Atramenta

Retour à l'accueil Atramenta

Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

Vous êtes en mode "plein écran". Lire en mode normal (façon ereader)

La lignée de Beorc

Infime le grain de sable, infime la goutte d’eau,
Etriquée est la mémoire des hommes :
Tous les hommes ne sont pas égaux en sagesse,
Partout l’humanité est divisée ainsi.

(Le Havamal, 53)

            L’Armageddon marqua la fin de l’ancien monde et le commencement de l’ère des Gardiens. L’humanité, frappée de plein fouet par le maelstrom de violence déchaîné par le Maître de la Montagne des Brumes, vacilla au bord de l’extinction. Des royaumes entiers s’effondrèrent, retournant à la barbarie et les ténèbres recouvrirent la terre.

            La déesse Assaréel étendit un voile miséricordieux sur Erda, et la vallée verdoyante fut préservée, épargnée par l’effroyable courroux divin. A cette époque reculée, dont les hommes n’ont gardé qu’un lointain souvenir, il n’y avait pas de roi à Erda, et Galadhorm n’existait pas encore. Par amour pour les humains qui lui avaient juré allégeance, la Dame fut la seule à oser s’opposer au seigneur des brumes et affronter son ire. Le maître de la montagne se laissa fléchir et il épargna la vallée enchantée, tandis que le feu et le chaos se répandaient tout autour. Le reste du monde pouvait brûler et se déchirer, tant que le peuple d’Erda demeurerait fidèle à sa déesse, les affres de l’Armageddon lui seraient épargnées.

            Afin de sauver ce qu’il restait de civilisation, l’ordre des Gardiens fut créé à Ingünn et ses membres furent investis de terribles pouvoirs pour rétablir l’ordre naturel du monde et combattre les seigneurs runiques.  Cependant, la terreur provoquée par l’Armageddon avait été telle que les survivants du massacre n’attendaient pas la venue des Gardiens ! Epousant et devançant même l’ire des seigneurs des brumes, ils prenaient l’initiative de traquer et de massacrer les sorciers impies et maléfiques comme s’ils espéraient éloigner d’eux la colère des dieux et obtenir leur pardon. Tous ceux qui s’étaient rangés du coté d’Eredor et qui avaient suivi son enseignement étaient pourchassés et mis à mort, de la manière la plus cruelle que l’esprit des bourreaux rendus impitoyables par la terreur parvenait à concevoir.

Dans le fond de leur cœur, les hommes n’avaient cessé de convoiter le pouvoir des runes, et pourtant elles étaient effacées des parchemins et des tablettes, les pierres où elles étaient gravées étaient abattues et ceux qui s’étaient pénétrés de leur pouvoir étaient tués. L’Armageddon avait noyé la terre dans une vague de feu et de carnage qui avait tout emporté sur son passage, et laissé une marque brûlante dans la mémoire des humains.

Le Grand Conseil s’assembla et Eredor le Noir, que l’on surnommait à présent le dieu mauvais, fut reconnu coupable d’avoir provoqué l’Armageddon en bouleversant l’équilibre du monde. Il fut rejeté par ses pairs et condamné à errer sur la terre comme un mortel, en expiation de la faute qu’il avait commise. Ce crime était si abominable que le monde avait bien failli être anéanti et pourtant, seule une poignée de sages connaissait sa véritable nature. Ils furent saisis d’épouvante en voyant s’abattre le couperet de la colère divine.

Pris d’une fureur dévastatrice à l’annonce de cette sentence, le dieu noir se dressa contre ses juges et les maudit. Il éleva entre eux et lui des murs de flammes ardentes, invoqua des nuées d’immenses corbeaux au bec d’obsidienne. Mais le souffle impitoyable et glacé de Voden éteignit le feu de sa magie et l’enferma dans un cercueil de glace. Définitivement chassé hors du pic des brumes, il se mit à errer à travers le monde, ressassant sa rancœur et son infortune. Pendant de longues années, il vécut comme un démon assoiffé de sang, tuant dans sa rage tous les hommes qui avaient l’infortune de croiser sa route. Il ne parlait qu’aux corbeaux qui le suivaient partout en nuées innombrables et dont les plaintes étaient comme l’écho de ses lamentations. Les hommes le craignaient encore plus qu’auparavant et le fuyaient. Les dieux contemplaient avec satisfaction sa déchéance du haut de la Montagne des Brumes.

Avec l’exil d’Eredor, la colère des dieux s’apaisa. Les seigneurs des runes disparurent de la surface du monde et la civilisation commença à renaître de ses cendres. Des royaumes se reconstruisirent peu à peu. De nouvelles villes furent édifiées et de nouveaux empires furent formés. Mais les runes à présent étaient cachées et ceux qui continuaient à les étudier, bravant la colère des dieux, le faisaient en secret.

Pendant ce temps, Eredor erra à travers les terres sauvages et demeura seul durant de nombreuses saisons – vivant comme un animal, sans parler à personne. Jusqu’au jour, où, sous la forme d’un immense corbeau au plumage de cendre, il franchit de hautes montagnes aux pics d’hermine et survola Erda, la vallée qu’Assaréel avait sauvée du désastre. Sur cette terre bénie, vivait Beorc le Preux, Beorc le Juste, Beorc le plus fidèle de tous les serviteurs de la déesse, Beorc le Beau qu’Assaréel chérissait entre tous les mortels.

Or en volant au dessus de la forêt, Eredor parvint aux abords d’une rivière aux eaux limpides, une rivière gonflée par la fonte des neiges qui coulait à travers des arbres aux troncs clairs et aux feuilles d’émeraude. Il se posa sur une souche, et ce fut ainsi qu’il aperçu pour la première fois celle qui avait le pouvoir de ramener son âme dans le monde des vivants. Esmeria, la fille de Beorc, Esmeria la douce, aimée et protégée d’Assaréel, sa fille même, si on en croit certains conteurs.

Lorsqu’il posa ses yeux sur son corps blanc et nu, dans la rivière illuminée par les rayons du soleil nimbant les feuillages, Eredor sentit le voile de ténèbres et de haine qui recouvrait son cœur se dissiper. Il goûta à nouveau au plaisir et à la joie, sentiments qu’il avait crus perdus à jamais. Il se débarrassa de son apparence de bête. Il huma les senteurs de la forêt, et l’air lui parut soudain pur et délicieux et en même temps enivrant comme le parfum d’un vin capiteux. Le bruit de la rivière était un doux chant, qu’accompagnait le murmure des oiseaux invisibles. Il rit, et ce fut la première fois depuis des années que son rire retendit sur le monde – ce rire qui avait eu le pouvoir d’ébranler l’univers.  Il se défit de sa folie comme on ôte un vêtement devenu trop vieux et trop usé. Il jouit du bonheur d’être un mortel et de sentir la caresse du vent sur sa peau. Tel était le pouvoir d’Assaréel, qui vibrait encore dans l’aura d’Esmeria. Le pouvoir régénérateur de la déesse jaillit comme une cascade d’eau claire, une rivière cristalline qui lava l’esprit du dieu noir de ses terribles tourments.

Eredor marcha jusqu’au bord de l’eau, mais il ne se montra pas, car il voulait jouir sans entrave de la vue de ce corps à la beauté parfaite. Il demeura invisible, debout à la lisière des arbres. Mais lorsqu’Esmeria sortit de la rivière, il sentit le rouge de la honte lui monter au front. Il détourna les yeux, saisi de respect, et se fut la première fois qu’il agit ainsi pour une mortelle.

Mais le mal était fait. Dès lors qu’Eredor avait posé les yeux sur Esmeria, il trouva la guérison de l’âme, il cessa d’être une bête pour devenir un homme, lui qui avait été un dieu. Ce fut un miracle que même les plus sages d’entre toutes les puissances de la Montagne des Brumes n’auraient pu prévoir, mais loin d’être un évènement digne d’être célébré, son retour plongea le monde dans une nouvelle ère d’affliction.

Il se rendit à la halle de Beorc, se présenta à lui et se fit aimer de sa fille – car pour un être tel que lui, de telles choses sont aisées, même après la déchéance qui l’avait frappé. Le dieu noir aimait sincèrement Esmeria, mais son amour était corrompu et destructeur, aussi noir que son cœur avide. Au fond de lui il restait rongé par l’ambition et le désir de grandeur. Sa soif de revanche envers les puissances qui l’avaient banni était immense. Lui qui avait été un dieu ne pouvait se résigner à vivre comme un simple mortel – il voulait pour le moins régner comme un roi. Il désirait pour Esmeria un destin de reine. Il intrigua auprès de Beorc pour le pousser à prendre le pouvoir dans la vallée, afin que les fils qu’il aurait d’Esmeria règnent un jour sur Erda avant, espérait-il, de partir à la conquête du monde. Ainsi, son sang perdurerait, il fonderait une puissante lignée et ses descendants gouverneraient le monde des hommes, quand lui-même aurait depuis longtemps connu le sort terrible qui est celui de tous les mortels.

Bor, le fils de Beorc, et frère d’Esmeria tomba lui aussi sous le charme d’Eredor et fit de lui son ami et son compagnon d’arme, et ainsi fut scellé le sort de la maison de Beorc, au moment même où elle venait de naître. Seul Bertil le Veneur conçut envers le nouveau venu de la méfiance, mais ses mises en garde ne pesaient pas bien lourd devant la voix d’un dieu. Rodgar qui était l’ami le plus cher de Beorc et qui devait devenir son premier intendant, fut le seul à prêter attention aux paroles du Veneur mais il refusa de le croire – avant qu’il ne soit trop tard. Il serait injuste de taire que les discours d’Eredor et ses promesses de grandeur avaient séduit le cœur de Rodgar qui dans le fond tirait orgueil de son rôle de secondant et de lieutenant de Beorc. Il se réjouissait fort de devenir le premier intendant de Galadhorm et face à cela les avertissements de Bertil ne pesaient pas grand-chose. De toute façon, personne ne l’aurait écouté s’il s’était opposé à Eredor, car on murmurait sur lui des choses funestes – on le disait secrètement versé dans l’étude des runes, héritier du savoir ténébreux qui avait plongé le monde dans le chaos.

Avec Eredor à leur coté et toute sa magie pour le soutenir, avec les runes que Rodgar traçait en secret pour lui, Beorc ne pouvait pas connaître la défaite. Il devint roi de la vallée et beaucoup d’hommes lui jurèrent allégeance, subjugués par sa puissance, venant de toutes les montagnes et de bien au-delà. Même ses ennemis les plus irréductibles finirent par se soumettre et se rallier à lui – ceux qui s’y refusaient furent tués ou chassés. Eredor éleva une forteresse inexpugnable, la plus puissante de tout le pays. Elle fut nommée Galadhorm et son éclat se répandit au-delà des montagnes.

Mais ce triomphe avait eu un coût : en s’alliant à Eredor le mauvais, le dieu banni, en se faisant couronner roi de la vallée enchantée où régnait déjà Assaréel, Beorc avait rompu le Pacte qui unissait les siens à la déesse. La dame retira alors sa protection au peuple d’Erda.

Le dieu maudit ne s’arrêta pas là : par orgueil et par défi, il persuada Bor de l’accompagner à la chasse, et, méprisant les mises en garde du Veneur, l’incita à traquer et à tuer Gamnir, le grand cerf blanc, le favori d’Assaréel. Ils rapportèrent ses bois à Galadhorm et les offrirent à Beorc, comme symboles de sa suzeraineté et de son pouvoir sur Erda. A partir de ce jour, les bois de cerf devinrent l’emblème de Galadhorm.

La déesse pleura longtemps son beau cerf massacré. Suite à ce terrible sacrilège, elle devint l’ennemie de Beorc et de son peuple. Lui et Eredor moururent tous les deux tragiquement, mais Bor survécu, lui qui pourtant avait sur ses mains le sang de Gamnir, et il succéda à Beorc, fondant une lignée dont le règne dura longtemps, très longtemps, semblant même ne jamais devoir connaître de fin, tandis que la Dame oubliée dormait dans sa tour abandonnée.

Mais les sages savent très bien que tout ce qui existe doit finir par mourir un jour et le temps n’épargna pas la lignée de Beorc. Ce récit est l’histoire de sa chute, l’histoire de la fin de Galadhorm.

Chapitre suivant : La première attaque

Couverture
Couverture de "Le Pouvoir des runes"
Etat
Cette oeuvre est complète, mais a besoin de relecteurs.
L'auteur vous invite à lui signaler les éventuelles fautes ou passages à retravailler.
Mode d'affichage
L'avis des lecteurs
  • 8 aiment
Fond : 4 coeurs sur 5
Très bon : 4 lecteurs
Forme : 4 plumes sur 5
Exceptionnelle ! : 1 lecteur
Fluide, agréable, sans fautes... : 2 lecteurs
Correcte : 1 lecteur
Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
Que pensez vous de cette oeuvre ?