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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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Ogar se rend au lac noir

Un homme, quand il bat la campagne au-dehors,
Ne devrait pas marcher sans armes.
Nul ne sait quand il aura besoin d’une lance
Et quel danger il rencontrera sur les chemins.

 (Le Havamal, 38)

Les jours suivants, le ciel fut gris et sombre. Il ne neigeait plus, et il faisait moins froid qu’auparavant, mais il n’y avait toujours aucun signe de vrai redoux, et on était déjà au milieu du mois de février. L’hiver, qui avait été inhabituellement précoce, ne semblait jamais devoir s’achever.

Le monstre reparut alors que tous guettaient les signes du ciel. Cette fois-ci il s’en prit directement à Galadhorm, pour se venger peut-être des blessures que les guerriers lui avaient infligées. Il attaqua un groupe de trois soldats qui patrouillaient sur la route. Il jaillit comme un diable hors des ténèbres des sous-bois, tua le premier homme en lui déchiquetant la poitrine et le visage avant même qu’il n’ait le temps de dégainer son épée. Ses griffes tranchaient l’acier aussi facilement que du cuir. Les chevaux prirent peur et s’emballèrent, mais l’un des cavaliers fut jeté à terre. Le troisième homme s’enfuit au triple galop vers le château sans chercher à venir en aide à son malheureux compagnon et ce dernier fut réduit en charpie.

Arvarn, furieux, fit fouetter le guerrier survivant pour le punir de sa lâcheté, et Thorsen prit la tête d’un détachement de cavaliers qui partit à la recherche du monstre. Ils sillonnèrent les routes et les sentiers durant plusieurs jours, mais en vain.

Pendant ce temps, Ogar demanda et obtint l’autorisation de quitter le château pour se rendre dans les territoires interdits, afin d’y rencontrer Hagvar. Les dernières paroles de Hagen étaient restées gravées en lui comme des lettres de feu, pareilles à un testament que l’intendant aurait laissé à son intention. Le vieil homme avait espéré que son frère exilé se révélerait capable de lui fournir les réponses qui lui manquaient, mais la mort l’avait saisi avant qu’il ne puisse lui parler. Ogar considérait à présent de son devoir de partir à la recherche d’Hagvar, afin d’accomplir ce que Hagen n’avait pas eu le temps de faire de son vivant.

Il partit seul, car le seigneur Arvarn avait envoyé tous les guerriers disponibles à la recherche du monstre. Personne, même pas Thorsen ou Grimlor ne semblait attacher la moindre importance à Hagvar et aux informations que le vieil homme pouvait avoir en sa possession. Le nom d’Alrun leur était sorti de l’esprit à tous, comme si la mort de Hagen avait balayé les quelques bribes de savoir qu’il avait pu rassembler.

Personne ne remarqua que certains des grimoires de l’intendant avaient disparu – en particulier celui auquel trois pages avaient été arrachées. En vérité, personne ne se souciait de ces vieux parchemins, à tel point que ceux qui n’avaient pas été emportés étaient demeurés tels que Hagen les avait laissés, ouverts aux pages qu’il était en train de compulser, à l’exception de ceux qui avaient mystérieusement disparu.

Une seule autre personne au château s’intéressait à Hagvar, mais elle était trop insignifiante pour que même Ogar ne la remarque. D’ailleurs, elle prenait garde de cacher son intérêt avec le plus grand soin, et de manière générale, mettait tout en œuvre pour passer aussi inaperçu que possible. Leif était tapi au fond de l’écurie lorsqu’Ogar vint chercher son cheval. Le guerrier choisit sa monture avec soin – une bête robuste et endurante – la sella et la harnacha lui-même. Le garçon demeura obstinément caché durant tous ses préparatifs, et il le regarda partir en brûlant du désir de venir se jeter à ses pieds pour le supplier de le prendre en croupe. Il n’osa pas se montrer, retenu par une méfiance que le mépris et les coups lui avaient chevillée au corps.

Ogar se rendit tout d’abord au village et interrogea les paysans, les rares qui conservaient encore quelques restes des anciennes traditions. Il les questionna avec insistance, se faisant tour à tour amical et menaçant, jusqu’à ce qu’ils acceptent finalement de lui dire le peu qu’ils savaient. Hagvar s’était bâti une maison près du lac noir, et il y avait vécu ces dernières années, loin de Galadhorm, mais personne n’avait eu de contact avec lui depuis au moins deux saisons. Nul ne reconnut ouvertement s’être rendu lui-même dans les terres interdites. Les paysans savaient qu’Hagvar s’était brouillé avec Arvarn. Ils craignaient par conséquent d’encourir le déplaisir du seigneur s’ils avouaient être allés au lac noir ou avoir eu des contacts avec Hagvar. Ogar les soupçonnait de ne pas lui dire toute la vérité. Peu lui importait : il avait les informations qu’il cherchait.

Les fermiers de la vallée parlaient d’Hagvar avec un mélange de méfiance et de crainte, mêlé à une sorte de respect superstitieux. Ils le considéraient un peu comme un sorcier, un peu comme un guérisseur, un peu comme un ermite, et ils voyaient en lui le prêtre de la religion de leurs ancêtres, le dernier serviteur vivant de la déesse. Ils semblaient l’envier et le craindre à la fois. Coupés de la religion de leurs pères, ils éprouvaient un mélange de culpabilité et de désarroi, contrebalancé par la frayeur à l’idée du châtiment qui risquait de s’abattre sur eux si Arvarn apprenait un jour qu’ils continuaient en secret à lui être attachés. Cela faisait bien longtemps que les fils de Beorc avaient cessé de servir Assaréel, et Arvarn n’aurait jamais admis que ses serfs continuent à lui rendre hommage.

Ogar remonta le cours de la rivière et s’engagea dans les sentiers abrupts qui montaient jusqu’aux territoires interdits, cheminant entre des arbres noirs et décharnés. Le bruit des rapides couvrait ceux de la forêt. La neige crissait sous le pas de son cheval, et le froid mordant transperçait ses fourrures, le glaçant jusqu’à l’os. Il parvint au pied d’une cascade qui coulait depuis le sommet d’un amoncellement de gros rochers gris, celle là même devant laquelle Thorsen avait fait demi-tour lorsqu’il pourchassait le troll. De l’autre coté, s’étendait le lac noir, et les territoires interdits. Nul ne venait jamais ici. Ogar ne voulut point se risquer à escalader la falaise gelée, et emprunta l’ancienne route, celle qui contournait les rochers et montait en pente douce jusqu’au lac.

Lorsqu’il atteignit son objectif, la nuit était presque tombée. Le froid était plus vif que jamais et Ogar scrutait les ténèbres avec inquiétude. Il lui fallait absolument trouver la maison de Hagvar au plus vite. Des loups se mirent à hurler sur les hauteurs et Ogar se hâta d’allumer une torche, qui jeta autour de lui une lueur pâle et tremblotante.

Les eaux sombres du lac ressemblaient à un miroir d’obsidienne – opaque et luisant. Sur les rochers qui le surplombaient, apparurent de grands loups maigres, les yeux brillants, le poil hérissé, exhibant de longs crocs jaunes. Le cheval d’Ogar poussa des hennissements de terreur et le guerrier eut toutes les peines du monde à le maîtriser. Il dégaina son épée de la main droite, agitant de l’autre sa torche au nez des animaux. Mais les loups ne semblaient pas vouloir attaquer, du moins pas dans l’immédiat. Ils se contentaient d’errer sur les rochers, un peu à l’écart, de le surveiller et de le guetter du coin de l’œil, lançant de temps à autres de longs hurlements plaintifs auquel répondaient des appels venant de l’autre coté du lac. En dépit du danger, l’étrange et froide beauté de ces chants de mort saisit Ogar jusqu’à l’âme.

L’obscurité recouvrit rapidement le lac, étendant une ombre de gel sur les montagnes aux alentours. On entendait encore hurler les loups, mais ils étaient à présent complètement invisibles. Ogar sentait son cheval trembler de terreur sous lui, et lui-même commençait à se demander si venir ici tout seul n’avait pas été une erreur qu’il allait payer de sa vie. Les ténèbres étaient totales à présent, il faisait un froid glacial, et la demeure d’Hagvar n’était nulle part en vue. Seule sa torche lui communiquait un peu de chaleur.

Le guerrier longea le lac durant près d’une heure, sentant le froid pénétrer de plus en plus profondément en lui, engourdissant peu à peu ses sens. Les loups hurlaient sur les hauteurs, comme s’ils pleuraient sa mort prochaine. Il avait le sentiment d’être entraîné en avant par une force qui le dépassait, éprouvait l’impression confuse qu’une présence chevauchait à ses cotés dans les ténèbres, une présence si tangible qu’il avait presque l’impression de la voir à la lisière du cercle de lumière qu’il brandissait dans sa main.

— Hagen ? interrogea-t-il à mi voix, s’attendant presque à voir le cavalier le rejoindre et lui sourire avec douceur, comme faisait l’intendant jadis.

Mais seuls les loups répondirent à ses appels. Leurs hurlements semblaient à présent si proches, que son cheval se raidit brusquement, et sans attendre le signal de son cavalier, s’élança en avant, puisant dans toutes ses ressources d’endurance pour échapper aux prédateurs invisibles.

Il galopa durant une dizaine de minutes le long du lac, au risque de se briser une patte sur les rochers couverts de neige. Ogar ne cessait de jeter des regards en arrière, s’attendant presque à voir surgir des ténèbres, non pas les silhouettes efflanquées des loups, mais l’ombre de Hagen et de son cheval. Curieusement, il n’éprouvait aucune peur, rien qu’une obscure sensation d’étrangeté, comme s’il venait de franchir la lisière d’un monde totalement différent de celui qu’il connaissait.

Enfin, la demeure d’Hagvar apparut brusquement devant eux, comme surgie par magie des ténèbres. Il s’agissait d’une sorte de minuscule bâtiment de bois, bâti à quelques mètres à peine du lac, avec un toit pentu entièrement recouvert de neige. A cette vue, Ogar sentit son énergie lui revenir et la léthargie qui l’avait saisi durant la folle chevauchée prit fin. Il éperonna de plus belle les flancs de sa monture et la força à bifurquer vers la cabane. L’animal lui obéit, en dépit de la peur panique qui l’avait saisi depuis qu’il avait entendu les loups, poussé par la confiance absolue qu’il accordait à son maître.

Lorsqu’il atteignit la cabane, les loups poussèrent des gémissements et des jappements de dépit et ils se dispersèrent dans la nuit.

Ogar sauta à terre, épée toujours au clair, et courut vers la porte. Il frappa du poing et rugit :

— Hagvar ! C’est moi Ogar ! Ouvre ! Hagvar !

Il ne reconnut pas sa voix, rauque et étranglée. Il était transi de froid. Personne ne répondit. Rien ne bougeait à l’intérieur et il n’y avait aucune source de lumière à part la torche qui achevait de se consumer dans sa main. Le guerrier, impatient, remit son épée au fourreau, empoigna la poignée de la porte et l’ouvrit.

Il découvrit une pièce unique, déserte et obscure, avec devant lui un âtre poussiéreux et sur le côté un grand lit garni de fourrure. Ogar accrocha la torche au mur. Il y avait dans un coin une petite table de bois avec deux tabourets rembourrés de paille, des étagères supportant divers ustensiles de cuisines d’aspect rudimentaire, et dans le fond de la salle un tas d’outils de toute sorte. Il n’y avait même pas de quoi faire un feu, et un froid glacial régnait dans la pièce. Sur le coté opposé au lit, une petite porte menait vers une étable attenante.

— Hagvar ? répéta Ogar, sans conviction.

Personne ne répondit et le guerrier ne s’en étonna pas, tant il était évident que l’endroit était abandonné depuis longtemps. La poussière qui s’était accumulée sur le sol et les meubles indiquait que l’endroit était inoccupé depuis des mois.

Le cheval l’appela d’un hennissement impatient, et il ressortit aussitôt, scrutant les ténèbres avec inquiétude. Il ne décela aucun mouvement suspect, mais l’animal tremblait de tous ses membres, encore terrifié et fourbu de l’effort qu’il avait fourni pour le mener jusqu’ici. Ogar lui flatta l’encolure d’une main apaisante et le dessella. Il n’avait pas d’autre choix que de passer la nuit ici et il n’était pas question de laisser l’animal dehors dans le froid, à la merci des loups. Il y avait une petite étable à coté de la maison, et Ogar y conduisit sa bête. Il l’étrilla et la brossa avec soin tout en lui murmurant des paroles apaisantes. Le cheval se calma peu à peu. Malheureusement, il n’avait aucun fourrage à lui donner, seul quelques brins de paille jonchaient le sol de terre battue.

Il rentra dans la cabane et décida de sacrifier une partie du mobilier pour se chauffer. Il n’avait pas d’autre choix sous peine de se retrouver gelé au matin, et si jamais Hagvar revenait, il le lui rembourserait au centuple. Il brisa les tabourets, se servit de la paille pour allumer le feu et l’alimenta avec les pieds. Puis, il se saisit d’une hache, l’utilisa pour réduire la table en morceaux, obtenant ainsi assez de bois sec pour tenir une nuit – du moins il l’espérait.

Les flammes commencèrent à monter dans l’âtre. La cheminée non ramonée était plus qu’à moitié bouchée et de la fumée commença à se répandre dans la pièce, le faisant tousser, mais il n’y attacha guère d’importance. Il fouilla rapidement les lieux, sans trouver quoi que se soit qui puisse donner le moindre indice sur ce qu’Hagvar était devenu. Il espérait vaguement y trouver des écrits qu’il aurait pu ramener à Galadhorm, des archives telles que celles qu’avait compulsées Hagen avant de mourir, voire les fameuses trois pages manquantes, mais il n’y a avait rien : pas même un parchemin, une plume d’oie ou une bouteille d’encre. Etait-il bien chez Hagvar d’ailleurs ? Rien ne permettait d’en être sûr, si ce n’est que personne ne venait jamais sur les bords du lac noir – si près de ces eaux où régnait la déesse. Ogar avait gardé d’Hagvar l’image d’un homme instruit, d’un érudit toujours plongé dans d’épais grimoires, et il était plutôt surprenant qu’il n’y ait aucun écrit chez lui.

Le guerrier s’installa sur le lit, sans se déshabiller, emmitouflé dans une couverture. Il sortit de son sac une miche de pain dur qu’il commença à manger, sans y prendre aucun plaisir. Il songeait à Hagvar, se demandait ce qu’il avait pu devenir. Peut-être avait-il vécu un moment ici puis s’était-il lassé de cette vie d’ermite et était-il parti tenter sa chance ailleurs ? Mais aurait-il quitté la région sans avertir au moins son frère ? Ogar songea que c’était le seigneur Arvarn lui-même qui l’avait chassé de Galadhorm et que Hagen n’avait pas fait grand-chose à l’époque pour le soutenir. Son frère lui en avait-il gardé rancune au point de disparaître sans même un mot d’adieu ?

On n’entendait aucun autre son que le crépitement des flammes et que le mugissement lugubre du vent. Ogar commençait à se sentir dodeliner de la tête. Il était épuisé mais il éprouvait une sorte de répugnance instinctive à se laisser aller au sommeil et il avait l’impression étrange de sentir la présence de Hagen a ses cotés, qui tentait de lui souffler un avertissement muet.

Il dormit d’un sommeil agité, entrecoupé de rêves étranges dont il ne devait garder au réveil que quelques images : celles d’une femme à la beauté inhumaine, penchée sur son corps endormi. Ses yeux gris étincelaient de la pâle clarté des étoiles, et sa longue chevelure faisait comme une ombre impénétrable tout autour de son visage blanc. Ses lèvres s’agitaient, mais Ogar ne comprit pas ce qu’elle dit, ou du moins, ne parvint pas à s’en souvenir à son réveil.

Il s’éveilla bien après l’aube, avec l’impression d’avoir senti une sorte d’haleine glacée sur son visage, mais ce n’était que la morsure de la bise qui soufflait par la porte entrouverte. Le feu était mort, et la lueur blafarde du matin envahissait la salle. Il se redressa, saisi d’inquiétude. Pourquoi la porte, qu’il l’avait soigneusement refermée la veille, était-elle ouverte ? Il saisit son épée et sortit dans la lumière du petit jour. Des traces de pas étaient clairement visibles dans la neige. Quelqu’un était venu ici pendant son sommeil, avait poussé la porte, était rentré peut-être dans la pièce, puis était reparti sans le réveiller.

Il étudia les traces avec soin. L’homme était venu de la direction opposée à la vallée, avait tourné un moment devant la maison, puis était reparti d’où il était venu. Le guerrier contrôla avec soin ses affaires : rien ne manquait. Son cheval était toujours là, et il l’accueillit avec un hennissement impatient. Il était affamé. Ogar lui donna un reste de quignon de pain, le sella à la hâte, reprit son sac et partit sur les traces de l’inconnu.

La piste longeait le lac un moment, puis bifurquait en suivant un chemin beaucoup plus étroit et plus abrupt que la route que le guerrier avait empruntée pour arriver jusqu’ici. Le sentier dévalait une pente très raide, à travers des rochers et de grands sapins recouverts de neige. Il finit par perdre la trace dans la forêt, mais il supposa que l’inconnu avait continué dans la même direction. La pente devint si raide, que le guerrier dût abandonner sa monture, et la laissa derrière lui, attachée à un arbre.

Même à pied il devait cheminer avec la plus grande prudence de peur de glisser et de se rompre le cou. Il parvint finalement au sommet d’un précipice si abrupt qu’il paraissait impossible de continuer. L’inconnu s’était-il changé en aigle ? En approchant tout près du bord, Ogar finit par distinguer un passage dans les rochers, une sorte de conduit étroit dans lequel il parvint à descendre en s’aidant des pieds et des mains. Il se laissa glisser jusqu’en bas un peu plus vite qu’il ne l’aurait voulu et s’écrasa plutôt brutalement dans la neige. Avant qu’il n’ait pu reprendre ses esprits, un homme était sur lui et le menaçait d’un javelot à la pointe durcie au feu.

C’était un montagnard au teint buriné, vêtu d’épaisses fourrures d’ours, à la barbe et à la chevelure abondante et hirsute.

— Es-tu un ami ou un ennemi ? gronda l’inconnu en mettant sous le nez du guerrier la pointe de son épieu.

— C’est à toi de me le dire, répondit le guerrier sans se troubler. Je me nomme Ogar, et je sers Arvarn, seigneur de Galadhorm.

L’homme abaissa aussitôt son javelot et recula de quelques pas. L’expression de son visage restait soucieuse et une lueur inquiète passa dans son regard.

— Je suis un féal du seigneur Arvarn. Les miens ont toujours payé tribu aux fils de Beorc et les ont fidèlement servis.

Ogar se redressa avec peine, ôtant la neige qui couvrait sa cape.

— Je ne savais pas que des gens vivaient si près des territoires interdits.

— Nous vivons ici depuis des générations, et les seigneurs de Galadhorm n’ont jamais rien trouvé à y redire.

L’homme, sur la défensive, semblait attendre sa réaction avec anxiété.

— Je ne pouvais pas savoir que tu servais Arvarn, ajouta-t-il. Tu aurais pu être un guerrier errant – un mercenaire.

— Tu as eu raison d’agir comme tu l’as fait ! Je ne vais pas me plaindre à Arvarn. Au contraire ! Il est bon que vous soyez vigilants envers les étrangers, vous qui vivez si loin de Galadhorm.

L’homme sembla se détendre quelque peu.

— Je suis Vagmar. Viens avec moi si tu veux. Au village d’Eruïr, tu auras un abri chaud et à manger.

Ogar secoua la tête.

— Mon cheval est resté là haut. Je ne peux l’abandonner.

— Nous enverrons quelqu’un le ramener par la route.

Le guerrier hésitait encore sur la conduite à tenir.

— Est-ce toi qui es venu me rendre visite ce matin ?

— Bien sûr. C’était Hagvar que je venais voir. Nous avons vu de la fumée montant du lac et nous avons cru qu’il était revenu. Je suis monté à l’aube pour voir s’il n’avait besoin de rien.

— Hagvar a quitté la vallée ?

— Il le fait chaque année, lorsque l’hiver vient. L’été il est facile pour un homme seul de survivre dans les montagnes, mais l’hiver c’est impossible à moins de se nourrir de neige et de bois mort. Puisque Hagvar n’est plus le bienvenu à Galadhorm, il a pris l’habitude de franchir les cols à l’automne et de se rendre à Thorem.

— Et de quoi vit-il lorsqu’il est en ville ?

— Oh un érudit tel que lui n’a aucun mal à trouver de l’ouvrage. Hagvar est très savant, autant que son frère Hagen que tu dois connaître, puisqu’il est intendant chez Arvarn. Il enseigne aux fils des bourgeois, les « vendeurs de peaux », ou fait des écritures pour les marchands.

— Hagen est mort, dit Ogar abruptement.

L’homme ne se troubla pas.

— C’était un homme vieux.

Il ajouta après un silence.

— Hagvar sera peiné.

— Il reviendra ?

— Au printemps, comme d’habitude. Il ne reste jamais deux saisons de suite à la ville. C’est un homme des montagnes – et un serviteur de la déesse – et il est incapable de vivre trop longtemps loin d’Erda.

Il lança au guerrier un regard de défi, comme s’il s’attendait à ce qu’il prenne ombrage de ses paroles ou au moins lui demande une explication. Mais Ogar se contenta de hocher la tête d’un air approbateur. Oui Hagvar ne resterait jamais très loin d’Erda, mais tant que l’hiver durerait et que la neige bloquerait les cols, il n’y avait aucun espoir de le joindre. Il ne lui restait plus qu’à rentrer au château. Mais il voulait d’abord que son cheval puisse manger à sa faim et prendre du repos.

Il accompagna le montagnard jusqu’à son village, un hameau du nom d’Eruïr, qui regroupait une dizaine de fermes blotties à flanc de coteau, entourées de champs recouverts par la neige. Tous les paysans s’assemblèrent dans la plus grande des masures pour l’écouter et lui parler, tandis que les femmes s’enfermaient chez elle avec leurs enfants. On apporta du lait et une miche de pain encore chaude. Ogar but une grande rasade, rompit le pain, et en avala quelques bouchées. Ses hôtes l’imitèrent, faisant passer le pichet de lait de main en main et partageant le pain en bouchées égales.

Lorsque les rites de bienvenu furent terminés, ils parurent se détendre quelque peu. Le propriétaire de la ferme, un gros homme massif au visage dévoré par une barbe grisonnante prit la parole et d’un ton ampoulé, lui souhaita la bienvenue et lui fit au nom de tous de grands serments de vassalité envers les fils de Beorc. Ogar l’interrompit d’un geste.

— Arvarn connaît votre fidélité, dit-il en se demandant si le seigneur de Galadhorm se souvenait seulement de l’existence de ce lieu. Ce qui m’amène est tout autre. J’étais venu voir Hagvar.

— Nous n’avons pas de contact avec lui, dit le fermier d’un ton formel. Nous n’allons jamais près du lac – c’est le royaume de la déesse…

Ogar hocha la tête. Il était évident qu’il mentait. L’attitude de Vagmar, l’homme qu’il avait rencontré précédemment, le prouvait. Pris d’une idée soudaine il demanda :

— Le monstre ne vous a pas attaqué ?

A l’instant où les mots franchirent ses lèvres, il se demanda si les montagnards connaissaient seulement l’existence de la créature – cela n’avait rien d’évident, tellement ils vivaient à l’écart. La neige isolait les villages et bloquait tous les échanges. Mais le fermier répliqua d’un ton étrangement brusque:

— Il n’est pas venu par ici.

— Les dieux nous protègent, dit quelqu’un.

Vagmar lui intima le silence d’un regard. Le guerrier se dit qu’une partie au moins de ces gens devaient encore vénérer la déesse Assaréel, mais que jamais ils ne l’avoueraient, de peur d’encourir la colère du seigneur Arvarn. Il haussa les épaules. Les fils de Beorc avaient servi Assaréel jadis, si on en croyait les légendes, puis ils l’avaient rejetée avec violence au point qu’ils avaient interdit son culte – sans parvenir à l’éradiquer totalement Mais le temps avait passé et aujourd’hui Arvarn ne se souciait pas de cela.

— Remerciez votre déesse si elle tient le monstre à distance du lac noir, car dans la vallée, il a fait grand ravage, et c’était de cela que je voulais parler à Hagvar. Galadhorm a besoin de sa sagesse.

Le silence lui répondit. Il y avait quelque chose d’étrange dans l’attitude des fermiers. Ils gardaient les yeux baissés, et il avait l’impression que certains d’entre eux auraient voulu lui dire quelque chose, mais qu’ils ne l’osaient pas.

Il se mit à parler du monstre, décrivant ses méfaits et tous les efforts qui avaient été déployés en vain pour le tuer. Il ne savait pas lui-même pourquoi il parlait ainsi – il voulait peut-être exorciser sa peur. Il se demanda si les paysans n’avaient pas pu apprendre des secrets de la bouche d’Hagvar, qui certainement devait venir ici très souvent à la belle saison. Il décida de les questionner directement :

— Le nom d’Alrun vous dit-il quelque chose ?

Les fermiers s’entre-regardèrent, l’air consterné. Certains secouèrent la tête, mais l’un d’eux, un vieil homme chenu qui était resté assis près du feu, prit la parole d’une voix chevrotante.

— Ce nom nous est inconnu.

Les hommes parurent soulagés en l’entendant.

— Nous ne sommes que des paysans, continua le vieux d’un ton prudent. Nous ne savons rien d’Alrun ni du démon. Cependant, je peux te conter une histoire qui t’intéressera peut-être… Le temps de l’hiver est aussi celui des contes. Que faire d’autre lorsque la neige recouvre la terre ?

Ogar prit son tabouret et vint s’asseoir près du vieux. Les autres s’écartèrent pour lui laisser la place. Le guerrier crut percevoir des murmures réprobateurs.

— Tu ennuies notre hôte… commença Vagmar. Il n’est pas venu ici pour écouter des légendes pour enfant. Il a des choses plus importantes à faire.

Ogar secoua la tête.

— Pas du tout ! Au contraire !

Le vieux avait l’âge d’être son père. Celui-ci reprit d’une voix prudente.

— Il te faut savoir que cette histoire ne concerne pas les fils de Beorc. Elle nous vient de très loin, colportée par des errants, et sans doute comporte-t-elle une bonne part de mensonge et d’exagération – comme toutes les légendes. Tu comprends cela ?

Ogar hocha la tête. Le vieux le scruta quelques instants, comme s’il avait voulu s’assurer de sa sincérité, puis rassuré, il reprit.

— Il était une fois un seigneur qui était aussi un grand guerrier. Il ne se connaissait nul rival l’épée à la main, et il partait fréquemment livrer bataille au loin, remportant moult victoires et ramenant de ses campagnes de riches butins. Un jour cependant ses ennemis s’allièrent contre lui et déferlèrent sur ses propres terres, massacrant ses serfs et brûlant les fermes. Le guerrier se porta à leur rencontre pour les combattre, mais il fut tué d’une flèche en plein cœur.

Le vieux marqua une pause, s’humectant les lèvres de sa langue. Il sembla à Ogar que l’assistance retenait son souffle. Certains des fermiers, notamment Vagmar, regardaient le vieillard avec un air désapprobateur. En dépit de toutes les précautions que le conteur avait prises, il lui semblait évident que l’histoire était liée d’une façon ou d’une autre à Alrun.

— Son fils aîné, qui devait lui succéder, était loin d’être aussi vaillant que son père – c’était un jeune homme malingre et sans volonté. Il dût se réfugier dans sa forteresse. Là, il tint tête à ses ennemis, mais si ceux-ci ne pouvaient prendre le château de force, avec ses puissantes murailles, ils ne pouvaient non plus être chassés, et les assiégés semblaient condamnés à périr d’une mort lente. Or à l’insu de tous, ce fils était aussi un magicien, et il connaissait le secret des runes. Il fit appel à leur pouvoir pour chasser ses ennemis. En une nuit seulement – une nuit de terreur et d’épouvante – les assaillants furent vaincus et mis en déroute.

A nouveau une longue pause. Personne ne disait mot. Les fermiers semblaient retenir leur souffle. On entendait seulement le crépitement des flammes.

— Mais la magie qui lui avait permis de vaincre le dévorait de l’intérieur comme un brasier. Le jeune homme avait été un fils effacé, timide et terne, il devint un seigneur cruel, tyrannique et sanguinaire. Il donnait libre court à ses passions perverses et à ses appétits les plus monstrueux. Il massacrait sans la moindre pitié tous ceux qui osaient s’opposer à lui. Un vieux maître d’arme qui avait été le plus fidèle allié de son père se retourna contre lui, il le traqua dans la forêt comme un animal et le fit déchiqueter par ses chiens de guerre. On raconte qu’il lui arracha le cœur et le dévora, espérant ainsi s’approprier le courage et la force physique qui lui faisaient défaut.

Après cela, son corps lui-même se mit à changer. Les dieux courroucés modifièrent son apparence et le transformèrent en un monstre terrifiant, reflétant la folie qui l’avait saisi et révélant au grand jour toute la noirceur de son âme tourmentée. Ses hommes d’arme et ses frères eux même se retournèrent contre lui et le chassèrent. Ne pouvant le tuer, ils l’enfermèrent dans une grotte dont ils scellèrent l’entrée par magie.

Le vieux se tut et le silence retomba, troublé seulement par des murmures indistincts. Ogar attendit un moment, mais l’homme ne donnait pas l’impression de vouloir continuer.

— Où se trouve cette grotte ? finit-il par demander.

Le vieux ouvrit la bouche, mais Vagmar le devança.

— Comment le saurait-il ? Ce n’est qu’une histoire. Elle peut être n’importe où. Très loin d’ici. Peut-être n’existe-t-elle pas.

— Il n’y a rien de vrai là dedans, renchérit quelqu’un d’une voix étrangement tendue. Ce n’est qu’une légende !

Ogar interrogea le conteur du regard et celui-ci confirma d’un hochement de tête embarrassé. Il promena son regard sur l’assemblée, mais les fermiers baissèrent les yeux. Il comprit qu’ils ne lui diraient rien de plus – de toute évidence ils avaient peur, mais de quoi ? D’encourir la colère d’Arvarn, ou d’autre chose ? S’il voulait trouver la grotte, il lui faudrait explorer lui-même toutes les montagnes – car il ne doutait pas une seule seconde que cette légende était l’histoire d’Alrun.

Il ne voulut pas quitter le village le jour même, car son cheval n’avait pas eu un seul brin d’avoine à se mettre sous la dent depuis son départ de Galadhorm. Il veilla à ce qu’il fût bien traité et dispose de fourrage en quantité abondante, promettant aux paysans de leur faire parvenir des provisions en compensation dès qu’il serait de retour au château. Il passa la journée dans la ferme et le soir partagea une très courte veillée avec ses hôtes. Le vieux dodelinait de la tête près du feu, la femme raccommodait des vêtements, l’homme tressait des paniers. L’aîné de ses fils et son épouse parlaient avec Ogar, l’interrogeant sur la guerre qui s’était achevée à l’automne et sur les nouvelles en provenance du Nelung. Leurs enfants s’enhardirent peu à peu jusqu’à se hisser sur ses genoux. Le guerrier se sentait bien en compagnie de ces gens simples, mieux qu’avec les hommes de sa caste. Il se souvenait confusément d’avoir connu de pareilles veillées dans son enfance, avant d’être arraché à ses parents nourriciers pour être conduit à Galadhorm.

Il repartit le lendemain, bien décidé à regagner le château au plus vite, sous un ciel gris et bas qui annonçait la neige. Mais il n’avait pas fait cinq cent mètres qu’une voix le héla. C’était le second fils de son hôte, un adolescent d’environ dix sept ans. Il portait sur son dos, en bandoulière, un sac de jute qui semblait bien rempli.

— Attends, seigneur chevalier ! Ne t’en va pas. Je peux te mener à la grotte.

Ogar lui jeta un coup d’œil surpris.

— Tu sais où elle se trouve ?

Le jeune homme acquiesça.

— Je connais les montagnes. Je t’y conduirai si tu le désires. Mais mon père n’est pas riche : accepteras-tu de payer une compensation pour la journée de travail perdue ?

Ogar comprit que c’était un moyen élégant de lui demander une récompense – en réalité une journée d’hiver ne valait pas grand-chose en terme de labeur – les paysans étaient pour l’essentiel contraints à une oisiveté forcée.  Il hocha la tête avec bienveillance.

— Tu auras de l’or si tu me conduits sur place. C’est important – et Arvarn lui-même pourrait te récompenser si tu m’aides.

Les yeux du jeune homme s’emplirent de frayeur.

— Non, seigneur ! Pas Arvarn ! Toi seul ! Je peux te conduire à la grotte, mais il ne faudra pas en parler à Arvarn !

Ogar hocha la tête, surpris de voir que le nom de leur propre seigneur inspirait une telle frayeur aux paysans.

— Je me nomme Jörun, dit le fermier.

— Monte en croupe derrière moi ! Tu me guideras.

Ils suivirent tout d’abord la route qui menait vers Galadhorm, puis sur les indications de Jörun, ils s’en éloignèrent en empruntant un petit sentier qui grimpait sur les hauteurs, à travers les arbres. Ils avançaient dans une couche de neige qui se faisait de plus en plus profonde, à tel point que le cheval s’enfonçait parfois jusqu’au poitrail. Au bout d’une heure environ, la piste se perdit dans les bois, et ils durent continuer leur chemin à travers les arbres, le long d’une pente qui montait doucement vers des rochers perdus dans une brume grisâtre, loin au dessus d’eux. Le froid était si intense que l’air semblait avoir acquis une sorte de consistance. Les branches des sapins ployaient sous la neige et leurs troncs dénudés avaient un aspect sinistre. Les sous-bois étaient déserts – sans aucune trace de vie animale.

La pente s’accentuait peu à peu et le cheval peinait de plus en plus. Il s’arrêta finalement devant une épaisse congère, et refusa obstinément d’aller plus loin. Il s’ébroua, soufflant de la fumée comme un dragon.

— Il faut avancer, dit Jörun, d’une voix que le froid – ou la peur ? – faisait trembler. Il n’y a pas d’autre passage.

— A cheval nous ne passerons pas, rétorqua le guerrier. Nous allons continuer à pied.

Il répugnait à abandonner une nouvelle fois sa monture, mais il tenait absolument à voir cette grotte. L’histoire que le vieux avait racontée était si étrange et si terrible qu’il éprouvait le besoin impérieux de voir l’endroit de ses propres yeux afin de se persuader de sa véracité. En dépit des dénégations du vieux conteur, il était certain qu’elle se rapportait à Galadhorm et aux fils de Beorc. Décrivait-elle la manière dont Alrun avait vaincu les Almoréens ? L’abomination qui rodait dans la forêt était-elle Alrun lui-même sous sa forme de démon ? Il ne parvenait pas à y croire.

Quoi qu’il en soit, il ne pouvait imaginer se présenter devant Arvarn avec un tel récit sans l’étayer de preuves concrètes. Il posa la main sur le pommeau de son épée, s’assurant de sa présence à ces cotés. Le monstre rodait peut-être encore près de son repaire.

Ils descendirent de cheval et se mirent à grimper côte à côte le long de la pente. La neige gelée était assez dure pour supporter leur poids, mais elle rendait leur progression dangereuse et ils devaient s’accrocher aux branches des arbres pour ne pas glisser. Après une dizaine minutes d’effort, ils sortirent du couvert des bois, et contemplèrent avec consternation, haletants et déjà épuisés, un amoncellement de gros rochers gris qui formait une barrière infranchissable devant eux. Ogar fronça les sourcils. Il n’y avait aucun passage visible.

— Il faut continuer, haleta Jörun, qui peinait à reprendre son souffle.

— Comment ?

D’un geste évasif, le guide montra la falaise.

— Il faut escalader ces rochers. La grotte se trouve au dessus.

Une bise se leva, soulevant la neige avec un sifflement aigu. Le vent était si froid qu’Ogar eut l’impression qu’une lame de glace lui transperçait le cœur. Serrant les dents, il leva les yeux vers le sommet du mur, qui se perdait dans les nuages.

— Escalader une falaise aussi abrupte ? C’est impossible.

Jörun ouvrit son sac et en tira un rouleau de corde terminé par un crochet de fer.

— Avec ceci, nous pouvons y arriver.

Il déroula la corde. Ses mains engourdies par le gel ne lui obéissaient qu’imparfaitement. Le vent redoubla, et Ogar se mit à sauter sur place et à battre des mains pour se réchauffer.

Le jeune fermier s’écarta du pied de la falaise, fit tournoyer le grappin comme une fronde au bout de la corde, puis le projeta le plus haut possible. Le crochet de fer fendit l’air lourdement, ripa sur la roche gelée, glissa et retomba au sol en s’enfonçant profondément dans la neige. Jörun le ramassa et recommença, une fois, deux fois, trois fois. Enfin, au moment où Ogar se demandait s’il n’allait pas finir par renoncer, le grappin se logea dans une anfractuosité et resta en place. Jörun tira dessus de toutes ses forces, se suspendit à la corde. Le grappin tint bon.

— Ca y est. Nous pouvons monter.

Il tendit l’extrémité de la corde au guerrier avec un regard interrogatif mais celui-ci déclina l’invitation.

— Toi d’abord !

Le jeune homme hocha la tête et se mit à grimper, se hissant à la force des bras et s’aidant des jambes pour prendre appui sur la paroi. Il était agile comme un écureuil et n’eut aucun mal à atteindre le sommet. Ogar éprouva infiniment plus de difficultés. Le poids de son armure lui pesait terriblement sur les épaules et l’entraînait vers le bas comme un boulet, le froid le paralysait, il avait beau tirer de toutes ses forces, il ne parvenait pas à monter d’un centimètre. Ses pieds glissaient sur la roche sans parvenir à trouver le moindre appui stable. Au prix d’efforts considérables, il parvint à s’élever de la hauteur d’un homme, puis un bloc de rocher sur lequel il avait posé le pied se détacha brusquement, et il se retrouva suspendu par les bras au dessus du vide, luttant désespérément pour retrouver un équilibre.

Au dessus de lui, le jeune paysan l’encourageait de la voix. Il s’obstina, concentrant toutes les ressources de sa volonté sur l’objectif, serrant les dents pour oublier le froid et la fatigue. Il se rétablit et reprit son ascension, centimètre par centimètre. Au bout de ce qui lui parut être une éternité de souffrance, il sentit une main le saisir par le bras et l’aider à se hisser jusqu’en haut. Il avait réussit à rejoindre Jörun.

Il se laissa tomber sur le dos dans la neige, épuisé. Au dessus de lui se dressaient de nouveaux rochers et une nouvelle pente, presque aussi abrupte que la première. Ogar secoua la tête et ferma les yeux. Il n’en pouvait plus.

— Ne nous arrêtons pas, grelotta Jörun. Il faut partir ! Tout de suite !

Il força le guerrier à se redresser et à continuer à avancer. A partir de cet endroit l’escalade était beaucoup plus facile, les prises étaient plus nombreuses et la pente moins raide. Mais elle n’était pas moins périlleuse, car une chute aurait probablement signifié la mort.

Jörun laissa le guerrier passer devant lui, le poussant en avant lorsqu’il ne parvenait pas à avancer, et le guidant de la voix. Ogar se sentait comme tétanisé par la souffrance et le froid. Le jeune homme qui le guidait avait presque l’âge d’être son fils, mais il se sentait comme un enfant et lui obéissait avec une parfaite docilité. Ils parvinrent enfin devant une falaise verticale, qui disparaissait dans le gris du ciel. Ils étaient noyés dans une brume glacée qui semblait presque opaque. Ogar leva les yeux vers les rochers et secoua la tête. Rien ni personne ne pouvait lui faire gravir cela. Il lui restait assez de bon sens pour comprendre que c’était purement et simplement impossible, avec ou sans grappin.

— Je n’irai pas plus loin, dit-il d’un ton définitif.

Jörun secoua la tête.

— Ce n’est pas nécessaire ! La grotte est toute proche. Juste au pied de la falaise. Mais la neige a du la recouvrir. C’est pour cela que nous ne la voyons pas.

Ils longèrent un moment la paroi rocheuse, sondant de temps à autre la neige qui s’accumulait à son pied afin d’y découvrir un passage éventuel. Ils longeaient un précipice abrupt auquel la brume donnait un aspect insondable, comme un abîme sinistre. Ogar ne parvenait pas à se convaincre que c’était de là qu’ils venaient. Ils cheminaient sur un passage qui se rétrécissait par endroit pour ne laisser qu’une corniche étroite au dessus du vide.

Jörun s’arrêta soudain.

— Ce n’était pas si loin. Nous avons dû la manquer.

Ils revinrent sur leurs pas. Un sourd grondement descendit du sommet de la montagne et Jörun jeta un regard inquiet vers le ciel, qui n’était qu’un couvercle gris et opaque. Le vacarme évoquait l’éclat de voix d’un géant. Ogar l’imaginait, immense, penché sur la montagne, cherchant du regard dans la brume les infimes créatures qui avaient l’outrecuidance de s’aventurer sur son territoire. Le grondement reprit, plus intense, et Ogar eut l’impression de sentir la terre trembler sous ses pieds.

— Les dieux de la montagne sont courroucés, souffla Jörun. Il faut partir…

Ogar hocha la tête. Il ne pensait plus à la grotte – ni au démon. Le froid et la peur l’engourdissaient, l’empêchaient de réfléchir. Il sentait la panique l’envahir à l’idée qu’il lui fallait encore redescendre l’à-pic qu’il avait eu tant de mal à gravir.

Jörun reprit le chemin du retour. Ogar le suivit, mais il éprouva soudain une sensation de présence, une sensation si intense qu’il s’arrêta et lança un regard derrière lui. Personne en vue. Mais au moment où il allait se remettre en route, il eut un sursaut de surprise. Un bref instant, il crut apercevoir une silhouette familière qui semblait l’observer, à demi dissimulée derrière un énorme bloc de pierre grise qui saillait hors de la falaise à quelques mètres au dessus de lui.

— Attends ! cria-t-il.

Jörun se retourna et lui lança un regard de reproche.

— Ne crie pas ! Tu risques d’attirer l’attention des dieux !

Ogar l’ignora. Il scrutait les rochers au dessus de lui. Avait-il rêvé ? Il aurait pourtant juré… Le vent se remit à souffler, soulevant des nuages de neige qui formaient un brouillard autour d’eux. Il commença à gravir la pente, s’aidant de ses mains pour se hisser jusqu’en haut. Il fallait en avoir le cœur net ! Il parvint rapidement jusqu’au gros rocher gris, et jeta un coup d’œil derrière.

— Hagen ?

Il se sentit stupide. Il n’y avait rien. Hagen – si c’était bien lui – avait disparu. Sans doute avait-il été le jouet de son imagination. Mais derrière le rocher s’ouvrait une sorte de fissure étroite émergeant de la neige. Ogar fit un signe à Jörun et celui-ci le rejoignit.

— C’est là. Je me souviens à présent ! Quel imbécile j’ai été ! Une fissure derrière un gros rocher de forme biscornue…

Les deux hommes hésitaient. Le vent soufflait avec force et le froid était plus intense que jamais. Il aurait été naturel de vouloir se réfugier dans cette grotte, où ils pourraient enfin trouver un abri. La peur les paralysait. Une sensation irraisonnée mais si puissante qu’elle les clouait au sol.

Enfin, Ogar, au prix d’un violent effort, s’arracha à cette torpeur et s’avança jusqu’à la fissure. Elle était à peine suffisante pour laisser le passage à un homme corpulent. Le monstre aurait-il pu rentrer ? Ogar aurait bien aimé être certain que non. Il se glissa à l’intérieur, dégainant son épée sans même sans rendre compte. Ses doigts étaient si engourdis qu’il n’arrivait presque pas à la soulever.

Il y avait si peu de lumière à l’extérieur que la grotte était plongée dans l’obscurité. Jörun fouilla de nouveau dans le sac qu’il portait en bandoulière et en sortit cette fois-ci une lanterne à huile et un briquet à silex qu’il commença à battre. Il s’escrima pendant près d’une minute sur la pierre à feu avant de parvenir à faire naître une flamme. A l’extérieur, le vent hurlait et mugissait de plus belle, comme pour exprimer sa frustration de ne pouvoir les atteindre. Ogar palpa la roche, sentit une pierre froide et rugueuse.

Bientôt, une lueur tremblotante commença à poindre, éclairant un passage ténébreux qui se poursuivait dans les ténèbres. Ogar prit la lanterne des mains de Jörun, la tint à bout de bras devant lui et fit quelques pas en avant. Son compagnon ne le suivit pas. Il tremblait de tous ses membres, saisi d’une terreur incoercible.

Le passage se continuait pendant quelques mètres, puis s’élargissait brusquement et débouchait dans une grotte vaste dont les recoins se perdaient dans l’ombre. Ogar s’avança jusqu’au milieu de la caverne, mais s’immobilisa en découvrant à ses pieds un trou d’environ un mètre de diamètre, formant une sorte de puits naturel, presque circulaire, dont on ne pouvait apercevoir le fond. Il abaissa sa lanterne mais ne distingua qu’un abîme de noirceur. Une énorme pierre plate devait jadis recouvrir le puits, mais elle avait été déplacée et brisée en trois morceaux. Le guerrier l’examina avec soin à la lueur de sa lanterne. Des runes qui semblaient avoir été tracées avec du sang étaient encore visibles sur la pierre. Il lisait mal la langue commune, et bien évidemment pas les runes, mais il n’avait pas besoin de savoir les lire pour comprendre ce qu’elles signifiaient. Il avait l’impression de sentir l’esprit de Hagen se pencher derrière son épaule, et suivre avec lui les contours indistincts des tracés sur la pierre.

— Ce sont des glyphes de protection, souffla-t-il, comme pour demander confirmation à l’intendant disparu de l’intuition qui l’avait saisi. Elles étaient là pour barrer le passage et elles ont été brisées.

Il se souvint brusquement que Grimlor avait un signe presque semblable sur son bouclier. Etait-ce grâce à cela qu’il avait pu mettre le monstre en fuite ?

Si les runes avaient été correctement tracées, et Ogar n’avait aucune raison d’en douter, le monstre n’aurait jamais dû pouvoir sortir. Que s’était-il passé ? Les sortilèges gravés avaient-ils perdu leur efficacité ? Il regarda la pierre. Quelqu’un avait dû la briser à l’aide d’une masse, détruisant ainsi la magie et libérant l’abomination enfermée depuis plus de cent ans. Mais qui et pourquoi ?

Il ne descendit pas au fond du trou : ce n’était plus la peine. Il savait que le monstre avait quitté sa prison de pierre depuis longtemps, et sans doute ne reviendrait-il jamais ici. Il avait la réponse à sa question.

Alrun

Etait-ce lui qui avait été enfermé ici ? Les paysans avaient-ils conservé dans leurs légendes le souvenir d’évènements que les intendants de Galadhorm eux-mêmes avaient préféré oublier ? Ogar, troublé, se dit qu’il y avait parfois plus de sagesse chez les humbles que chez les puissants. A l’extérieur, il faisait plus froid et plus gris que jamais. Le vent charriait des nuages de neige qui tourbillonnaient devant eux.

— Il vaut mieux rester ici ! s’exclama Ogar. Dans la grotte nous serons à l’abri.

Mais Jörun secoua la tête.

— Le blizzard peut souffler pendant des jours et des jours… Nous serions bloqués ici sans rien à manger et sans bois pour faire du feu ! Il faut descendre maintenant ou sinon nous mourrons.

Ogar secoua la tête. La pensée de repartir dans le vent et le froid lui paraissait une pure folie, mais d’un autre coté différer leur départ risquait de rendre les choses plus difficiles encore. Ils reprirent sans plus attendre la direction de la vallée. La corde était presque entièrement recouverte de neige et ils faillirent la manquer. Seul le grappin émergeait encore, comme un croc de métal planté dans la glace.

— Passe d’abord ! ordonna Ogar au jeune homme.

Celui-ci obéit sans se faire prier. Il s’accroupit sur le sol, chercha la corde à tâtons dans la neige, la saisit, et commença à se laisser glisser le long de la paroi, tâtonnant pour trouver des points d’appui. Il ne sentait plus ses mains ni ses pieds. Un vent glacé le clouait à la falaise. Il avait l’impression que le froid lui transperçait le corps, mettait ses os à nu. Ogar le regarda avec inquiétude. Le visage du garçon semblait comme tétanisé, couvert de givre, figé dans un rictus hideux.

Il descendit quelques mètres, puis Ogar enjamba à son tour le rebord de l’abîme. Il supposait que la corde était suffisamment solide pour supporter leurs deux poids réunis et il ne pouvait se permettre de rester une minute de plus à attendre. A son grand soulagement, la descente se révéla infiniment plus facile que la montée. Il n’avait qu’à se laisser glisser le long de la paroi, en se retenant à la corde pour ne pas tomber. Mais de la neige et des morceaux de glaces se détachèrent de la paroi lors de son passage, déclenchant une mini-avalanche. Il s’arrêta brusquement, cala ses pieds sur la roche et jeta un regard en bas.

— Ca va ?

Personne ne lui répondit. Le guerrier attendit un moment, puis reprit sa descente, avec plus de prudence toutefois. Il ne tarda pas à atteindre le pied de la falaise, ou une épaisse couche de neige s’accumulait. Jörun était là, immobile, prostré sur le sol, haletant de souffrance. Il le regarda d’un air hagard, sans paraître le voir. Le guerrier le saisit et le força à se relever.

— Il faut aller dans la forêt. Nous serons à l’abri du vent !

Ogar entraîna le garçon vers le couvert des arbres, que l’on devinait en contrebas, formant une masse sombre dans le blizzard. Une pente de quelques dizaines de mètres à peine les en séparait, sur lequel s’amoncelait de la neige fraîche. Soudain, Jörun glissa dans la neige et perdit l’équilibre. Il battit des bras et s’accrocha à Ogar pour ne pas tomber. Celui-ci voulut le retenir, mais il sentit le sol se dérober brusquement sous ses pieds. Toute une plaque de neige se détacha et glissa à bas de la pente, les entraînant avec eux. Ogar se sentit basculer en avant, roula dans la poudreuse pendant plusieurs mètres avant de s’immobiliser brusquement, arrêté par une barrière de rochers. Il se redressa, encore tout étourdi. A ses cotés, gisait Jörun, immobile, le visage tourné vers le sol.

Ogar le releva, mais un filet de sang d’un rouge vif coulait sur le front du jeune homme, teintant la neige. Le guerrier sentit son cœur se serrer. Comme lui, le garçon avait dévalé la pente, et durant sa chute son crâne avait violemment heurté un rocher. Sans savoir s’il était mort ou vivant, il le chargea sur ses épaules avant de gagner en titubant l’abri des sous-bois.

Le vent hurlait dans les branches, mais grâce au couvert protecteur des arbres, il était moins exposé à sa morsure, et le froid redevint supportable. Ogar partit à la recherche de son cheval, chancelant sous le point du corps qu’il portait sur son dos. Il ne se souvenait plus exactement où il l’avait laissé. Il marchait presque au hasard, cherchant son chemin à travers la forêt, le long d’une pente abrupte et glacée. A plusieurs reprises, il glissa et s’effondra au sol, et à chaque fois il dut lutter pour se relever.

Il coupa à travers bois et parvint au pied de la colline, où il rejoignit le sentier qu’il avait suivi pour venir. Il n’avait pas trouvé le cheval, mais peu lui importait à présent. Au moins il avait une piste. Il ne tarda pas à sortir de la forêt et à déboucher sur la route. Le vent était moins violent, mais il le transperça malgré tout comme un épieu de glace. Il se hâta vers le village, marchant aussi vite qu’il le pouvait, ployant sous sa charge.

Lorsqu’il arriva en vue des maisons, il tomba à genoux sur le sol, épuisé. Il avait l’impression qu’il n’aurait pas pu faire un seul pas de plus, même si sa vie en avait dépendu. Des formes emmitouflées l’entourèrent sans qu’il ne paraisse les voir, et le délestèrent de son fardeau. Les fermiers durent le soutenir et le guider comme un enfant pour le mettre à l’abri au chaud.

On lui ôta ses fourrures trempées, on l’installa près de la cheminée où des bûches de chênes venaient d’être disposées. Une femme lui mit entre les mains un bol de tisane qui le brûla comme un fer rouge. Il voulut la remercier mais ne parvint qu’à pousser une sorte de grognement inaudible. En réponse, la femme s’agenouilla devant lui et lui baisa les pieds. C’était la mère de Jörun.

 

Plus tard, alors qu’Ogar dormait et se remettait de ses efforts, les fermiers s’assemblèrent pour discuter de ce qu’ils devaient faire. Vagmar brandissait un long coutelas, dont il se servait usuellement pour égorger les porcs, et qu’il avait soigneusement aiguisé.

— Il faut le tuer ! souffla-t-il. Nous n’avons pas le choix.

Son regard était empli d’une détermination farouche. Les autres le contemplaient avec un mélange de crainte et de consternation.

— Il a sauvé mon fils ! protesta Jon.

C’était le père de Jörun, l’homme chez qui Ogar avait trouvé refuge. Mais sa voix était mal assurée. On sentait qu’il ne demandait qu’à se laisser convaincre.

— Si nous lui permettons de repartir, il parlera. Il avertira Arvarn. Nous serons tous mis à mort.

— Jörun a commis une terrible erreur. Dans l’espoir de gagner quelques pièces, il a mis en danger tout le village.

— Arvarn ne fera rien contre nous. Nous avons toujours été loyaux envers lui. Nous avons fait tout ce qu’il nous a demandé de faire.

— Il sera fou de rage s’il apprend ce qui s’est passé. Il viendra ici et il nous tuera tous. Au mieux il brûlera nos fermes et nous chassera de Galadhorm. Est-ce cela que vous voulez ? Nous devons tuer Ogar avant qu’il ne fasse son rapport !

Les hommes secouèrent la tête, effrayés. Cependant l’un d’eux eut un ricanement de dérision et traduisit en mots le fond de la pensée de beaucoup autres :

— Tuez-le, oui si vous le pouvez… Mais même si Ogar est moins cruel qu’Arvarn, cela reste un chevalier… un tueur… Entrainé au combat depuis son plus jeune âge… Si tu le frappes Vagmar, prends garde de ne pas le rater. Car s’il n’est que blessé il sera pris d’une telle rage qu’il n’épargnera personne ici – ni les hommes, ni les femmes, ni même les enfants…

— Il est endormi… A moitié mort d’épuisement.

— Les chevaliers ne sont pas pareils aux autres hommes. Ils sont forts ! Ils ont de terribles pouvoirs… ceux de Galadhorm surtout. Rappelez-vous d’Alrun ! Leur esprit est perpétuellement en veille. Ne crois pas le surprendre aussi facilement que cela. Leur instinct de survie est aussi développé que celui d’un loup. Méfiez-vous !

— Tu exagères ! dit quelqu’un. Ce n’est qu’un humain !

Le silence retomba. Les fermiers gardaient les yeux baissés. Vagmar tripotait son couteau d’un air sombre. Il n’avait pas peur d’Ogar. Il était prêt à le tuer pour sauver le village. Un homme se racla la gorge et prit la parole.

— Nous n’avons pas le droit de tuer Ogar. Ce serait un crime abominable. Il a sauvé Jörun au péril de sa vie, il l’a ramené dans le froid et la neige alors qu’il aurait pu le laisser là haut. Et aussi, je le connais, j’ai entendu parler de lui : il est de tous les chevaliers de Galadhorm celui qui est le plus bienveillant envers les humbles. Il n’est pas aussi bon chevalier que Grimlor ou Thorsen, mais il est plus généreux. Nous n’avons pas le droit de le tuer.

Plusieurs personnes hochèrent la tête, soulagés. La décision était prise. Vagmar abaissa son couteau, avec un regret manifeste, mais il ne pouvait faire autrement que de s’y conformer.

 

Ogar demeura deux jours au village, un jour pour reprendre ses forces et un autre jour pour attendre la fin du blizzard. Jörun s’était ouvert le front sur un rocher dans sa chute, mais il n’était pas sérieusement blessé, et il reprit ses esprits après être resté quelques heures inconscient.

Les villageois remercièrent le guerrier de leur avoir ramené le jeune homme avec de telles effusions que celui-ci en fut gêné : c’était lui qui avait incité Jörun à le mener à la grotte, et il se serait senti responsable de sa mort s’il avait péri dans le blizzard. Il se promit de faire porter une belle récompense à la famille du garçon dès qu’il serait revenu à Galadhorm.

Le matin du deuxième jour, le vent retomba brusquement, après avoir soufflé avec furie durant toute la nuit, et Ogar jugea le moment venu de repartir. L’accalmie serait peut-être de courte durée, et il devait en profiter pour rentrer à Galadhorm afin de transmettre ce qu’il avait appris à Arvarn. Il n’avait plus son cheval, perdu dans la tempête, aussi emprunta-t-il un mulet aux villageois. C’était une bête robuste, mais les fermiers s’en séparèrent de bonne grâce, car il ne leur servirait à rien avant le printemps, et son absence leur permettrait d’économiser un peu de fourrage.

Ogar reprit la piste qui descendait vers le fond de la vallée et rejoignait la route principale menant droit vers Galadhorm. Il jeta un œil inquiet vers le ciel, qui était aussi gris qu’à l’accoutumé. Il n’y avait pratiquement aucun vent, mais le froid était vif. Une neige fraîche recouvrait toute la région, et le mulet s’enfonçait parfois jusqu’au poitrail. Ogar dût descendre pour l’aider à franchir certaines congères.

Il emprunta un pont de pierre jeté au dessus de la rivière. Celle-ci charriait à présent des glaçons qui atteignaient la taille d’une tête.

Tout en cheminant, le guerrier songeait à sa découverte. Il se demandait qui avait pu briser la pierre runique dans la grotte. Il en vint très vite à la conclusion que cela ne pouvait être que les fermiers eux-mêmes, Jörun ou un autre, qui avaient dû venir fouiller la caverne dans l’espoir de trouver sous la pierre des richesses enfouies. Mais au lieu de cela ils avaient libéré une abomination qui mettait en péril toute la vallée. Plus il y songeait, plus cela lui semblait justifier l’attitude étrange de ces gens, leur répugnance à lui montrer l’emplacement de la grotte et de lui parler de la légende à laquelle elle était liée. Il se demanda s’il devait mentionner ses soupçons à Arvarn, au risque d’attirer sur le village le courroux du seigneur. A quoi bon ? Le mal était fait. Ce qui importait à présent était de tuer le monstre, non de chercher des coupables. Toutefois, il était à craindre qu’Arvarn ne parvienne à la même conclusion que lui et qu’il déchaîne son courroux contre les villageois. Ogar se promit de faire tout ce qui était en son pouvoir pour l’en dissuader, et il se mit à chercher en lui-même les arguments qui pourraient faire fléchir son seigneur.

Ogar poussa un soupir de soulagement en apercevant la silhouette familière de la forteresse se dresser devant lui. Il y serait avant la nuit. Il pressa avec impatience les flancs de sa monture et celle-ci s’engagea dans un chemin serpentant à travers les arbres. Il atteindrait bientôt les premières fermes. 

Des craquements de branche firent sursauter le guerrier. Il s’immobilisa et laissa son regard errer sur les arbres aux troncs noirs qui se dressaient tout autour de lui, les branches ployant sous la neige. Le mulet redressa la tête, les oreilles dressées. Une sorte d’étreinte glacée se referma sur le cœur d’Ogar. Des pas lourds crissaient dans la neige. Une silhouette sombre et massive s’approchait à travers la forêt. Il voulut talonner sa monture une fois de plus, mais il demeura comme figé sur sa selle, pétrifié comme une statue de glace. L’animal se mit à ruer sous lui et, de son propre chef, s’élança en avant.

Un effroyable rugissement de fureur retentit, rompant le silence de la forêt. Une forme hirsute et immense jaillit entre les arbres, et se lança à la poursuite des fuyards. En dépit de sa lourdeur, elle était incroyablement rapide. Ogar voulut dégainer son épée, mais une vague de terreur déferla sur lui, une terreur si aiguë qu’il ne pouvait que se cramponner à sa monture et enfoncer ses talons dans ses flancs. Il se croyait un homme courageux, il avait déjà tenu sa place au combat et regardé la mort en face, et jamais il ne pensait pouvoir éprouver une peur si abjecte, si débilitante. Il ferma les yeux et se mit à hurler, sans même s’en rendre compte. Le mulet n’avait pas besoin d’encouragement et il galopait aussi vite qu’il le pouvait, comme si tous les démons de l’enfer étaient à ses trousses. Déjà, les arbres s’éclaircissaient et on apercevait les toits des premières fermes.

Le monstre bondit, jaillit hors des bois, et s’abattit sur sa proie. Ogar fut projeté à terre et roula dans la neige. Le mulet poussa un hennissement de terreur et continua sa course. Le monstre ne le poursuivit pas. Il se dressa de toute sa hauteur, épouvantable et hirsute, les yeux fixés sur l’homme étendu au sol à ses pieds.

— Alrun… murmura Ogar, et il sentit brusquement se desserrer l’étreinte de peur qui le paralysait jusqu’à alors.

Le démon se dressait au dessus de sa tête. Le pire de ses cauchemars était advenu et il n’avait plus peur. Il dégaina son épée d’un geste rapide, et se leva pour faire face au monstre. Celui-ci rugit de plus belle, les crocs dégoulinant de bave, et il bondit sur lui. L’épée décrivit une large courbe et vint frapper la créature en pleine poitrine. Au même instant, les griffes s’abattirent, lacérèrent la cape de fourrure qui couvrait le guerrier, mais glissèrent sur sa cotte de maille sans l’entailler. Ogar se dégagea d’un bond en arrière.

— Galadhorm ! cria-t-il.

Il n’avait plus peur !

Il se sentait heureux, presque euphorique, car il avait réussi à triompher de la peur atroce que lui inspirait le monstre. Le démon pouvait le tuer, mais il ne pouvait plus le vaincre, Ogar s’était libéré du venin perfide qui le rongeait jusqu’au dégoût de lui-même. A présent, il se sentait de taille à faire face à n’importe quel péril, et s’il devait mourir, il le ferait avec honneur. Il se mit à rire, et leva son épée, prêt au combat.

Il riait encore lorsque le monstre s’abattit sur lui, détourna son arme d’un revers et le frappa sauvagement au visage, y ouvrant de larges et profonds sillons écarlates. Un flot de sang jaillit et inonda la poitrine du guerrier. Il ne voyait plus. Il ne ressentait pas encore la douleur. Il frappa à nouveau, au juger, brandissant son épée à deux mains, mais fut déséquilibré et tomba à genoux sur le sol.

— Galadhorm ! hurla-t-il encore.

Le monstre n’attaquait pas. Avait-il réussi à le blesser finalement, ou à le tuer ? Qu’attendait-il pour porter le coup fatal à présent qu’il était sans défense ? Le cœur toujours en joie, Ogar se força à se remettre debout et il frappa à l’aveuglette, tenant son épée à deux mains.

Un bruit de pas dans la neige attira son attention, il se retourna et sentit quelque chose le faucher aux jambes avec une telle force que son tibia droit se brisa. Il s’effondra lourdement sur le sol. Il tenta de se remettre debout, mais sa jambe se déroba sous lui, en se tordant dans une position bizarre. Il s’étonnait de ne pas ressentir la moindre douleur.

Il sentit un courant d’air sur sa gauche, frappa au juger, ne toucha que le vide. Mais quelque chose lui saisit le bras. Un étau de fer se referma sur son poignet. Il tira de toutes ses forces, mais son épée lui fut soudain arrachée avec la main qui la tenait. Il ne réussit qu’à ramener vers lui un moignon inutilisable.

Ogar se mit à rire. Il chercha sa dague de la main gauche, mais n’eut jamais le temps de la trouver. Un coup d’une violence incroyable le frappa à la tête, et sa nuque se rompit. Il retomba au sol, inconscient, un sourire encore figé sur son visage tourné à 180° vers l’arrière.

Chapitre suivant : L’arrivée du Gardien

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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