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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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A la poursuite du monstre

L’esprit seul sait ce qui vit près du cœur,
Chacun est seul juge de son âme :
Il n’y a pas pire maladie pour un homme sage
De ne point aimer ni se satisfaire de ce qu’il possède.

 (Le Havamal, 95)

Les cavaliers étaient parvenus au sommet de la pente, sur une sorte de crête étroite recouverte de neige gelée. Au dessus, s’élevaient des éboulis abrupts qu’il aurait été impensable de gravir à cheval. Plus haut encore, se dressaient des falaises quasi infranchissables, même pour les hommes les plus agiles. Les pics environnants disparaissaient complètement dans un ciel d’un gris très sombre, qui pesait de tout son poids sur la vallée. Le souffle des hommes et des bêtes se condensait en d’épais nuages de vapeur, le crottin des chevaux fumait. Les soldats s’agitaient, impatients de rentrer. A cheval dans le froid et le vent depuis le matin, et ils ne désiraient plus rien d’autre qu’un bon feu et un verre de vin.

— Seigneur Ogar, dit l’un d’eux – le plus hardi ou le plus impatient. La nuit sera bientôt là. Allons-nous bientôt rentrer à Galadhorm?

Ogar secoua la tête. Il ne pouvait évidemment être question de revenir sans Thorsen. Le guerrier aurait préféré se jeter du haut d’une falaise plutôt que de revenir se présenter devant Arvarn sans son fils. Il frotta vigoureusement ses mains l’une contre l’autre, et souffla dessus, essayant de repousser le froid glacial qui l’engourdissait.

— Seigneur ? Allons-nous rester ici jusqu’à la nuit ?

Il le fustigea du regard et le garde baissa les yeux. Au fond de lui-même, le guerrier se sentait inquiet, mais il ne voulait pas que ses hommes s’en aperçoivent. Que maudit soit Thorsen et sa folle témérité… se dit-il. C’était lui qui avait ordonné que la troupe se sépare, arguant qu’ils couvriraient ainsi plus de terrain en beaucoup moins de temps. Il avait raison bien sûr, mais c’était prendre un gros risque… Si jamais les trolls lui étaient tombés dessus à l’improviste… Que dirait Arvarn ?

Il secoua la tête. Il ne devait pas penser à cela, de peur de tenter le destin. Thorsen avait son cor, s’il avait été attaqué, il l’aurait entendu sonner. Mais où était-il donc ?… Il était bien capable de s’être lancé sur la piste des monstres, oubliant le froid et la nuit toute proche…

La neige se remit à tomber, et Ogar lança un regard inquiet vers le ciel. Jamais il ne l’avait vu aussi bas et aussi sombre. On aurait dit qu’une nuit éternelle avait recouvert la région.

Soudain, le son triomphant d’un cor retentit sur la crête, et de hautes silhouettes apparurent dans la grisaille. Le guerrier sentit la joie et le soulagement envahir son cœur. Thorsen ! Il le vit chevauchant en tête de sa troupe, avec les fourrures qui recouvraient son armure, juché sur un grand étalon aussi noir que la nuit. Fou qu’il était de monter pareil cheval sur les sentiers abrupts et gelés ! Ogar avait préféré un semi poney docile et endurant, au pas très sûr. Il leva la main pour saluer le fils de son seigneur.

— Tu as trouvé quelque chose ? le questionna celui-ci.

— Pas la moindre trace, mon seigneur. Et de ton coté ?

— Rien non plus. A croire que les monstres se sont évanouis dans le néant !

— Peut-être Grimlor ?

Ogar n’y croyait pas trop. Grimlor commandait la troisième partie de la troupe, celle qui était chargée d’explorer la forêt au fond de la vallée, sur les rives de la rivière. Il était peu probable que le ou les trolls qu’ils pourchassaient aient pris cette direction. La logique voulait plutôt qu’ils remontent droit vers les montagnes. Mais aucune piste ne devait être négligée.

Les deux troupes fusionnèrent, Ogar laissant Thorsen prendre la tête sur son grand étalon, et reprirent la direction du château. La neige tombait de plus en plus drue, recouvrant leurs traces derrière eux et le crottin fumant des chevaux. Les bêtes et les hommes étaient pareillement nerveux. Ogar flatta le sien d’une main apaisante. Avait-il senti la présence des trolls ? Il huma l’air gelé, ne perçut aucune odeur suspecte. Autour d’eux, il n’y avait que de la neige et des rochers.

Ils s’enfoncèrent bientôt sous le couvert des arbres. Grimlor était là à les attendre, avec toute sa troupe. Il secoua la tête en réponse à la question muette que lui posait son seigneur.

— Où ont-ils pu aller ? demanda Thorsen en serrant les poings. Ils n’ont pas pu disparaître !

Et pourquoi pas ? songea Ogar. Peut-être que ces monstres n’étaient pas des créatures en chair et en os ? Peut-être qu’ils étaient des démons venus d’un autre monde, des spectres capables de s’évanouir dans le néant une fois leur forfait accompli ? Mais il ne se serait jamais risqué à hasarder pareille hypothèse en présence des hommes. Il lui semblait que l’hiver avait ouvert les portes d’un autre monde, un monde de brume grisâtre, de magie ténébreuse et glacée.

— Nous les trouverons demain, affirma Grimlor d’un ton calme.

Ogar lui envia son assurance. Le chevalier était pareil à un morceau de fer, fort et déterminé, d’humeur toujours égale, ignorant la peur et les doutes, tandis que lui-même sentait l’angoisse lui tordre les entrailles, et que tout le poids des années accumulées commençait à peser douloureusement sur ses épaules. Il se sentait vieux. A sa grande honte, il comprit qu’il était devenu lâche. Grimlor, tout comme Thorsen, était jeune, fort et sans peur.

— J’en doute, répondit le jeune seigneur d’un ton sceptique. Je pense qu’ils sont montés dans les rochers, là où nous ne pouvons les suivre. Ils ont dû escalader les falaises et s’enfuir à travers les montagnes.

— Alors ils ne représentent plus une menace, conclut Grimlor d’un ton définitif.

Plus une menace… Ogar aurait donné n’importe quoi pour le croire, mais il sentait au plus profond de lui que l’horreur ne faisait que commencer. Hagen avait raison: l’hiver serait long et terrible.

Un mouvement sur sa droite attira son attention. Une grande forme noire venait de passer entre les arbres, à l’intérieur de la forêt. Le guerrier se sentit saisi par une terreur irraisonnée. Il avait eu le temps d’entre-apercevoir une forme velue et hirsute, qui ne ressemblait pas du tout à un être humain – et même pas à un troll. Il voulut prévenir ses compagnons mais les mots restèrent coincés au fond de sa gorge. S’il parlait, Thorsen leur ordonnerait de pénétrer à l’intérieur de la forêt. Ogar ne voulait pas se rapprocher de la chose tapie sous les arbres. Il avait l’intuition qu’elle était porteuse d’un péril semblable à nul autre, d’une indicible horreur. Il se secoua et se racla la gorge. Il fallait qu’il parle. Ne pas le faire aurait été pire qu’une lâcheté – une trahison. Mais avant qu’il n’ouvre la bouche, un des hommes d’arme parla à sa place, d’une voix blanche.

— Il y a quelque chose sous les arbres.

Thorsen se retourna sur sa selle et lui lança un regard interrogatif.

— Qu’est-ce que tu as vu ?

L’homme pointa le doigt vers la forêt, sur sa droite.

— J’ai vu passer quelque chose… Une ombre gigantesque, plus grande qu’un homme.

Le garde ne parvenait pas à maîtriser le tremblement de sa voix, qu’Ogar soupçonna ne pas être uniquement dû au froid. Thorsen reporta son attention sur la forêt, scrutant les ténèbres.

— Je vais voir ce que c’est, dit Grimlor.

Ogar eut honte de sa peur. Il avait deux fois l’âge de Thorsen, dix ans de plus que Grimlor, il avait connu d’innombrables batailles, il avait toujours tenu son rang avec honneur, pourquoi se mettait-il à trembler à cause de quelques trolls ? Il se fit violence et se força à parler, essayant de donner à sa voix la même assurance que celle de son compagnon d’arme.

— Je t’accompagne.

Les deux hommes firent avancer leurs chevaux, pénétrant sous le couvert des arbres. Il faisait très sombre. La monture de Grimlor fit un écart et se mit à hennir. On ne pouvait se tromper sur la nature de ce hennissement : c’était un cri de terreur. Le guerrier, quoique bon cavalier, eut toutes les peines du monde à maîtriser son cheval. On entendit des craquements de branche et quelque chose détala dans les ténèbres, quelque chose qui semblait gros et très lourd. Ogar éperonna son poney, mais l’animal refusa de bouger. Le cheval de Grimlor se cabra et hennit de plus belle.

— Que se passe-t-il ? demanda Thorsen depuis la route.

Ogar mit pied à terre. Il n’avait pas le cœur de forcer l’animal à avancer, et il n’était même pas sûr d’y parvenir.

— Il y avait quelque chose sous les arbres… Cela a effrayé les chevaux.

Son cœur battait à se rompre mais il ne voulait surtout pas que les autres voient sa peur. Il tira son épée et il fit quelques pas en avant, avec l’impression que ses jambes étaient faites de coton. Il sursauta quand Grimlor vint se placer à coté de lui, lui aussi à pied, épée dégainée, avec son grand bouclier qu’ornaient d’étranges motifs runiques, des signes tracés par les Gardiens eux-mêmes pour tenir à l’écart le pouvoir maléfique du dieu noir.

Ogar serra les dents et se força à avancer, en dépit de la peur qui lui liquéfiait les entrailles, mettant un point d’honneur à ne jamais laisser Grimlor le dépasser d’un seul pas. Sous les arbres, il y avait peu de neige, mais on distinguait malgré tout des traces sur le sol, des empreintes de pas lourds qui s’éloignaient de la route et s’enfonçaient au cœur de la forêt. Des branches brisées témoignaient du passage de la créature.

— Nous avons trouvé une piste, lança Grimlor.

A son tour, Thorsen fit avancer son cheval sous les arbres. Il regarda ses deux lieutenants et Ogar fut stupéfait de distinguer une sorte d’inquiétude au fond de ses yeux. Thorsen lui-même avait-il peur ? Ressentait-il lui aussi l’aura de terreur qui imprégnait cet endroit ? Jamais il n’aurait cru cela possible ! Grimlor reprit la parole :

— Les trolls sont revenus pendant que nous étions en train de les chercher dans la montagne.

Thorsen hocha la tête et Ogar comprit enfin que ce n’était pas pour lui même que craignait le jeune seigneur, mais pour les paysans qui étaient restés sans défense durant toute la journée. L’image du charnier qu’il avait découvert chez Oddmar jaillit spontanément dans l’esprit du chevalier.

— Cela ne ressemblait pas à un troll, objecta le guerrier qui avait donné l’alerte. On aurait dit plutôt un animal, énorme et velu…

— Retournons au village ! proposa Grimlor. Nous reviendrons ensuite  pour fouiller la forêt.

Thorsen acquiesça. Le chevalier était parvenu exactement à la même conclusion que lui et de toute évidence il partageait ses craintes. Une fois de plus, Ogar ne pouvait qu’admirer et envier leur courage. Lui tremblait comme un enfant devant ces monstres, mais ses deux compagnons ne se souciaient que de ceux qu’ils étaient censés protéger. Il ne se sentait même pas digne de graisser leurs armures.

Ils remontèrent en selle et la troupe poursuivit sa route jusqu’au village qui se dressait de l’autre coté de la rivière, juste derrière un pont de pierre massif. A l’entrée, un grand brasier avait été allumé et des formes se pressaient dans la chaleur des flammes. Thorsen poussa un soupir de soulagement.

— Ils sont saufs, dit Grimlor inutilement. Le village n’a pas été attaqué. Grâce en soit rendue aux dieux !

Les paysans brandissaient des bâtons et des gourdins et leurs visages étaient pâles. Eux aussi semblèrent soulagés de voir les guerriers revenir.

— Que les dieux soient remerciés vous êtes sauf ! s’exclama le vieux Rukh en s’avançant à la rencontre de son seigneur. Nous craignions que vous n’ayez été tué par les monstres !

Thorsen secoua la tête.

— Nous avons perdu la trace des trolls. Ils se sont enfuis dans les montagnes.

— Certains sont encore ici, ô seigneur – ils rodaient près du village.

— Vous les avez vus ?

Si les paysans avaient aperçu les monstres, ils allaient enfin être fixés. Etait-ce des trolls comme Thorsen le prétendait – ou autre chose de plus obscur et de plus épouvantable encore ?

— Mon fils les a entendus, seigneur, affirma un paysan. Et il a vu une forme dans les arbres, une forme immense, noire et hirsute, comme l’ombre d’un géant.

— Qu’a-t-il entendu exactement ? demanda Grimlor.

— Des reniflements et des grognements. Des bruits hideux, tels que feraient une bête énorme et féroce.

— C’était un troll certainement, affirma Thorsen avec conviction. Un gros troll velu chassé de son territoire par la venue du gel.

Les paysans ne répondirent rien. Aucun d’eux n’oserait contredire ouvertement son seigneur – mais un évident scepticisme se lisait sur leurs visages.

— Nous n’avons pas senti l’odeur des trolls, objecta quelqu’un.

— Nous avons allumé un feu à chaque extrémité du village, expliqua Rukh. Le troll s’est enfui.

— Le feu devra brûler toute la nuit. Et il faudra poster des guetteurs.

Rukh hocha la tête. Thorsen n’avait pas besoin de recommander la prudence. Le souffle fétide de la peur avait envahi le village.

 

Le seigneur Arvarn était un homme grand, et en dépit de son âge déjà avancé, il était resté robuste et large d’épaules. Il sentait pourtant en ce jour tout le poids des années qui s’étaient écoulées. D’anciennes douleurs s’étaient éveillées et ses muscles étaient raides et endoloris. Les hivers lui étaient chaque année plus pénibles. Il avala une gorgée de vin et reporta son attention sur son fils. Mais Hagen le devança.

— Nous ne sommes même pas sûr qu’il s’agisse de trolls.

En raison de son grand âge, il était assis tout prêt du feu. Mais les flammes ne parvenaient pas à le réchauffer. Il avait l’impression qu’un froid glacial avait envahi son cœur à jamais.

— Qu’est-ce que cela pourrait être d’autre ? répondit Thorsen en haussant les épaules.

Les quatre hommes étaient attablés dans la plus petite salle de réception du donjon, loin du tumulte de la grande halle commune. La pièce était de dimension réduite, presque intime, décorée de fourrures épaisses et de têtes d’animaux empaillés. A l’extérieur, la nuit était tombée depuis longtemps, et le feu qui crépitait dans la grande cheminée était la seule source de lumière.

— J’ai vu ce qu’ils ont fait à Oddmar et à sa famille, dit Ogar dans un souffle. Je ne pense pas que des trolls aient pu faire cela.

— Les trolls sont connus pour leur férocité, objecta Thorsen.

— Ils sont grands amateurs de chair humaine, confirma Grimlor, soutenant son seigneur.

Il était de tous les guerriers celui qui était le plus loyal envers Thorsen. Il l’avait formé au combat et l’avait accompagné dans toutes les batailles qu’il avait livrées. Ogar refusa de le regarder en face.  Il  essayait de ne plus penser à la peur panique qu’il avait ressentie dans la forêt. Il ne voulait pas que les autres voient sa lâcheté, surtout pas des hommes de la trempe de Grimlor ou de Thorsen.

— Les corps ont été démembrés, poursuivit-il d’une voix neutre. Les membres n’ont pas été dévorés ou tranchés à la hache, mais arrachés – comme par une force surhumaine. Il y avait des traces de griffes sur les cadavres, des lacérations longues et profondes, comme des dagues. Les corps ont été réduits en charpie. Jamais je n’ai vu un spectacle pareil.

Le vieux seigneur haussa les épaules.

— C’est une race de troll particulièrement bestiale et vigoureuse, voilà tout…

— Demain, nous repartirons à leur recherche, proposa Thorsen. Ils doivent bien se trouver quelque part.

Arvarn secoua la tête.

— C’est complètement inutile. Les montagnes sont vastes et il y a trop de cachettes où ils pourraient trouver refuge. Vous resterez dans la vallée. Fouillez la forêt sans trop vous éloigner de la rivière et patrouillez sur les routes et les sentiers aux alentours des fermes. L’essentiel est que ces monstres ne puissent s’approcher des habitations. Ils ne doivent pas tuer à nouveau. Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre trop d’hommes, et surtout de laisser la panique se propager dans la vallée, car sinon la situation deviendrait incontrôlable.

Thorsen hocha la tête. Il finit son verre et se leva.

— Je vais me reposer. Nous partirons demain dès l’aube.

Grimlor l’imita.

— Je m’occupe de prévenir les hommes et de m’assurer que tout sera prêt.

Ogar se leva à son tour et il s’inclina devant Arvarn sans dire un seul mot. Les trois guerriers quittèrent la pièce, mais Hagen demeura. Durant un moment, on n’entendit rien d’autre que le crépitement des flammes. Arvarn se sentait nerveux, inquiet. Il termina son verre d’un seul trait, puis s’en servit un autre. Hagen prit la parole.

— Que vas-tu faire du jeune fils d’Argen ?

Le vieux seigneur sentit son cœur s’emplir de colère.

— Il mourra, et d’une mort lente et douloureuse ! Aucun châtiment ne saurait être trop dur pour le punir du crime qu’il a commis !

L’intendant connaissait assez son seigneur pour savoir qu’il ne gagnerait rien à le contredire tant qu’il était sous l’emprise de la colère. Le silence retomba, et cette fois ce fut Arvarn qui le rompit.

— Tu lui as parlé ? Que t’a-t-il dit ?

— Il dit qu’il n’était pas lui-même. Qu’il a été pris de folie.  Qu’il s’est senti comme possédé.

— Une excuse commode ! Tout le monde savait qu’il voulait la fille de Perac, et elle était promise à Feorm. Il a profité du passage des trolls pour se débarrasser d’un rival… Espérant que personne ne s’apercevrait de son crime.

— C’est vrai. Pourtant…

— Pourtant quoi ? Tu oserais le défendre, Hagen après ce qu’il a fait ? Qu’il croupisse en prison pour l’instant et lorsque nous aurons réussi à nous débarrasser des trolls, j’ordonnerai son châtiment. Il sera terrible ! Laisser un pareil crime impuni serait une offense envers les dieux et les hommes.

Hagen se tut. Il revit en pensée le garçon auquel il avait rendu visite, dans le cachot sordide et glacé où il croupissait. Finn était frappé d’horreur, non seulement à la pensée du châtiment qui l’attendait, mais également au souvenir de son crime… Il ne savait pas lui-même pourquoi il avait agi ainsi. Le vieux conseiller avait vu ses yeux et son visage ravagé par les larmes, et il ne pouvait s’empêcher de le croire. Un instant de folie et sa vie avait basculé…

L’amour fait parfois faire des choses terribles, songea-t-il. L’amour est prompt à se changer en haine… Mais un doute insidieux le rongeait au plus profond de son cœur.

— Finn m’a dit que Feorm avait prononcé un mot avant de mourir. Un seul mot. « Alrun ».

Un éclair de fureur passa dans l’œil d’Arvarn, et l’intendant fronça les sourcils d’un air surpris. Il ne s’attendait pas à une telle réaction.

— Tu sais ce que cela signifie, seigneur ?

— Cela n’a aucune d’importance… répondit le guerrier d’un ton froid. Le nom d’une femme, sans doute…

Il posa son verre sur la table, d’un geste si brutal qu’il heurta bruyamment le bois.

— Peut-être.

Hagen était intrigué. Alrun… Cela pouvait être le nom d’une femme mais aussi bien celui d’un homme. Il avait le sentiment d’avoir déjà entendu ce mot, mais ne se souvenait pas dans quelles circonstances. Il avait vu et entendu tant de choses durant sa longue vie. Alrun… Un nom qui lui semblait, sans qu’il sache pourquoi, chargé de relents sinistres.

Alrun…

 

Les monstres n’attaquèrent pas durant les jours qui suivirent. Thorsen et ses cavaliers patrouillèrent sans relâche le long de la rivière, essayèrent de remonter la piste dans la forêt, mais sans parvenir à débusquer la moindre créature. Il semblait que les bois s’étaient vidés de toute trace de vie animale, que ce soit à cause du froid ou de toute autre raison, même les corbeaux avaient fui, à l’exception d’un seul, qui venait parfois se percher au  sommet des plus hautes tours de Galadhorm. Le ciel était bas et gris, et le froid était vif, mais il ne neigeait plus. Une bise soufflait du nord, s’engouffrant par la moindre ouverture avec un mugissement plaintif, glaçant les hommes jusqu’à l’âme.

La peur s’était répandue dans la vallée. Les villageois allumaient de grands feux à l’approche de la nuit, et des guetteurs se perchaient sur des hauteurs afin de surveiller la forêt. La première nuit, rien ne se passa, mais lors de la suivante, ils aperçurent des mouvements suspects près de la rivière. Le lendemain, les cavaliers trouvèrent des traces de pas profondément marquées dans la neige gelée, et les suivirent durant quelques heures vers l’amont, mais ils finirent par les perdre dans les rochers.

La troisième nuit, des fermiers vivant sur les hauteurs entendirent des bruits de pas et des grognements bestiaux à l’extérieur tandis que les chiens hurlaient et que les vaches dans l’étable poussaient des mugissements terrifiés. Les hommes les plus courageux sortirent avec des torches et distinguèrent une sorte d’énorme masse velue dans les ténèbres. Ils jetèrent sur elle des brandons enflammés et elle s’enfuit sans demander son reste.

Thorsen prétendait que les trolls avaient quitté la vallée, laissant derrière eux, pour une raison inconnue, l’un des membres de leur groupe. Il disait que la faim finirait par faire sortir le monstre de la forêt et qu’alors ils pourraient le tuer.

Il suffisait d’être patient et aux villageois de rester prudents. En attendant, la créature demeurait insaisissable, et l’angoisse montait dans le cœur des hommes. Elle se ressentait même au château. Les soldats se montraient souvent querelleurs, lassés d’avoir à passer les journées à cheval dans la neige pour rien, et le seigneur dut sévir. Mais les châtiments furent inutilement sévères et, au lieu de ramener l’ordre, ne provoquèrent que de nouveaux ressentiments. Au village, la tension était telle que des conflits éclatèrent entre les paysans, les uns accusant les autres de ne pas assurer leur part de tours de garde ou de ne pas fournir assez de billots. On craignit de manquer de bois pour le feu. Ferek le forgeron, qui était vaguement apparenté à Oddmar, assomma Erehn lorsqu’il osa suggérer que les dieux avaient envoyé les monstres pour châtier le fermier, notoirement connu pour sa cupidité et son avarice. Pourtant, Ferek n’avait jamais aimé Oddmar, qui avait toujours refusé de lui prêter ne serait-ce qu’un quignon de pain.

En patrouillant le long de la rivière vers l’amont, les cavaliers de Thorsen découvrirent toute une meute de loups qui avaient été massacrés par le monstre. Des animaux maigres et faméliques, chassés des montagnes par la venue de l’hiver, qui avaient été mis en pièces à coups de griffes. Des cadavres en charpie jonchaient le sol et la neige était toute imprégnée de sang séché.

— Ils n’ont même pas été dévorés, remarqua Ogar.

— Il n’y avait rien à dévorer, que de la peau et des os, rétorqua Grimlor.

Le (ou les) monstres avaient laissé derrière eux une traînée profonde dans la neige qui faisait une piste facile à suivre. Les cavaliers s’élancèrent à sa poursuite et parvinrent au pied d’une pente abrupte que la rivière dévalait en cascade. Le ciel était gris, et des stalactites de glace luisantes étaient accrochées aux rochers. Au sommet de la pente, de grands blocs de pierre grise lançaient une ombre lourde de menace. Ils étaient parvenus aux confins du domaine.

— Il ne faut pas continuer, dit un soldat. Cet endroit est maudit !

Les hommes s’arrêtèrent, soulagés d’entendre l’un d’eux oser enfin exprimer leur crainte à voix haute, et manifestèrent leur approbation par des grognements et de hochements de tête. Au-delà de la cascade s’étendait le lac noir, alimenté par tous les ruisseaux coulants des montagnes. La rivière y prenait sa source, mais les fermiers ne s’en approchaient jamais.

Thorsen haussa les épaules.

— Ce n’est pas un lieu maléfique ! s’exclama-t-il. C’est la demeure de la déesse Assaréel, mais nous n’avons rien à redouter d’elle. La Dame d’Erda n’est pas mauvaise et cruelle comme était le dieu Noir. Elle n’est pas l’ennemie des hommes.

Les hommes baissèrent les yeux, observant un mutisme hostile. Ils aimaient Thorsen et avaient confiance en lui, mais ils craignaient encore plus la déesse. D’où ils étaient, ils ne pouvaient voir la tour, mais il leur semblait pourtant ressentir sa présence hostile.

— Des hommes se sont perdus à venir roder trop près du lac noir. La déesse endormie les a emportés au fond des eaux…

— C’était il y a très longtemps, affirma Thorsen.

Il ne voyait dans cette histoire que des légendes sans fondement et éprouvait une pointe d’exaspération à la pensée que ses hommes puissent y accorder du crédit. Grimlor contempla les rochers un moment et haussa les épaules.

— Nous ne pourrons jamais monter jusque là haut à cheval. Revenons à Galadhorm !

La neige et le gel recouvraient la pente, qui aurait été, même à la belle saison, difficile de gravir avec les chevaux.

— Il y a un passage plus facile, indiqua Thorsen. Par l’ancienne route, qui contourne la colline et aborde le lac par le nord.

— Cela ferait un bien long détour. Et puis, personne n’est venu ici depuis des années. La route elle-même n’est peut-être plus praticable.

— Il y a des gens qui vivent près du lac…

Grimlor le regarda avec insistance durant quelques secondes, puis répondit :

— Le lac noir est un lieu sacré. C’est le territoire de la Dame d’Erda, la déesse endormie. Il est périlleux même pour les hommes et aucun troll ne pourrait y demeurer !

Thorsen brûlait de continuer la poursuite, mais il ne voulait pas outrepasser les ordres d’Arvarn, qui lui avait seulement demandé de patrouiller dans la vallée. A regret, il finit par ordonner à la troupe de faire demi-tour.

 

En revenant vers Galadhorm, ils croisèrent un vieil homme, debout le long de la route, appuyé sur un bâton, emmitouflé dans un manteau de fourrure à capuchon.

— Salut à toi, grand père, dit Thorsen aimablement. As-tu vu trace des trolls ?

— Pourquoi dis-tu « les trolls » siffla l’homme en réponse d’une voix mauvaise. Nul n’a vu plus d’une seule créature, et qui te dit qu’il s’agit d’un troll ?

Thorsen le regarda d’un air surpris. Il n’avait pas l’habitude qu’on lui parle sur ce ton.

— Une seule créature n’aurait pu faire de pareils dégâts.

Le vieux éclata d’un rire bref.

— Tu ne sais pas grand chose ! L’ombre du démon se répand sur le monde. Le Mal a été libéré, et comme jadis, il distille son venin dans toute la vallée.

Une ombre de contrariété passa sur le visage du jeune seigneur. Le ton de l’inconnu lui déplaisait.

— Je n’aime guère les énigmes et les mystères ! Si tu sais quelque chose, alors parle clairement et sans détour.

— Demande donc à ton père… Il en sait certainement plus que moi à ce sujet.

Il se détourna et fit mine de s’éloigner. Mais Grimlor fit avancer son cheval et lui barra le passage.

— Est-ce toi qui as fait venir le Mal ? demanda-t-il.

Le vieux leva la tête. On devinait, sous le capuchon, un œil unique et brillant.

— Je l’aurais peut-être fait si j’en avais eu le pouvoir… Mais ce n’est pas le cas…

Grimlor mit la main sur son épée, toisant le vieux d’un air mauvais.

— Laisse-le en paix, dit Thorsen. Ce n’est qu’un fou. Il raconte n’importe quoi.

— Il est peut-être fou… mais il est aussi très dangereux. Arvarn t’avait ordonné de quitter la vallée, vieil homme. Pourquoi es-tu revenu ?

— Veux-tu empêcher un vieillard de mourir où reposent ces ancêtres ?

Il s’adressa à Thorsen :

— Vas-tu me livrer à Arvarn pour qu’il me fasse subir de nouvelles tortures ?

Il se détourna sans attendre la réponse, et reprit calmement sa route, s’éloignant sans se hâter sous le couvert des arbres, ses pas crissant dans la neige. Les hommes murmuraient, furieux de l’entendre parler ainsi à leurs chefs.

— Tu ne devrais pas le laisser partir, dit Grimlor. Il se nomme Kergor. C’est un seigneur des runes. Un ennemi des dieux.

Un nouveau grondement parcourut la troupe. Thorsen hésita, faillit donner l’ordre qui aurait scellé le destin du voyageur, puis haussa les épaules.

— Cela regarde les Gardiens et non nous.

A la différence d’Arvarn ou de Grimlor, Thorsen était miséricordieux. En dépit de sa jeunesse, il avait vu mourir bien des hommes, et loin de l’endurcir, cela l’avait rendu compatissant. Il répugnait à s’en prendre à un vieillard.

Les jours suivants, le monstre demeura invisible, confirmant l’hypothèse de Thorsen, et les hommes se mirent à respirer de nouveau. Grimlor avertit Arvarn du retour de Kergor et le seigneur envoya des cavaliers à sa recherche – mais en vain. C’était comme si le maître des runes s’était évanoui dans le néant. Des rumeurs se répandirent parmi les hommes d’arme, suggérant que le sorcier serait le responsable de la venue du démon, et Arvarn ne fit rien pour les faire taire.

Puis eut lieu la seconde attaque.

Chapitre suivant : L’ombre se répand

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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