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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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La nuit sanglante

Il est toujours mieux d’être vivant que mort !
L’homme vivant peut garder une vache.
J’ai vu le feu flamber au foyer de l’homme riche,
Qui, lui, gisait mort devant sa porte !

(Le Havamal, 70)

Guerwolf le Loup s’éveilla en sursaut, averti par son instinct que quelque chose d’anormal se tramait. Il n’aurait su dire exactement quoi, ni même quel détail infime l’avait arraché aux griffes du sommeil, mais il se leva aussitôt, tous les sens aux aguets. Un silence profond régnait, troublé seulement par les ronflements des hommes qui dormaient avec lui sous la tente. Il faisait très sombre. Les rebelles n’allumaient pas de feu durant la nuit, pour ne pas attirer l’attention des corbeaux.  Il mit son pantalon et ses bottes, puis enfila sa tunique, passant avec précaution ses vêtements par dessus ses bandages. Il s’empara de sa hache, une lourde cognée de bûcheron que les rebelles lui avaient donnée, et sortit dans la pénombre, sentant se réveiller à chaque pas la douleur de ses blessures encore mal refermées. La nuit était calme et il régnait une fraîcheur agréable. Le camp, dissimulé sous le couvert des bois, était plongé dans le silence et l’obscurité. Les gardes que Rolf avaient postés aux alentours étaient invisibles. Cela n’alarma pas Guerwolf qui savait qu’ils devaient être cachés sur les hauteurs ou dans les arbres. Il huma profondément et tendit l’oreille, cherchant intensément à déterminer ce qui avait pu éveiller sa méfiance. Il guettait surtout des bruits de battements d’aile au-dessus des arbres ou des croassements de corbeaux. Mais rien ne venait. Il commençait à se dire qu’il avait rêvé, que sa nervosité n’était due qu’à l’inactivité forcée, à la tension de l’attente et à ses blessures qui ne guérissaient pas.

Il enrageait de rester ici inutile et impuissant, à se demander où était Leif et ce qu’il devenait. Maudit gamin et son Serment du Sang… Comment aurait-il pu se douter avec son air misérable de chien battu qu’il possédait un aussi terrible pouvoir ? Guerwolf le Loup ne savait pas tracer les runes, mais elles lui étaient plus familières qu’au peuple d’Erda, car des seigneurs runiques fuyant les massacres s’étaient jadis réfugiés dans le nord, au-delà du Raklein, et y avaient fondé des écoles, dans des forteresses de glace retirées et presque inaccessibles. Auraient-ils pu se douter qu’un enfant chétif et miteux partageait leurs secrets ?

 

Il interrompit ses réflexions et emplit de nouveau ses poumons de l’air de la nuit, sentant à chaque inspiration des aiguilles de feu s’enfoncer sous ses bandages. Les senteurs qu’il percevait provenaient principalement de l’humus pourrissant sous les arbres, mais il y avait autre chose… une odeur nauséabonde et malsaine flottait dans l’air. Un craquement de branche le fit sursauter. Il fit volte face et se retrouva nez à nez avec Vyrmar.

— Qu’est-ce que tu fous debout ? gronda celui-ci.

Le petit homme brandissait un poignard. Guerwolf lut sur son visage qu’il partageait la même inquiétude que lui. Au lieu de répondre, Le Loup se tourna vers la forêt et huma l’air de plus belle. Vyrmar le regardait faire, dansant d’un pied sur l’autre d’un air nerveux.

— Tu as remarqué quelque chose ?

— Une odeur… Une odeur étrange…

La sensation était si fugace, si subtile, qu’il pouvait fort bien se tromper. Pourquoi n’avaient-ils pas de chiens ? En cet instant, Guerwolf regrettait de ne pas posséder le flair de l’animal qui lui avait donné son surnom.

Il raffermit sa prise sur la hache. Vyrmar se gratta la barbe. Ses mains étaient moites, son front couvert de sueur malgré la fraicheur de la nuit. Devait-il donner l’alerte ou non ? Il savait que les hommes étaient las et il ne voulait pas réveiller tout le camp pour rien… Il attendait un signe, un mot du guerrier, un indice quelconque. Finalement, après d’interminables minutes d’attente, des craquements de branche se firent entendre dans les ténèbres, au bas de la pente, des pas lourds de créatures massives accompagnés de reniflements et de grognements bestiaux. L’odeur enfla et s’affermit, enveloppant les deux guerriers de leurs effluves nauséabonds. Vyrmar ouvrit la bouche pour crier, mais n’en eut pas le temps. Un hurlement descendit des hauteurs sur lesquelles les guetteurs étaient postés.

— Des trolls ! Des trolls montent par la forêt !

— Alerte ! rugit Vyrmar en écho, de toute la force de ses poumons. Eveillez-vous ! Debout tous ! Des trolls arrivent !

Les créatures apparurent, silhouettes massives au bas de la pente, progressant aussi vite qu’elles pouvaient à travers les arbres sans plus se soucier du bruit qu’elles faisaient. Les rebelles s’éveillaient, sortaient hâtivement de leurs tentes, à demi nus, les visages encore hagards et bouffis de sommeil, brandissant des lances, des poignards ou des haches.

Guerwolf recula, hésitant sur la conduite à suivre. Devait-il se battre ou au contraire s’enfuir pendant qu’il était encore temps ? Il préféra attendre et voir comment la situation allait tourner avant de prendre une décision.

Rolf apparut, tenant une épée, une détermination farouche inscrite sur le visage. Vyrmar continuait à crier, posté en haut de la pente, fragile rempart contre la horde qui déferlait à travers les arbres, rameutant les combattants qui se regroupaient à la hâte autour de lui, tremblant de peur. Les monstres apparurent à la lisière des arbres, ressemblant à des géants hideux, aussi proches de la bête que de l’homme. Ils grognaient et haletaient comme des sangliers en fureur. Tous pouvaient à présent sentir leur odeur putride dont les effluves se répandaient dans le camp, saisissant les rebelles à la gorge. Les monstres rugirent, dévoilant des crocs brunâtres. Certains tenaient dans leurs mains griffues d’énormes gourdins, constitués de troncs d’arbre aux racines encore pleines de terre.

Rolf se porta à la rencontre du premier d’entre eux, aussitôt épaulé par deux guerriers. Ils ressemblaient à des enfants face au géant. L’homme frappa le monstre à la jambe, ouvrant une entaille profonde, mais celui-ci riposta d’un coup de griffe qui déchira le bras d’un des guerriers de l’épaule au poignet. D’autres rebelles armés de lances arrivèrent à la rescousse, en une seconde vague d’assaut qui repoussa le reste des trolls avant qu’ils n’aient pu atteindre le sommet de la pente. Seul le premier d’entre eux, celui que Rolf avait blessé, avait réussi à prendre pied sur la colline. Il était toujours debout malgré sa blessure à la jambe et les humains avaient fort à faire pour contenir ses attaques. La créature, qui perdait du sang par plusieurs entailles peu profondes, sema le chaos parmi ses adversaires, balayant furieusement l’air de ses griffes et chargea la seconde ligne de défense avec un effroyable rugissement. Le premier homme qui essaya de s’interposer alla rouler sur le sol, la poitrine ouverte, le second périt sous ses crocs. Les autres reculèrent ou s’enfuirent, épouvantés. Le troll poussa un cri de triomphe, la gueule pleine de sang. Presque au même instant, Guerwolf s’abattit sur lui et le frappa de sa hache avec une telle puissance que le monstre fut presque tranché en deux.

Mais cette charge dévastatrice avait permis aux trolls d’ouvrir une brèche dans le premier rideau défensif et de prendre pied sur la colline. Les humains, privés de l’avantage que leur donnait leur position supérieure, ne cessaient de perdre du terrain. Seuls Rolf et une poignée de guerriers continuaient à se battre, les autres s’enfuyaient comme des poulets pris de panique. Guerwolf le Loup eut un rictus de dédain. Il aurait dû s’en douter : ces hommes ne valaient rien, ils n’étaient que des paysans sans force ni courage… A part Rolf, Vyrmar et quelques autres, ils n’avaient rien dans le ventre. Il allait leur montrer ce qu’était un vrai guerrier !

Il se jeta furieusement au milieu de la mêlée. Il frappa de droite à gauche de sa hache, tailladant et sectionnant tout ce qui passait à sa portée, avec une telle rage que même les humains s’écartèrent de lui, épouvantés. Les trolls rugirent de colère et se ruèrent sur lui, mais ils ne parvenaient pas à passer la barrière de métal de sa hache, dont la lame luisante de sang s’abattait avec une férocité impitoyable, encore et encore. Guerwolf ne sentait plus la douleur de ses blessures. Comme toujours lorsque venait le temps du combat, il ne ressentait ni fatigue ni souffrance. Il se sentait léger, fort et hardi, pareil à un demi-dieu. Il ne faisait qu’un avec sa hache. Ce n’était que dans ces instants de furie qu’il se sentait vraiment lui-même, Guerwolf le Loup, le plus féroce guerrier de tout le Raklein. Un troll le frappa par derrière ouvrant une balafre brûlante dans son dos, il se retourna et lui ouvrit le crâne d’un coup de hache. Un autre en profita pour le saisir au bras, il le repoussa d’un violent coup de pied et sectionna le bras d’un troisième dans le même mouvement. Les hommes qui s’étaient s’écartés, saisis de stupeur, revinrent à la charge, galvanisés par son exemple, achevant les trolls blessés.

Guerwolf recula pour reprendre son souffle. Du sang coulait dans son dos et la tête lui tournait. Il jaugea rapidement la situation. Les trolls étaient puissants et féroces, mais ils étaient peu nombreux, et maintenant que les rebelles s’étaient ressaisis, ils semblaient capables de remporter la victoire. Les hommes qui avaient fui dans le premier instant de panique, accouraient, saisis de honte et venaient prêter main forte à leurs compagnons. Chacun des géants avaient à présent plus de six adversaires déterminés face à lui. Aucun ne survivrait bien longtemps. Mais une ombre passa dans le ciel et recouvrit la lune. Guerwolf leva les yeux et distingua la silhouette alarmante d’un immense oiseau noir au-dessus des arbres. Jamais il n’en avait vu d’aussi grand. Il était encore plus énorme que ceux qui l’avaient attaqué lorsqu’il avait tué Grimlor.

— Les corbeaux ! beugla-t-il.

Mais le fracas du combat était tel que personne ne fit attention à lui.  Les rebelles massacraient les trolls avec des cris de triomphe, rivalisant de férocité pour faire oublier la lâcheté dont ils avaient fait preuve auparavant. Les ténèbres parurent s’animer et prendre forme au-dessus de leurs têtes et la nuit se mit à résonner de croassements assourdissants. Les hommes s’arrêtèrent et levèrent enfin la tête, mais il était trop tard. Les corbeaux géants s’abattirent sur eux, les jetant à terre à grands coups d’aile et déchirant leurs poitrines avec leurs becs acérés comme des poignards. Guerwolf fit tournoyer sa hache et l’un de ceux qui passaient à proximité de lui s’effondra sur le sol, l’aile brisée, se tortillant avec des croassements pitoyables. La nuée paraissait innombrable. Le ciel tout entier s’était mis à vomir des oiseaux aussi noirs que la nuit. Des cris de douleur et des hurlements d’épouvante se mêlaient aux plaintes lugubres des corbeaux. Ceux des rebelles qui le pouvaient encore s’enfuirent dans la forêt, pour se mettre à l’abri des monstrueux volatiles. Mais des lumières apparurent au bas de la pente. Des cavaliers montaient à présent vers le camp, brandissant des torches et de longues épées. Les flammes faisaient luire le métal de leurs armures, et une lueur de braise, impitoyable et terrible, brillait au fond de leurs yeux.

Guerwolf tourna les talons et s’enfuit, non par lâcheté, mais parce qu’il avait compris que la lutte était vaine. La magie des runes était infiniment trop puissante. Les rebelles allaient être massacrés et sa présence ne changerait rien. La seule chance qui lui restait était de trouver un abri dans les rochers, là où les cavaliers ne pourraient pas le suivre – puis de rejoindre Leif et d’accomplir la tâche qu’il lui avait assignée.

Un oiseau s’abattit en piquet droit sur lui. Il l’évita d’un crochet et dans le même mouvement lui ouvrit le crâne d’un coup de hache. Ensuite il se lança à l’assaut des rochers. La pente était très abrupte et il faisait sombre, mais il trouva pourtant des prises à tâtons et se hissa à la force des bras et des poignets, tenant sa hache d’une seule main, sentant la douleur de ses blessures le déchirer à chaque mouvement. Les hurlements retentirent de plus belle et il jeta un coup d’œil vers le camp. La lumière d’un rideau de flammes ardentes éclairait le bas de la pente. Les cavaliers avaient mis le feu aux broussailles où les hommes s’étaient réfugiés. Au-dessus du brasier volaient les corbeaux, leurs plumes étincelants dans les ténèbres comme de l’obsidienne, leur bec luisant de sang frais.

Guerwolf se détourna et reprit son ascension. Il ne pouvait plus rien pour personne. Et puis quoi ? Il ne leur devait rien. C’était l’enfant qu’il devait protéger, l’enfant et nul autre que lui… et cela jusqu’à ce qu’Erioch soit mort et que le sortilège runique prenne fin. Avec un peu de chance Leif avait déjà péri et il était libéré de cet enchantement… mais Guerwolf savait bien que ce n’était pas le cas. Il l’aurait senti sur le champ si le garçon auquel il était lié par le Serment du Sang était mort.

Haletant et à bout de souffle, il se hissa au sommet de la falaise. Il resta un moment immobile, allongé sur le sol, tenant de reprendre sa respiration. Mais un ébrouement de cheval le fit sursauter. Il se remit debout et reprit sa hache, prêt à un nouveau combat. Un cavalier se dressait sur les rochers, un peu au-dessus de lui, une haute silhouette menaçante dans les ténèbres. Comment avait-il fait pour monter jusqu’ici ? Les rebelles avaient choisi cet endroit, adossé aux falaises justement parce que c’était un véritable nid d’aigle, accessible seulement par une pente abrupte à travers la forêt.

Guerwolf grinça des dents. Erioch avait pensé à tout ! Il avait bloqué toutes les voies de fuite, même les plus improbables. Mais si le cavalier était seul, il ne vivrait pas assez longtemps pour revoir son maître. Il s’avança, leva sa hache, impatient d’en découdre. Ses lèvres se retroussèrent en un rictus féroce. Le chevalier dégaina son arme.

— Cette fois-ci, tu ne me vaincras pas.

Guerwolf s’immobilisa, saisi de stupeur. Ce n’était pas possible… Cette voix… Il se souvenait parfaitement où et dans quelles circonstances il l’avait entendue. Au lieu de faire avancer sa monture, l’homme mit pied à terre et descendit le rejoindre, marchant avec précaution dans les rochers. Il était grand mais moins que Guerwolf, et sa silhouette athlétique et bien proportionnée offrait un contraste frappant avec la difformité de son adversaire.

— Tu sais qui je suis, n’est-ce pas ?

— C’est impossible, laissa échapper Guerwolf. Je t’ai tué. Je t’ai tranché la tête.

— Rien n’est impossible pour qui connaît la magie des runes. Tout comme les anciens seigneurs runiques, Erioch a maîtrisé l’ultime pouvoir. Il a aboli les frontières de la vie et de la mort.

— Peu importe… Je te tuerai une nouvelle fois voilà tout…

— Tu n’y arriveras pas, tu le sais très bien. Tu n’es plus en état. Tu es meilleur guerrier que moi je le reconnais, mais tu n’es pas assez fort pour me vaincre, blessé et affaibli comme tu es.

— Tu crois cela ? demanda Guerwolf en levant sa hache. Je vais te montrer que je ne suis pas encore moribond.

Il frappa sans prévenir, une attaque soudaine et sauvage. Grimlor s’effaça et Guerwolf déséquilibré, bascula en avant avec une grimace de souffrance. Il se reprit aussitôt et se remit en garde.

— Tu n’es pas aussi rapide que la dernière fois, tes gestes sont moins vifs et moins sûrs. Pourquoi ne pas admettre ta défaite et te rendre ? Erioch n’est pas un monstre. Il sait se montrer miséricordieux lorsqu’il en a l’occasion.

Nouveau coup de hache, cette fois-ci paré par Grimlor qui détourna l’attaque d’un mouvement enveloppant.

— Inutile de t’obstiner. Tes amis sont vaincus. Le combat est inutile. Erioch ne veut pas ta mort. Je peux t’offrir une reddition acceptable.

— Tu me prends pour un enfant ? Tu crois que je vais me fier à un démon revenu du royaume des morts ? A un traître qui s’est mis au service d’un sorcier ?

— Je ne suis pas un traître. Tu n’as pas le droit de m’appeler ainsi.

Guerwolf eut un rictus méprisant.

— Tu as trahi Arvarn, le roi légitime de Galadhorm !

Grimlor, sans se troubler, secoua la tête.

—Tu te trompes. Ce n’est pas moi qui ai trahi Arvarn. C’est Arvarn qui m’a trahi. Tu as été abusé, nous l’avons tous été. Le jeune Leif ne t’a pas dit toute la vérité – sans doute l’ignore-t-il lui même.

— Que veux-tu dire ?

— Viens avec moi à Galadhorm et tu comprendras. Erioch t’expliquera tout.

Le Loup éclata de rire.

— Tu voudrais bien me voir te suivre sans faire d’histoire et me remettre pieds et poings liés à ton maître, n’est-ce-pas ? Mais Guerwolf le Loup n’est pas de ceux que l’on peut ainsi abuser !

— Je te donne ma parole d’honneur que tu n’as rien à redouter ni de moi, ni d’Erioch. Quand tu sauras la vérité, je suis sûr que tu te rallieras de toi-même à Erioch – ou que tu quitteras la vallée, peu importe.

— Que le dieu noir t’emporte, toi et Erioch ! Je ne vais pas me fier à la parole d’un traître ! Quel honneur te reste-t-il, Grimlor le Vil, assassin de son propre seigneur ?

— Il sied bien à Guerwolf le Loup de parler de traîtrise ! rétorqua Grimlor, offusqué, sentant brusquement son cœur s’enflammer de courroux. Tu crois que j’ignore qui tu es et pourquoi tu es ici ? Tu as tué Araldr, assassinant du même coup l’espoir du Raklein. Et tu oses à présent parler d’honneur ? Tu ignores jusqu’au sens de ce mot !

Ils tournaient sur eux mêmes, face à face, se défiant du regard, armes brandies. Le prochain assaut serait décisif, ils le savaient tous les deux. Guerwolf rassemblait tout ce qui lui restait de forces, luttant pour enfouir la souffrance au plus profond de lui-même. Le temps s’arrêta et les montagnes elles même retinrent leur souffle. La nuit parut soudain plus claire, un rayon de lune fit étinceler la lame de Guerwolf. Ce fut Grimlor, cette fois, qui prit l’initiative de l’attaque. En bafouant son honneur, Guerwolf le Loup avait éveillé sa colère. Au cri de « Galadhorm ! », il bondit en avant, balayant l’air de son épée. Guerwolf parut hésiter, lent à réagir, lui dont les réflexes étaient ordinairement semblables à ceux d’un animal, était à présent paralysé par une sorte de torpeur mortelle. Un sourire de triomphe éclaira le visage de Grimlor. Mais au dernier moment, à l’instant où l’épée allait pénétrer dans sa poitrine, le Loup réagit enfin. Il s’effaça, d’un mouvement si incroyablement fluide et rapide qu’on aurait dit qu’il avait simplement glissé dans l’air, et il frappa de sa hache, droit vers le crâne de son adversaire. Celui-ci emporté par son élan ne put s’arrêter à temps, une fois de plus surclassé par le Loup, dont la ruse et la science du combat égalait la puissance physique.

Il y eut un éclair de lumière et la hache explosa en multiples fragments. Guerwolf et Grimlor furent précipités au sol. Une silhouette mince venait d’apparaître sur les rochers.

— Il suffit, dit la voix glacée d’Erioch. Mort tu n’es pas utile, Guerwolf le Loup. Mais je ne te laisserai pas tuer un autre de mes serviteurs.

Le barbare poussa un rugissement de fureur. Il se leva et se jeta sur le sorcier. A la vitesse de l’éclair, celui-ci traça quelque chose dans l’air à la pointe de son index que prolongeait un ongle de nacre. Des cordes apparurent de nulle part et se nouèrent autour du torse du guerrier, le réduisant à l’impuissance. Il lutta pour les briser, se débattit de toutes ses forces mais rien n’y faisait. Il ne parvenait presque plus à respirer et puis il bougeait, plus les cordes resserraient leur emprise.

— Je pourrais te révéler qui je suis vraiment, et te dire pourquoi Grimlor et les autres se sont ralliés à moi. Mais ce serait inutile.

— Je sais qui tu es ! voulut dire Guerwolf. Tu es Eredor !

Ces mots se perdirent dans un cri étranglé lorsque les cordes se nouèrent autour de sa gorge.

— Ce serait inutile, poursuivit Erioch impitoyablement, car la vérité ne peut convaincre que les hommes, et toi, Guerwolf, tu n’en es pas un. Tu es même au-dessous du barbare, tu n’es qu’une bête, frustre et stupide, mue uniquement par ton instinct primitif. Avec les hommes on peut raisonner et convaincre. Avec les bêtes, on doit s’y prendre autrement pour s’assurer de leur loyauté. La raison est vaine, il faut utiliser la force !

Il traça de nouveaux signes dans l’air.

— Le pouvoir des runes te soumettra, et fera de toi mon plus précieux chien de guerre, Guerwolf le Loup ! Toute bête doit avoir un maître. A compter de ce jour, tu es à moi, corps et âme. Tu m’appartiens !

            Il traça un symbole de son ongle sur le front du guerrier et celui-ci eut l’impression qu’une lame de feu lui transperçait le crâne de part en part. Il se tordit et se débattit de plus belle sur le sol, tandis qu’Erioch éclatait d’un rire sardonique.

Chapitre suivant : Le dieu noir

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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