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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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Leif est de nouveau prisonnier

Apprendre à les chanter, Loddfàfnir,
Te prendra beaucoup de temps
Mais ils te seront secourables si tu les comprends,
Utiles si tu t’en sers,
Nécessaires si tu en as besoin.

 (Le Havamal, 164)

Les cavaliers, Korwen en tête, étaient partis précipitamment dans la nuit, obéissant à un ordre mental d’Erioch. Poussés par la volonté impérieuse du sorcier, ils avaient quitté leur camp sur les berges du fleuve et s’étaient lancés à l’assaut des pentes abruptes menant vers les falaises, remontant les pistes déchiquetées que les golems avaient ouvertes à travers la forêt.

Ils progressaient à présent sans enthousiasme, la peur chevillée au ventre. Ils ne pensaient plus aux milles thalers de récompense et seule la crainte que leur inspirait le seigneur runique les empêchait de rebrousser chemin. Ils redoutaient le pouvoir des runes et les monstres innommables qu’ils devinaient dans les ténèbres de la forêt. Ils craignaient encore plus la colère d’Assaréel ainsi que les pouvoirs mystérieux du Ljosalvar qui tenait contre toute attente leur maître en échec. La répulsion instinctive et le mépris qu’ils éprouvaient jadis envers le garçon s’étaient mués en un sentiment de terreur dont l’intensité les prenait au dépourvu. Les chevaux renâclaient et poussaient des hennissements nerveux, les chiens gémissaient. Korwen lui-même sentait toute sa détermination s’envoler.

Au petit matin, ils découvrirent le corps brisé de Gurnald, ce qui desserra légèrement l’étau de crainte qui s’était refermé sur leurs cœurs. Ils atteignirent le pied de l’arbre où la rune d’Eredor avait été gravée. Mais Leif et Jorgen avaient disparu. L’adulte avait fini par reprendre conscience, et, soutenu par son jeune compagnon, il s’était traîné jusqu’à un abri précaire derrière d’énormes rochers couverts de lichen, un peu plus loin dans la forêt. Lorsqu’il entendit les aboiements des chiens et les pas des chevaux piétinant les feuilles et les branches mortes, il implora de nouveau le garçon de fuir, mais une fois de plus, celui-ci refusa. Ce n’était pas qu’il avait une loyauté particulière pour cet homme qu’il connaissait à peine, mais il se sentait simplement à bout. Il en avait assez de fuir. Il était fatigué de ces luttes vaines auxquelles ne succédaient que de nouvelles luttes, toujours plus cruelles. Il n’éprouvait plus qu’un désir : en finir au plus vite. Il saisit l’épée de Jorgen, fermement décidé à ne pas se laisser prendre vivant.

Les aboiements se rapprochaient de plus en plus et Leif trouva encore la force de s’étonner de la hargne qu’Erioch mettait à le capturer. Pour quelle raison tenait-il à ce point à le voir mourir ? Il n’était pas le Veneur, ni l’émissaire d’Assaréel. Ses pauvres pouvoirs n’étaient rien en comparaison de ceux du maître des runes. Il n’était pas un guerrier, ni une menace pour son pouvoir, comme l’était Thorsen. Alors pourquoi ? Dans son cœur, l’incompréhension se muait à un sentiment d’injustice et de révolte.

Les cavaliers apparurent, Korwen en tête. Leif se blottit derrière le rocher, tenant l’épée tout contre sa poitrine, le cœur battant. S’ils n’y avaient eu que les hommes, il aurait eu une chance de passer inaperçu. Mais les chiens remonteraient sans peine la piste jusqu’à leur cachette. Il espérait qu’il aurait l’occasion de tuer Korwen, ou au moins de le blesser. Il n’avait que peu de chances d’y parvenir car le guerrier était protégé par une armure de maille. Il devait porter l’épée runique, à moins qu’il ne l’ait déjà remise à Erioch.

 

Les chiens poussèrent des jappements pressants. Un sentiment inconscient d’exaltation et de triomphe emplissait leurs esprits étriqués. Pour eux, la traque n’avait pas besoin d’autre motif que sa propre existence. Ils gémissaient d’impatience et frétillaient de la queue en sentant l’odeur de leur proie toute proche. Un homme vêtu de fer apparut au dessus du rocher. Leif poussa un cri aigu et frappa de toutes ses forces, la pointe de l’épée tournée vers la poitrine du guerrier. Hélas, ses muscles débiles, encore affaiblis par le manque de nourriture et de repos, n’avaient aucune puissance, aussi la lame glissa-t-elle sur le métal sans parvenir à l’entamer. L’arme de son ennemi s’abattit en retour, impitoyable, mais Jorgen, dans un effort désespéré, saisit le guerrier aux jambes et parvint à le déséquilibrer. Le blessé hurla de douleur lorsque son adversaire s’effondra lourdement sur lui, l’écrasant de toute sa masse.

Leif en profita pour bondir hors de sa cachette, tel un renard de son terrier. Il se mit à courir à travers les bois, aussi vite qu’il pouvait, serrant toujours l’épée dans son poing. L’instinct de conservation avait repris le dessus. Le découragement fataliste qui l’avait paralysé s’était brusquement dissipé et il ne pensait plus qu’à s’échapper. De nouveau, il s’était mué en un petit animal luttant pour survivre - quel qu’en soit le prix. Les hommes d’arme se lancèrent à sa poursuite. La forêt était trop clairsemée pour qu’il puisse espérer leur échapper, mais il aperçut au loin une barrière de hautes fougères qui formaient un enchevêtrement inextricable. Il obliqua sa course dans cette direction, tentant d’accélérer encore son allure. Tout son corps était en feu et ses blessures se rouvrirent, assombrissant sa tunique d’un halo écarlate. A l’instant où il allait atteindre les buissons, une forme jaillit de derrière un arbre et le plaqua au sol.

— C’est moi qui l’ai trouvé ! cria l’homme d’une voix presque hystérique. C’est moi qui l’ai trouvé !

Leif se débattait de toutes ses forces, mais l’adulte, plus lourd et plus fort, le bloquait au sol. Il croisa son regard, reconnut les yeux bleus de Horik. Une bouffée de haine l’envahit, lui donnant la force de repousser le Ljosalvar.

— Non !!! cria Horik en voyant sa proie lui échapper.

Dans un sursaut désespéré, il plongea en avant et sa main se referma sur la cheville du garçon qui s’étala de tout son long sur le sol. Il riposta d’un violent coup de talon qui atteignit Horik en plein visage et lui fit lâcher prise. Mais avant qu’il ne puisse se remettre à courir, un guerrier en armure apparut, brandissant une hache. Leif frappa de toutes ses forces, tenant son épée à deux mains, mais son adversaire para le coup sans peine. D’autres hommes surgirent et avant que Leif ne puisse réagir, ils lui saisirent les bras et le désarmèrent. La lame d’un couteau se posa sur sa gorge.

— Ne le tuez pas ! cria encore Horik. Erioch le veut vivant !

Ils le traînèrent aux pieds du cheval sur lequel Korwen était juché. Le chef tenait l’épée runique en travers de la selle devant lui.

— Attachez-le et bâillonnez-le ! ordonna le guerrier. Qu’est-ce que vous attendez ? Vous voulez lui laisser le temps de nous jeter un sortilège ?

Les soldats frémirent et se ruèrent sur Leif. Ils lui lièrent les mains derrière le dos, faisant un nœud si serré que les cordes lui entraient dans la chair. Sur sa bouche ils nouèrent un chiffon en guise de bâillon. Korwen se détendit et sourit d’un air satisfait.

— Je vais le ramener à Galadhorm. Je le remettrai moi-même entre les mains d’Erioch.

— C’est moi qui l’ai capturé ! cria Horik d’une voix tremblante. Je l’ai attrapé en premier.

La pensée que les runes pouvaient encore lui échapper, alors qu’il était si proche du but, le faisait presque défaillir d’angoisse. Korwen lui décocha un regard noir. Il ne songeait plus qu’aux mille thalers, qu’il n’avait pas l’intention de partager.

— Tu n’as rien trouvé du tout.

— Sans moi, il vous aurait échappé, une fois de plus !

La voix de Horik tremblait, son cœur se soulevait d’une révolte absurde devant l’injustice de la situation. Korwen fit un signe, et des guerriers s’approchèrent du Ljosalvar en levant leurs armes d’un air si menaçant que le vagabond poussa un cri et détala aussitôt, pris de terreur. Les hommes se tournèrent vers leur chef d’un air interrogateur.

— Devons-nous le poursuivre ?

— Inutile… Mais il ne faut pas qu’il revienne à Galadhorm, ni qu’il parle à Erioch. C’est nous qui avons capturé le gamin, et personne d’autre ! Si vous le voyez roder près du château, tuez-le !

Les hommes hochèrent la tête d’un air approbateur. Eux aussi espéraient toucher une part du butin, et ils ne voulaient pas la partager avec un Ljosalvar. Korwen sourit. La prise avait été plus facile qu’il n’avait osé l’imaginer. Il scruta les environs avec un restant de crainte, se demandant si Assaréel n’allait pas intervenir pour sauver celui que ses adorateurs appelaient le Veneur. Mais il finit par se convaincre que si elle avait voulu l’aider elle serait apparue depuis longtemps. Sans l’appui de la déesse, le fils d’Arvarn n’était qu’un enfant misérable et sans défense.

— Et celui là ? demanda un homme en trainant Jorgen.

— Ce n’est qu’un traître… Erioch n’en n’aura pas l’utilité. Tuons-le tout de suite !

Ils le trainèrent vers un arbre et nouèrent une corde pour former un nœud coulant. Ils l’accrochèrent à une branche et ils forcèrent Jorgen à passer sa tête par le nœud.

— Sois maudit, Korwen, dit le prisonnier. La déesse te châtiera, toi et ton maître.

— Tu devrais plutôt me remercier. Ta mort sera rapide.

— A quoi bon le tuer ? demanda un garde. Il n’est plus dangereux ! Laissons le partir…

Des craquements de branche l’interrompirent et de nouveaux cavaliers apparurent, une demi-douzaine de guerriers brandissant des haches et des épées.

— Tu arrives trop tard, Volsung, dit Korwen à l’homme qui chevauchait en tête. C’est moi qui ramènerai le Ljosalvar à Galadhorm !

Il toisa d’un air goguenard le nouveau venu, un gros homme puissant et trapu, dont la bedaine saillait sous la lourde armure de cuir clouté. Sa barbe noire était dure et hérissée. Il secoua la tête.

— Nous n’avons pas l’intention de te laisser le livrer.

Korwen lui jeta un coup d’œil mauvais et leva l’épée runique.

— Tu veux la récompense pour toi tout seul ? Méfie-toi ! Je ne me laisserai pas dépouiller.

— Je ne veux pas de récompense. Je ne suis plus au service d’Erioch. Moi et mes hommes, nous sommes du côté d’Assaréel, maintenant !

Les deux groupes de guerriers se toisèrent d’un air hostile, brandissant leurs armes. Korwen jaugea rapidement ses adversaires du regard. Ils étaient aussi nombreux que ses propres hommes, aussi lourdement armés et visiblement déterminés. Il jugea plus prudent de se montrer conciliant :

— Pourquoi se battre ? Partageons la récompense ! Il y a bien assez or pour nous tous.

Il eut un sourire crispé qui se voulait amical et regarda les hommes l’un après l’autre, espérant entamer leur unité. Mais leurs mines restaient uniformément réprobatrices.

— Vous voulez vous dresser contre Erioch, tout cela pour un Ljosalvar ? Vous avez perdu la raison ? Il n’y a rien à y gagner !

— Si nous avons perdu la raison, toi tu as perdu tout honneur. Nous avons été lâches. Lorsqu’Arvarn est mort, et que Grimlor s’est rallié à Erioch, nous avons tous été frappés de terreur. Nous avons trahi Thorsen, parce que nous redoutions le pouvoir d’Erioch et que nous croyions qu’il n’y avait aucun espoir. Il est temps de reprendre nos esprits !

— Je n’ai pas l’intention de mourir pour un Ljosalvar, s’exclama Korwen.

— Erioch n’est pas tout puissant ! Il voudrait nous le faire croire, mais ce n’est pas la vérité, sinon il n’aurait pas besoin de nous. Il ne peut pénétrer dans la tour d’Assaréel, ni même s’approcher du lac noir. Cette nuit, il a déployé tout son pouvoir, et pourtant sa magie a été tenue en échec. Le Ljosalvar est toujours en vie. Le retour de la déesse est proche. Nous devons permettre au Veneur qu’elle a choisi d’accomplir sa mission !

— Ce n’est qu’un gamin misérable, à peine humain !

— C’est la volonté de la déesse… Qui es-tu pour contester son choix ? Ecarte-toi à présent, ou alors prépare-toi à combattre !

D’une pression des talons, Volsung fit avancer son cheval. Korwen poussa un rugissement furieux. La fortune était si proche et ces imbéciles superstitieux se dressaient devant lui ! Il avait l’impression d’avoir été poignardé dans le dos. Il refusait de se rendre aussi facilement. Il leva son épée et éperonna son cheval, qui s’élança en avant.

Mais une hache, lancée avec force et adresse, tournoya dans l’air et l’atteignit en plein milieu du dos, lui arrachant un beuglement de douleur. Volsung frappa à son tour, aussi rapide qu’une vipère, et Korwen tomba à bas de son cheval dans un gargouillis de sang. Il n’avait même pas eu le temps de se servir de l’épée runique. Trois de ses hommes s’avancèrent, prêts au combat, mais les deux autres se retournèrent contre eux.

— Je suis un ami de Jorgen, dit l’un d’eux, celui qui avait lancé la hache. Il m’a sauvé à la bataille d’Arkar. Je ne veux pas qu’il soit tué !

— Moi, dit l’autre, je suis le frère d’Ulrik qui a péri à Garholm avec Thorsen. Je ne veux plus servir Erioch !

Les trois soldats restants se figèrent et s’entreregardèrent. Ils étaient à présent largement surclassés en nombre, à plus de deux contre un.

— Déposez vos armes, lança Volsung. Par Assaréel et tous les dieux je le jure, sur mon honneur et mon nom, personne ne vous fera de mal. Vous serez libres, soit de partir regagner vos foyers, soit de vous joindre à nous.

Ces paroles décidèrent les hommes, qui, l’un après l’autre, déposèrent leurs armes au sol. L’un des guerriers délivra Leif qui gisait toujours entravé sur le sol et lui ôta son bâillon. Un autre ramassa l’épée et la présenta à Volsung qui ne la prit pas.

— C’est l’arme de Bertil, dit-il avec respect. Elle appartient au Veneur…

L’autre se tourna vers Leif, mit un genou à terre et lui présenta l’épée, la tenant par la lame, avec une crainte évidente. Le garçon hésita, puis prit l’arme, la levant avec peine dans les rayons de soleil.

— Il faut rejoindre les rebelles, dit Jorgen d’une voix creusée par la souffrance. Nous devons réunir tous ceux qui sont prêts à s’opposer à Erioch.

Volsung secoua la tête.

— Il n’y a plus de rebelles. Ils ont été massacrés par les démons d’Erioch.

— Et Guerwolf ? demanda Leif.

— Il est au service du sorcier à présent. Il le contrôle par les runes, tout comme il contrôle Grimlor.

Le garçon eut l’impression que son cœur se changeait en glace. Un nouvel espoir qui s’envolait… Il avait accompli le Serment du Sang pour rien. Guerwolf le Loup, ce guerrier si redoutable, était à présent au service de son ennemi. Il se sentit accablé par ce coup terrible du destin.

— Quel espoir nous reste-t-il ? demanda Jorgen d’une voix lasse. Qu’attend de nous la déesse ? Que pouvons-nous faire ? Nous ne sommes pas assez nombreux pour prendre Galadhorm d’assaut !

Les hommes regardaient Leif d’un air interrogateur, et celui-ci aurait voulu disparaître dans la terre pour ne plus avoir à supporter le poids de leurs attentes.

— Pourquoi me regardez-vous comme cela ? avait-il envie de crier. Je ne suis pas le Veneur !

Qu’aurait fait Arvarn dans pareille situation ? Qu’aurait fait Thorsen ? Il n’était pas difficile de l’imaginer. Le garçon leva l’épée runique, la tenant à deux mains au dessus de sa tête. Il enfouit sa peur au plus profond de lui et tenta de maîtriser le tremblement de sa voix.

— J’irai à Galadhorm. Je défierai Erioch et je le tuerai !

— Tu n’es qu’un enfant, dit un homme barbu, l’un de ceux qui avait parlé précédemment. Tu es vaillant, mais tu n’as pas la vigueur d’un guerrier. Moi, Turold, je prendrai l’épée runique et je tuerai le sorcier, en mémoire de mon frère Ulrik.

— Laisse-nous être tes bras, ô envoyé de la déesse ! dit quelqu’un. Moi aussi je suis prêt à tuer le sorcier et je suis aussi fort que Turold !

— Vous ne comprenez pas, dit Volsung. Ce n’est pas n’importe quelle épée et ce n’est pas n’importe quel enfant. C’est l’arme que Rodgar a forgée jadis pour Beorc, et sur laquelle il a tracé les runes qui lui auraient permis de vaincre le dieu noir en dépit de toute sa magie. Nul autre que Beorc ou l’un de ses descendants ne peut utiliser son pouvoir. Erioch est protégé par des sortilèges si puissants qu’aucune arme normale ne peut le toucher, comme si sa peau était faite du métal le plus solide. Thorsen et ses partisans l’ont appris à leurs dépends. C’est pour cela que nous avons besoin de l’épée runique. C’est Leif qui doit la prendre et nul ne peut le décharger de ce fardeau.

— Je suis prêt à affronter Erioch, dit le garçon d’un ton qu’il voulut ferme et déterminé, mais qui sonnait comme un gémissement geignard. Mais je ne sais pas comment arriver jusqu’à lui.

— Nous ne pouvons pas prendre d’assaut Galadhorm…. Mais il est peut-être possible d’attirer Erioch à l’extérieur ?

— Nous pouvons te faire rentrer ! s’exclama Turold en regardant Leif. Erioch ne sait pas que nous nous sommes rangés de ton côté. Nous pouvons nous arranger pour te faire pénétrer en secret dans les murs de Galadhorm, toi et l’épée.

— Tout le monde le connaît au château et la vallée toute entière est à la recherche d’un enfant aux yeux bleus ! Il ne passera pas inaperçu.

— Laisse-moi t’exposer mon idée : nous le cacherons à l’intérieur d’une barrique et nous la ferons rentrer en faisant croire aux domestiques qu’elle contient du vin pour les guerriers. Ils la porteront aussitôt à la cave. Lorsqu’il fera nuit, nous nous y glisserons sans faire de bruit et nous le délivrerons. Ensuite, il suffira de trouver Erioch.

— Même si l’épée peut contrer la magie d’Erioch, il reste tous ses gardes…

— La plupart sont partis fouiller la vallée. Ils ne seront pas si nombreux que cela.

— Il y a toujours Grimlor et Guerwolf. Ils valent vingt hommes à eux deux.

— Ceux là nous pouvons nous en charger… Nous pouvons au moins les retenir le temps que Leif tue Erioch.

Les hommes se rembrunirent. Aucun n’osait se défiler, mais ils auraient préféré avoir à combattre un ours à mains nues que se dresser contre Grimlor, sans parler de Guerwolf. Cependant, aucun d’entre eux ne souleva d’objection. Ils n’auraient pas osé se regarder en face s’ils s’étaient rétractés alors que Leif, qui faisait la moitié de leur poids, était prêt à affronter Erioch lui-même ! Volsung se tourna vers les trois hommes de Korwen, ceux qui avaient déposé leurs armes sur le sol.

— Et vous ? Que choisissez-vous ? Voulez-vous nous aider ? Si nous sommes vainqueurs, vous serez honorés et nul dans la vallée n’ignorera votre bravoure.

Les hommes hésitèrent. Le premier d’entre eux fit un pas en avant.

— Je ne veux pas affronter le sorcier, mais je ne veux pas non plus prendre les armes contre vous.

Les autres approuvèrent avec des hochements de tête vigoureux.

— Nous connaissons la magie d’Erioch et sa puissance tandis que nous n’avons pas encore vu la déesse à l’œuvre. Ne nous demande pas de croire en ce que nous ne pouvons voir. Mais nous ne dirons rien de vos plans à Erioch. Nous retournerons dans nos familles et nous ne reviendrons pas à Galadhorm.

— Il n’est de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, répondit Volsung froidement. Mais je ne veux pas me dédire. Partez et allez en paix. Cependant, si nous nous croisons de nouveau, nous devrons nous battre.

— Qu’il en soit ainsi, approuvèrent les hommes.

Ils s’éloignèrent à travers les arbres.

— Il est dangereux de les laisser partir… dit quelqu’un. Ils pourraient prévenir Erioch.

— J’ai confiance en leur parole, répondit sobrement Volsung, affectant une assurance qu’il était loin d’éprouver.

Personne ne remarqua la silhouette agile qui, tapie derrière un arbre, n’avait rien perdu de la conversation. Les deux yeux d’agate de Horik restaient fixés droit sur Leif, ignorant les guerriers qui l’entouraient. Son cœur battait à se rompre. Le secret des runes était enfin à sa portée ! La trahison de ce porc de Korwen l’avait servi en fin de compte. C’était grâce à elle qu’il avait pu éviter de tomber entre les mains de ses ennemis – à croire que les dieux avaient ainsi voulu lui apporter leur appui. Il n’arrivait pas à croire que Leif ait sérieusement l’intention de se rendre à Galadhorm. Comment pouvait-il seulement imaginer qu’il avait une chance réelle de tuer Erioch ? Il n’avait pas pleinement conscience de la puissance du seigneur runique ! Le plan des rebelles n’était qu’une pure folie. Il n’avait pas la moindre chance de succès, mais il lui donnait le moyen de s’attirer sans aucun risque les faveurs d’Erioch. Il ne savait pas pourquoi le sorcier tenait à ce point à capturer ce gamin et peu lui importait. A présent qu’il connaissait les intentions des rebelles, il n’avait qu’à revenir à Galadhorm et tout lui révéler. Alors il le récompenserait pour l’aide qu’il lui aurait apportée en partageant avec lui le secret des runes. Son rêve, enfin, deviendrait réalité. Ces interminables années d’errance, ces voyages aux quatre coins du monde, tout ce temps passé en recherche infructueuses, sa vie toute entière prendrait enfin un sens. Il se mit en route sans perdre un instant, coupant à travers les bois et les fourrés pour gagner Galadhorm par le chemin le plus direct.

 

Les soldats prirent un moment pour se reposer et se restaurer, se partageant les rations qu’ils avaient emportées, prélevant sur leurs parts afin de s’assurer que Leif et Jorgen aient à manger à leur faim. Ils soignèrent leurs blessures comme ils purent. Les coupures de Leif s’étaient rouvertes, et Jorgen avait de nouveau perdu conscience. Ils confectionnèrent pour lui des atèles rudimentaires.

— Que faire de lui ? demanda un homme. Nous ne pouvons ni l’abandonner, ni l’emmener à Galadhorm !

            Ils le transportèrent avec précautions au bas de la pente, et le laissèrent chez un fermier, qui promit de s’occuper de lui en échange de quelques pièces. Ils convainquirent également ce même fermier de leur confier sa charrette avec un bœuf pour la tirer.  Turold lui demanda également de lui prêter une barrique vide, mais le paysan n’avait que de petits tonnelets d’une dizaine de litres à leur fournir.

            —  Je suis un homme pauvre, un simple éleveur de moutons. Je ne cultive pas la vigne et je ne brasse pas de bière. Que ferais-je d’une barrique ?

            — Cela n’a pas d’importance, dit Volsung. Nous trouverons bien une autre idée.

Chapitre suivant : La vérité

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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