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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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L’ombre se répand

Les mots proférés par deux tranchent ceux d’un seul,
La langue est le fléau de l’esprit ;
Des poches cachent parfois des poings,
Les manteaux parfois des pommeaux !

(Le Havamal, 73)

Gil était étendu sur un matelas de paille, le corps recouvert d’une épaisse couverture de fourrure. Le vent mugissait lugubrement à l’extérieur, mais ce n’était ni le bruit ni le froid qui le maintenait éveillé et le faisait trembler, ni même la peur. Il éprouvait une rage intense, qu’il avait de plus en plus de mal à contenir. Il n’arrivait pas à s’empêcher de penser à l’homme couché dans la pièce en dessous du grenier où il reposait avec ses frères, à cet individu qui n’était pas son père, et qui dormait à présent allongé auprès de sa mère.

Depuis le jour maudit où cet homme s’était glissé à la place encore chaude de son père, une révolte sourde lui tordait les entrailles, mais c’était la première fois qu’il ressentait une haine aussi intense et aussi clairement exprimée. Sa seule présence dans la pièce en dessous le faisait trembler de fureur.

Le vent retomba quelque peu, et de nouveaux bruits se firent entendre à l’extérieur, des grognements et des halètements. Gil tendit l’oreille. Des pas crissaient dans la neige à l’extérieur, des pas lents et lourds. Il se leva doucement, faisant attention à ne faire aucun bruit et s’approcha de la trappe qui donnait accès à la grande salle. C’était un garçon chétif, qui ne devait pas avoir plus de treize ans. En dépit de ses efforts, ses pas firent craquer les lattes du plancher. Il jeta un œil en dessous, ne distingua que les ténèbres.

La créature vint gratter à la porte de la mansarde, puis on entendit un nouveau grognement, suivi d’un choc sourd comme si quelque chose avait violemment heurté le panneau de bois. Un des enfants, réveillé en sursaut, se mit à pleurer. Le cœur battant, Gil se glissa jusqu’à l’échelle et descendit dans la grande salle, qu’éclairaient seulement quelques rayons de lune blafards.

Presque au même instant, Brand se dressa sur sa couche et repoussa la peau d’ours sous laquelle il dormait.

— Tu as entendu… ? demanda-t-il à Gil.

La question s’étrangla dans sa gorge lorsqu’il croisa le regard du garçon, qui le fixait avec une haine non dissimulée.

— Comment oses-tu… commença Brand, mais il fut interrompu par un effroyable rugissement.

Il se leva d’un bond et jeta un œil par l’une des minuscules fenêtres qui s’ouvraient dans les murs. Une forme noire et hirsute, plus haute qu’un homme, se tenait debout devant la porte et la martelait de ses poings. Elle ressemblait vaguement à un ours énorme et velu, dressé sur ses pattes arrière, mais Brand savait qu’il ne s’agissait pas d’un animal. Cela ne ressemblait pas non plus à un troll, c’était quelque chose de plus féroce et de plus sauvage.

— Que se passe-t-il ? lança une voix inquiète de femme.

Kalria venait de se réveiller. Les pleurs des enfants redoublèrent dans le grenier. Brand, occupé à surveiller le monstre, ne répondit pas. Celui-ci pesa de tout son poids sur le panneau de bois, éprouvant sa solidité, puis se mit à le frapper à grands coups d’épaules en poussant des grognements féroces. La porte était solide, mais vu la taille de la créature, elle ne résisterait pas longtemps. Déjà le bois commençait à éclater et les gongs semblaient sur le point de céder.

— Va rallumer le feu ! ordonna-t-il au gamin.

Le feu était un moyen qui s’était révélé efficace pour faire fuir le monstre. Gil ne fit pas un mouvement pour obéir, mais le guerrier, dont l’attention était tout entière occupée par ce qui se passait à l’extérieur, ne remarqua rien.

— Qu’est-ce qu’il y a dehors ? demanda Kalria d’une voix que la peur rendait suraiguë.  C’est le troll, c’est ça ?

Brand sursauta et lui jeta un air de reproche. Il y avait une pointe d’hystérie dans sa voix et il ne voulait pas de ça. Il ne fallait pas qu’elle craque. Il était prêt à se battre pour défendre des enfants qui n’étaient pas les siens, mais il aurait besoin de toute l’aide qu’on pourrait lui apporter.

— Va me chercher mon arme. Vite !

L’ordre claqua comme un coup de fouet. La femme recula, l’air épouvanté, lorsqu’un nouveau rugissement, plus féroce et plus effrayant que les précédents retentit. La porte fut ébranlée par une série de coups violents, et Kalria se mit à hurler, aussitôt imitée par les enfants.

— Mon arme !

Le guerrier cherchait son épée. Il l’avait posée contre le mur, à portée de main, comme à l’accoutumé. Mais elle n’était pas là où il l’avait laissée. Il parcourut la salle du regard. Gil tenait l’arme dans son fourreau, serrée tout contre lui, sur sa poitrine.

— Apporte la moi ! ordonna l’adulte en tendant la main.

L’adolescent ne fit pas un mouvement et le guerrier sentit une bouffée de colère l’envahir. Il se précipita sur lui, bien décidé à lui arracher son arme, mais Gil sortit d’un geste convulsif la lame hors du fourreau et la brandit à deux mains devant lui, la pointe tendue droit vers Brand.

— Qu’est-ce que tu fous, espèce d’idiot ? demanda le guerrier, plus décontenancé qu’effrayé.

Il fit un pas en avant. Le garçon poussa un cri inarticulé, et lui planta l’épée dans le corps. Brand poussa un hurlement de souffrance lorsque l’acier mordit sa chair, et il sentit la rage exploser en lui comme un geyser de feu. Il empoigna le pommeau de l’arme, l’arracha aux mains du gamin et à son propre corps. De son autre main, il saisit Gil par la tignasse et le souleva au dessus du sol. Il fit tournoyer l’épée d’un geste d’expert, puis, d’un geste froid et déterminé, il lui ouvrit la gorge. Le sang jaillit, et l’enfant retomba sur le sol, une expression indicible figée sur son visage. La vie s’écoulait à grands flots de sa blessure. Kalria et ses enfants hurlaient de plus belle, des coups martelaient la porte, et tout cela s’entrechoquait dans son esprit, le plongeant dans une sorte d’hébétude. Il sentait encore le froid de l’acier dans son ventre, là où Gil l’avait frappé. 

La porte vola en éclat et un terrible rugissement retentit dans la salle. L’abomination se dressait à présent sur le seuil. Cette vision sortit Brand de sa torpeur. Il poussa un sauvage cri de guerre et bondit en avant, brandissant son épée encore rouge du sang de Gil. Des griffes de plus de vingt centimètres de long balayèrent l’air mais il les évita en plongeant vers le sol et il frappa de toute sa force, comme un bûcheron, un coup de taille, porté à deux mains. Le monstre hurla lorsque l’acier mordit sa jambe. Un sang brûlant et poisseux éclaboussa le visage du guerrier. L’odeur fétide du monstre l’enveloppa. Il roula de coté sans tenir compte de la douleur qui lui vrilla les entrailles.

Le monstre riposta d’un coup de griffe qui n’atteignit que le vide. Son rugissement emplit la salle, mais un cri de guerre lui répondit à l’extérieur.

— Galadhorm !

Brand reconnut la voix de Grimlor, et cela décupla ses forces. Avec lui à ses cotés il avait une chance de vaincre ! Le monstre parut se figer en entendant ce cri, comme si lui aussi était affecté par le pouvoir qu’il recelait. Le guerrier bondit et frappa d’estoc, tenant son épée à deux mains comme une lance. La pointe perça la fourrure épaisse de la créature, mais glissa sur quelque chose de dur et se rompit. Le démon, déséquilibré, la pointe d’acier encore enfoncée dans le corps, recula en grognant, et Brand profita de l’ouverture pour se ruer à travers la porte.

Le cheval de guerre de Grimlor se cabra devant lui en poussant un hennissement de fureur, et Brand n’eut que le temps de se jeter de coté pour ne pas être piétiné. Le chevalier avait revêtu un long haubert de maille qui lui couvrait tout le corps, et un casque d’acier était posé sur son crâne.

Il leva son épée et son bouclier runique, prêt au combat. Le monstre se rua à l’extérieur à la poursuite de Brand, mais Grimlor éperonna son cheval sans même une seconde d’hésitation et lui coupa le passage. La pointe de son épée atteignit la créature en plein visage. Le monstre hurla de fureur et riposta. Le premier coup de griffe fut paré et glissa sur le bouclier de Grimlor en y traçant de longues stries parallèles, mais le second déchira le poitrail de sa monture, qui poussa un terrible hennissement de douleur et s’effondra dans la neige. Grimlor roula sur lui-même, gêné par le poids de son haubert. Il n’était pas blessé, mais le temps qu’il parvienne à se relever, la créature avait disparu dans la nuit.

Des ombres apparurent, brandissant des torches et des bâtons.

— Il faut le poursuivre ! ordonna-t-il. Allez prévenir Thorsen ! Vite !

Allongé sur le sol, le cheval hennissait désespérément et luttait vainement pour se redresser. Son sang se répandait dans la neige formant une mare noire et poisseuse.

 

Hagen travaillait à la lueur tremblotante d’une chandelle, que tenait pour lui l’un de ses aides. Un garde robuste maintenait Brand, mais cela n’était même pas nécessaire car le blessé était à moitié assommé par tout le vin qu’on lui avait fait boire. Lorsque le vieil homme eut terminé de recoudre la plaie, il se redressa et fixa Brand d’un air sombre.

— Tu as eu de la chance. Cela aurait pu être beaucoup plus grave.

Brand, l’esprit embrumé, ne répondit rien.

— Ce n’est pas le monstre qui a fait cela, affirma encore l’intendant.

Il avait vu du premier coup d’œil que la blessure n’avait pas été causée par un coup de griffe, mais plutôt par la pointe d’une lance ou d’une épée.

Une femme fit irruption dans la pièce, ses yeux lançant des éclairs de fureur.

— Misérable assassin ! rugit-elle.

Elle fit mine de se ruer vers l’homme étendu mais un garde s’interposa.

— Qu’est-ce qui te prend ? C’est ton époux !

— Il a tué Gil ! cria la femme, les joues striées de larmes. Il a tué mon fils ! Il l’a égorgé comme un animal !

Hagen fronça les sourcils. Son regard alla de la femme au blessé, qui prostré, les yeux dans le vague, semblait ne rien avoir remarqué, puis revint se poser sur Kalria.

— Je croyais que ton fils avait été tué par le monstre ?

— C’est lui qui l’a tué, répliqua Kalria en pointant sur Brand un doigt accusateur. Je l’ai vu de mes yeux ! Je réclame justice !

— Il n’est pas en état de te répondre, dit l’intendant avec douceur. Nous verrons cela plus tard.

Il fit un signe au garde, et celui-ci emmena Kalria à l’extérieur, en dépit de ses hurlements et de ses protestations.

Lorsque le calme fut revenu, Hagen se tourna vers le blessé. Il l’examina quelques secondes, puis se détourna, fouilla dans son sac et prit un petit sachet d’herbes. Une cruche d’eau était posée sur la table à côté de lui. Il en versa un peu dans un bol, et le mit à chauffer sur le feu, ravivant les braises à l’aide d’un tisonnier. Lorsque l’eau fut frémissante, il versa dessus quelques pincées d’herbes séchées.

— Elles doivent infuser plusieurs minutes, dit-il à l’intention de son jeune assistant qui n’avait pas perdu un seul de ses gestes.

Le jeune garçon hocha la tête. Il osa interroger son maître :

— Est-ce vrai ? Que Brand a tué son propre fils ?

— Ce n’était pas son fils. C’était le fils de Kalria, qu’elle avait eu de son premier mari.

Il prit la mixture et la versa entre les lèvres du blessé. Celui-ci parut alors recouvrer un peu de conscience. Il ouvrit les yeux et poussa un gémissement de douleur.

— Brand ? Tu m’entends ? C’est moi Hagen…

— Hagen… répliqua l’autre d’une voix pâteuse, encore embrumée par les vapeurs de l’alcool.

— Je dois savoir. As-tu tué Gil ?

Brand avala sa salive et se redressa sur son siège avec une grimace de souffrance.

— C’est lui qui a essayé de me tuer… Je n’ai fait que me défendre.

— C’est lui qui t’a blessé ?

Le garde hocha la tête, complètement dégrisé à présent. Il lança à Hagen un regard désemparé.

— Il me haïssait… Il ne m’a jamais aimé…  Depuis la mort d’Alf qui était comme mon frère, je me suis dévoué pour sa mère, pour ses frères et pour lui… Mais il ne m’a jamais accepté pour père.

Il croisa le regard du conseiller, lut en lui une désapprobation horrifiée et détourna les yeux.

— Ne me regarde pas comme cela ! Il m’a frappé avec ma propre épée ! Il a bien failli me tuer !

— Un adulte robuste et entraîné au combat devrait pouvoir maîtriser un jeune paysan sans être obligé de le tuer. Tu l’as égorgé comme un chien.

L’autre resta un moment sans répondre. Puis il articula avec répugnance.

— Je n’ai pas réfléchi. J’étais comme fou… La colère et la souffrance m’ont fait perdre le contrôle de mes actes…

Il s’anima soudain et ses yeux se mirent à lancer des éclairs.

— Je n’ai rien à me reprocher ! J’ai tout donné pour sa famille, pour qu’ils ne manquent de rien. J’étais le seul soutien de Kalria, j‘ai remplacé son époux tué au combat. Sans moi, ils n’auraient même pas eu de toit pour s’abriter durant l’hiver ! Et voici comment il m’a remercié !

Hagen fronça les sourcils. Quelle folie… Une folie née de la peur, de l’angoisse qui rongeait la vallée, à cause du froid mordant, de l’ombre du démon… Ou y avait-il autre chose ? Il avait l’impression d’entendre résonner à ses oreilles les paroles de Finn, en un écho sinistre à celles de Brand, entrecoupées de sanglots déchirants.

— Ce n’est pas moi ! Je ne savais plus ce que je faisais ! Je n’étais pas moi-même !

« Mensonges ! » avait dit le seigneur, mais avait-il raison ? Se pouvait-il qu’il y ait quelque chose derrière ces soudains accès de folie et de violence coïncidant avec la venue du monstre ?

 

Un groupe d’hommes pénétra dans la pièce, précédé par des cliquetis d’armures. Le premier était Grimlor – le héros du jour – l’homme qui avait blessé le démon et l’avait mis en fuite, prouvant ainsi qu’il n’était pas invincible. Thorsen marchait derrière lui, et sa mine était sombre.

Hagen se tourna vers lui et l’interrogea du regard.

— Rien ! dit le jeune seigneur avec une sorte de rage. Nous avons suivi sa trace jusque dans la forêt, et nous l’avons de nouveau perdue. Nous avons eu beau fouiller les bois, il n’y avait rien. Rien !

D’un geste rageur, il ôta son ceinturon et le tendit à un page qui le suivait comme son ombre, portant déjà son bouclier. Il lui confia aussi son casque et se laissa tomber sur une chaise.

Grimlor lui servit un verre de vin qu’il engloutit d’un trait.

— Nous y retournerons demain. Nous l’avons peut-être manqué dans les ténèbres.

Thorsen hocha la tête d’un air distrait.

— Tu l’as blessé ? demanda Hagen.

Grimlor acquiesça.

— Je l’ai touché en plein visage, et Brand également l’a blessé par deux fois. Il n’a pas pu aller bien loin. Sans doute le retrouverons-nous demain, gisant mort dans un fossé. Comment va Brand ?

— Il se remettra… Il est solide et sa blessure n’est pas si grave qu’il y paraît.  J’ai à vous parler, et au baron également.

Thorsen leva les yeux.

— Mon père est parti. Il a franchi la rivière avec un groupe de guerriers et doit être en train d’explorer l’autre rive – au cas où le monstre ait réussi à traverser sans que nous l’ayons vu, ou qu’il soit tombé à l’eau.

Hagen fronça les sourcils. Il n’aimait pas voir Arvarn s’exposer de cette façon. Plus que la force brute de la créature, c’était l’étrange aura de peur et de violence qui l’entourait que l’intendant redoutait. Il craignait un nouveau malheur. Heureusement, le seigneur avait eu le bon sens de laisser son fils à Galadhorm. Il ne fallait pas que les deux derniers descendants de Beorc courent le risque de périr ensemble ! En lui-même, Hagen rectifia aussitôt cette pensée : il savait que Thorsen n’était pas le dernier descendant de Beorc, mais cela revenait au même - le dernier des fils d’Arvarn ne pourrait jamais régner.

— De quoi souhaitais-tu nous parler ? demanda Grimlor.

Hagen hésita. Il ne voulait rien révéler devant Brand, ni devant les jeunes pages. Il ne voulait pas répandre de nouvelles rumeurs. Et puis ce n’était qu’une folle pensée qui lui était venu, une angoisse irraisonnée et absurde qui s’évanouirait sans doute avec le matin.

— Nous verrons cela plus tard. Je suis fatigué. Je vais me coucher.

Les guerriers hochèrent la tête. Hagen quitta la pièce, accompagné de son aide. Thorsen et Grimlor aidèrent Brand à s’installer sur sa couche.

— Il faudrait le ramener chez lui, dit Thorsen.

— Sa femme ne le veut plus. Elle dit qu’il a tué Gil. Laissons-le ici en attendant.

Ils restèrent un moment à boire et à converser à mi voix, jusqu’à ce que le feu meure et que des ténèbres glacées recouvrent la pièce. Lorsqu’ils s’éloignèrent, Brand était endormi. En sortant, ils virent une petite forme agile détaler devant eux.

— C’était Leif, dit Grimlor. Il était en train d’écouter ce que nous disions…

— Quelle importance ? Il n’y avait rien de secret.

Les deux guerriers disparurent. Ils ne virent pas le blessé se tourner et se retourner sur sa couche, le front couvert de sueur en dépit du froid qui régnait dans la salle, tentant vainement de fuir les cauchemars qui le tourmentaient. Ils n’entendirent pas le souffle terrifié qui jaillit de sa bouche dans l’obscurité.

— Alrun

Debout sur le seuil, la petite forme agile venait de reparaître. Elle restait immobile, fixant l’homme étendu dans la pénombre, ses yeux de monstre luisant comme ceux d’un chat.

L’épée de Brand reposait contre le mur, auprès de son maître endormi. Leif s’en approcha à pas de loup. Sa main se referma sur le pommeau de l’arme et la tira doucement de son fourreau. Il n’avait que rarement eu l’occasion de tenir une épée. Il la brandit à deux mains, l’éleva au dessus de sa tête comme un trophée. Il savait qu’il serait puni si on le surprenait ainsi, mais dans ces ténèbres rassurantes qui le vêtaient comme une armure, il n’avait pas peur. Leif, créature de la nuit, aimait les ténèbres plus qu’il ne s’aimait lui-même. Elles étaient son repaire et l’épée dans sa main lui donnait force et courage.

 

Arvarn rentra au matin, bredouille et furieux, et Hagen n’osa pas lui faire part de son hypothèse de peur de s’entendre traiter de fou. Durant toute la journée du lendemain, la neige tomba, et les gens restèrent calfeutrés chez eux.

Cependant, l’humeur au château était meilleure qu’auparavant, et les gardes ne cessaient de commenter l’exploit de Grimlor, qui avait mis le monstre en fuite. Le chevalier, modeste, en attribuait tout le mérite à Brand qui avait affronté la créature en combat singulier et l’avait blessée par deux fois. Kalria, loin de lui être reconnaissante, vint au château malgré la neige et réclama justice à l’encontre de son nouvel époux. Arvarn, embarrassé et agacé, remit à plus tard la décision et la fit raccompagner chez elle. Tout le monde comprit sans peine qu’il ne prendrait aucune mesure contre un homme qui avait défié le monstre qui semait la terreur dans la vallée. Sans Brand, disait-on, Gil aurait sans doute été tué de toute manière ainsi que Kalria et que toute sa famille.

La neige cessa de tomber au crépuscule, dévoilant un nouveau voile blafard qui s’étalait sur la région. Hagen sentait le froid pénétrer à l’intérieur même de ses os, il avait beau raviver le feu autant qu’il le pouvait, il ne parvenait pas à se réchauffer. Il fut pris d’une quinte de toux qui le plia en deux. Il se prépara une tisane parfumée au miel, mais même ses plus puissantes décoctions ne pouvaient lui rendre sa vigueur de jadis. Une ombre pesait sur son âme autant que sur son corps. Il finit par se mettre au lit, emmitouflé dans d’épaisses fourrures, et tenta vainement de trouver le repos. Il n’y parvint qu’à une heure avancée de la nuit, et dormit par à-coups, d’un sommeil troublé et irrégulier.

Il s’éveilla brusquement, quelques heures avant l’aube, en étant persuadé d’avoir entendu du bruit, tout près de lui. Il se dressa à demi sur sa couche, scrutant les ténèbres. Rien. Tout était calme et silencieux. Il tendit l’oreille. Il n’y avait aucun son perceptible dans le château endormi, pas même le sifflement du vent. Pourtant, il ressentait une étrange impression de présence. Il demeura quelques instants immobile, attendant qu’elle se dissipe, mais son cœur continuait à battre avec force, et il éprouvait la sensation insistante et désagréable que quelqu’un était là, tout près, en train de l’épier.

Il régnait dans la pièce un froid polaire. Il se força malgré tout à se relever, serrant ses couvertures contre lui, frissonnant au contact du sol glacé sous ses pieds nus. La chambre paraissait déserte, mais il crut percevoir un mouvement dans la pièce attenante qui lui servait de laboratoire et de salle de travail. Il se baissa pour franchir une poutre basse et plissa les paupières pour mieux voir. Il n’y avait pratiquement pas de lumière, mais il crut distinguer devant lui une sorte de petite silhouette mince. Il sut instantanément de qui il s’agissait.

— Leif ?

L’ombre sursauta et lâcha brusquement ce qu’elle tenait en main. Hagen bloquait la seule issue, à l’exception d’une fenêtre qui donnait sur un mur de plus de vingt mètres de haut. Leif s’approcha avec précautions de l’intendant. Celui-ci voulut le saisir, mais il lui échappa d’un crochet et se faufila avec agilité entre lui et le mur, le bousculant sans ménagement au passage.

— Je le dirai à ton père, Leif ! lança le vieux d’un ton plein de colère. Tu seras fouetté !

La forme s’esquiva dans l’obscurité sans demander son reste. Hagen secoua la tête d’un air furieux. La peste soit de ce petit voleur… Il jeta un œil dans la salle et fronça les sourcils. Le garçon avait dérangé des grimoires, et certains des parchemins jaunis qui les constituaient étaient éparpillés en désordre sur le sol.

— Qu’il soit maudit ! grommela Hagen.

Ces livres avaient été écrits de la main de ses ancêtres. Ils contenaient les archives de Galadhorm, qui couvraient près de quinze générations. Toute l’histoire du domaine y avait été soigneusement consignée, avec plus ou moins de détails suivant les époques. Certains intendants avaient laissé derrière eux d’épais grimoires emplis d’une foultitude de détails sans importance sur les évènements, les noms, les dates, les accords conclus et les transactions commerciales, le montant des récoltes etc. D’autres, plus laconiques ou plus occupés, s’étaient contentés de consigner en quelques lignes les évènements les plus marquants de leur carrière. Hagen éprouva une bouffée de honte à cette vue. Il n’avait jamais aimé écrire, et il n’avait pratiquement jamais pris le temps de noter le moindre détail. Il lui faudrait y songer maintenant, avant qu’il ne soit trop tard…

Hagen se demanda si sa négligence était liée au fait qu’il ne laisserait aucun enfant derrière lui pour perpétuer la tradition. L’un comme l’autre constituait une faute sérieuse contre le domaine, et il devrait s’employer à rectifier le tir pendant qu’il en était encore capable. Former un successeur qui soit aussi loyal que compétent, et noter tout ce dont il se souvenait et qui pourrait intéresser les générations futures. Hagen soupira. Il n’aimait pas écrire. Déjà du temps de son enfance, les leçons que lui dispensait son père étaient un supplice.  Il n’était pas comme son frère qui avait su lire bien avant lui. Hagvar le surpassait en bien des choses, mais c’était lui et non Hagvar qui était devenu intendant de Galadhorm… Qui aurait pu l’imaginer à l’époque ?

Il remit les grimoires en place, songeant qu’il faudrait les examiner à la lueur du jour pour tout remettre en ordre. Il faudrait aussi qu’il vérifie que rien n’avait été volé. Maudit soit ce Leif ! Son impudence ne connaissait aucune limite. Demain il parlerait à son père… Mais qu’était-il venu chercher ici ?

Il fronça les sourcils. Une idée lui vint brusquement. Pourquoi n’y avait-il pas songé auparavant ? Ces connaissances enfouies et pieusement conservées, ces notes prises par les siens au cours des siècles… Qui sait s’il n’y trouverait pas la solution au problème qui les hantait aujourd’hui ? Hagen songea que cela aurait été la première chose qu’aurait fait Hagvar – de même que son père – venir ici et interroger les livres afin d’y chercher la réponse à toutes leurs questions.

L’intendant retourna dans la chambre, alla chercher une pierre à feu et la battit jusqu’à faire naître une étincelle qu’il recueillit au moyen d’un peu d’amadou bien sec. Il alluma une bougie, la posa sur la table, prit une pile de grimoires et commença à lire.

Il lisait mal, en bougeant les lèvres, le front plissé par l’effort, soulignant avec soin les phrases de son index. Il lui faudrait des heures, voire des jours ou des semaines pour lire l’ensemble des documents. Mais il s’attela à cette tâche fastidieuse avec une détermination sans faille, poursuivant inlassablement sa lecture tandis que la bougie se consumait peu à peu et que les premières lueurs de l’aube apparaissaient par la fenêtre.

 

Un peu après midi, Hagen, dont le ventre criait famine, demanda à un domestique d’aller lui chercher à manger. Lorsque celui-ci revint avec un plateau chargé de victuailles, il l’interrogea d’un ton abrupt:

— As-tu vu Leif ?

   — Non seigneur, pas depuis ce matin.
 

— Si tu l’aperçois, dis lui que je veux lui parler. Demande-lui de venir me trouver dans mes appartements.

Le domestique hocha la tête, décontenancé.

— Qu’a-t-il fait encore ?

— Dis lui que je ne dirai rien à son père, poursuivit Hagen, ignorant la question. Dis que je ne lui veux pas de mal, que je ne suis pas fâché contre lui. Qu’il vienne me voir, c’est tout. Il ne sera pas puni.

Le domestique hocha la tête, et Hagen lui ferma la porte au nez avant de se remettre à son étude.

Il travailla jusqu’au soir, compulsant des pages et des pages de grimoires couverts d’une écriture fine que le temps avait commencé à estomper.

Pendant ce temps, Thorsen et ses hommes fouillaient la forêt de long en large, à la recherche du monstre. Une nouvelle journée passée à cheval dans le vent et la neige, et une nouvelle journée de perdue.

Les hommes murmuraient, et le jeune seigneur lui-même sentait la rage l’envahir, une colère sourde et impuissante, tournée contre le froid qui n’en finissait pas, contre le monstre qui persistait à demeurer invisible contre toute logique, contre ses hommes qui grommelaient dans son dos. A cet instant, il ressemblait plus que jamais à Arvarn. A l’approche de la nuit, il dut se résoudre à abandonner la partie, et revint au village, la tête basse.

En chemin, il croisa la troupe de Grimlor qui patrouillait le long du fleuve. Elle non plus n’avait rien vu, pas la moindre trace. En arrivant au village, un nouveau choc attendait les guerriers. Rukh vint à eux en brandissant une torche qui éclairait son visage livide.

— Seigneur Thorsen, dit-il d’une voix étranglée. Il est arrivé un malheur !

Le jeune seigneur poussa un soupir. Cette annonce ne le surprenait même pas.

— Le monstre est venu ici, bredouilla le paysan. Malgré le feu, et malgré les guetteurs…

Grimlor fonça les sourcils.

— Il est venu en plein jour ?

— Il faisait si sombre qu’on aurait dit que c’était la nuit… Il a tué Garm.

Garm était le meunier du village, un homme sombre et solitaire, qui tout comme Oddmar n’était guère aimé. Thorsen serra les poings, mais Grimlor ne perdit pas son calme.

— Mène-nous sur les lieux !

Rukh conduisit la troupe près de l’endroit où demeurait Garm, dans une maison bâtie au bord de la rivière. Le courant actionnait la meule, qui était restée immobile depuis le début de l’hiver.

Il y avait des traces dans la neige gelée devant la maison, de longues traînées qui partaient du fleuve et y revenaient. Du sang était également répandu sur le sol.  Thorsen descendit de cheval et s’approcha de l’entrée. La porte avait été forcée. A l’intérieur, un homme était étendu, baignant dans son sang. Des coupures lacéraient son corps, et le crâne avait été à moitié défoncé. Un bras avait été sectionné au niveau du coude, et le membre gisait un peu plus loin, dans une mare de sang.

Rukh était resté à l’extérieur, laissant les deux guerriers explorer la pièce. Thorsen se rembrunit à la vue du meunier. Comment était-il possible que le monstre ait pu se manifester dans le village en plein jour sans être repéré ?

— Les traces indiquent qu’il est arrivé par le fleuve, et qu’il est reparti par le même moyen, commenta Grimlor.

Thorsen hocha la tête d’un air distrait. C’était évident… Pourtant…

Le chevalier se pencha sur le cadavre. Le visage était marqué par une longue balafre sanglante, et des estafilades écarlates s’ouvraient également sur la poitrine, le torse, et les membres. En voyant ce spectacle, Grimlor éprouva une impression étrange. Quelque chose ne collait pas. Mais quoi ?

— Ce ne sont pas des coups de griffes…

Thorsen lui jeta un coup d’œil stupéfait.

— Quoi ?

— On dirait plutôt des coups de lame, comme une dague… ou une faux. Des griffes auraient tracé plusieurs sillons parallèles… Or il n’y a rien de tel.

Le seigneur s’approcha et regarda à son tour le cadavre. Grimlor ramassa le membre coupé.

— Il a été sectionné net… Comme par un coup de hache. Pas arraché, mais tranché

— Ce qui veut dire…

— … que ce n’est pas le monstre qui a fait le coup.

Le guerrier inspecta rapidement la pièce, fouilla les coffres, les commodes, puis monta inspecter le grenier.

— Il n’y a plus rien. Pas une seule pièce d’or.

Le regard de Thorsen se durcit. Tout le monde savait au village que Garm était riche. Il n’avait pas de femme ni d’enfant. Il avait hérité de son père qui possédait déjà l’unique moulin de la vallée, et qui avait une grande réputation d’avarice. Garm lui-même économisait sou par sou, et en dépit des taxes que prélevait Arvarn sur la farine, il devait avoir gagné beaucoup d’argent.

Les guerriers firent fouiller tout le village, maison par maison. Il y eut des grincements de dents, mais personne n’osa protester. Rukh se tenait au centre du village, le regard baissé, sans même oser lever les yeux sur les guerriers. La terreur transpirait de tout son être.

Ils trouvèrent les pièces dans la demeure d’Olaf le forgeron, cachées sous un matelas. Thorsen le fit emmener aussitôt à Galadhorm. Olguia, la femme d’Olaf se tenait tremblante sur le seuil de sa demeure, serrant contre elle deux marmots emmitouflés jusqu’aux yeux. Thorsen croisa le regard de Rukh et celui-ci eut un infime mouvement de soulagement qui n’échappa pas au jeune guerrier. Il savait qu’il aurait pu aussi bien faire arrêter tout le village. Il tourna la tête vers Grimlor et lut dans ses yeux une rage qu’il savait ne pas être dirigée contre lui.

— Ils ont forcément vu quelque chose, gronda le chevalier entre ses dents.

Thorsen l’interrompit d’un geste impérieux. Le jeune seigneur était prêt à en discuter, mais pas ici, pas devant ses hommes et tout le village rassemblé.

Il fit enfermer Olaf dans les geôles de Galadhorm, ces cellules humides et glacées où croupissait déjà Finn. Puis il se rendit dans la grande salle d’arme où l’attendait son père, assis sur un imposant fauteuil garni de fourrures d’ours, à l’ombre des bois du cerf géant que Bor avait tué jadis. A coté du seigneur, se tenait Grimlor, l’attitude empreinte de raideur et le regard sombre.

Dans un cliquetis de métal, Thorsen pénétra dans la grande salle. Il n’avait pas pris le temps d’ôter ses armes et son armure. Arvarn le contemplait en silence, et le jeune seigneur crut lire de la désapprobation dans son regard, voire une sorte de fureur. Il se sentit soudain mal à l’aise et éprouva le besoin de se défendre.

— Il n’y avait pas d’autre solution ! Aurais-tu voulu que je fasse arrêter tout le village ?

Arvarn secoua la tête.

— Tu as bien agi, siffla-t-il d’un air sombre. L’important est que justice ait été rendue.

— Ou est la justice, demanda Grimlor, lorsqu’un homme paye pour tout un village ?

— C’est chez Olaf que l’or a été découvert, dit Arvarn sans se troubler.

— Mais il n’aurait jamais pu préparer cette mise en scène sans l’aide d’au moins une partie du village ! Même s’il était arrivé à se glisser en plein jour jusqu’à la demeure de Garm et à le tuer sans éveiller l’attention, il lui restait à tracer les marques dans la neige jusqu’à la rivière. Il a forcément bénéficié de complicités, au moins passives…

— Ce que tu dis là n’est qu’une hypothèse gratuite, répondit sèchement Arvarn. Nous n’avons aucune preuve.

Son ton était froid et sans appel. Il ne souhaitait pas poursuivre la discussion plus avant. Grimlor le comprit et se tut – à regret. Dans le fond de son cœur, cette injustice le révulsait – il y voyait une offense envers les dieux et envers les lois des hommes.

Thorsen hocha la tête, soulagé de voir que son père partageait son appréciation de la situation. Olaf paierait seul pour ce meurtre. Il y aurait un coupable, et justice serait rendue. C’était le point essentiel.

Un toussotement se fit entendre. Hagen se tenait sur le seuil de la pièce, l’air embarrassé.

— Puis-je entrer ? demanda-t-il.

Arvarn lui désigna un fauteuil d’un mouvement de la main, et il fronça les sourcils. Il connaissait bien son vieux serviteur, et il n’aimait guère l’expression qu’il lisait sur son visage.

— Tu désapprouves ? gronda-t-il.

Hagen secoua la tête.

— Pas du tout ! Thorsen a pris une bonne décision, et, ce qui est plus important encore, l’a prise rapidement.

Arvarn le regardait d’un œil sombre, comme s’il redoutait une volte face.

— Reste à savoir ce que tu vas faire du forgeron…

— Que veux-tu que j’en fasse ? Il mourra sur la roue, évidemment.

— Et sa famille ?

Arvarn ne répondit pas. Il n’avait pas réfléchi à la question et en réalité, ne voyait guère la nécessité de s’en soucier maintenant. L’urgence était de trouver le monstre et de le tuer.

— Les enfants sont très jeunes, remarqua Thorsen d’une voix douce. Et la femme, occupée comme elle l’était avec eux, n’a probablement rien remarqué.

Un silence s’abattit. Grimlor se sentait outré à l’idée que le forgeron seul paye un crime qui était probablement collectif. Il était certain que les villageois avaient ourdi entre eux la mort du meunier, qui était à la fois riche et détesté. Hagen reprit la parole d’une voix étrangement hésitante.

— Il règne dans la vallée une atmosphère empoisonnée.

Il s’était enfin décidé à parler et en éprouva une sorte de soulagement. Arvarn leva les yeux, l’air surpris.

— Que veux-tu dire ?

— Cette violence… Ces morts… D’abord Finn, puis Brand, puis Olaf…

— Les gens ont peur, dit Thorsen. La peur rend les hommes mauvais.

— Il n’y a pas que cela.

Les guerriers le regardaient à présent avec perplexité. Où voulait-il en venir ?

Hagen déglutit et reprit, d’une voix plus tenue et hésitante que jamais.

— Vous ne le sentez pas ? Le mal rode… Un mal plus insidieux et plus terrible qu’un troll. Il répand son poison dans le cœur des hommes, y semant les graines de la discorde, de la haine, de la violence…

Une voix s’éleva alors des ténèbres.

— Je l’ai senti aussi.

C’était Ogar qui avait suivi son ami jusqu’au seuil de la grande salle. Il fit quelques pas en avant, et parut dans la lumière, les flammes éclairant son visage blafard.

— Depuis que le monstre est ici, moi Ogar, ai senti la peur me ronger le ventre, jour après jour et saper toutes mes forces. Je l’avoue avec honte… Face à cette créature, je me sens comme un enfant, faible et sans courage, et si elle devait un jour surgir devant moi, je ne suis pas sûr de trouver la force de l’affronter. Cette chose n’est pas un troll. C’est un démon, une créature des ténèbres charriant avec elle la mort et le chaos !

On lisait aisément ce que cet aveu devait coûter au guerrier. Grimlor gardait les yeux baissés et Arvarn regardait alternativement Ogar et Hagen.

Thorsen prit la parole après un silence embarrassé.

— Il est normal de craindre ce que l’on ne connaît pas. Tu es un homme brave, Ogar, mais ce que nous affrontons aujourd’hui est de nature à faire frémir le plus courageux des guerriers. Il n’y a rien de surnaturel à cela. Et quant aux meurtres, l’homme est capable de suffisamment de bassesses pour qu’on n’ait pas besoin de voir la marque d’un démon derrière chacun de ses crimes…

Ogar ne répondit rien, mais au fond de lui il avait la certitude absolue que le jeune seigneur se trompait. Il ressentait le Mal en lui, aussi clairement qu’il percevait le froid glacial de l’hiver.

A l’extérieur, le vent se mit à mugir, charriant avec lui des flocons de neige épars.

— Cela ne change rien, dit finalement Arvarn. Qu’il y ait un démon ou pas, ces hommes ont commis des crimes.

Hagen ne pouvait espérer convaincre le vieux seigneur. Il savait que le Mal qui rodait dans la vallée s’était servi des hommes pour tuer, mais il ignorait jusqu’à quel point pouvait s’étendre son pouvoir corrupteur, ni les abîmes de noirceur qu’il révélerait. Il éprouvait une terreur indicible à la pensée de ce que le démon pouvait réveiller en chacun d’eux. Ogar était honnête envers les autres et envers lui même… Thorsen et Grimlor paraissaient invulnérables, comme deux blocs de pierre, insensibles à l’influence perverse du démon… Thorsen était protégé par la force de sa jeunesse et Grimlor par sa foi inébranlable. Mais était-ce le cas d’Arvarn ? Son humeur était massacrante depuis la venue du monstre. Fallait-il y voir la marque du démon ou simplement l’effet de son caractère sombre et emporté, de son impuissance et de la vieillesse qui approchait ? Le vieil intendant se sentait désemparé, dévoré par le doute et l’angoisse, et comble de malchance, il n’avait toujours rien trouvé qui puisse l’éclairer dans les pages jaunies des grimoires qu’il avait compulsés depuis le matin, au point que sa vision en était à présent obscurcie.

            Tout à son angoisse, le vieil homme oublia Leif et laissa passer la dernière chance de lui parler.

Chapitre suivant : Le massacre de Roche Noire

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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