Atramenta

Retour à l'accueil Atramenta

C'est long une vie pour se souvenir de tout

Par Jean-Pierre Duhard

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 30 mars 2014 à 16h54

Dernière modification : 17 avril 2015 à 16h45

Vous êtes en mode "plein écran". Lire en mode normal (façon ereader)

Roger, le civil entre deux guerres (1923-1935)

Le maréchal des logis Roger Duhard, décoré de la Croix de guerre

par le maréchal Lyautey, à son retour du Maroc en 1922

***

Roger entretint pendant un temps une correspondance avec ses anciens compagnons d’armes qui, à sa demande, lui donnèrent des nouvelles du 3e goum et de Ksiba. Le maréchal des logis Delaunoy écrivait le 23 septembre : « un quartier de cavalerie est annexé à la Kasbah. Tout ce qui est de la cavalerie y loge, y compris les femmes de cavaliers. L’intérieur de la Kasbah s’achève pour cette année. J’ai un bureau et une chambre superbes. Depuis ton départ, nous n’avons eu qu’un seul goumier tué et deux blessés. D’ailleurs les dissidents sont assez calmes, mais gare à l’hiver. Presque pas de soumissions. Le goumier 146 a trouvé la mort pendant une réparation à la séguia (Bou Hamsa). Ça a baroudé, car les cavaliers y sont allés ; les chleuhs étaient soixante à soixante-dix, bien entendu tous embusqués et bien armés, ce qui était plus grave. Dilly, du 4e goum, nommé Logis, avec son peloton a tué 3 chleuhs entre Immiouach et Sarif. »

Il lisait attentivement dans la presse (La France) tout ce qui concernait le Maroc et s’indignait auprès de Delaunoy d’y voir que l’action du 3e goum dans la prise de Ksiba y était pratiquement passée sous silence. Il avait demandé à ce dernier s’il serait possible de faire venir en France son fidèle Kébir, le goumier qui lui sauva la vie. « Au début j’avais grand espoir, répondit le logis, j’en avais parlé au lieutenant Schweitzer qui maintenant commande le goum et les Renseignements, mais il y a quinze jours, il m’a répondu qu’il était interdit aux Marocains de se rendre en France. » Il lui apprit encore que le lieutenant Pérès avait été nommé à Boujad, d’où le cumul des fonctions par Schweitzer, et que l’adjudant Rapsillers l’y avait suivi, mais que, ne s’entendant pas avec lui, avait demandé sa réintégration à la Légion étrangère ; il fut remplacé par l’adjudant Huet. Delaunoy achevait bientôt son temps et lui annonça qu’il quitterait Ksiba le 10 octobre et embarquerait le 10 novembre pour Bordeaux, où « il espère trouver Duhard. »

L’adjudant Rapsillers lui annonçait pêle-mêle dans une lettre du 4 octobre 1922, que leurs citations « sont sorties depuis 8 jours, que Kébir a rengagé » et sera nommé brigadier, que lui-même a été muté à Meknès, où les conditions de confort sont infiniment meilleures qu’à Ksiba. « Quel changement tout de même, ajoutait-il, ici au moins on peut se tenir propre, les effets toujours repassés au fer et la tranquillité !. Et Rapsillers ajoutait : les cavaliers du 3e goum vous ont regretté beaucoup, car Grack c’est une véritable brute et les goumiers ont trouvé du changement. »

***

Faute de présence de sa famille, la première journée de son retour en France, c’est à Marcel que Roger la consacra, dînant avec lui et passant une partie de la nuit à lui raconter sa vie de blédard. L’affaire de Ksiba, il la connaissait déjà, Roger lui avait aussitôt écrit pour lui décrire la prise de la Kasbah et lui annoncer sa proposition de citation, mais il dut lui raconter de nouveau cette mémorable journée.

Il avait tenu à venir accueillir le héros, car, à ses yeux, son ami à la fois son double et son contraire, en était un et c’est en ces termes qu’en entendit parler Marie, son épouse, avant de faire sa connaissance.

 

De g. à dr. : Yvon, Roger, Régis Duhard

Roger (X) et son père (X) à un mariage

 

Roger (en bas, dr.) en joyeuse compagnie (vers 1923)

***

À Saint-Aigulin, Roger eut la surprise en 1925 d’apprendre que s’installait un dentiste, Maurice Bureau, son ancien condisciple de Pons. Renée, sa veuve racontait : « Pour épauler le cabinet dentaire de Bordeaux, par l’intermédiaire de cousins saintongeais, nous avions pris pied à Montguyon. Lorsque Maurice a eu son diplôme, il a cherché un autre emplacement de cabinet dentaire pas encore exploité et dans les environs de Montguyon. Ce fut Saint-Aigulin, où il retrouva Roger. Quelle joie ! Roger a été pour nous un ami très cher et très sincère et il nous rendait bien notre amitié. À partir de ce moment, tous les prétextes de se revoir furent bons. Les lundis le menant à Bordeaux pour ses affaires, il déjeunait chez nous. L’été, nous l’avions une dizaine de jours à Meschers et puis, c’étaient les chasses au sanglier, les réveillons mondains à l’Hôtel de Bordeaux, la pêche aux écrevisses dans la Creuse, mon pays natal. »

Régis confirmait : « quand ils se sont retrouvés, une nouvelle et grande période d’amitié a commencé entre eux. Il est devenu le dentiste de notre famille, refusant d’ailleurs de se faire payer ; les dents en or que portait mon père sur le devant, c’est Bureau qui les lui avait mises. »

 

Deux grands amis d’adolescence de Roger (g. à dr.) : Maurice Bureau et Marcel Ligier (avec son épouse Marie)

***

Papy Camil’, usé par le travail, se sentait de plus en plus fatigué et, en 1935, décida de s’arrêter. Il demanda à Régis de le faire rayer du registre du commerce à Jonzac et de prendre l’affaire de bois à son nom. Il démissionna même de son poste de conseiller municipal et fut remplacé par Roger, qui devint assez vite adjoint au maire. La santé de papy Camil’ déclinait de plus en plus. À 66 ans, il avait l’aspect d’un vieillard : amaigri, les épaules voûtées, il ne se déplaçait plus qu’avec peine.

En 1936, il décida alors de faire ses partages. « La scierie et la maison me sont revenues, précisait Régis, avec pour condition de prendre ma mère, qui gardait l’usufruit. René a eu la propriété de Breuillet avec les vaches et de grandes prairies touchant presque ce qu’il avait acheté. Également deux grandes pièces couvertes de pins. Il y en avait plus de 10 hectares ; selon Régis, René les a vendus relativement chers à Roger entre 1958 et 1960. Roger a hérité de beaucoup moins, car mon père lui avait déjà pas mal donné. Il a eu une petite propriété à côté de Montguyon, achetée par mon père pour les pins qu’on y avait exploités et aussi des bois de pins à Bédenac. En réalité, il en possédait les terres et moi les pins. »

 

 

Couverture
Couverture de "C'est long une vie pour se souvenir de tout"
Etat
Cette oeuvre est en cours d'écriture (incomplète)
Mode d'affichage
L'avis des lecteurs
  • 4 aiment
Fond : 5 coeurs sur 5
À lire absolument ! : 2 lecteurs
Forme : 4.5 plumes sur 5
Fluide, agréable, sans fautes... : 1 lecteur
Exceptionnelle ! : 1 lecteur
Table des matières
  1. Prologue
  2. Né avant le siècle (Roger 1900-1914)
  3. La Grande Guerre (1914-1918)
  4. Roger, le civil entre deux guerres (1923-1935)
  5. Une famille modeste (Germaine 1916-1936)
  6. Germaine, l’école de la vie
  7. Le temps des fiançailles (Roger et Germaine)
  8. Le deuxième conflit mondial
  9. Notre enfance à l’Usine de Soubie
Que pensez vous de cette oeuvre ?