe, il ferma. Chacune des filles dut mettre la main à la pâte. Les deux aînées, Yvette et Claudette, aidèrent à la maison, et partagèrent avec leur mère les travaux des champs. Germaine, trop petite, eut la tâche de garder les deux vaches et se s’occuper de son petit frère, Yvon, son cadet de 6 ans, né le 3 avril 1922. Germaine retiendra que la guerre ne laisse que le vide et le désarroi et fut résolument pacifiste toute sa vie.

À la suite de ce décès, les enfants Penaud furent adoptés par la Nation, comme en fait foi le jugement du tribunal civil de Blaye en date du 13 juin 1923, et mention en fut faite sur l’acte de naissance de Germaine. Le statut d’enfant adopté par la Nation, réservé aux mineurs (loi du 27 juillet 1917) et prononcé par un tribunal, donnait droit au bénéficiaire « à la protection, au soutien matériel et moral de l’État pour leur éducation » jusqu’à l’âge de 21 ans. Étaient concernés les orphelins de père, qu’il soit tué au combat pendant la guerre de 1914-1918 ou des suites de blessures ou maladies contractées pendant celle-ci, ou encore ceux que les blessures reçues lors d’opérations mettaient dans l’incapacité de pourvoir à leurs obligations et à leurs charges de famille.

Germaine ne profita pas de cette disposition républicaine charitable, puisque elle quitta l’école à 10 ans ; le petit frère non plus, dont la demande d’adoption fut rejetée par les juges, car « conçu postérieurement à la date de cessation des hostilités. » Une argutie de justice. (…)

***

Germaine avait travaillé tôt, d’abord à la maison, mais, vite, eut envie de gagner des sous pour elle, pour s’acheter ce dont elle avait envie, comme ses sœurs, mariées et qui avaient quitté la maison entre 1927 et 1930. Pour échapper à l’emprise maternelle, Germaine demanda à sa tante Yvette de la loger chez elle à la Perrotine, moyennant le paiement d’une pension. Comme elle était vaillante et ne ménageait pas sa peine, elle trouva facilement du travail et fut employée successivement comme pâtissière, ouvrière en chaussures et coiffeuse.

C’est à la pâtisserie Prévot, à Saint-Christoly, qu’elle prit le goût des gâteaux et se fit une spécialité des choux à la crème. Elle s’y lia d’amitié avec la jeune Paulette Marchais, fille d’un viticulteur qui était aussi professeur de musique et joueur de clarinette, et qui vint emménager elle aussi chez la tante Yvette ; elle se maria ensuite avec un certain Rey.

Germaine fut ensuite embauchée dans une usine de chaussure, la maison Bos, à Saint-Christoly, grâce à l’appui de Marcel Désiré, l’époux de sa sœur aînée Yvette. Cela explique le goût qu’elle avait pour les pantoufles fourrées de qualité, à dessus textile, semelle-feutre et envers pure laine. La famille Bos avait fait construire en 1914 à Saint-Christoly une fabrique de pantoufles charentaises (la Petite usine), bâtie en briques, qui fut agrandie en 1930 avec la construction en pans de fer et briques de la manufacture (ou Grande usine), qui employa jusqu’à 50 ouvriers et ouvrières, outre du personnel saisonnier ; elle cessa son activité en 1960, mais fut inscrite au patrimoine en 1988. C’est là qu’elle fit la connaissance de la jeune Marthe, qui épousa Yves Lageot, et resta une amie tout au long de sa vie.

Elle trouva ensuite une place de coiffeuse à Saint-Savin, apprécia ce métier et en fut appréciée. Les clientes n’étaient pas exigeantes quant à la coupe et l’essentiel était de les « shampouiner » et de leur faire une coiffure à la mode, celle-ci mettant du temps à venir de la ville dans les campagnes, et une coiffure qui tienne plusieurs semaines, tant qu’à venir « au» coiffeur. La coupe à la garçonne, apparue dans les années 20, n’était pas prisée dans les campagnes, faisant mauvais genre, trop androgyne et donc équivoque.

D’abord apprentie, puis rémunérée, Germaine recevait aussi des pièces, les « apilotant » et arrondissant peu à peu son pécule. La jeune fille apprit à faire la différence entre mise en plis et permanente. Dans les deux cas, il s’agit de faire une coiffure bouclée, la forme étant donnée par les bigoudis, d’un diamètre approprié à la qualité de la chevelure et à l’aspect des boucles, serrées ou non, mais la permanente utilise un produit chimique qui donne à la coiffure un bouclage durable.

 

La "Garçonne"

Par nécessité, par goût et par don, Germaine savait coudre, tailler et broder et commença, dès qu’elle put mettre des sous de côté, à constituer son trousseau, que toute fille qui avait un peu d’honneur se devait de réunir en vue du mariage. Quand elle rencontrerait son futur mari, elle ne lui ferait pas la honte d’avoir une promise sans dot de linge ou avec un trousseau de pauvre. Très tôt, Germaine apprit de sa grand-mère à se servir du rouet pour filer la laine, autrefois filée au fuseau, technique demandant plus de temps. La laine brute servait à la confection des chaussettes et, pour les autres usages, pull-overs par exemple, il fallait disposer de laine teinte.

Habillée par ses soins

C’était grâce à une amie couturière que Germaine s’était initiée à la couture. Très adroite de ses mains, et ayant beaucoup de goût en outre, elle se confectionnait robes, jupes, pantalons et blouses. Dans les années trente, les revues de mode comme Vogue, Mode Chic, Marie-Claire, Mode de Paris, le Petit Écho de la Mode, etc., permettaient de suivre l’évolution de la mode parisienne, et aux habiles couturières de l’adapter à la vie provinciale. Les femmes de la capitale avaient abandonné leur corset, se coupaient les cheveux et portaient le pantalon ; en province, leurs consœurs suivirent timidement, même après parution du film Jalousie, de Jean de Limeur, inspiré du livre de Victor Margueritte, La garçonne, où apparaissait pour la première fois à l’écran la môme Piaf, née un an avant Germaine et qui resta sa chanteuse préférée et regrettée quand elle mourut en 1963.

 

 

Couverture
Couverture de "C'est long une vie pour se souvenir de tout"
Etat
Cette oeuvre est en cours d'écriture (incomplète)
Mode d'affichage
L'avis des lecteurs
  • 4 aiment
Fond : 5 coeurs sur 5
À lire absolument ! : 2 lecteurs
Forme : 4.5 plumes sur 5
Fluide, agréable, sans fautes... : 1 lecteur
Exceptionnelle ! : 1 lecteur
Table des matières
  1. Prologue
  2. Né avant le siècle (Roger 1900-1914)
  3. La Grande Guerre (1914-1918)
  4. Roger, le civil entre deux guerres (1923-1935)
  5. Une famille modeste (Germaine 1916-1936)
  6. Germaine, l’école de la vie
  7. Le temps des fiançailles (Roger et Germaine)
  8. Le deuxième conflit mondial
  9. Notre enfance à l’Usine de Soubie
Que pensez vous de cette oeuvre ?