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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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Le dieu noir

J’en connais un sixième :
Si un fougueux guerrier
Grave les Runes sur les racines d’un jeune arbre
Avec l’intention de faire le mal,
Il retournera le sortilège
Blessant l’homme de haine mais pas moi.

(Le Havamal, 151).

Ils avaient maintenu un train d’enfer pendant toute la nuit, coupant au plus court à travers la forêt, suivant des pentes de plus en plus escarpées. Gurnald et Jorgen transportaient les sacs de provisions. Leif peinait à se maintenir à leur niveau. Quoique superficielles, ses blessures le faisaient terriblement souffrir. Le soleil commençait à peine à se lever, nimbant les cimes d’argent d’une lueur pâle. Jorgen s’arrêta au sommet de la pente pour reprendre son souffle. Leif était à plus de dix mètres derrière lui, poussé par Gurnald. Le garçon, épuisé, se laissa tomber aux pieds de ses compagnons.

— Il faut s’arrêter un moment, dit Gurnald. Nous ne tiendrons pas longtemps à ce rythme.

— Marchons encore une heure ou deux. Plus vite nous atteindrons le camp de Rolf, mieux ça vaudra.

— Nous ne savons même pas où il est …

Jorgen se pencha et secoua Leif par l’épaule.

— Tu peux nous montrer le chemin ?

Leif le regarda d’un air hagard. Il était si harassé que les paroles de ses compagnons avaient de la peine à se frayer un passage jusqu’à sa conscience. Le camp des rebelles ? Il n’en avait conservé qu’un vague souvenir.

— Vers l’ouest, réussit-il enfin à articuler. Au-dessus de la route de Kjorval.

Il se rappelait surtout des hautes falaises de basalte auxquelles le camp était adossé. A son grand soulagement, les hommes se contentèrent de cette réponse évasive. Ils burent et mangèrent un peu de pain et de fromage avant de se remettre en marche. Un vol de corbeau passa au-dessus de leur tête et ils se mirent aussitôt à couvert, se serrant sous les feuillages jusqu’à ce que le ciel soit redevenu vide.

— Ce sont des corbeaux normaux, remarqua Jorgen. Pas ceux d’Erioch.

Leif ne dit rien. Il avait l’impression de sentir l’œil du maître des runes qui le cherchait inlassablement dans la vallée.  Ils poursuivirent leur route durant deux bonnes heures, longeant la pente vers l’ouest, tout en essayant de rester le plus possible sous le couvert des arbres. Lorsque le soleil commença à monter dans le ciel, ils trouvèrent un abri sous un grand chêne au tronc noueux, si énorme que cinq hommes n’auraient pu en faire le tour. Ils se restaurèrent de nouveau, puis le garçon se blottit dans un coin entre deux grosses racines. Il était si épuisé qu’il s’endormit immédiatement en dépit de l’angoisse qui le taraudait. Les deux adultes se relayèrent pour monter la garde. Jorgen veilla jusqu’au zénith, assis au pied de l’arbre, tandis que Gurnald se tournait et se retournait sur sa couche, en essayant vainement de trouver le sommeil. Le sol était dur, et les quelques rayons de soleil qui filtraient à travers le feuillage le gênaient. Il parvint à somnoler une heure, puis s’éveilla tout à fait et reprit son poignard.

— Essaye de dormir, dit-il. Moi je n’y arrive pas.

Jorgen hocha la tête.

— Nous nous mettrons en route au crépuscule. Demain il faut que nous soyons avec les rebelles.

Il se coucha à son tour, ferma les yeux et essaya de vider son esprit de toutes les pensées qui le tourmentaient. Il ne parvenait pas à se détendre. Il restait en permanence sur le qui-vive, et le moindre bruissement le faisait sursauter. Soudain, il se dressa, alarmé. Il avait entendu un craquement de branche, tout proche. Il jeta un œil méfiant autour de lui, puis se détendit et sourit. Un écureuil à la grande queue touffue fouillait le sol à la recherche de glands. Gurnald lui lança un morceau de pain. Le petit animal s’en approcha et le flaira avec circonspection. Puis, il leva ses petits yeux noirs comme des perles d’ébène et fixa les humains d’un air méfiant. Gurnald se sentit troublé en croisant son regard, tant il semblait expressif. Jorgen se recoucha, quelque peu rassuré.

Mais l’écureuil n’était pas le seul à épier les deux guerriers. A de nombreux kilomètres de là, dans la plus haute tour de Galadhorm, Erioch se tenait debout et immobile, les yeux brillant d’un éclat étrange, devant un miroir de bronze aussi grand que lui. Les rayons du soleil nimbaient la salle d’un éclat aveuglant. Le miroir ne reflétait pas la silhouette maigre d’Erioch. Une scène toute différente apparaissait, à demi noyée dans une sorte de brume grise, une image strictement identique à celle qui se reflétait dans les yeux de l’écureuil. Le sorcier distinguait la silhouette confuse du grand chêne, qui paraissait doté de proportions colossales, avec son feuillage luxuriant cachant le soleil, ainsi que les trois compagnons installés à l’abri de ses vastes ramures.

Il ne put réprimer un geste d’impatience. Il les voyait, mais cela ne lui disait pas où ils étaient. Il traça rapidement des signes dans l’air, et à l’autre bout de la vallée, l’écureuil se détourna brusquement, délaissant le pain et disparut dans les sous-bois. Korwen… Il fallait trouver Korwen

 

Gurnald n’avait rien perdu du manège de l’animal. Il fronça les sourcils, saisi d’un sombre pressentiment. Il se retourna vers Jorgen, mais celui-ci s’était enfin endormi, allongé sur le ventre, la tête au creux de son bras. Le guerrier hésita. Devait-il troubler son repos pour un écureuil ? Cela semblait stupide, mais il ne pouvait détacher ses pensées de l’étrange regard que lui avait lancé l’animal avant de détaler. Un regard qui semblait presque humain, empli d’une curiosité malveillante et calculatrice. Gurnald poussa un soupir. Il se faisait des idées. La tension était trop forte, elle lui montait à la tête… Jorgen et Leif étaient épuisés, il aurait été cruel de les réveiller à cause d’un petit animal inoffensif ! Il se leva et se mit à marcher de long en large, le poignard à la main, sans cesser de scruter la forêt environnante. Les ombres sous les arbres lui semblaient emplies de présences hostiles.

Poussé par une force irrésistible, l’écureuil filait à travers la forêt sans marquer le moindre temps d’arrêt, courant sur les branches et sautant d’arbre en arbre avec une opiniâtreté qui n’avait rien de naturel. Le camp de Korwen se trouvait quelque part aux abords du fleuve. Il fallait le rejoindre le plus vite possible, coûte que coûte. Dans sa poitrine, son cœur minuscule battait à une vitesse prodigieuse. La volonté qui avait pris possession de son être était tendue vers un seul et unique objectif et le pressait sans répit, tel un aiguillon de feu. Il fallait trouver Korwen. Soudain, l’animal s’arrêta et se dressa de toute sa hauteur, déconcerté et inquiet. Sa route était coupée par une large balafre qu’une avalanche avait ouverte à travers la forêt. L’aiguillon insista, toujours plus impérieux. Il fallait continuer – quels que soient les risques. Trouver Korwen. Il jeta un œil apeuré aux alentours, puis courut à la verticale le long du tronc de l’arbre où il se tenait et se tapit sur le sol couvert de feuilles et de brindilles. Après quelques instants d’hésitation, il s’engagea dans la trouée, se glissant prudemment à travers les hautes herbes et les fougères. Il se sentait mal à l’aise sans la protection que lui offraient les feuillages et il ne cessait de jeter des coups d’œil anxieux vers le ciel. Il savait que sa vie ne pesait pas bien lourd et qu’il était terriblement vulnérable aux attaques des prédateurs. Agir ainsi était contraire à son instinct, qui lui hurlait de rester dans les bois, là où les yeux perçants des aigles ne pouvaient le débusquer. Mais Erioch, depuis Galadhorm, lui transmettait des pensées de plus en plus pressantes. Il s’élança comme une flèche, sa queue se balançant au rythme de sa course effrénée et il franchit la clairière en quelques secondes. Heureux et soulagé, il s’élança vers l’arbre le plus proche, impatient de retrouver le couvert des feuillages. Mais à l’instant où il atteignait le tronc et y plantait ses griffes, une ombre gigantesque s’abattit sur lui. Il eut à peine le temps de réaliser ce qui se passait et poussa un glapissement pitoyable lorsque les crocs puissants de la créature se refermèrent sur sa nuque. Un grand loup noir, embusqué derrière un arbre, venait de jaillir de sa cachette et de saisir le petit écureuil dans sa gueule. Il lui brisa le cou d’un seul mouvement et le laissa négligemment retomber au sol, indifférent à l’odeur du sang qui lui emplissait les narines.

A Galadhorm, Erioch poussa un cri de rage et de frustration.

 

Assaréel était épouvantée du risque terrible qu’elle venait de prendre. En tuant l’agent d’Erioch, elle avait sauvé la vie du Ljosalvar. Elle était venue en aide à un mortel. Elle était intervenue hors des limites de son domaine. C’était contraire aux lois édictées voilà des centaines d’années par le maître de la Montagne des Brumes. Si le conseil des dieux s’en apercevait, sa colère serait terrible. Son acte pouvait déclencher un second Armageddon, embraser le monde dans un nouveau brasier dévastateur !

Qu’importe ? Elle ne supportait plus de rester passive, spectatrice impuissante des tourments des mortels qui lui étaient chers. Le Ljosalvar était venu à elle, si jeune, si fragile et si misérable, mais si déterminé en même temps, porteur d’un pouvoir venu du fond des âges. Elle s’émerveillait du simple fait qu’il ait pu survivre et qu’il soit arrivé si loin, en dépit de toutes les forces contraires, de tout ce qui aurait dû le briser. Elle avait lu dans l’indigo de ses yeux les épreuves qu’il avait endurées et surmontées, et le mépris et la haine qu’il avait supportés pour croître envers et contre coup, telle une petite plante obstinée, âpre et épineuse, poussant au cœur de l’hiver. Elle avait vu les cicatrices que ces épreuves avaient laissées sur son âme, elle avait senti les déchirures béantes, encore brûlantes d’un feu de souffrance, que, en dépit de tout son pouvoir, elle n’avait pu entièrement guérir. Elle devait agir. Elle n’avait que trop attendu. Elle était prête à tout à présent, même à affronter ses pairs, comme l’avait fait Eredor jadis.

Du sommet des falaises surplombant la vallée, jaillirent des nuées de grands aigles qui déferlèrent sur Erda, envahissant les cieux, attaquant et chassant les serviteurs ailés d’Erioch. Des combats s’engagèrent entre les aigles et les corbeaux géants, d’impitoyables duels aériens, à coups de serres et de becs. Les oiseaux se heurtaient et s’assemblaient en des sphères sanglantes d’ailes frémissantes et de plumes hérissées de fureur, leurs cris sauvages emplissaient l’air. Ils tournoyaient et s’élançaient les uns sur les autres comme des flèches vivantes aux becs ensanglantés, emplies d’une furie dévastatrice. Un à un, les grands oiseaux noirs désertèrent le ciel, s’écrasant sur les rochers, s’empalant sur les cimes des arbres ou fuyant au-delà des montagnes. De nombreux aigles périrent, mais l’objectif d’Assaréel était atteint : Erioch, pour un temps au moins, était aveugle.

Inconscients de la lutte qui avait fait rage au-dessus de leurs têtes, les compagnons reprirent leur route à la nuit tombée. De nouveau, ils se déplacèrent dans les ténèbres, sans oser allumer la moindre torche, au risque de se cogner aux branches et de se tordre la cheville sur les racines. Une ombre les précédait, celle du grand loup noir qui leur ouvrait le passage et s’assurait que la voix était libre. Les adultes s’en effrayèrent, mais Leif les rassura.

— Il est envoyé par la déesse ! Il est là pour nous aider.

Ils le contemplèrent avec une stupéfaction mêlée de crainte superstitieuse. Pour la première fois, ils voyaient à l’œuvre la magie d’Assaréel, et ils étaient convaincus désormais que Leif était bien le Veneur qu’ils attendaient. La victoire semblait à présent à portée et leurs cœurs se gonflèrent  de joie et d’espoir. Leif lui-même se sentait empli d’une exaltation qui le rendait presque euphorique. L’œil d’Erioch avait disparu. Il ne le sentait plus peser sur son âme, le traquant inlassablement de toute la force de sa haine insensée et c’était comme s’il venait de déposer un fardeau trop lourd. Sa fatigue s’était envolée, il ressentait le pouvoir d’Assaréel tout autour de lui, dans l’air qu’il respirait, dans la terre que foulaient ses pieds.

Le loup au pelage sombre, perché au sommet d’un rocher, surveillait les environs, laissant courir son regard sur la forêt qui s’étalait à ses pieds. Il n’était pas tranquille. Un grondement sourd montait de sa gorge, ses lèvres se retroussèrent, dévoilant de longs crocs d’ivoire. Il n’aimait pas les effluves que le vent lui apportait. L’odeur était étrange, familière et inconnue à la fois, semblable à celle de Leif et en même temps toute différente, comme une sorte de double qui rodait autour de lui, sinistre et malfaisant.

Les trois compagnons apparurent en lisière des arbres. Leif marchait en tête à présent, libéré de ses craintes, poussé en avant par une énergie nouvelle. Jorgen et Gurnald venaient juste derrière. Le loup leur jeta un bref coup d’œil puis se détourna et leva les yeux vers les hauteurs. Des falaises se dressaient avec au-dessus des forêts d’arbres noirs et élancés. Il gronda de nouveau. C’était de là haut que venait l’odeur. La présence était à l’affut, quelque part dans les rochers, mais même lui ne pouvait la repérer.

Dissimulés derrière un arbre, deux yeux bleus l’observaient, emplis d’un mélange de crainte et de convoitise. Le poing de Horik se ferma de rage et de frustration. Il avait retrouvé le garçon dans la vallée immense. Il était enfin à portée de sa main, mais il restait inaccessible, protégé par les deux hommes d’arme d’abord, mais aussi et surtout par une force inconcevablement plus puissante, que le Ljosalvar percevait avec une acuité effrayante. Les corbeaux avaient déserté le ciel. Le grand loup noir qui trottait devant les voyageurs n’avait rien d’un animal errant dans la forêt en quête de nourriture. Il était habité par une magie puissante, par une intelligente subtile et déterminée. Horik ne pouvait agir maintenant ; cependant rien n’était perdu : tôt ou tard, Leif devrait faire halte pour se reposer, lui et ses gardes du corps devraient dormir, et alors il pourrait le capturer – avec l’aide de Korwen ou des trolls. La seule chose qu’il avait à faire était de le suivre et de guetter l’instant favorable.

A Galadhorm, Erioch avait senti avec une fureur incrédule se dresser devant lui un pouvoir qu’il avait cru endormi. Assaréel avait manqué à son serment ! La déesse avait trahi sa parole et, chose plus incroyable encore, le maître de la Montagne des Brumes l’avait laissée faire. Les mains du maître des runes tremblaient de rage impuissante. Il ne lui restait plus qu’une seule solution. Pour se mesurer à la déesse, pour la combattre et la chasser d’Erda, il lui fallait posséder le pouvoir d’un dieu. Il sortit de sous sa tunique le médaillon qu’Eredor lui-même avait jadis porté autour du cou et le posa sur la table devant lui. Il réalisa brusquement qu’il avait attendu ce moment depuis le jour où il avait hérité du médaillon. Il connaissait la nature du pouvoir enfermé dans cet objet, il connaissait les dangers qu’il encourait à le tirer de son long sommeil. Loin de le décourager, la peur était un anguillon qui renforçait son excitation.

Venu du fond des âges, le bijou était passé de génération en génération jusqu’à arriver à lui. Vermon l’avait donné à son fils avant de venir mourir à Holmlund et celui-ci l’avait transmis à son tour, formant une longue chaîne ininterrompue qui aboutissait ici, à Erioch. Aucun de ses ancêtres n’avait jamais osé le vendre, malgré la déchéance qui les avait frappés, malgré la misère et malgré la faim. Sa mère elle-même avait préféré mourir plutôt qu’accepter les remèdes que le bijou aurait pu lui permettre d’acheter. Erioch était convaincu qu’elle aurait même préféré voir mourir son propre fils plutôt que renoncer à l’objet magique qu’Isa avait soustrait à la convoitise d’Afgar. Tous ces sacrifices allaient enfin trouver leur sens. Cette nuit, le pouvoir terrible qu’il contenait serait libéré et Erioch en deviendrait le maître.

A l’aide d’une lame d’obsidienne, il s’ouvrit les veines et laissa son sang couler sur le médaillon, éveillant brusquement la magie qui y était enfouie. Une aura rouge apparut et enveloppa l’objet, pareille à un œil ouvert, empli de malveillance et de désir. Il traça ses runes les plus puissantes, les glyphes les plus terribles que nul n’avait osé dessiner depuis l’Armageddon. En réponse, le bijou se mit à vibrer, tel un animal avide et impatient, et un son étrange, une sorte de long soupir déchirant, se fit entendre. Le sorcier leva les bras vers le ciel et ferma les yeux. Toute la puissance d’un dieu… Le pouvoir de vaincre Assaréel… La magie explosa soudain en un geyser de feu.

Une ombre recouvra la vallée. Horik leva les yeux, le cœur empli d’un brusque pressentiment. Il avait la gorge sèche. Il sentait que quelque chose de terrible allait se produire. Une chose si épouvantable et si affreuse qu’il se sentait presque défaillir de terreur. En bas, Leif ressentait exactement la même impression et il trébucha, pris de faiblesse, son exaltation laissant soudain la place à une frayeur incoercible.

Quittant son enveloppe charnelle, l’esprit tourmenté d’Erioch grandit, se déploya dans toute la forteresse, puis s’étendit jusqu’aux frontières de son pouvoir, englobant toute la vallée. La fragile silhouette d’Assaréel planant au-dessus d’Erda fut balayée. Un frémissement parcourut la nuit, et l’obscurité se mit à vibrer. Des profondeurs de la terre jaillirent des formes grossières et rudes, aveugles et sans bouche, marionnettes contrefaites de pierres, de bois et d’ossements. Avec des raclements et des craquements de branches brisées, les hideux pantins se répandirent dans la forêt, creusant des balafres béantes. Sans esprit ni pensée, elles n’étaient que des extensions de la volonté d’Erioch, des excroissances innombrables de son propre corps, toutes tendues par le même objectif.

Tuer l’enfant. Tuer le dernier fils d’Arvarn

Tel était le seul et unique but d’Erioch, pour lequel il était prêt à sacrifier sa vie et son âme.

Plus de pouvoir, encore plus de pouvoir, toujours plus de pouvoir… Erioch puisait sans relâche dans la magie enfermée à l’intérieur du médaillon, dont l’éclat était à présent plus intense que jamais. Les servants et les domestiques à Galadhorm étaient saisis de terreur en voyant cette lueur malsaine briller par les fenêtres de la tour. Le bétail s’agita dans les fermes, les chiens se mirent à hurler. Les enfants s’éveillaient en pleurant. Horik, toujours dissimulé sur les hauteurs, s’effondra au sol et gémit, la tête dans ses mains.

— Erioch… murmura-t-il. Qu’as-tu fait, pauvre fou…

L’impatience du seigneur des runes allait-elle causer la perte de tous ? L’ombre du dieu noir s’étendait lentement sur le monde, porteuse d’une puissance éteinte depuis des siècles. Le grand loup noir s’arrêta brusquement et, levant son museau vers le ciel, se mit à hurler à la mort. Leif tituba, s’effondra à genoux sur le sol, saisi de vertige. Une main secourable se tendit pour le relever.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Leif leva vers Jorgen des yeux hagards. Il savait que quelque chose d’épouvantable était en train de se produire, mais il n’aurait pu dire quoi. Il tremblait de tous ses membres, il se sentait faible et sans force, avec l’impression d’être épié par un œil rouge, immense et maléfique. Soudain, l’inspiration jaillit en lui, le laissant transi de terreur.

— Il est là… Eredor… Il est revenu…

Un vent froid se leva, glacé comme une bise d’hiver. Les branches des arbres s’agitèrent et craquèrent. L’ombre s’épaissit. Des silhouettes apparurent, avançant d’une démarche étrange. Elles venaient de partout et de nulle part. On aurait dit que la forêt toute entière avait soudain pris vie. D’un même mouvement, Jorgen et Gurnald dégainèrent leurs armes, Leif enfouit sa tête dans ses mains. Il n’éprouvait plus qu’un désespoir sans borne, son seul désir était de trouver un endroit pour se cacher et mourir, hors de la portée de la présence épouvantable qui le traquait sans relâche.

Eredor… Le dieu noir était de retour…

Il n’aurait su dire d’où lui venait cette certitude. Les monstres apparurent sous le couvert des arbres, affluant en hordes innombrables devant lesquelles les guerriers paraissaient sans défense. Ils n’avaient rien d’humain, ils ne ressemblaient même pas à des trolls ou à des animaux. Ils étaient radicalement autres, et différent de tout ce que les hommes n’avaient jamais pu concevoir ou imaginer dans leurs pires cauchemars.

Les compagnons accélérèrent leur pas, puis se mirent à courir, Jorgen tirant Leif par le bras. La forêt se muait en une présence hostile et maléfique, pleine de craquements et de mugissements lugubres. Soudain, le sol s’ébranla, la terre se souleva, et une main griffue, ressemblant à une sorte de serre décharnée de bois noir, se referma sur la cheville de Leif, qui poussa un cri suraigu. Le garçon se dégagea d’une ruade, mais une masse contrefaite de motte de terre et de racine s’extirpa du sol, ses longs bras noueux et difformes tendus vers lui. Il n’avait pas de visage, ni d’œil, ni même de bouche, mais tout son être se tendait vers l’enfant. Jorgen le frappa de son épée, mais le corps était si dur et si compact que la lame ne put même pas l’entailler. Le démon balaya l’air de ses longs doigts griffus, ouvrant sur le bras du guerrier de longues estafilades sanglantes. Gurnald se rua sur elle et la heurta violemment. Déséquilibrée, la chose bascula en arrière et roula au bas de la pente. Mais des centaines ou des milliers de ses congénères se pressaient derrière eux. La haine d’Erioch avait enfin pris corps, un millier de corps qui les cernaient de toutes parts.

— Assaréel ! cria Gurnald. Assaréel protège nous !

Contre le pouvoir qui était à l’œuvre cette nuit, même Assaréel était impuissante. Sa magie s’était éteinte, balayée par la force innommable qu’Erioch avait éveillée. Le vent se mit à souffler avec plus d’intensité, hurlant comme une armée de spectres. Le guerrier s’élança au devant des monstres, les frappa de sa lame sans réussir à les blesser, puis il disparut sous leur masse en hurlant de douleur.

Jorgen saisit Leif par le bras et l’entraîna en arrière, fuyant les créatures qui arrivaient de toutes parts. Leif était mu uniquement par une sorte d’instinct mécanique, l’esprit vide.  Ils coururent aussi vite qu’ils le purent, bondissant le long d’une pente abrupte au mépris de la douleur qui vrillait leurs muscles et pesait sur leurs poitrines. Les créatures de terre et de bois étaient sur leurs talons, et devant eux, juste au-dessus de leur tête, apparurent des géants de pierre grossièrement taillés. Les monstres saisirent de gros rochers et les firent basculer : ils roulèrent le long de la pente, emportant tout sur leur passage, broyant les buissons et les branches avec un fracas terrifiant.

Jorgen bondit sur le côté, poussant le garçon hors de la trajectoire du plus gros des rochers. Ils quittèrent le chemin et s’engagèrent sous les arbres, mais la masse compacte de leurs ennemis ne tarda pas à les cerner. Les buissons eux-mêmes semblaient s’animer, obéissant à la volonté farouche d’Erioch, se dressant du sol comme des marionnettes décharnées, hurlant leur rage dans le vent. Alors Jorgen, dans son désespoir, décida de cesser de fuir. Il se dirigea vers l’arbre le plus haut et le plus massif qu’il put trouver, souleva Leif et le hissa vers les plus hautes branches. Il espérait que l’arbre vénérable protégerait le Veneur – ce dont lui Jorgen était bien incapable.

— Grimpe ! ordonna-t-il. Grimpe et reste caché !

Il se tourna vers les monstres qui affluaient, convergeant vers l’arbre. Toute la volonté d’Erioch les animait, tout son esprit était tendu vers eux, tremblant de convoitise, et le pouvoir résonnait dans l’esprit de Leif, l’empêchant d’enchaîner deux pensées cohérentes. Le vent souffla avec violence, et son mugissement ressemblait à un long hurlement de désespoir dans lequel le garçon croyait percevoir l’écho de la voix du dieu maudit. Il s’accrocha aux branches et se mit à grimper.

— Assaréel, hurla Jorgen, Assaréel, je t’en prie, aide-nous ! Sauve-nous ! Assaréel !

Il se battait comme un beau diable, tenant pour l’instant les créatures à distance, mais il ne résisterait pas longtemps.

Dans l’esprit de Leif jaillit alors une image.

Une rune unique apparut devant lui, flamboyant comme un soleil. Il se souvenait du grimoire qu’il avait découvert chez Hagvar, de la rune qui était dessinée sous l’image du dieu noir. La rune interdite

Jorgen hurla de douleur et s’effondra sous les coups des monstres. Ceux-ci cernaient l’arbre de toute part, leurs mains griffues s’enfonçant dans son écorce, leurs têtes sans visage tournées vers ses frondaisons obscures.

Leif saisit le couteau que lui avait donné Elhorn et s’entailla le bras. Avec le sang qui jaillit, il dessina une seule rune sur l’écorce de l’arbre, la rune la plus puissante et la plus terrifiante qu’il connaissait, celle qu’il avait le plus appris à craindre. La dernière des runes qu’il aurait imaginée de pouvoir tracer un jour. Il se concentra, la laissa prendre forme dans son esprit, se nourrir de sa force. Il était prêt à lui sacrifier son âme pour lui permettre de prendre vie.

Le vent redoubla de fureur, le mugissement enfla en un cri de triomphe. La rune d’Eredor se mit à luire d’un éclat de sang semblable à celui-ci qui éclairait la tour de Galadhorm.

Les monstres refluèrent lorsque Leif se dressa au-dessus d’eux, hors des feuillages, debout sur une grosse branche, ses pieds nus épousant l’écorce noueuse et une main posée sur le tronc. Ils reculèrent, saisis de stupeur et de crainte et à l’autre bout de la vallée Erioch sentit avec désespoir le pouvoir lui échapper, comme un filet de sable glissant entre ses doigts. Au pied de l’arbre où se trouvait Leif, se dressait à présent une silhouette brumeuse, illuminée par la lueur rouge qui émanait de la rune.

Le fantôme prit la forme d’un homme mince et de haute taille, vêtu d’une longue tunique dont les contours se perdaient dans la brume. Il leva les yeux vers le garçon, croisa son regard. Leif sentit son cœur se changer en glace. Il venait de reconnaître l’homme dont le portrait ornait le grimoire d’Hagvar. Le dieu noir venait de renaître.

— Non !!! cria Erioch, saisi d’une frayeur sans limite.

Le pouvoir lui échappait, il s’efforçait en vain de le retenir. Il ne contrôlait plus la magie qu’il avait éveillée. Elle ne lui obéissait plus. Le Gardien ne comprenait pas ce qui s’était passé, et son esprit s’emplit de rage, de consternation, et enfin de terreur.

Le sorcier avait libéré le pouvoir d’Eredor et avait réussi à le maîtriser, mais la rune que Leif avait tracée avait éveillé la conscience du dieu, et cette volonté surgie du fond des âges s’opposait à présent à celle du magicien. Le pouvoir qu’Erioch avait cru, dans son orgueil insensé, être en mesure d’utiliser à sa guise lui échappait, car son véritable maître était de retour. La tempête s’interrompit, les monstres se figèrent, pareils à des statues de terre. Erioch se sentit brusquement repoussé, chassé vers son propre corps, et il s’effondra, saisi de tremblements convulsifs, brusquement aveugle et sans force.

Eredor sourit à Leif et abaissa les yeux vers les golems. Le visage du dieu noir était jeune, beau et viril. Ses yeux brillaient. D’un geste plein d’une grâce nonchalante, il leva la main, et les créatures vacillèrent et s’effondrèrent, revenant à la terre dont elles avaient été extraites. Leurs corps se brisaient, se disloquaient et tombaient en morceaux. Elles se désagrégeaient comme de la poussière emportée par le vent et plus elles disparaissaient, plus Erioch, enfermé dans la tour, presque réduit à rien, sentait croitre son épouvante. Ce pouvoir qu’il avait libéré allait-il se retourner contre lui ? Allait-il donner libre court à sa colère et à sa vengeance, allait-il allumer des volcans, ravager la vallée et la terre entière ? Déclencher un nouvel Armageddon ? Libérer le Chaos enchaîné qui goberait l’univers comme un serpent avale une souris ?

Mais le dieu noir n’était plus à présent que l’ombre d’un souvenir, un fantôme sans force et sans consistance. La magie qui lui avait redonné vie, l’espace d’un bref instant, n’avait pas le pouvoir de le faire demeurer dans ce monde – ce pouvoir était hors de portée même des dieux. La lumière qui éclairait la rune vacilla et s’éteignit. La silhouette disparut comme une volute de brume. Leif eut l’impression d’entendre comme une sorte de long soupir, une plainte presque inaudible, chargée d’amertume et de tristesse. Il ressentit comme une sorte d’étrange sensation de déchirure au moment où l’esprit disparut.

Le silence retomba, et le calme revint sur la vallée. A Galadhorm, Erioch s’effondra sur le sol, inconscient. Le dieu noir avait disparu pour toujours – le destin auquel l’avait promis le Conseil des dieux s’était accompli et il avait partagé le sort des mortels qu’il avait voulu libérer.

 

Leif se laissa tomber à bas de l’arbre. Jorgen vivait encore, mais sa respiration était sifflante et douloureuse. Du sang coulait de son crâne ouvert, son bras droit était brisé en deux endroits, et il avait plusieurs côtes cassées.

— Tu les as chassés… Tu es le Veneur…

Ces yeux étaient emplis d’une adoration fanatique. Leif secoua la tête d’un air malheureux. Des mensonges, toujours des mensonges… Il était las de tout ceci. Mais comment aurait-il pu révéler la vérité au mourant ? Pour sauver sa vie, il avait tracé la plus terrifiante de toutes les runes, prenant le risque de détruire le monde.

— Va-t-en, reprit le guerrier. Va rejoindre les rebelles. Je ne te suis plus d’aucune utilité à présent… Ils te protégeront… Si tu as encore besoin de protection.

Une fois encore, Leif secoua la tête. Il restait à genoux à côté de Jorgen, prostré sans savoir que faire. Il avait pu repousser cette attaque, il avait retourné l’arme de son adversaire contre lui, mais il y aurait d’autres nuits, d’autres tentatives et d’autres assauts. Erioch ne renoncerait jamais, et la déesse ne pouvait rien pour lui. La rune d’Eredor… Il frémit en pensant à ce qu’il avait osé faire… Et si le dieu Noir était vraiment revenu à la vie ? Il aurait pu provoquer un second Armageddon plus effroyable encore que le premier. L’anéantissement de l’humanité…

Jorgen l’exhorta encore à s’enfuir, puis il perdit conscience. Leif resta à côté de lui, à attendre, ne sachant que faire, n’imaginant pas une seule seconde de partir sans lui. Partir, pour aller où ? Il ne savait pas où se trouvaient les rebelles. Il se sentait glacé de terreur à la pensée de se retrouver à nouveau tout seul dans la forêt, à la merci des trolls, des corbeaux géants et de tous les démons qu’Erioch pouvait invoquer. Il avait besoin de Jorgen.

Il ne connaissait aucune rune de soin, rien qui puisse soulager le blessé. Il fouilla dans son sac, trouva une gourde, essaya de lui faire boire un peu, essuya le sang qui maculait son visage, nettoya la blessure comme il put. Il demeura auprès de lui jusqu’à ce que les premières lueurs de l’aube apparaissent dans le ciel.

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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