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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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La première attaque

Tôt devra se lever celui qui n’a point d’aide au travail,
Et se mettre de suite au labeur :
Beaucoup est perdu par celui tardant au matin.

(Le Havamal, 59)

Finn dormait, soigneusement emmitouflé dans des couvertures de fourrures, lorsque son père vint le secouer sans ménagement.

— L’aube est là. Eveille toi à présent, paresseux !

Le garçon lui jeta un regard hagard, encore embrumé de sommeil. Il régnait dans la pièce un froid glacial, et il aurait donné n’importe quoi pour pouvoir rester un moment encore au chaud. Argen empoigna les couvertures et les arracha d’un geste brusque. Finn eut l’impression qu’il avait été aspergé d’eau glacée. Il se leva en hâte, transi de froid, se hâta de passer ses braies et sa tunique par-dessus ses sous-vêtements. Il prit dans ses mains tremblantes comme celles d’un vieillard un pot de lait tiède que lui tendit sa jeune sœur et il en but une longue rasade.

— Presse-toi ! gronda le vieux. Tu vas être en retard. Tu devais être chez Oddmar dès le lever du soleil.

Ces paroles achevèrent de tirer le jeune homme de son engourdissement et son visage se crispa en une grimace de contrariété. Il n’aimait pas Oddmar. Personne ne l’appréciait dans la vallée, mais à Finn, ce nom inspirait une rancœur qui se rapprochait de la haine. Il jeta un œil réticent à l’extérieur, vers l’aube grise et blafarde. Il avait neigé toute la nuit, le vent avait soufflé en rafales hurlantes, et à présent les congères s’amoncelaient devant la maison et au pied des arbres.

— Il t’attend pour l’aider à réparer le toit de sa grange. Tu as déjà oublié ? Il a promis de te donner une pièce d’argent. Pourquoi lambiner ? Veux-tu le mettre en colère ?

Finn sursauta. Non il ne voulait pas mécontenter Oddmar – il ne tenait pas à sentir le poids de son gourdin sur son dos. Il se hâta de terminer son repas, mit ses bottes, sa veste et sa cape de fourrure puis sortit affronter le froid et la neige. Il s’élança à l’assaut de la pente qui menait jusqu’à la ferme de son employeur, s’enfonçant jusqu’aux genoux dans la poudreuse. Les arbres se dressaient comme des piliers noirs et décharnés, les branches ployant sous le poids de la neige. Le vent était tombé et le silence était troublé seulement par le crissement de ses pas.

Oddmar était l’un des plus riches métayers d’Arvarn. Il vivait avec ses fils dans une ferme fortifiée sur les pentes du mont Maaki. C’était un homme cupide et brutal, qui, parce qu’il possédait plus de terre et de bétail que la plupart des habitants d’Erda, se croyait au dessus des autres paysans et les méprisait. Jalousé et détesté, il vivait isolé, avec pour seuls voisins les membres de son propre clan : ses trois fils étaient mariés et possédaient chacun leur ferme et leur troupeau, et les bâtiments réunis formaient un véritable petit hameau dans lequel les étrangers n’étaient que rarement admis.

Le garçon avançait aussi vite qu’il le pouvait dans la neige. Mais ce n’était ni le froid, ni le désir d’arriver à temps chez Oddmar qui le poussait ainsi en avant. Tout à sa hâte, il ne vit pas le grand corbeau maigre au plumage terne qui, perché sur une haute branche, paraissait l’épier, dardant sur lui un regard noir et cruel.

Après une dizaine de minutes, Finn arriva enfin à son but, non point la ferme d’Oddmar, mais une cabane de rondins se dressant à flanc de coteau, avec à coté un tas de billots déjà bien entamé. Finn sortit du couvert des arbres et s’élança vers la maison, haletant et soufflant sous l’effort, le cœur battant d’impatience. La porte s’ouvrit à son approche, et Hilga apparut, souriant de toutes ses dents dans la fraîcheur de ses seize printemps. Finn lui rendit son salut, sentant comme à chaque fois qu’il la voyait son cœur faire un bond dans sa poitrine, de joie et d’amertume tout à la fois.

— Entre, Finn, chuchota Hilga. Mon père dort encore.

Finn jeta un œil surpris à la forme que l’on devinait dans la pénombre sous l’amas de couvertures, dans un coin de la pièce. Il ne ressemblait guère à Perac, le père d’Hilga, de rester au lit après le lever du soleil.

Une bûche flambait dans la cheminée. Le garçon ôta sa cape et s’approcha du brasier, tendant ses mains déjà glacées. Hilga vint se placer à coté de lui et prit un tisonnier pour raviver le feu, frôlant sa peau au passage. Finn tressaillit à ce contact. Il éprouva l’envie soudaine de prendre la main de la jeune fille dans la sienne, et il ne se maîtrisa qu’au prix d’un violent effort.

— Je suis contente de te voir, dit Hilga d’un ton étonnamment soucieux.

Finn fronça les sourcils en croisant le regard de la jeune fille. Son sourire s’était déjà effacé. Elle semblait inquiète, apeurée.

— Qu’y a-t-il ?

 Il n’aimait pas voir cette expression sur le visage de Hilga. Cela le mettait en rage, lui soulevait la poitrine, comme à chaque fois qu’il pensait à Oddmar et à son fils maudit.

— Rien sans doute… Cependant… Tu n’as rien entendu cette nuit ?

— Rien que le vent… Pourquoi ? Les loups sont revenus roder par ici ?

— Pas les loups…

La peur à présent était clairement perceptible sur le visage de la jeune fille, dans les plis de son front et le tremblement de ses lèvres, ce qui raviva la colère de Finn. Il aurait voulu la saisir dans ses bras pour la réconforter, mais il n’osait pas. Si jamais Perac s’éveillait…

— C’était plus lourd… Plus gros que des loups. Des pas dans la neige. Quelque chose de gros, de massif…  « Il » est venu gratter à la porte…

Les phrases se succédaient, courtes et hachées, et le cœur de la jeune fille se mit à battre plus vite. Elle ne savait pas comment décrire le sentiment glacé qu’elle avait éprouvé durant cette longue nuit d’effroi. Une sorte de peur abjecte qui avait peu à peu envahi son cœur, la laissant tremblante au fond de ses couvertures, tandis que son père montait la garde toute la nuit, un gourdin posé en travers de ses genoux. La peur… et autre chose encore… Des sentiments plus étranges étaient apparus dans son cœur transi, des idées noires et effrayantes qui à la lumière du jour lui paraissaient à présent affreuses et malsaines.

— Un sanglier ? Ou un ours, peut-être ? Un ours dérangé pendant son sommeil d’hiver, rendu féroce par le froid.

Il répugnait à hasarder d’autres hypothèses. Des rôdeurs seraient encore plus dangereux qu’un ours affamé.

— Peut-être, dit la jeune fille.

Elle se força à sourire, s’efforçant d’oublier cet atroce sentiment de terreur qui l’avait maintenue éveillée toute la nuit et de le refouler au plus profond d’elle même. Une peur qu’après tout, rien de concret ne venait étayer.

— Je suis heureuse que tu sois venu. Tu vas chez Oddmar ?

— J’en aurai pour toute la matinée, et sûrement aussi l’après midi. Je mangerai là haut, mais si tu veux, et si je termine tôt, on pourra se voir avant la nuit.

Hilga hocha la tête.

— Je te ferai du pain pour le soir. Tu le trouveras chaud en rentrant de chez Oddmar.

Leurs regards se croisèrent, et la jeune fille baissa les yeux. Finn serra les poings, le cœur empli de frustration. Il aimait Hilga depuis sa plus tendre enfance, et il savait qu’elle l’aimait en retour, mais elle était promise à Feorm, le plus jeune des fils d’Oddmar, qui était d’un an son aîné. Celui-ci avait les moyens de s’acheter n’importe quoi dans la vallée, et Perac ne pouvait rien lui refuser. En cet instant, Finn haïssait le riche métayer et son fils avec une telle intensité qu’il aurait pu leur plonger à chacun un pieu dans le cœur.

A regret, il finit par prendre congé de Hilga et suivit le sentier menant jusqu’au hameau qui se dressait un peu en hauteur. La route disparaissait entièrement sous la neige, et la forêt aux alentours était morne et silencieuse. Seul résonnait de temps à autre le croassement lugubre des corbeaux. Le froid faisait se condenser la vapeur d’eau à chaque souffle de Finn et une rage sourde couvait au fond de son cœur. Il ne pouvait détacher ses pensées de Feorm et de son père, et la pensée qu’il allait devoir les supporter toute une journée, s’échiner sous leurs ordres et faire bonne figure devant eux faisait bouillonner son cœur de colère.

Il mit plus de dix minutes pour atteindre son but. La pente qui menait jusqu’à chez Oddmar était si raide et abrupte qu’il ne sentait plus la morsure du froid en arrivant sur les lieux.

Les toits des fermes se dressaient au dessus des arbres. D’énormes traces étaient visibles dans la neige, de longs et profonds sillons qui faisaient comme des balafres en travers de la route. Etait-ce Oddmar et ses gens qui avaient ouvert ces passages ? Il ne prit pas le temps de se poser la question. Il marcha droit jusqu’à la ferme et découvrit toute l’étendue de l’horreur.

Les corps s’amoncelaient, à demi couverts d’un voile diaphane comme un linceul, leur sang empreignant la neige. Il y avait des cadavres d’animaux et d’humains mêlés, chiens et poules, Oddmar, ses fils et ses filles, ses domestiques, et les enfants de ses enfants, le tout pèle mêle, éparpillés dans la cour, dans le plus grand désordre.

Finn s’approcha, marchant entre les corps ravagés sans pouvoir croire à ce qu’il voyait. Les cadavres avaient été massacrés avec une sauvagerie indicible. Ils avaient été traînés dans la cour et littéralement mis en pièces, leurs membres arrachés comme par une force surhumaine, et des débris sanguinolents et répugnants gisaient un peu partout. La neige atténuait l’horreur du charnier, mais à la vue d’un os ensanglanté auquel était encore accroché un moignon de chair, Finn sentit la nausée lui venir aux lèvres et régurgita contre le mur de la ferme le lait qu’il avait avalé avant de venir.

Il jeta un œil à l’intérieur de la plus grande des fermes. La porte, pourtant solide, avait été brisée en deux. A l’intérieur, de grandes traînées de sang maculaient les murs et le sol, tant de sang que Finn n’osa pas s’attarder plus longtemps. Dans l’étable, les vaches gisaient sur le flanc, éventrées, le regard fixe.

Finn erra un moment dans le charnier, hébété, sans parvenir à réaliser tout à fait ce qu’il voyait. Il était incapable de penser. Un bruit le fit sursauter et la peur déferla en lui, le sortant enfin de sa torpeur. Il voulut s’enfuir, mais glissa dans la neige et s’affala de tout son long sur le sol. Il se releva en poussant un cri d’horreur en réalisant sur quoi il était tombé : de longs rubans gluants qui ressemblaient à des entrailles humaines.

Un gémissement retentit derrière lui. Quelque chose rampait à travers les cadavres, se traînant à bout de bras dans la neige, haletant et râlant comme un animal.

— Aide-moi… implora le blessé d’une voix faible.

Finn s’approcha, mû plus par une curiosité malsaine que par la pitié.  Un homme au moins avait survécu, un garçon de son âge un peu près, qui se traînait à présent à ses pieds, couvert de sang, les jambes brisées, tendant vers lui une main suppliante. Finn sursauta en distinguant le visage du blessé.  Un sursaut de haine lui contracta les entrailles.

Feorm.

Son rival. L’homme qu’il jalousait et détestait le plus dans toute la vallée depuis que Perac lui avait promis Hilga.

— Je t’en prie, gémit Feorm. J’ai mal… Aide-moi…

Finn se pencha sur lui.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Feorm ouvrit la bouche pour parler, les traits horriblement déformés par la souffrance.

— Je t’en supplie… Va chercher du secours…

— Dis moi d’abord ce qui s’est passé ici !

Feorm arrondit sa bouche, et forma un seul mot, un mot que Finn ne comprit pas :

— Alrun !

Un voile de souffrance recouvrit le visage de Feorm, et il retomba dans la neige, inconscient, avant d’avoir pu ajouter le moindre mot. Finn demeura un instant immobile, les yeux fixés sur le garçon étendu dans la neige à ses pieds. Pourquoi avait-il fallu qu’ « il » survive… Alors que tous les autres étaient morts… S’il se rétablissait, Hilga serait-elle encore à lui, à présent que Oddmar n’était plus de ce monde ? Finn ne le savait pas, il n’arrivait même pas à réfléchir, l’esprit encore sous le choc de l’horreur du charnier. La seule chose qu’il savait avec certitude était que si Feorm mourait maintenant alors Hilga serait libre, libre de l’épouser lui…

Il se mit à farfouiller dans la cour, parmi les cadavres et la neige pleine de sang. Lorsqu’il eut trouvé ce qu’il cherchait, il revint vers le blessé. Celui-ci avait repris conscience, et il essaya de se redresser en l’entendant arriver, mais il retomba aussitôt dans la neige, épuisé. Finn s’approcha de lui, le cœur battant. Il tenait dans ses mains une lourde masse, à tête de pierre. Il fixa un moment le corps étendu. Il suffisait de le laisser là… Il mourrait, très probablement, avant qu’on ne le découvre…

— Mais s’il ne mourait pas… lui soufflait une voix insidieuse dans sa tête. S’il se rétablissait… Alors Hilga serait de nouveau à lui…

Il a les deux jambes brisées… Personne ne pouvait survivre à cela… Mais comment en être sûr ? Finn resta un moment immobile, ne sachant quel parti prendre.

Il était encore en train d’hésiter lorsqu’il entendit des ébrouements et des pas dans la neige derrière lui. Deux hommes apparurent sur la route, montés sur deux grands chevaux gris. Il reconnut Thorsen Arvarnson, l’héritier de Galadhorm, et Ogar, l’un de ses plus fidèles chevaliers. Finn eut un sursaut de panique. Ils venaient secourir Feorm ! Ils allaient le soigner, il guérirait et il épouserait Hilga… Il ne pouvait le permettre. Il leva la masse au dessus de sa tête.

— Non ! cria Thorsen. Ne fais pas cela !

Finn ne l’entendit pas. Il n’entendait plus rien, ne voyait rien d’autre que son rival étendu sans défense à ses pieds. Il abattit sa masse, lui faisant exploser le crâne comme un fruit trop mûr.

Un corbeau, perché sur le toit de la ferme, s’envola avec un croassement moqueur.

Chapitre suivant : A la poursuite du monstre

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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