Atramenta

Retour à l'accueil Atramenta

C'est long une vie pour se souvenir de tout

Par Jean-Pierre Duhard

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 30 mars 2014 à 16h54

Dernière modification : 17 avril 2015 à 16h45

Vous êtes en mode "plein écran". Lire en mode normal (façon ereader)

Né avant le siècle (Roger 1900-1914)

 

L’enfance de Roger Duhard

 

 

 

Maison natale et fiche d’état civil de Louis Roger Duhard

 

En raison de son état de grossesse et de la chaleur, la jeune Marie Malvina Duhard, que tous appelaient Malvina, et qui venait de fêter ses 22 ans, avait préféré ne pas assister à la commémoration du 14 juillet à la Maison Commune de Bédenac, dont leur parent, Pierre Tessier, était le premier magistrat. Ce modeste bourg de la Charente inférieure, situé sur la route entre Paris et Bordeaux, l’ancienne voie royale Paris-Madrid, n’avait pas de passé notoire, hormis la traversée du bourg autrefois par Anne d’Autriche, épouse de Louis XIII, qui avait fait restaurer son église romane.

Monsieur le maire avait rappelé que c’était en 1880 que les députés avaient décidé de rendre ce jour férié, en commémoration du 14 juillet 1790. Puis il avait prononcé un petit discours. Comme il avait de l’instruction, il s’était exprimé en français, langue comprise d’à peu près tout le monde, bien que certains n’entendissent bien que le saintongeais, une langue d’oïl mêlée de mots d’origine anglaise, celtique et romaine. Il avait dit que l’année 1900 marquait la fin de ce 19e siècle, où tant de progrès s’étaient accomplis à la faveur de la révolution industrielle et qu’avec le 20e qui approchait, allait s’ouvrir une grande ère de paix et de prospérité pour le monde entier, et tout particulièrement pour la France, durement éprouvée par la guerre de 1870.

En effet, ajouta M. le maire, notre beau pays, venant d’organiser l’Exposition universelle et les Jeux mondiaux athlétiques à Paris, était le phare de la civilisation occidentale, projetant une lumière dont le rayonnement ne cessait de grandir, à mesure de l’accroissement de notre empire colonial. Non sans fierté, il leur rappela qu’il serait à Paris le 28 septembre, au Grand Palais, invité par le président Loubet au banquet des maires qui réuniraient 22.500 d’entre eux pour célébrer l’anniversaire de la première République, née en 1792.

Ils se comptaient alors sur les doigts d’une seule main les habitants de Bédenac étant allés plus loin que Montlieu, le chef-lieu de canton ou Jonzac, le chef-lieu d’arrondissement, des lieux de foire fréquentés. Deux ou trois, peut-être, avaient poussé jusqu’à Bordeaux pour les besoins de leurs affaires. Un seul, Cadet Frélon, l’oncle maternel de Malvina, avait traversé la France entière jusqu’à Perpignan, mais il est vrai qu’il était chef de gare, fonction lui donnant toutes facilités pour voyager loin et pour pas cher.

S’ils n’ignoraient pas que leur pays avait un empire colonial administré depuis 6 ans par un ministère des Colonies, la majorité d’entre eux aurait été embarrassée pour énumérer les différentes terres, possessions ou colonies françaises qui tachaient de rose les mappemondes des écoles, de l’Afrique à l’Asie, en passant par les Amériques et le Pacifique.

 

Noémie Bernardeau, grand-mère maternelle de Roger

 

Mais des pensées bien différentes occupaient l’esprit des gens de la famille de Malvina, car ils étaient dans l’attente d’un événement leur paraissant d’aussi grande importance : la proche venue d’un bébé. Mariée depuis 4 ans, la jeune femme était déjà passée par là, 3 ans plus tôt, avec la naissance de René, le premier enfant, venu au monde à la fin de novembre 1897. On savait que la date du terme approchait et il ne se passait pas de jour sans qu’une connaissance ne s’enquît de cette naissance imminente.

C’est que le hameau de Chierzac, de la commune de Bédenac, n’était pas si important, ni le nombre de ses habitants si grand, que tous ne puissent connaître par le détail les aléas et avatars de la vie domestique de chacun. Au recensement de 1891, on ne dépassait pas 584 âmes dans toute la commune et Montlieu, le chef-lieu de canton, n’atteignait pas le millier. Seul Jonzac, le chef-lieu d’arrondissement se présentait comme une ville de quelque importance, avec ses 3 431 habitants.

 

René Duhard, frère aîné de Roger,  en 1983

devant la maison de ses parents au Moulin des Roy

***

Le Certificat d’études obtenu, les trois frères Duhard partirent l’un après l’autre à l’École primaire supérieure professionnelle de Pons. D’abord René, de 1911 à 1913, puis Roger, de 1913 à 1915, enfin Régis, après la guerre, en 1922. Les deux plus grands suivirent la section commerciale et Régis celle des Arts et Métiers, avec le fils Chemin, futur instituteur à Saint-Aigulin. Le petit frère Yvon, malheureusement, n’eut pas l’occasion d’y aller ; on en verra la raison plus avant.

Cette École était un ancien établissement religieux récupéré par l’État laïque du « père » Combes. Émile Combes, ancien séminariste devenu médecin et fixé à Pons, s’intéressa à la politique, fut ministre de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et du Culte, puis succéda à Waldeck-Rousseau en 1902 à la Présidence du Conseil en y associant les portefeuilles ministériels de l’Intérieur et du Culte. Devenu un anticlérical intransigeant, il obtint que les congrégations religieuses fussent privées de leur droit à l’enseignement. Retiré à Pons, où il mourut, après la démission de son cabinet en 1905, il lui arrivait de venir visiter l’École primaire supérieure. René et Roger, qui eurent l’occasion de le voir, en gardèrent le souvenir d’un petit homme aimable et rondelet, aux cheveux courts, à moustaches et petite barbiche, le col serré dans un col dur.

Roger à 10 ans, au moment de son entrée à l’École de Pons

***

Roger Duhard obtint son Certificat d’études primaires supérieures en juillet 1916 à l’École de Pons et le directeur, lui reconnaissant une grande intelligence, conseilla à ses parents de lui faire poursuivre des études. Après réflexion, on l’inscrivit à l’École Supérieure de commerce et d’industrie de Bordeaux, un établissement privé renommé, non reconnu par l’État, mais patronné par la Ville de Bordeaux, le conseil général du département de la Gironde, la Chambre de commerce de Bordeaux et, même, la Société philosophique !

C’est chez Dewatcher qu’on alla lui acheter son uniforme d’étudiant : veste de drap noir boutonnée de cuivre et marquée au revers des armes de l’École, casquette gansée, également marquée, petit gilet et cravate, pantalon assorti et souliers vernis.

Un vrai costume de dandy, dont l’élégance était rehaussée par une montre de gousset en or et sa chaîne, offerte pour ses 16 ans par son grand-père Bernardeau, et une paire de gants de peau. Ces gants, son ami Marcel Ligier les évoquera 40 ans plus tard, en lui remettant les insignes de Chevalier de la Légion d’honneur.

« Lorsque nous nous sommes rencontrés pour la première fois, tu devais bien avoir 16 ans, moi un peu plus. Très vite nous sommes devenus comme les deux doigts de la main. Que dis-je, comme les deux gants d’une même paire. Souviens-toi ! J’étais déjà désargenté à l’époque et, pour que je n’éprouve pas le sentiment de l’infériorité de mon élégance, tu me prêtais un de tes gants et nous déambulions le soir, sur le Cours de l’Intendance, dissimulant l’un et l’autre notre main nue dans la poche correspondante. »

Étudiant à l’École supérieure de commerce et d’industrie de  Bordeaux

 

 

Chapitre suivant : La Grande Guerre (1914-1918)

Couverture
Couverture de "C'est long une vie pour se souvenir de tout"
Etat
Cette oeuvre est en cours d'écriture (incomplète)
Mode d'affichage
L'avis des lecteurs
  • 4 aiment
Fond : 5 coeurs sur 5
À lire absolument ! : 2 lecteurs
Forme : 4.5 plumes sur 5
Fluide, agréable, sans fautes... : 1 lecteur
Exceptionnelle ! : 1 lecteur
Table des matières
  1. Prologue
  2. Né avant le siècle (Roger 1900-1914)
  3. La Grande Guerre (1914-1918)
  4. Roger, le civil entre deux guerres (1923-1935)
  5. Une famille modeste (Germaine 1916-1936)
  6. Germaine, l’école de la vie
  7. Le temps des fiançailles (Roger et Germaine)
  8. Le deuxième conflit mondial
  9. Notre enfance à l’Usine de Soubie
Que pensez vous de cette oeuvre ?