Atramenta

Retour à l'accueil Atramenta

Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

Vous êtes en mode "plein écran". Lire en mode normal (façon ereader)

La vérité

J’en connais un troisième :
Au plus fort de la bataille,
Si la volonté est assez forte,
Il émoussera le tranchant des épées ennemies ;
Ni leurs ruses, ni leurs armes ne feront plus de blessures alors.

(Le Havamal, 148)

Ils arrivèrent à Galadhorm en deux groupes distincts. Le premier était composé de Volsung lui même, accompagnés de cinq hommes. Ils prétendirent être revenus à Galadhorm pour rendre compte de leurs recherches infructueuses et solliciter de nouvelles instructions. Erioch ne se montra pas, mais Grimlor entendit le rapport de Volsung et l’autorisa à demeurer une nuit dans la forteresse avec ses hommes.

Turold arriva plus tard sur la charrette, accompagné d’un autre guerrier et d’un fermier des environs, venu livrer des provisions au château. Il leur sembla tout d’abord qu’ils avaient pris trop de précautions et qu’ils auraient pu arriver à Galadhorm avec Leif en croupe que personne ne s’en serait aperçu. Le pont-levis était abaissé et il n’y avait même pas de garde sur les remparts. Cela sembla tout d’abord étrange, voire inquiétant, à Turold mais il finit par se dire que les hommes devaient sillonner la vallée dans tous les sens à la recherche de Leif, dans l’espoir d’être les premiers à s’emparer de la récompense.

Cependant, dès qu’ils parvinrent au centre de la cour, des gardes surgirent d’on ne sait où et les cernèrent, brandissant des piques et des épées, avec des gestes si menaçants que Turold sentit l’inquiétude l’envahir. Sa main se rapprocha involontairement du pommeau de son épée, et il dut se faire violence pour sourire et lancer d’une voix forte.

— Qu’est-ce qu’il vous prend ? C’est Korwen lui-même qui nous a demandé d’amener ces provisions à Galadhorm !

— Eloignez-vous ! ordonnèrent les gardes. Nous avons ordre de fouiller tous les chariots qui arrivent au château.

Ils les firent descendre de la charrette et inspectèrent leur chargement avec soin, ouvrant chacun des sacs et des paniers. Il n’y avait que de grands fromages de chèvre, des miches de pain et des choux.

            — Que croyez-vous y trouver ? se moqua Turold. De l’or ou des diamants ? 

— Nous tenons nos ordres de Grimlor lui même. Le Ljosalvar est revenu à Galadhorm cet après midi. Il a dit que des traîtres passés du côté des rebelles essaieraient de faire rentrer Leif à l’intérieur de la forteresse.

Pour cacher son trouble, Turold se mit à rire bruyamment.

— Tu es assez bête pour croire les paroles d’un Ljosalvar ? Tu penses que Korwen est un ennemi d’Erioch ? Tu crois que Leif Arvarnson serait assez stupide pour venir ici alors qu’Erioch le cherche dans toute la vallée ?

            Turold et son compagnon se joignirent aux gardes et prirent leur repas dans la grande salle commune. Les hommes qui patrouillaient dans les environs et le long du fleuve revenaient passer la nuit à Galadhorm et ils se mêlèrent à eux. Volsung et les siens étaient déjà présents. Pour ne pas éveiller les soupçons, ils ne discutèrent pas ouvertement entre eux, se contentant de brefs signes de tête.

Turold songeait que s’ils étaient arrivés avec Leif caché dans le tonneau comme ils l’avaient prévu au départ, alors celui-ci aurait été capturé à présent et leurs ennemis se seraient emparés également de l’épée runique. Il se demanda comment le Ljosalvar avait-il pu être au courant de leur plan. L’avait-il appris par magie, en utilisant son don de double vue ? Il frissonna de crainte rétrospective et remercia les dieux qui leur avaient permis d’échapper à ce traquenard en les forçant à changer leurs plans.

Il y avait très peu d’hommes d’arme à Galadhorm – moins d’une dizaine en fait. Certains étaient dans la vallée à la recherche du garçon, mais d’autres avaient fui Galadhorm la nuit dernière, lorsque la lumière rouge était apparue en haut de la tour, brillant tel l’éclat aveuglant d’un phare, avant de vaciller et de s’éteindre.

Le sorcier ne s’était pas montré de toute la journée, et certains croyaient qu’il était mort. Les hommes qui avaient osé monter dans le donjon durant cette nuit juraient avoir entendu un cri terrible, un hurlement chargé d’une souffrance et d’un désespoir indicible venant du haut de la tour, un cri si épouvantable et si inhumain qu’ils avaient senti leurs cœurs défaillir de terreur en l’entendant. Depuis lors, c’était Grimlor qui dirigeait la forteresse, et il ne laissait personne monter jusqu’en haut du donjon.  L’autorité d’Erioch faiblissait et la peur avait resserré son emprise sur Galadhorm. Volsung et Turold échangèrent un regard déterminé, convaincu à présent que la victoire était à leur portée. Ils se sentaient suffisamment nombreux pour venir à bout de tous les gardes présents. Il restait cependant encore Grimlor, peut-être aussi Guerwolf, et ces deux hommes ensembles valaient une armée.

 

Leif s’était glissé à l’intérieur de la forteresse en se dissimulant sous la charrette et s’était caché dans les écuries lorsque les gardes étaient arrivés. Il était plus furtif qu’une souris et personne ne l’avait aperçu. L’attention des gardes était entièrement accaparée par le chariot et son chargement.

Les stalles, envahies par l’odeur du crottin, étaient pratiquement vides. Les quelques chevaux qui y demeuraient encore ne lui prêtèrent aucune attention. Les écuries étaient l’un de ses refuges favoris, les bêtes le connaissaient et étaient habituées à sa présence. Leif se réfugia dans les réserves de foin au fond du bâtiment. Il ne lui restait qu’à patienter jusqu’à la nuit.

L’attente lui parut durer un temps infini. Seul dans le noir, le cœur battant, il guettait le moindre bruit de souris. De temps à autre, un cheval s’ébrouait, le faisant sursauter. Un garçon d’écurie vint remplir les mangeoires et Leif se recula tout au fond et se tapit dans l’ombre, sans bouger. Le garçon repartit et le silence retomba.

Les bêtes semblaient dormir à présent, droites et immobiles dans l’obscurité. Le garçon avait la gorge sèche comme un morceau de cuir. Avec précaution, il se glissa hors de sa cachette et marcha jusqu’à un abreuvoir. Il faisait très sombre, mais il connaissait les lieux par cœur. Il se pencha, plongea ses mains jointes dans l’eau et les porta à ses lèvres, épanchant sa soif. Un cheval poussa soudain un petit hennissement, et Leif se redressa brusquement. Sa main se referma sur le pommeau de l’épée qu’il portait avec lui.

Des ombres apparurent à l’entrée des écuries. Leif les rejoignit d’un pas furtif. La silhouette pataude de Volsung se dressait devant lui, et juste derrière, la haute stature élancée de Turold.

— Il est temps, chuchota le guerrier.

Leif hocha la tête. Il avait le sentiment que ses jambes étaient en coton. Il serra l’épée de toutes ses forces, comme pour y puiser l’assurance et le courage qui lui faisaient défaut. Au fond de lui, il avait la certitude glacée que leur plan était voué à l’échec, qu’ils n’avaient aucune chance de triompher.

Ils se glissèrent dans la cour, franchirent la seconde enceinte – qui n’était pas surveillée – et parvinrent au pied du donjon.  Il y avait un garde en faction à la porte, mais ce fut un jeu d’enfant de s’en débarrasser. L’homme n’eut pas le temps de donner l’alerte : il s’écroula, frappé par derrière d’un coup de poignard dans la gorge.

La lourde porte du donjon s’ouvrit avec un grincement sinistre, comme une gueule obscure. Leif connaissait parfaitement les lieux, mais il éprouva brusquement la sensation absurde de se tenir au seuil d’un autre monde, un univers de ténèbres et de mort prêt à l’engloutir s’il avait la témérité de s’y risquer. La panique grandit en lui et il fit involontairement un pas en arrière. Ses mains étaient tellement moites de sueur qu’il parvenait à peine à tenir l’épée. Son cœur cognait dans sa poitrine comme un marteau pilon. Pourquoi était-il venu ici ? Il ne réussirait jamais à tuer Erioch. Le visage de son père apparut brièvement devant lui.

Qu’est-ce que tu croyais ? Tu es trop faible. Thorsen aurait pu tuer Erioch s’il avait eu cette épée, mais toi à quoi es-tu bon ? Le garçon referma ses deux mains sur le pommeau de l’arme, la serra de toutes ses forces et la leva devant lui, pointe vers le haut.

Ils traversèrent des pièces désertes, emplies de silence et d’ombres, et rejoignirent un groupe d’homme en armes cachés au pied de l’escalier. Leurs visages étaient sombres mais déterminés. L’un d’eux tenait une chandelle, qui éclairait l’endroit d’un semblant de lumière. Il y avait eu un bref, mais sanglant combat, et des corps sans vie gisaient sur le sol dans un coin.

Leif savait bien où menait cet escalier, droit vers la partie haute du donjon, là où vivaient jadis Arvarn, Hagen, Hagvar, Thorsen et les autres chevaliers. C’était là aussi que résidaient maintenant Grimlor et Guerwolf. Les deux meilleurs guerriers du Raklein et d’Erda réunis, soumis par les runes au pouvoir de son ennemi ! Il jeta un coup d’œil aux hommes qui l’accompagnaient. Ils allaient être massacrés. Il avait déjà vu Guerwolf le Loup à l’œuvre.

Ils gravirent l’escalier à pas de loup. Celui-ci débouchait sur un couloir où se dressaient de hautes colonnes. Des arches massives s’ouvraient devant eux, menant vers des passages ténébreux. Leif aurait pu se déplacer dans le château les yeux fermés, mais quel lieu Erioch avait-il pu choisir pour installer ses appartements ? Il supposa qu’il s’était installé dans la propre chambre d’Arvarn, dans la partie la plus haute du donjon et désigna à ses compagnons un passage menant vers un nouvel escalier, plus étroit que le précédent.

Volsung hocha la tête, mais avant qu’il ne puisse faire un seul pas, une ombre surgit de derrière une colonne, une haute silhouette massive et difforme que Leif aurait reconnue entre mille. Devant eux se tenait Guerwolf, ses longs bras puissants étreignant une hache à double tranchant. Puis, une porte s’ouvrit dans l’une des arches, la lumière envahit le couloir et dans un cliquetis de métal, apparut Grimlor, qui tenait une lanterne. Il dégaina son épée d’un geste rapide. La lumière semblait le nimber d’un halo doré et éblouissait les rebelles.

Les deux héros restaient immobiles, se contentant de les fixer d’un air silencieux. Ils ne manifestaient aucune surprise, comme s’ils s’attendaient à leur arrivée. Volsung fit un geste, ses compagnons se regroupèrent autour de lui et vinrent se placer entre Leif et les deux guerriers. Le temps de la confrontation était arrivé plus vite que le gros guerrier ne l’avait pensé. Il savait que même à huit contre deux ils n’avaient que peu de chances face à Grimlor et Guerwolf réunis, mais ils pourraient au moins donner à Leif la possibilité d’atteindre Erioch. Mourir pour une poignée de secondes… Grimlor le regardait avec calme.

— Vous n’avez pas la moindre chance. Vos plans ont été éventés. Ecartez-vous et laissez-nous nous occuper du Ljosalvar. Vos vies, alors, seront épargnées.

Volsung affecta l’assurance dans l’espoir de raffermir la détermination de ses compagnons.

— Nous sommes à quatre contre un ! Pour qui vous prenez-vous ? Nous allons vous tuer !

Grimlor leva son arme et cria :

— Galadhorm !

Des clameurs guerrières lui répondirent, venant du bas de l’escalier, dans le dos de Leif. Une poignée d’hommes d’arme vêtus d’armures de cuir apparut, brandissant des torches et des épées, bloquant la retraite.

— Vous voyez ? Tout a été prévu. Vous n’avez aucune chance.

En dépit de ce renfort inattendu, les rebelles avaient toujours l’avantage du nombre. Pourtant, le chevalier parlait comme s’il était certain de la victoire, et cette assurance ôtait à ses ennemis toute force et les plongeait dans le désespoir.

Volsung lança un ordre impérieux, rompant cet enchantement, et deux hommes s’élancèrent vers l’escalier pour bloquer le passage. Des entrechoquements métalliques se firent entendre, suivi de cris de rage. Le passage était si étroit que deux guerriers résolus pouvaient le défendre contre une multitude, au moins pour un temps. Cela laissait six hommes pour s’occuper de Guerwolf et Grimlor ! A la lueur des torches, les deux chevaliers projetaient des ombres mouvantes qui semblaient immenses.

Volsung bondit sur Grimlor et le frappa violemment de son épée. Le chevalier détourna le coup avec aisance, et riposta d’un coup d’estoc qui perfora la hanche de son adversaire. Celui-ci s’effondra avec un cri de douleur. Turold frappa à son tour, mais Grimlor esquiva d’un mouvement du buste et contre-attaqua. L’autre parvint à bloquer le coup, mais le chevalier le repoussa en arrière avec une telle violence qu’il bascula à la renverse. Le chevalier fit quelques pas en avant, marchant avec une assurance si tranquille que les hommes en furent plus frappés d’épouvante que s’il les avait menacés. Volsung, à terre, tenta de l’arrêter, il lui transperça la main d’un geste rapide, presque nonchalant, lui sectionnant deux doigts au passage. Il aurait aussi bien pu lui trancher la gorge, mais le héros ne tuait pas sans une bonne raison.

Guerwolf, qui était resté immobile, tenant sa hache à deux mains devant lui, fit quelques pas en avant et vint se placer à ses côtés. Les guerriers reculèrent à la hâte. Leur chef était à terre et ils n’imaginaient pas affronter Grimlor et Guerwolf en même temps.

— Qu’est-ce que vous attendez ! les invectiva Volsung en tenant sa main mutilée. Attaquez-les ! Bande de lâches !

Pendant ce temps, Leif s’était glissé jusqu’au pied de l’escalier, tenant toujours l’épée comme un bouclier devant lui, mais un rire sardonique se fit entendre et il recula à la hâte. Une lueur rouge transperça les ténèbres et une silhouette maigre apparut. Erioch descendit lentement les marches, enveloppé dans une longue cape noire, tenant dans sa main droite une épée dont la lame brillait d’un éclat de rubis.

— Tu es à ma merci, dit-il d’une voix suraiguë. Enfin !

La bave lui venait aux lèvres et il ressemblait à un dément. Son visage aux yeux brûlants de fièvre avait une expression terrible. Leif éprouva l’envie de reculer, voire de s’enfuir à toutes jambes mais au prix d’un effort de volonté considérable il réussit à ne pas bouger d’un pouce.

— Ainsi c’est donc vrai, dit Erioch d’un ton empli de dérision, tu es venu ici de ton plein gré ? Pour me tuer ? Quelle bêtise de ta part !

Le combat s’interrompit dans les escaliers, soit que les hommes d’Erioch aient été repoussés, soit qu’ils aient rompus le combat d’eux même pour laisser agir le maître des runes.  Leif leva l’épée, raffermit sa prise sur l’arme. Il avait l’impression de voir le fantôme de Gunnar à ses côtés, rectifiant sa position et chuchotant des conseils à ses oreilles. Tiens-la d’une main ferme mais souple. Il faut la laisser vivre…Un trouble étrange le saisit à cette pensée. L’âme du guerrier si souriant et si brave qui avait sacrifié sa vie pour lui était-elle encore présente près de lui ?

Le garçon se sentit brusquement tiré en arrière. Grimlor venait de l’attraper par le col. Avec la vivacité d’un chat sauvage, Leif tournoya sur  lui-même – toujours en équilibre - et frappa, mais Grimlor détourna l’attaque avec facilité, prenant soin de ne pas heurter le tranchant de la lame runique. Il enveloppa l’arme de son adversaire et d’un mouvement souple du poignet, la lui arracha des mains. L’épée vola dans l’air et tomba un peu plus loin. Le cœur de l’adolescent se glaça. Il avait échoué. En quelques secondes son sort avait été scellé.

Grimlor posa la pointe de son arme sur la gorge de Leif. Le guerrier hésita une brève seconde. Il n’était pas un homme cruel. S’il n’avait tenu qu’à lui il aurait accordé au garçon une mort rapide. Mais il était lié à Erioch et le sorcier voulait sa proie en vie, pour jouer avec elle comme un chat avec une souris. Il n’acheva pas le geste qui aurait ouvert la gorge de Leif et il le repoussa vers son maître, presque avec douceur.

— Il est à ta merci, seigneur. Tue-le vite…

Sa voix était suppliante.

— Comment as-tu pu penser que tu pouvais me vaincre ? dit Erioch d’un ton cruel. Comment as-tu pu imaginer que ton plan aurait pu fonctionner ? Même si tu étais arrivé jusqu’à moi, jamais tu n’aurais pu me tuer !

Une autre silhouette apparut, vêtue d’une simple tunique, dont les yeux brillaient comme deux agates.

— Je t’avais dit qu’il viendrait ! dit Horik. Je te l’avais promis. Finis-en au plus vite. Tue-le et que tout soit terminé.

Le Ljosalvar regardait l’enfant, son semblable, avec une sorte de crainte, sans savoir pourquoi il éprouvait au fond de lui-même une telle impatience à le voir mourir. Que craignait-il ? Il y avait quelque chose de mystérieux, d’inexplicable, de presque effrayant à voir la détermination farouche dont Leif avait fait preuve en osant venir ici à Galadhorm, braver le pouvoir d’Erioch. C’était tellement insensé qu’il avait craint jusqu’au bout que l’enfant renonce à son projet, réduisant à néant ses chances de gagner les bonnes grâces d’Erioch. Seule la folie pouvait expliquer une telle obstination – folie dans laquelle il avait entraîné Volsung et les autres guerriers.

Horik éprouvait pourtant comme une sorte de malaise. Il avait hâte que tout soit terminé et que la victoire d’Erioch soit enfin consommée.

— Rien ne presse, répondit Erioch sèchement. J’ai longtemps attendu ma vengeance. Laisse-moi la savourer !

— Tue-le ! insista Grimlor. C’est ton devoir ! C’est le dernier fils d’Arvarn… Après cela la lignée maudite sera éteinte.

Il eut à peine le temps de finir sa phrase. Une masse énorme jaillit par derrière et s’abattit sur lui, frappant en silence, sans prévenir. La hache de Guerwolf sectionna les mailles du corset que portait Grimlor et s’enfonça profondément dans son dos. Un flot de sang jaillit et le guerrier s’effondra au sol, la bouche ouverte comme un poisson, agitant les bras pour arracher la lame plantée entre ses omoplates. Il s’affaissa finalement et ne bougea plus. Guerwolf eut un sourire carnassier et arracha au cadavre son arme dégoulinant de sang. Les guerriers qui étaient encore debout s’écartèrent rapidement, saisis de stupeur. Le géant toisa Erioch d’un air goguenard.

— Et bien sorcier, tu n’avais pas prévu cela, n’est-ce pas ? Tu croyais que Guerwolf le Loup était devenu ton esclave ?

Erioch le contempla avec stupéfaction. Son regard s’abaissa sur le cadavre de Grimlor, glissa sur Leif qui se remit debout et recula à la hâte vers l’endroit où était tombé l’épée, puis il revint se poser sur Guerwolf. Il ne pouvait en croire ses yeux ! Son visage se crispa de rage.

— Comment as-tu pu te libérer des runes que j’avais tracées pour toi ? Aucun mortel ne possède la force suffisante pour briser cet enchantement !

Guerwolf eut un rire sauvage.

— Tu ignores les limites de ta propre magie, que tous les scaldes du Raklein connaissent ! Tu ne pouvais pas me lier à toi, car je suis déjà lié à cet enfant ! Un Serment du Sang avait été prononcé bien avant notre rencontre, et tes runes n’auraient jamais pu annihiler ce sortilège. Aucune force au monde ne peut briser un serment prononcé par les runes et sur les runes, pas même les dieux. Ta magie est sans effet contre moi ! Je t’ai dupé et j’attendais l’instant où je pourrais te frapper !

Erioch eut un rictus, trahissant sa surprise et sa colère, et jeta un regard haineux en direction de Leif. Une fois encore, tenu en échec par les rudiments de magie que connaissait ce gamin ! Qui les lui avait apprises ? Le garçon revenait se placer devant lui, pâle, mais l’air déterminé, brandissant l’épée. Erioch lui jeta un regard de mépris. Sa peur était transparente, l’arme tremblait dans sa main… Il n’en ferait qu’une bouchée, il l’écraserait comme un vulgaire insecte…

— Peu importe. Je vais vous tuer tous les deux… J’ai assez attendu !

— C’est moi qui vais te tuer ! rugit Guerwolf.

Il lâcha sa hache, qui tomba au sol avec un bruit sourd, fit un pas en avant, étendit l’un de ses longs bras et empoigna Leif par l’épaule. Il lui prit l’épée des mains aussi facilement qu’on arrache les ailes d’une mouche et l’envoya valdinguer contre un mur.

— Non ! cria quelqu’un. C’est l’héritier d’Arvarn ! Lui seul peut se servir de l’arme.

— C’est mon combat à présent, aboya Guerwolf, le regard fixé sur Erioch. Tu as voulu faire de moi ton esclave, maudit sorcier, tu vas comprendre à présent qui est vraiment Guerwolf le Loup !

Il marcha vers son adversaire, projetant devant lui l’ombre d’un géant difforme, une flamme brûlant dans les yeux, ses lèvres retroussées en un rictus carnassier qui donnait à son visage un aspect encore plus bestial qu’à l’accoutumée. N’importe qui aurait été frappé d’épouvante à cette vue. Mais pas Erioch, qui se contenta de sourire.

— Pauvre barbare prétentieux, tu as tué Grimlor tu crois que cela fait de toi mon égal ? Aucune arme humaine ne peut m’abattre, et encore moins cette épée que tu tiens entre tes mains !

— Assez de paroles ! gronda Guerwolf. Battons nous !

Il s’abattit sur le sorcier, celui-ci détourna son attaque et riposta d’un geste habile que Guerwolf, surpris par la vivacité de la réaction, esquiva de justesse. La lame d’Erioch luisait comme si elle était chauffée au rouge. Le maître des runes la maniait avec une habilité consommée. Il la fit tournoyer dans sa main et elle jeta dans la pièce un éclat de sang.

Leif regardait tout cela, le cœur battant. Le Loup pouvait vaincre Erioch ! Il sentait que la victoire était à sa portée. Guerwolf était lié à lui par le Serment qu’il avait prononcé, ce qui signifiait que le guerrier était comme l’extension de sa propre volonté à lui, Leif ! Donc les runes de la négation inscrites sur la lame de l’épée le protégeraient contre la magie d’Erioch et briseraient ses sortilèges de défense ! Il savait que c’était de cette manière que raisonnaient les signes magiques. Il n’aurait su dire d’où lui venait cette certitude, mais il avait l’intime conviction que le Loup pourrait vaincre.

—  Tu ne peux me battre, dit encore le sorcier. Les runes me protègent.

— Je ne te laisserai pas le temps de les tracer !

Erioch eut un sourire de dérision. Comme s’il avait encore besoin de cela ! Les glyphes vibraient en lui, épousaient sa colère, il n’avait plus besoin de les dessiner pour leur donner vie, il lui suffisait de les invoquer dans son esprit pour les voir surgir du chaos, répondant à son appel.

Guerwolf frappa de nouveau, et Erioch para encore, mais avec plus de difficulté qu’auparavant. Guerwolf enchaîna aussitôt, abattant coups sur coups, sans laisser au sorcier le temps de se rétablir. Il était comme fou, saisi d’une furie qui paraissait irrésistible. Il voulait tuer ce sorcier, même s’il devait pour cela donner sa vie, et ce n’est pas à cause du Serment qu’il avait fait à Leif. Il n’aurait pas mis plus de détermination s’il avait combattu Thorkin lui-même.

— Meurs ! criait-il.

Une langue de feu apparut autour de l’épée d’Erioch, et la lueur rouge sang qui en émanait enveloppa les deux combattants, dont les yeux ressemblaient à des braises. Le Loup sentait la chaleur sur sa peau comme l’haleine fétide d’un démon de feu. Les autres guerriers demeuraient immobiles, observant l’affrontement sans oser intervenir. Tous savaient que leur destin était suspendu au duel qui se jouait à présent.

Leif contemplait les flammes avec une inquiétude croissante. Il ne comprenait pas ce qui ce passait. Pourquoi les runes de la négation ne fonctionnaient-elles pas ? Pourquoi l’épée runique ne brisait-elle pas la lame du sorcier comme elle avait détruit jadis celle de Gunnar ? La magie d’Erioch aurait dû être dissipée ! Plus le combat durait, plus le doute envahissait son cœur.

Aucun des deux combattants ne remarqua le ménestrel. Il était apparu subitement dans l’un des passages obscurs donnant sur la grande salle et longeait à présent les murs pour éviter les combattants. Il s’engagea dans l’escalier par où Erioch était descendu. Mais Horik posa sa main sur son épaule.

— Où comptes-tu aller comme cela ? grogna le Ljosalvar.

Wyrid eut un sourire.

— Il y a dans les appartements de ton maître quelque chose qui m’appartient et dont il n’a plus besoin. Laisse-moi passer !

Horik secoua la tête.

— Attend que le combat soit terminé ! répondit-il.

Il le saisit par le bras et le repoussa brutalement en arrière, tirant un poignard de sa ceinture. Derrière lui, Guerwolf porta une nouvelle attaque, et les lames s’entrechoquèrent violemment. Sous l’impact, le maître des runes fut déséquilibré. Il fit un moulinet rapide, son épée émit un éclair rouge, projetant une sorte de boule de flammes. Guerwolf se jeta en arrière pour l’éviter et recula, ébloui. Il se reprit presque immédiatement et repartit à l’attaque avec un rugissement de colère, mais Erioch, dont le corps était à présent nimbé d’un halo enflammé, parut s’élever aussi dessus du sol et glisser dans l’air, avec une grâce fluide comme tiré en arrière par un fil invisible. Il atterrit sans dommage, quelques mètres plus loin, hors de portée du guerrier et se mit à sourire.

Il leva son épée et une langue de feu en jaillit, tournoya dans l’air comme un fouet et s’abattit sur Guerwolf. Celui-ci leva calmement l’épée runique et le serpent de flamme fut absorbé par sa lame puis s’éteignit.

Leif sentit à cette vue son cœur faire un bond dans sa poitrine. L’épée avait dissipé la flamme invoquée par Erioch. Donc les runes de la négation avaient bien été activées ! Elles protégeaient Guerwolf comme elles l’auraient protégées lui. Mais pourquoi ne détruisaient-elles l’arme d’Erioch ? Elles se comportaient comme un guerrier qui se contenterait de parer les coups sans jamais riposter. L’esprit enfiévré de Leif cherchait désespérément une explication mais il n’en trouvait aucune.

— Tes tours ne te protégeront pas éternellement, grogna le Loup, en repartant à l’assaut.

A l’instar de celui de Leif qui oscillait entre triomphe et consternation, le cœur d’Horik était plein d’incertitude. Le maître des runes paraissait encore sûr de lui, pourtant il n’avait pas prévu que Guerwolf pourrait reconquérir sa liberté… Le Loup était un adversaire si redoutable ! Et il avait l’épée runique ! Si jamais Erioch perdait, en dépit de tous ses pouvoirs… Il était miraculeux que le sorcier – qui semblait si maigre et si fragile en comparaison du géant – ait pu tenir si longtemps dans ce duel. Etait-ce les runes qui lui donnaient une telle force et une telle habilité à l’épée ?

Wyrid profita de son trouble pour faire un nouveau pas en avant. Sa lyre était toujours dans les appartements d’Erioch. Sans elle, il ne pouvait rien faire. Le Ljosalvar se tourna vers lui d’un air mauvais et le repoussa une fois encore, d’une main ferme.

— Nul autre qu’Erioch lui-même ne doit monter ces marches. Recule !

Il leva son arme d’un air menaçant, faisant mine de frapper. Le ménestrel sourit et obtempéra.  Horik reporta son attention sur le combat, songeant qu’il pouvait essayer d’aider Erioch en guettant l’occasion favorable pour frapper Guerwolf par derrière. Même s’il ne parvenait qu’à le blesser, cela donnerait le temps au sorcier pour l’achever. Ensuite Erioch ne pourrait rien lui refuser. Mais le risque était terrible ! Horik n’était pas maladroit avec un couteau, cependant Guerwolf n’était pas n’importe quel guerrier… si jamais il le manquait, c’en serait fini de lui.  Il fallait guetter l’occasion favorable.

Wyrid qui ne s’était éloigné que de quelques mètres, apparut subitement sur sa gauche. Horik, dont l’attention était accaparée par le duel ne le vit pas venir. D’un geste vif, le ménestrel sortit un poignard des replis de ses vêtements et le plongea dans le flanc du Ljosalvar. Il avait visé le cœur, mais la lame glissa sur les côtes, n’infligeant qu’une blessure superficielle.

— Sois maudit… coassa Horik.

            S’accrochant au bras de son adversaire, il lui porta un coup de poignard au visage. Wyrid esquiva d’un mouvement du buste et dégagea son bras d’un geste brusque.

— Personne ne m’empêchera de faire ce qui doit être fait… dit-il. Et surtout pas un vagabond Ljosalvar qui se prend pour un seigneur runique !

Sans hésiter, il frappa de nouveau, plongeant sa lame jusqu’à la garde dans le ventre du Ljosalvar.

Avec un cri de guerre, Guerwolf repartit à l’attaque, tandis que Horik s’affaissait lentement, le visage tordu dans un rictus rageur. La douleur de l’acier enfoncé dans son corps n’était rien en comparaison de la frustration qu’il éprouvait à la pensée que les runes allaient lui échapper. Toutes ces années… Cette quête longue et obstinée, ces voyages sans fin, cette errance interminable…  Et la mort, au bout de la route, juste au moment où son rêve allait se concrétiser… Comment le destin pouvait-il se montrer si cruel ? Toutes ces années de recherche pour finalement périr après avoir vu la lumière… Il s’agrippa à la tunique de Wyrid, mais celui-ci le repoussa d’un coup de pied, le laissant prostré au sol, cloué par une douleur indicible.

Le ménestrel grimpa quatre à quatre les marches menant à l’étage supérieur, tandis que le combat faisait rage derrière lui. Erioch détournait à grande peine le déluge de coups que Guerwolf lui portait, reculait sans cesse, feintait, esquivait. Il parvint à riposter une seule fois, et le coup ouvrit une entaille brûlante sur le bras de son adversaire, mais celui-ci ne s’en aperçut même pas. Guerwolf le Loup était dans un tel état de fureur qu’on aurait pu lui plonger une épée dans le ventre que cela ne l’aurait pas arrêté.

Alors Erioch se résolut à abattre sa dernière carte. Il matérialisa en esprit une dernière rune, l’une des plus puissantes qu’il connaissait et celle-ci apparut aussitôt dans une explosion de flamme, comme si elle n’avait attendu que cet appel muet.

Le sorcier parut soudain se multiplier, et des silhouettes toutes identiques, les yeux luisant du même éclat de haine et brandissant la même épée enflammée apparurent dans la salle, tournoyant autour de Guerwolf. Le Loup stupéfait se mit à reculer. Les Erioch faisaient cercle autour du lui, et il levait son épée d’un air interdit ne sachant lequel frapper. Etaient-il réels, ou simplement une illusion invoquée par le sorcier ? Les silhouettes s’abattirent sur lui, comme une vague de feu, Guerwolf en transperça un, qui disparut avec une brève explosion. Il sentit une morsure brûlante dans son dos, se retourna et frappa au juger, ne touchant que le vide. La lumière l’aveuglait, l’air était en feu, il ne pouvait respirer. En cet instant précis, il commença à sentir l’ombre de la défaite se profiler au dessus de lui. Partout où il portait le regard il voyait le visage d’Erioch qui riait.

Leif comprit qu’il s’était trompé et que le Loup allait être vaincu. C’était le meilleur combattant du monde, il avait la force de dix hommes et la vaillance d’une armée, mais la magie d’Erioch était loin au dessus de tout cela. Les runes étaient avec lui et l’épée ne suffisait pas à les contrer. Cependant, tout n’était pas perdu. Le Loup ne combattrait pas seul.

Le garçon se pencha et s’empara de l’épée que Volsung avait laissé échapper. Le guerrier le vit faire et lui fit un signe de dénégation que Leif ignora. L’arme était lourde, plus encore que l’épée runique. Il la souleva avec effort et marcha vers Erioch. Il n’avait aucun mal à le percevoir dans la multitude brûlante des formes illusoires qui encombrait la salle : il lui suffisait de fermer les yeux et de laisser les runes le guider. A leur manière, elles brillaient d’une lumière plus intense que celle des flammes. Elles avaient étendu leurs racines profondément en lui. Elles lui parlaient et le guidaient vers son ennemi.

Le sorcier avait reculé, laissant ses répliques affronter Guerwolf, qui leur tenait tête à un contre dix, au prix de prouesses sans égales. Nul guerrier n’égalait Guerwolf, et nul ne l’égalerait jamais. Un autre Erioch disparut, puis un autre encore. Leif s’avança furtivement, marchant dans le dos du sorcier. Il leva son arme. Il était presque à portée à présent.

Le mage, avertit par une sorte d’instinct surnaturel – peut-être par les runes elles-mêmes qui n’avaient pas pris parti entre leur deux serviteurs – se retourna à l’instant précis où il abattait son arme. L’épée de flamme se dressa, vive comme une vipère, détourna l’attaque et mordit cruellement Leif à l’épaule. Le garçon poussa un cri, de désespoir plus que de douleur. Ce hurlement résonna dans l’esprit de Guerwolf avec une force incroyable. Etait-ce le Serment du Sang qu’il avait prononcé qui l’obligeait à protéger l’enfant envers et contre tout ? Ou bien encore le souvenir de Gellir que Leif évoquait mystérieusement en lui ? Ou les deux à la fois, ou quelque chose de plus subtil ? Quelle qu’en soit la raison, ce cri tira Guerwolf du sortilège dans lequel il se débattait. Son regard se brouilla, les répliques fantasmagoriques d’Erioch se fondirent en une sorte de mur de feu. Poussant un rugissement effroyable, il bondit à travers les flammes et s’abattit droit sur le sorcier au moment où il allait transpercer le cœur de Leif.

Erioch se retourna pour lui faire face. Le géant fit tournoyer son arme avec habilité et il frappa de nouveau, en un large coup circulaire, dans lequel il mit toute sa puissance, visant la tête. Le sorcier leva sa garde pour parer, mais le choc fut si violent qu’il fut déséquilibré et qu’il bascula en arrière. Un cri de joie monta de la gorge des partisans d’Assaréel qui observaient le combat. Guerwolf eut un sourire carnassier. Il bondit et frappa, vif comme un serpent. Erioch n’eut pas le temps de parer. L’épée s’abattit en plein sur sa poitrine. Il y eut une explosion de lumière.

Guerwolf fut brutalement repoussé et bascula en arrière.

La lame runique venait d’exploser en morceaux. Le guerrier ne tenait plus qu’un tronçon inutile, d’une vingtaine de centimètres de long. Il le contempla avec stupéfaction. Un silence de mort s’abattit.

Avec la souplesse d’un félin, Erioch se remit debout. Il n’était même pas blessé. Il eut un sourire cruel et leva son épée de feu.

— As-tu enfin compris ? susurra-t-il.

Guerwolf contemplait ce qui restait de son épée, le cœur empli de rancœur. L’épée de la négation, soit disant dotée du pouvoir d’annihiler la magie… Quelle idiotie ! Ce n’était qu’une lame comme une autre, et jamais il n’aurait dû faire confiance à ces histoires stupides. Il la lâcha et elle tomba sur le sol en résonnant. Mais Erioch reprit:

— La lame de Rodgar a préféré se briser plutôt que de me blesser… Cela n’a rien de surprenant. Car c’est pour moi qu’elle a été forgée.

Un silence stupéfait accueillit ses paroles.

— L’épée a été forgée pour Beorc, dit Leif d’une voix tremblante, en tenant son épaule transpercée. Pour mon ancêtre !

Il y avait des larmes dans sa voix et sur son visage, des larmes de désespoir et de révolte. Erioch éclata d’un rire mauvais.

—  Tu ne sais rien de toute l’histoire ! Tu es le fils d’Arvarn, et le descendant de Beorc, mais ce n’était pas pour Beorc que l’épée a été forgée, c’est pour son fils Bor. Et ni Arvarn ni même Alrun n’étaient les descendants de Bor. Je suis le descendant de Bor !

Leif le regarda d’un air complètement interloqué. C’était absurde… Où Erioch voulait-il en venir ?

— Je vais te révéler la vérité avant de te tuer. Je l’ai lue dans le manuscrit de Vermon, à Holmlund. En lisant ce livre, écrit de la main de mon ancêtre mourant, j’ai appris l’histoire de ma famille, et tous les espoirs de revanche de mes ancêtres ont traversé les siècles pour m’atteindre moi. Je suis le dernier fils de Beorc encore en vie – le légitime héritier de Galadhorm, et Arvarn n’était rien d’autre qu’un usurpateur.

— Il ment ! dit Volsung. Ne l’écoutez pas ! C’est de cette manière - par des paroles de tromperie - qu’il a dupé Grimlor et les autres !

Guerwolf, la poitrine soulevée par la rage, brûlait du désir de reprendre le combat. Sa hache était encore à portée, il lui suffisait d’un bond pour la saisir et se jeter sur le sorcier. Erioch ne lui jeta même pas un regard : son attention était toute entière fixée sur Leif. Sa haine était presque palpable.

— Après la mort de Beorc, Bor son fils lui succéda. Il eut lui-même un fils qui fut nommé Behor. Mais Behor ne régna pas à Galadhorm. Car Esmeria, la fille de Beorc avait conçu un enfant d’Eredor, et ce fils qui se nommait Afgar, avait hérité de toute la malfaisance et de l’ambition de son père. Il complota en secret pour évincer Behor et prendre le pouvoir à sa place. Il réussit à le faire assassiner par des hommes payés par lui, et maquilla son meurtre en faisant croire une attaque de bandits. L’épouse de Behor, qui se nommait Isa, parvint à s’enfuir en emportant avec elle Vermon, son fils nouveau né. Pourchassée par les sbires d’Afgar, elle quitta la vallée et s’enfuit au loin, trouvant du soutien auprès d’alliés de ses parents.

Le silence était total. Tout le monde était suspendu aux lèvres du sorcier, même Guerwolf et Leif ne parvenaient pas à s’arracher à la fascination qu’il inspirait. Il semblait plus vivant, plus réel, que tous ceux qui étaient dans sa salle.

— Moi, Erioch, je suis le lointain descendant de Vermon Behorson. Et le médaillon que j’avais en venant ici, le médaillon arraché par Bor au cou d’Eredor est celui que Behor avait hérité de son père et qu’il avait transmis à son fils avant de mourir. Vermon l’avait autour du cou lorsqu’Isa quitta Erda et le pendentif a traversé les siècles pour me revenir. C’est moi qui suis le descendant de Bor et le seigneur légitime de Galadhorm. Ce que Vermon a vainement essayé de faire jadis par la force des armes, je l’ai accompli, moi, son descendant, en utilisant la magie des runes pour conquérir la forteresse de Galadhorm ! Tout comme l’a fait Rodgar, j’ai retourné la magie du dieu noir contre lui. Toute la lignée de Beorc est fondée sur des mensonges ! Le sang qui coulait dans les veines des seigneurs de Galadhorm n’était pas le sang d’Assaréel et de Beorc le Juste. C’était le sang d’Eredor, le sang maudit du dieu noir en personne, vivant et victorieux par delà la mort. Voilà pourquoi j’ai le soutien des Gardiens – eux savaient la vérité. Et voilà pourquoi Grimlor s’est rangé de mon côté – sans même que j’ai eu besoin de recourir à la magie des runes pour le convaincre. Grimlor était un loyal serviteur des seigneurs des brumes et jamais il n’aurait servi de son plein gré les descendants du dieu mauvais.

Leif, tout comme les guerriers, demeurait pétrifié, saisi de stupeur. Les hommes ne songeaient plus à se dresser contre Erioch qui avait fait la preuve de sa toute puissance. Leur loyauté douteuse avait de nouveau basculé. Turold songea que même pour venger son frère, il ne pouvait se ranger du côté d’un descendant du dieu noir – le déclencheur de l’Armageddon, l’ennemi du monde – et il lâcha son arme. Volsung lui-même avec sa main mutilée ne savait plus quoi penser, étourdi par les paroles du sorcier. Vérité ? Mensonges ? Tout tournoyait douloureusement dans sa tête. Mais Guerwolf haussa les épaules, et ramassa sa hache.

— Qui se soucie de sur quoi est bâtie la lignée de Beorc ? Ce n’est que par la force que l’on règne sur les hommes et ceux qui croient le contraire s’amusent avec des chimères ! Tu crois m’avoir vaincu, sorcier, parce que tu as brisé mon épée, mais je ne suis pas encore mort !

— Le combat est fini, dit Erioch. Il n’y a que toi qui sois assez stupide pour ne pas le comprendre.

Il traça rapidement une rune dans l’air, et celle-ci se mit à flamboyer d’une lueur intense, couleur de braise. Elle fondit sur Guerwolf et explosa, enveloppant le guerrier d’une gerbe de flammes rougeoyantes. Il alla rouler sur le sol, inanimé. Erioch se tourna vers Leif et le désigna de son épée.

— Emparez-vous de lui, ordonna-t-il aux gardes. Vous avez été abusés par ce Ljosalvar et je n’ai rien contre vous. Je vous pardonne, mais attrapez le fils d’Arvarn et mettez le dans les cachots où son père enfermait ses victimes…

Il toisa le garçon d’un air cruel.

— La mort d’Arvarn et de Thorsen a été rapide, mais la tienne sera lente… Tu es le dernier et il y a si longtemps que j’attends cela…

Leif ne réagissait pas. Il ne pouvait s’arracher à la stupeur que le secret qu’Erioch venait de lui révéler avait fait naître en lui. Avait-il menti ?  Leif ne le croyait pas. Ces paroles avaient l’accent de la vérité. Il sentit qu’on le saisissait brutalement et qu’on lui maintenait les bras dans le dos. Il gémit.

Quelques notes ironiques s’égrenèrent doucement dans le silence, comme pour saluer le triomphe du seigneur des runes. La silhouette de Wyrid apparut dans l’escalier d’où était venu Erioch. L’homme tenait à présent sa lyre dans ses mains, cette lyre à laquelle il tenait plus qu’à sa vie et qu’il était allé reprendre dans les appartements du sorcier. Il plaqua sur les cordes d’argent quelques accords à la pureté parfaite. On aurait cru entendre le son d’une harpe céleste.

— Je ne peux te laisser faire cela, dit Wyrid avec douceur. L’enfant nous est plus utile vivant que mort.

— Nous ? Qui es-tu donc pour parler ainsi ?

— Tu devrais déjà le savoir. Je viens d’Ingünn. Tu te souviens du pacte ? Du marché que tu as conclu avec les Gardiens lorsqu’ils t’ont surpris à Holmlund et qui t’a permis de sauver ta vie ? Nous voulons à présent nous assurer que tu tiendras ta promesse.

Erioch parut un instant frappé de stupeur. Une lueur de crainte passa dans son regard, mais il se reprit presque immédiatement.

            — Le temps n’est pas encore venu ! Ma vengeance n’est pas complète. Il reste un descendant d’Eredor.

Le regard de Wyrid glissa sur Leif, puis il secoua la tête.

— Tu te trompes. Le dernier héritier direct du dieu noir est mort avec Thorsen. Ta tâche est achevée. Son sang est tari à jamais et même son essence divine a été engloutie dans le néant – tout cela grâce à toi.

Le sorcier pointa vers Leif un doigt décharné terminé par un ongle ressemblant à une griffe nacrée.

— Il est le fils d’Arvarn ! Il m’appartient ! Tu n’as pas le droit de me le ravir.

— Ta haine t’aveugle. Leif n’est pas le fils d’Arvarn. Il n’y a pas de Ljosalvar parmi les fils de Beorc, il n’y en a jamais eu. Nous ne l’aurions jamais permis ! Le sang d’Eredor uni à celui des derniers Ljosalvars… Qui sait ce qui aurait pu en résulter ? S’il y avait eu le moindre risque que cela advienne, nous serions intervenus et l’aurions empêché.

Le silence était presque palpable. Erioch lui-même ne semblait savoir que dire. Dans l’esprit embrumé du garçon, les mots se frayaient douloureusement un passage.

— Leif n’est pas le fils d’Arvarn ?… répéta le mage comme un automate. Alors qui ?

— Horik. Il est le fils de Horik. Est… ou plutôt « était »… Car pour récupérer ma lyre, j’ai dû tuer ton nouveau disciple… tu n’aurais rien eu le temps de lui enseigner de toute façon.

Il sourit en regardant le corps du Ljosalvar, étendu au pied des marches. Erioch suivit le regard de Wyrid et jeta lui aussi un bref coup d’œil au cadavre. Il éclata d’un rire sauvage.

— Tu te moques de moi ! Horik avait à peine plus de trente ans !

Wyrid sourit à nouveau d’un air malicieux. Il avait l’air de considérer toute l’affaire comme une sorte de plaisanterie cruelle.

— Comme tu es ignorant Erioch ! Comme tu en sais peu sur ce monde, par rapport à nous qui maîtrisons tous les mystères ! Ne sais-tu pas que les Ljosalvars ont dans leur veine une part de sang divin ? Qu’ils vivent beaucoup plus longtemps que les humains ? Leur croissance est lente et ils jouissent d’une jeunesse prolongée. Regarde Leif, il a seize ans et il en parait treize à peine. Horik avait plus de quarante ans en réalité. Il a sillonné les routes du royaume pendant plus de deux décennies. Mais nous le tenions à l’œil, comme tous les Ljosalvars. Leur pouvoir est si grand qu’on ne peut les laisser sans surveillance.

            Le silence seul lui répondit. Leif se sentait oppressé soudain. Il avait du mal à respirer. Il songea soudain à Kergor qui avait pris son sang en croyant que c’était celui d’Arvarn… Le maître des runes devait savoir que le sang d’Eredor coulait dans les veines des seigneurs de Galadhorm et c’était de ce pouvoir qu’il avait voulu s’emparer, et non comme il l’avait cru, de celui des Ljosalvars ! Mais le rituel avait échoué… Il aurait dû comprendre ce que cela impliquait…

            Il n’était pas le fils d’Arvarn.

            Il eut l’impression que son sang se changeait en glace.

— Leif est le fils de Horik, qui l’a vendu à Sigvar pour une pièce d’argent, et ensuite à toi pour le prix des runes, reprit Wyrid. Le seigneur de Galadhorm était parti guerroyer au loin lorsqu’il fut conçu. Horik s’est présenté au château, un soir d’automne et y est resté un hiver. Myrun, l’épouse d’Arvarn, appréciait ses chants et ses histoires… Et elle alla jusqu’à lui ouvrir son lit.

— Une Dame d’Erda aurait couché avec un Ljosalvar ? ricana Erioch. Qui pourrait croire à une pareille histoire ?

— Dans cette partie du royaume, les Ljosalvars sont considérés avec haine et mépris. Mais de là d’où venait Myrun, il n’en était pas de même. En certains endroits, les Ljosalvars sont honorés et respectés, on apprécie leur agilité d’esprit, leur talent pour les arts et leur don de double vue. Myrun venait d’un de ces endroits, elle y avait grandi et était encore imprégnée de ces légendes. Elle croyait sans doute sincèrement que Horik pouvait prédire l’avenir. Elle espérait peut-être au fond de son cœur que son fils hériterait de son pouvoir… Mais elle n’a pas vécu assez longtemps pour le voir. Elle est morte avant d’avoir vu les yeux de son enfant.

Le regard d’Erioch, brûlant d’une haine confiant à la folie, allait de Wyrid à Leif. Le garçon pleurait sans s’en rendre compte. Les guerriers le lâchèrent, il vacilla et tomba à genoux sur le sol.

— Arvarn le savait, je pense, dit encore Wyrid. Ou au moins il le soupçonnait… Ce qui explique son attitude envers le garçon, toute sa haine et tout son mépris. Hagvar l’empêcha de le tuer – peut-être par compassion, ou peut être par intérêt : lui aussi connaissait le pouvoir des Ljosalvars et il voulait l’exploiter pour son compte. Arvarn garda le secret pour ne pas ternir la mémoire de Myrun, mais il n’aurait jamais laissé Leif lui succéder. Personne n’a jamais rien su, sauf nous évidemment, car nous surveillions de près la lignée d’Eredor. Rien de ce qui la concernait ne pouvait nous échapper ! Nous craignions qu’un jour où l’autre le pouvoir du dieu noir ne refasse surface à travers l’un de ses descendants. Mais, à l’exception unique d’Alrun, cela ne s’est jamais produit et grâce à toi cela ne se produira jamais.

Le ménestrel fit un pas en avant.

— Ton temps est achevé, Erioch. Nous avons rempli notre part du contrat. Nous t’avons formé, nous t’avons permis d’utiliser la magie des runes, de te servir du médaillon pour tirer vengeance des descendants d’Afgar et anéantir la lignée d’Eredor. A présent, tu dois respecter la tienne. Tu as tué Alrun, comme nous te l’avions ordonné, débarrassant le monde du péril que Arvarn dans sa folie avait libéré, mais cela ne suffit pas : tu dois à présent nous remettre le médaillon qui renfermait l’essence divine d’Eredor. Et tu dois venir avec moi à Ingünn et nous servir… pour toujours.

Le visage d’Erioch se tordit en un rictus hideux.

— Je ne viendrai pas avec toi ! cria-t-il. Je refuse de te suivre !

Wyrid affermit son emprise sur sa lyre, se préparant au combat.

— Espérais-tu nous tromper ? Croyais-tu que nous oublierions l’accord que nous avons passé avec toi ou que nous ne saurions pas le faire respecter ? Tu es naïf ! Tels des dieux, les Gardiens d’Ingünn ne connaissent ni l’oubli, ni le pardon.

A la vitesse de l’éclair, Erioch traça de nouvelles runes de feu et les lança vers Wyrid. Les hommes s’écartèrent avec des cris d’épouvantes, mais le ménestrel plaqua à la hâte quelques accords sur sa lyre et les runes se dissipèrent dans l’air sans exploser.

— Pensais-tu que nous allions te laisser en possession d’un pareil pouvoir ? Le médaillon d’Eredor doit nous revenir. Nous devons le soustraire à la convoitise des hommes.

Le sorcier traça une nouvelle rune, et soudain le cadavre de Grimlor, qui baignait dans une mare de sang, s’anima et se dressa de nouveau, le regard vide, s’interposant entre Wyrid et son maître.

— Combien de fois vas-tu le ramener à la vie ? demanda le Gardien, qui parut vaguement amusé.

Il avait sa lyre à présent et il n’avait plus peur. Il se sentait invincible, tel le messager des dieux, un être tout puissant venu accomplir leur volonté. Le guerrier zombie s’avança d’un pas mécanique, tel une marionnette que l’esprit d’Erioch contrôlait. Il voulut plonger son épée dans la poitrine de Wyrid. Celui-ci, sans s’émouvoir, laissa courir ses doigts sur les cordes qui émirent un tintement cristallin, tissant tout autour de son corps une armure invisible plus dure que l’acier. La lame de l’être qui avait été Grimlor ripa sur cette armure et se brisa net sans parvenir à entailler la peau du Gardien. Les doigts du ménestrel pincèrent les cordes une nouvelle fois, en tirant un son étrangement discordant, chargé de menace, et Grimlor fut brutalement repoussé en arrière, comme tiré par une main invisible.

— Ma peau est aussi dure que la tienne, indiqua Wyrid à Erioch. Plus solide que le meilleur alliage. La musique d’Ingünn me protège.

Il pinça une corde unique et la lâcha brusquement. Une note incroyablement pure résonna dans la pièce, un son qui sembla empli d’une force terrible. Les hommes se bouchèrent les oreilles, épouvantés, mais loin de s’atténuer, le son parut enfler au fur à mesure que les secondes s’égrenaient, prenant plus de profondeur et de puissance, atteignant rapidement un paroxysme insupportable. La vibration qui animait la corde se propagea dans l’air comme une onde de choc que tous purent ressentir. L’air parut un instant tressaillir, la roche elle-même se mit à vibrer en résonance, et brusquement le zombie explosa en un amas de chair et de viscères sanguinolentes.

Les guerriers s’écartèrent le plus loin possible des deux sorciers, ceux qui le pouvaient s’enfuirent dans l’escalier en poussant des hurlements de frayeur, les autres se réfugièrent dans les chambres ou se tapirent dans un coin sombre, tremblants et terrifiés.

Erioch traça à la hâte de nouvelles runes. Une lueur rouge apparut et s’enroula autour de son long corps comme un serpent, le nimbant d’une sorte d’aura enflammée. Wyrid plaqua en réponse de nouveaux accords, qui parurent tournoyer autour de la salle comme des oiseaux avant de fondre sur le sorcier. Celui-ci poussa un cri d’épouvante et leva son épée pour se protéger, mais celle-ci explosa en une langue de feu qui se dissipa aussitôt dans l’air.

La musique résonna de nouveau, impitoyable, avec encore plus de force. Les sons étaient à présent horriblement discordants, ceux qui les entendirent les sentirent vibrer en eux-mêmes, consumant leurs derniers restes de courage. Il semblait que la musique attaquait les fondements même de leur être, et une sensation de malaise insupportable les saisit.

Erioch se figea avec un rictus d’horreur muet. La lumière qui l’auréolait vacilla et s’éteignit. Son visage parut devenir plus maigre encore, se creusa en un masque d’épouvante et de souffrance, prit une teinte jaunâtre et se craquela comme du vieux parchemin. Du sang jaillit de ses narines, de sa bouche, et de ses yeux. Il recula en titubant.

— Nooon ! hurla-t-il, d’une voix chargée d’un désespoir et d’une souffrance indicibles.

Wyrid, entièrement concentré sur sa lyre, plaqua encore quelques accords. Il avait cessé de sourire.

— Si nous ne pouvons pas avoir confiance en ta loyauté, dit-il d’un ton sec, alors tu ne nous sers plus à rien. Eprouve à présent toute la puissance de la musique d’Ingünn !

Le visage d’Erioch ressemblait à celui d’un cadavre desséché. On entendit une sorte d’horrible craquement, et son bras droit se détacha brusquement et explosa au sol en multiples fragments de poussière grisâtre. Puis, le sorcier tomba à genoux sur le sol, sa jambe gauche se rompit et se tordit en une position bizarre, son bras gauche se détacha à son tour et fondit en poussière. Son visage n’avait plus rien d’humain. Il s’effritait, partait en lambeaux. Pour finir, le sorcier tomba en avant et se brisa comme une poupée de terre.

La musique s’interrompit et ceux qui étaient encore là respirèrent à nouveau.

— Voici ce qu’il advient de ceux qui se dressent contre les Seigneurs des Brumes, dit Wyrid. Que ce spectacle reste éternellement gravé dans toutes les mémoires et serve d’exemple à tous ceux qui voudraient défier les dieux ! La lignée d’Eredor est définitivement éteinte, et le monde compte un seigneur runique de moins.

Il marcha jusqu’au tas de poussière qui avait été Erioch et ramassa le médaillon que celui-ci avait gardé sous ses vêtements. Son travail était achevé – Erioch et Guerwolf le Loup étaient morts. Il ne lui restait qu’à rentrer à Ingünn.

            Ou plutôt, non : il avait lui encore un dernière tâche à accomplir. Il leva les yeux vers Leif.

— Toi, tu viens avec moi. Tu prendras la place qui devait être celle d’Erioch à Ingünn.

Le garçon posa sur le Gardien un regard vide, absent. Immobile, inerte, il ne paraissait pas le voir. Le visage de Wyrid se durcit.

—  Tu es un Ljosalvar et tu en sais trop sur les runes pour que nous te laissions en liberté. Nous ferons de toi un Gardien. Tu nous aideras à combattre les seigneurs des runes. Ainsi seulement nous pourrons contrôler ton pouvoir !

Leif ne réagissait pas. Son esprit était engourdi, comme si un étau de glace s’était refermé sur son âme et l’avait figée à jamais. Il n’était pas le fils d’Arvarn. Il ne pouvait détacher ses pensées de ces paroles terribles. Il lui semblait qu’elles étaient porteuses d’un sens effroyable mais dont il ne pouvait cerner qu’imparfaitement toutes les implications. Machinalement, il recula et secoua la tête. Le simple mot « Ingünn » lui inspirait une répulsion instinctive de même que la personne du Gardien et le son d’argent de sa lyre. Wyrid insista.

— Tu n’as pas le choix. Si tu refuses, je devrais te tuer.

Volsung, blessé à la hanche et à la main, luttait désespérément pour se redresser.

— Laisse-le en paix, Gardien, je t’en prie. Ce n’est qu’un enfant. Il n’est pas dangereux. Il n’est pas un seigneur runique.

— Il en deviendra un, un jour. Vous ne savez pas ce que sont les Ljosalvars ni de quoi ils sont capables.

— Il a traversé de telles épreuves, reprit Volsung. Je t’en supplie… Laisse-le choisir son destin.

Les rares hommes qui étaient encore là hochèrent la tête en signe d’approbation. Guerwolf se dressa derrière le ménestrel, les vêtements roussis, les cheveux et les sourcils brûlés. Il titubait, encore étourdi, le visage rougi et ses oreilles sifflaient. Wyrid ne l’avait pas vu. Il secoua la tête, impitoyable, et tendit la main vers le garçon.

— Viens ! ordonna-t-il. Je n’ai pas le choix : je dois t’emmener avec moi ou te tuer. Tu veux finir comme Erioch ?

Leif ne bougeait toujours pas. Avait-il seulement conscience de la menace ? Ses oreilles étaient emplies d’un murmure insistant, sinistre. Il n’était pas le fils d’Arvarn…

Wyrid s’avança, décidé à l’entraîner de force, mais Guerwolf lui barra la route. Une ombre recouvrit le visage du Gardien et ses yeux s’allumèrent d’une lueur mauvaise. La douleur de l’acier transperçant sa poitrine lui revint en mémoire, et avec elle rejaillit la colère et le désir de vengeance. Si Guerwolf était resté à terre il aurait eu une chance de se faire oublier, mais en se dressant contre l’envoyé des dieux, le barbare avait scellé sa perte. Le ménestrel leva sa lyre d’un geste menaçant.

—  Tu es encore vivant, barbare ? siffla-t-il. Tu es difficile à tuer. Tu m’as volé une vie, jadis – je vais à présent te la reprendre.

— Je ne te laisserai pas l’emmener, gronda le guerrier.

Une fois de plus, il s’interposait entre l’enfant et ses ennemis – une fois encore sans réfléchir, d’une façon impulsive avec simplement l’image de Gellir dans sa tête. Wyrid eut un sourire de mépris.

— Qui aurait cru cela ? dit-il d’une voix mordante. Guerwolf la Bête se soucierait-il de cet enfant finalement ? Mais tu ne peux rien contre moi. Aucune arme ne peut me blesser. Même Erioch avec toute sa magie n’a pu me vaincre, et tu voudrais essayer, toi, pauvre barbare inculte ?

Il pinça l’une des cordes de sa lyre qui émit une note cristalline et glacée. Le Loup eut un sourire froid.

— L’épée runique ne pouvait fonctionner contre Erioch. Mais toi, tu n’es pas un descendant de Bor ?

Il brandit le tronçon de l’épée de la Négation qu’Erioch avait brisée et le passa à travers le corps du Gardien. Le visage de celui-ci se crispa d’un rictus de surprise et d’effroi. L’horreur et l’incompréhension l’envahirent tandis que les ténèbres se refermaient sur lui. Il glissa lentement sur le sol et s’affaissa aux pieds de Guerwolf, les yeux révulsés. La lyre tomba sur le sol, et les cordes résonnèrent avec un bruit sinistre. Guerwolf leva son pied et l’écrasa sous sa botte.

 

Leif regarda le ménestrel s’effondrer sans manifester ni joie ni trouble et leva vers le guerrier un regard morne. La gangue de glace qui paralysait son esprit se brisa soudain et la compréhension l’envahit. Il posa son regard sur la lame dégoulinante de sang que tenait le Loup. Elevant la main, il la toucha du bout des doigts, laissant le sang couler sur sa main.

— C’est parce que tu as juré de me tuer toi-même ?

Guerwolf resta un instant silencieux, le contemplant d’un air sombre. Il grogna finalement :

— Un Loup ne tient pas toujours ses promesses…

D’un geste embarrassé, il posa son énorme main sur l’épaule du garçon, qui lui jeta un tel regard qu’il la retira aussitôt comme s’il avait touché des braises. Leif regardait Horik qui gisait sur le sol au pied de l’escalier, le poignard de Wyrid encore fiché dans sa poitrine. Il aurait voulu s’approcher de lui, mais il était paralysé. Il éprouvait une sorte de vertige, comme s’il marchait à côté d’un abîme sans fond. Ses pensées lui semblaient étrangement brumeuses. Ses jambes étaient du coton, il craignait de tomber. Guerwolf reprit la parole, d’une voix mesurée et prudente.

— Dans le pays des glaces, au nord du Raklein, il y a des sorciers qui continuent en secret à étudier les runes. Ils se tiennent loin des Gardiens. Nous pouvons aller là bas…

Leif détourna les yeux du cadavre de son père et jeta au guerrier un regard dans lequel celui-ci crut discerner comme une interrogation muette. D’un air embarrassé, Guerwolf ajouta :

— J’avais un fils, jadis… Il se nommait Gellir. Il te ressemblait un peu.

Ce n’était pas vrai bien sûr. Gellir ne ressemblait pas du tout à Leif, comment cela aurait-il été possible ? Il n’était pas un monstre, il était aussi mignon que son père était laid. Mais qu’importe ?

Leif hocha la tête, et les deux compagnons se détournèrent et s’engagèrent dans l’escalier, passant entre les guerriers sans leur prêter attention. Puis, ils disparurent dans les ténèbres et nul à Erda n’entendit plus jamais parler de Guerwolf le Loup ni de Leif Horikson.

Salutations au conteur,
Salutations à l’érudit celui qui sait,
La joie pour celui qui a compris,
L’enchantement pour ceux qui ont écouté.

(Le Havamal, 164)

 

 

Couverture
Couverture de "Le Pouvoir des runes"
Etat
Cette oeuvre est complète, mais a besoin de relecteurs.
L'auteur vous invite à lui signaler les éventuelles fautes ou passages à retravailler.
Mode d'affichage
L'avis des lecteurs
  • 8 aiment
Fond : 4 coeurs sur 5
Très bon : 4 lecteurs
Forme : 4 plumes sur 5
Exceptionnelle ! : 1 lecteur
Fluide, agréable, sans fautes... : 2 lecteurs
Correcte : 1 lecteur
Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
Que pensez vous de cette oeuvre ?