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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson

Un homme ne devrait pas désirer davantage
Ce qu’une juste Fortune lui a déjà apporté :
Ce qu’il garde pour ses amis, ses ennemis peuvent le lui envier ;
Le bien est l’ennemi du mieux.

(Le Havamal, 40)

Lorsque Leif ouvrit les yeux, il se trouvait encore dans la caverne, au milieu du cercle de runes. Rien n’avait changé, du moins en apparence. La première chose qu’il fit fut de palper son visage et ses membres – il était toujours lui-même. Son corps, pour autant qu’il pût en juger – était le sien. Dès qu’il essaya de bouger, les entailles que le sorcier avait creusées dans sa chair à la pointe de son couteau se rouvrirent et la douleur lui arracha un gémissement, mais cette souffrance était une joie et un soulagement. Il avait toujours son corps

Kergor était allongé au sol, à coté de lui, inanimé. Le garçon sentit une bouffée de haine lui envahir le cœur. Il se souvint de l’histoire que le maître des runes lui avait racontée alors qu’il le tenait à sa merci, et loin de lui inspirer du dégoût, la cruauté d’Arvarn lui parut justifiée a posteriori par ce que le vieux lui avait fait subir. Il lui sembla même que son père avait fait preuve d’un excès d’indulgence en laissant vivre le sorcier et se dit que c’était à lui qu’il revenait d’achever le travail. Il chercha des yeux le poignard que Kergor avait utilisé pour son rituel, mais avant qu’il ne puisse le trouver, l’homme reprit conscience. Il essaya de se redresser, mais il n’avait plus de force. Son œil unique avait perdu tout éclat.

— Je ne comprends pas, gémit-il. Cela n’aurait pas du se passer ainsi…

Il lutta pour se remettre debout, parut sur le point d’y arriver, puis retomba au sol et resta ainsi, prostré et hagard.

— Que s’est-il passé ? Pourquoi cela n’a-t-il pas marché ?

Leif ne voulait pas chercher d’explication. La seule chose qu’il souhaitait à cet instant, c’était se débarrasser du sorcier pour toujours. Il repéra enfin le couteau abandonné, quelques mètres plus loin. Craignant que Kergor ne devine ses intentions et ne le devance, il s’élança aussitôt dans sa direction, avec la vivacité d’un renard. Il franchit sans encombre le cercle de runes dont la magie s’était éteinte et sa main se referma sur le pommeau de l’arme. Il la leva devant le visage blafard de son ennemi, sans que celui-ci ne paraisse la voir.

— C’est impossible… répétait Kergor. Tout était parfait… Cela aurait dû marcher …

Leif hésitait, l’arme brandie. Il voulait frapper mais le désespoir du vieux désamorçait sa haine. Il aurait préféré que Kergor se défende, l’invective ou le menace. Le tuer aurait été plus facile. Le sorcier parut enfin s’animer, son bras se détendit brusquement et il saisit le garçon au poignet.

— Tu m’as menti, grogna-t-il d’une voix tremblante. Tu n’es pas le fils d’Arvarn !

Leif tressaillit. C’était pire que tout ce que Kergor aurait pu dire. Il se sentait atteint au plus profond de lui-même, comme s’il lui avait dérobé l’essence même de son être. Il se tortilla pour se dégager, mais l’homme le maintenait avec la force d’un étau, enfonçant ses ongles dans sa chair. Le garçon sentit une rage farouche lui soulever la poitrine. Il poussa un cri sauvage et lutta pour se libérer, martelant son adversaire à coups de talon. Il le mordit au poignet, si fort que le sang emplit sa bouche. Mais l’homme refusait de lâcher prise. Il le regardait en balbutiant des paroles incohérentes, son œil unique brillant de haine.

— Tu ne peux pas être Leif Arvarnson ! criait-il. C’est impossible !

Incapable de se dégager, le jeune Ljosalvar sentit sa fureur atteindre un paroxysme insupportable. En s’aidant de sa main gauche, il parvint à retourner la lame du couteau contre son adversaire, et pesa de toutes ses forces, les muscles tendus en un effort surhumain de toute sa volonté, appuyant sur le couteau de tout son poids. L’homme résista un moment, puis céda brusquement, et le poignard pénétra dans sa gorge, faisant jaillir un geyser écarlate et bouillonnant.

La main de l’homme se détendit, son visage se crispa de souffrance et d’horreur. L’œil écarquillé, il lutta pour reprendre sa respiration, pareil à un poisson hors de l’eau, battant des bras, tandis que Leif s’écartait de lui, le cœur battant de rage et d’excitation. Le sorcier mit longtemps à mourir, le corps secoué de spasmes. La mare de sang sous lui s’élargissait de plus en plus, l’adolescent n’aurait jamais pu imaginer qu’un corps humain put en contenir autant. Il n’osait pas bouger, ni même lever les yeux vers le vieillard à l’agonie.

Les battements de son cœur mirent très longtemps à s’apaiser, et il se passa encore de nombreuses minutes avant qu’il ne se décide à bouger. Il sortit de la grotte à quatre pattes, les mains pleines de sang, les membres mous et cotonneux, secoué de tremblements qu’il ne parvenait pas à maîtriser.

La fraîcheur de la nuit et les senteurs de la forêt lui firent l’effet d’un bain de jouvence. Il prit une grande inspiration et parvint à se relever en s’accrochant aux branches. Il avait l’impression que les arbres l’aidaient à se tenir debout grâce à leurs longs bras puissants, tels des géants bienveillants. La forêt était très proche. A sa grande surprise, les premières lueurs de l’aube commençaient à éclairer le ciel. Il était resté évanoui plus longtemps qu’il l’avait cru. Il fit quelques pas en avant, impatient de mettre le plus de distance possible entre lui et cette grotte maudite, et pénétra sous les frondaisons avec l’impression d’entrer dans un refuge. Leurs branches tordues formaient comme des arches au-dessus de sa tête et leurs troncs noirs, solides et noueux lui conféraient un curieux sentiment de protection.

Il marchait rapidement, toute prudence envolée, avançant droit devant lui sans trop se soucier de la direction. Il ne savait pas où il allait, mais il fuyait la grotte comme pour oublier au plus vite l’horreur de cette nuit. Le soleil commençait à peine à éclairer la forêt lorsqu’il atteignit les rives de la rivière, et il eut de nouveau faim et soif. Des fermes se dressaient dans les parages, et une fois encore, il préféra rester à l’écart. Il demeura caché à l’ombre des sous-bois, épiant les mouvements des paysans, guettant le moment où il pourrait sortir sans être remarqué.

Des craquements de branche le firent sursauter. Des hommes venaient dans sa direction, à travers la forêt, écartant ou piétinant les buissons sur leur passage. Leif se tapit derrière un tronc d’arbre mais il était trop tard. La première silhouette, une forme longiligne brandissant une épée courte, l’aperçut et le désigna de la pointe de son arme. Aussitôt, le garçon tourna les talons et s’enfuit. Il bondit au dessus d’une souche morte et s’engagea dans un sentier qui serpentait entre les arbres, bordé de fougères luxuriantes. Mais une forme apparut presque aussitôt devant lui, lui bloquant le passage, un jeune guerrier au teint pâle, à peine plus âgé que lui, qui brandissait une lance. L’adolescent fit un crochet pour l’éviter, voulut se jeter dans les broussailles, mais la hampe de la lance balaya le sol et lui faucha les deux jambes. Il s’effondra lourdement, étourdi, et avant qu’il n’ait pu reprendre ses esprits, la pointe de l’arme se posait sur sa gorge. Un sourire de triomphe éclairait le visage de son ennemi.

— Je t’ai trouvé… Avant tous les autres…

Les poursuivants débouchèrent dans le sentier. Ils semblaient plus expérimentés, l’un était mince avec un crâne dégarni et l’autre plus trapu et plus petit, avec une barbe poivre et sel.

— A nous la récompense ! s’exclama le jeune homme à la lance, les yeux brillants. Mille thalers à partager en trois !

Mais le grand homme maigre se rembrunit et secoua la tête. Il fit quelques pas en avant, empoigna la lance du jeune guerrier et le repoussa. Alarmé, celui-ci dégagea son arme et bondit en arrière.

— Qu’est-ce qui te prend ? balbutia-t-il. Il y en a bien assez pour trois…

L’autre hésita. Il se tourna vers son compagnon, et les deux guerriers échangèrent un regard de connivence.

— Nous n’avons pas l’intention de le livrer, Finn.

— Vous êtes devenus fous ?

Finn avait vieilli de plusieurs années au cours de l’hiver passé dans les cachots de Galadhorm et jamais on aurait pu croire qu’il s’agissait de la personne qui avait écrasé jadis le crâne d’un homme à coup de pierre, pour l’amour d’Hilga. Son visage était creusé par la souffrance. Son regard stupéfait allait  de l’un à l’autre de ses compagnons. Leif, profitant que l’attention n’était plus tournée vers lui, se dressa d’un bond sur ses pieds et tenta de s’enfuir. Mais le troisième homme le saisit par le bras au passage.

— Attends ! dit-il. Nous ne te voulons pas de mal.

Le garçon lutta désespérément pour se libérer, à coup de poings, de pieds et de dents. Mais l’adulte était coriace et il l’immobilisa sans trop de peine.

— Nous sommes de ton coté ! Calme-toi !

Finn n’en croyait pas ses oreilles. Il ne s’attendait pas à une telle déconvenue.

— Pourquoi faites-vous cela ? Il vaut beaucoup d’argent ! Nous pourrions être heureux pour le restant de nos jours…

Il pensait à Hilga, à la joie dans son regard s’il ramenait l’argent. Ils seraient pour toujours à l’abri du besoin, eux et les enfants qu’ils auraient.

— C’est le Veneur ! dit l’homme mince, qui se nommait Jorgen. L’envoyé de la déesse. Il ne faut pas le livrer à Erioch.

Des larmes de rage et de désespoir vinrent aux yeux de Finn, à la pensée de tout cet or qui risquait de lui échapper, par la faute de deux imbéciles et de leurs croyances d’un autre âge. Il affermit sa prise sur sa lance et esquissa un geste de menace mais son compagnon lui lança un regard d’avertissement et il abaissa son arme. Finn n’était qu’un fils de paysan avec une lance. Il n’avait jamais appris à se battre et les deux autres le tueraient avec aisance s’il essayait de s’imposer par la force.

Il se remémora brusquement le moment où les gardes étaient venus le chercher dans le cachot où il croupissait depuis l’hiver. Il s’attendait à ce qu’ils le conduisent au lieu de son supplice, mais au lieu de cela ils l’amenèrent dans la grande salle de Galadhorm et le jetèrent au pied du nouveau roi d’Erda : Erioch le Gardien.

— Que devons-nous faire de lui, seigneur ? C’est un meurtrier… Arvarn avait l’intention de le tuer.

Erioch abaissa son regard vers le jeune prisonnier crasseux et famélique qui gisait au sol, face contre terre. Ses vêtements n’étaient que haillons, ses cheveux et sa barbe étaient longs et emmêlés, pleins de crasse et de vermine.

— S’il a tué, c’est sous l’influence du démon qu’Arvarn avait lui-même ramené à la vie, énonça Erioch sèchement. Je ne punirai pas un homme pour les fautes d’Arvarn. Qu’on le libère !

Finn leva les yeux vers le sorcier, osant à peine croire à ce qu’il entendait, et à cet instant, le désespoir et la terreur qui le rongeaient depuis des mois disparurent enfin, et son cœur déborda de soulagement et de reconnaissance.

— Merci seigneur, dit-il d’une voix rauque et tremblante, merci… Que les dieux te bénissent…

Il croisa brièvement le regard d’Erioch et fut frappé par la flamme que l’on distinguait au fond de ses yeux.

— Si tu veux me remercier, dit le sorcier, retrouve Leif Arvarnson pour moi. Ta récompense dépassera tes rêves les plus fous.

Et à présent que Leif était enfin à leur merci ses compagnons s’apprêtaient à trahir Erioch et à se ranger du coté du Ljosalvar… Le garçon demeurait immobile et inerte, vaincu, dans les bras de l’homme trapu.

— Il est si jeune ! s’exclama Jorgen. On dirait un enfant. Je croyais qu’il était plus vieux.

— Il a les yeux d’un Ljosalvar…

Et curieusement, il y avait dans cette voix plus de respect que de mépris. L’homme le lâcha avec précaution, prêt à le saisir à nouveau s’il essayait de fuir. Mais Leif était si épuisé qu’il tomba à terre.

— Il faut le ramener à Galadhorm, commença Finn mais les autres ne le regardèrent même pas. C’est notre devoir !

— Il est dans un sale état, dit Jorgen d’un ton bourru.

Il désigna d’un index maigre et crasseux les traces laissées par le couteau de Kergor.

— Qui a pu lui faire cela ?

— Peut-être il se l’est fait lui-même ? C’est un rituel… de la magie ?

Un silence respectueux accueillit ses paroles. Finn reprit d’une voix tremblante d’amertume et de frustration.

— Qu’est-ce que vous voulez en faire ?

— On va l’emmener en sécurité… Quelque part où il pourra se rétablir.

Gurnald, l’homme trapu aux cheveux poivre et sel, se pencha et secoua Leif par l’épaule.

— Tu entends, mon gars ? Tu ne dois pas avoir peur de nous. Nous sommes là pour te protéger.

Leif lui jeta un regard vide et incompréhensif.

— Vous allez défier Erioch ? lança Finn.

Les deux autres le toisèrent d’un air mauvais.

— C’est Erioch qui a défié les dieux et les lois humaines ! Tu as entendu les histoires qui se racontent dans la vallée ? La lumière est apparue à l’intérieur de la tour, elle a brillé intensément, comme autrefois. C’est le signe du retour de la déesse. De nombreux hommes dignes de confiance ont aperçu la lueur par les fenêtres de la forteresse au fur et à mesure qu’elle s’élevait vers le ciel. Tous les gardes d’Erioch se sont enfuis à cette vue, même Korwen ! Les trolls eux même ont été saisis de terreur !

— Et Grimlor le Traître, qui a assassiné Arvarn et qui a pris le parti d’Erioch contre Thorsen a été tué, surenchérit Gurnald, alors qu’aucun guerrier n’avait jamais pu le vaincre au combat. C’est l’œuvre d’Assaréel ! C’est son bras qui a manié la hache qui l’a abattu !

— On dit que le Ljosalvar est allé dans le tombeau de Bertil et que le Veneur lui a confié l’épée runique, continua Jorgen. Et lorsque les hommes d’Erioch ont voulu s’y opposer, la déesse les a tous changé en animaux. Et tu voudrais que nous continuions à servir ce sorcier ? Ses jours sont comptés ! La déesse a choisi son nouveau Veneur pour terrasser l’usurpateur. C’est lui, le Ljosalvar, Leif Arvarnson qui va refonder le Pacte !

— Les paysans racontent que même Sigvar, le seigneur de Kjorval a juré allégeance au Veneur.

Leif secoua la tête, étourdi par ce flot de paroles. Rien de tout cela n’avait de sens… Etait-il en train de rêver ? Avait-il définitivement perdu la raison ? Qui avait parlé du tombeau et de l’épée runique aux paysans ? Brean ? Les rebelles ? Et quelle était cette lumière qu’ils disaient avoir aperçu dans la tour ? Assaréel avait-elle changé d’avis et finalement décidé de lui venir en aide ? Il se sentit brusquement soulevé de terre et transporté tel un petit enfant.

— Il ne faut pas rester ici. Les corbeaux pourraient nous voir.

L’homme jeta un coup nerveux aux alentours. Jorgen jeta un coup d’œil méfiant à Finn.

— Qu’est-ce que tu choisis ? Veux-tu venir avec nous et te mettre au service du Veneur, ou veux-tu continuer à servir Erioch ? Décide comme tu l’entends, mais choisis vite !

Finn avala sa salive. Il ne savait plus quoi dire. Le discours de ses compagnons l’avait ébranlé, mais il ne pouvait détourner ses pensées des milles thalers d’or et du regard brûlant d’Erioch qu’il avait l’impression de sentir encore peser sur lui.

— Je viens avec vous, finit-il par murmurer, à contrecœur.

Jorgen lui mit la main sur l’épaule.

— Je savais que tu ferais le bon choix !

Il abaissa son arme, et Finn lui jeta un regard inquiet. Il comprit brusquement que sa vie n’avait tenue qu’à un fil.

Ils traversèrent la forêt en empruntant des sentiers étroits et des pistes d’animaux. Ils transportèrent Leif jusqu’à une petite ferme bâtie à bonne distance du fleuve, sur les hauteurs. Cette terre était cultivée par un vieux métayer du nom d’Arûm, qui était un parent de Jorgen, et qui avait vu presque tous ses fils et ses filles mourir, de maladie ou à la guerre. Il ne lui restait que son épouse, une petite femme ridée comme un pruneau et son plus jeune fils, un adolescent de l’âge de Leif, mais qui paraissait nettement plus vieux. Dès qu’il vit arriver les quatre compagnons, il les fit rentrer à la hâte dans la ferme et referma la porte derrière lui.

— Pourquoi l’as-tu amené ici ? demanda-t-il d’une voix mauvaise, tandis que Gurnald posait Leif sur un lit.

Le garçon, arrivé au dernier stade de l’épuisement, avait perdu conscience durant le trajet.

— Je ne connais personne d’autre de fiable dans la vallée.

Le fermier secoua la tête d’un air désapprobateur.

— Tu vas amener le malheur sur ma maison…

— Au contraire ! C’est le Veneur ! L’envoyé de la déesse. Lorsque Erioch aura été vaincu et que tous sauront que c’est toi qui l’a protégé et nourri, ils te rendront grâce… Assaréel elle-même bénira ta demeure.

— Je ne crois pas en ses histoires.

— Tu le croirais si tu avais entendu ce qu’on raconte dans la vallée.

— Les gens parlent beaucoup trop. Ils boivent du vin et ensuite ils inventent des choses. Ils se montent la tête.

— Nous ne partirons pas d’ici, de toute façon, lança Gurnald d’un ton brusque, s’attirant un regard désapprobateur de Jorgen.

Finn, assis sur un tabouret dans un coin, gardait les yeux baissés sur le sol, sans rien dire. Il songeait encore à sa fortune perdue.

— Il n’y a pas de risque… Nous resterons ici juste le temps de contacter les rebelles. Ils sont tout un groupe à ce qu’on raconte, cachés dans les montagnes… Ils nous aideront.

— Et les corbeaux ? Erioch sait peut-être déjà où vous êtes.

— Nous avons fait attention.

Jorgen s’anima :

— Beaucoup de gens croient au retour de la déesse à présent ! Depuis que le tombeau du Veneur a été découvert et que les soldats ont vu les lumières dans la tour… Les nouvelles se sont répandues dans toute la vallée. Les gens se soumettent à Erioch parce qu’ils ont peur de sa magie, mais tous espèrent maintenant voir le Veneur tuer le sorcier !

Arûm secoua la tête d’un air sceptique, mais il ne répondit rien. Sa femme, armée d’un long couteau, coupait de larges tranches de pain noir qu’elle distribuait à la ronde. Puis elle s’approcha de Leif et pâlit en découvrant toutes les coupures, les marques et les ecchymoses sur sa peau.

— Il ne va pas bien du tout… Il est si frêle… Il pourrait mourir.

— Donne-lui du lait ! ordonna le fermier d’un ton brusque. Et mets du miel sur ses plaies… On ne meurt pas aussi facilement !

— Il y a des gardes qui ont déserté après que Korwen se soit enfui, expliqua Gurnald. Mais il y en aussi beaucoup qui continuent à suivre Erioch…A cause de tous l’or qu’il offre.

— C’est un attrape-nigaud, ricana Arûm. Personne ne paierait autant pour un gamin… C’est une rançon de roi, et jamais Erioch ne versera le moindre sou.

— Il y a aussi le pouvoir des runes… C’est à cause de cela que Grimlor et les autres chevaliers sont passés du coté d’Erioch. Il les a envoûtés avec ses sortilèges.

— Si c’est ça que racontent les paysans dans la vallée, je peux t’assurer qu’ils se gourent, dit encore le vieux. Parce que je connais bien les légendes sur Grimlor. Il avait un bouclier magique, gravé de runes, que lui ont donné les Gardiens. C’est pour cela qu’il a été le seul à pouvoir se battre contre Alrun cet hiver, à résister à son pouvoir et à le mettre en fuite. Grâce à ce bouclier, aucune magie ne pouvait l’atteindre. S’il a suivi Erioch c’est de son plein gré !

— Erioch est encore plus puissant que les Gardiens ! Il est assez fort pour vaincre leurs enchantements.

Le vieux fermier se contenta de hausser les épaules d’un air sceptique. Les deux guerriers le contemplaient avec une réprobation ouverte, et il ne voulut pas pousser plus loin la discussion.

 

Lorsque Leif s’éveilla, beaucoup plus tard, il ne se souvenait ni où il était, ni comment il était arrivé ici. Il se redressa et promena son regard autour de sa couche, interloqué. Il était surpris de ne pas être prisonnier, ni enfermé, ni attaché. Le soleil brillait à l’extérieur et ses rayons pénétraient par la fenêtre ouverte, illuminant l’unique pièce de la ferme. On entendait venant de la cour des caquètements de poule, des aboiements de chien et des éclats de voix. L’adolescent se leva et se glissa furtivement jusqu’à la porte.

— Tu vas où ? demanda une voix.

Il fit volte face et se retrouva nez à nez avec un adolescent qui paraissait un peu plus vieux que lui.

— Nulle part, dit-il d’un ton prudent. Tu es qui ?

— Elhorn. Je suis le fils d’Arûm.

Il ne dit pas qui était Arûm – c’était quelque chose qui lui semblait aller de soi.

— Qui m’a amené ici ?

— Jorgen évidemment ? Tu ne te souviens pas ?

Leif secoua la tête.

— Tu es vraiment le Veneur ?

Le garçon se rembrunit. Que pouvait-il répondre à cela ? S’il disait non, les fermiers le vendraient certainement à Erioch. S’il disait oui, qu’adviendrait-il lorsqu’ils s’apercevront qu’il leur avait menti ?

— Mon père ne croit pas au retour d’Assaréel, poursuivit Elhorn d’un ton hostile.

Il toisa le gamin avec un regard de défi et se redressa de toute sa hauteur, s’attendant peut-être à ce qu’il se mette en colère. Mais Leif demeurait immobile, réfléchissant. Le garçon était plus fort et plus âgé que lui, mais il éprouvait une étrange sensation d’assurance. Il n’en avait pas conscience, mais son passage dans la tour l’avait changé au-delà de tout ce qu’il avait cru possible. Au fond de lui-même, il ne considérait plus comme un Ljosalvar. C’est à peine s’il se souvenait encore de la couleur de ses yeux, et la façon dont le jeune fermier le fixait ne lui inspirait aucune gêne, alors qu’auparavant il n’aurait jamais osé le regarder en face.

Arûm entra, accompagné d’une odeur de fumier. Il posa sa fourche contre un mur.

— Tu es réveillé ? grogna-t-il.

Cette question n’attendait pas de réponse. Le vieux jeta à son fils un regard sévère.

— Va t’occuper des cochons. Faut-il donc que je fasse tout moi-même ?

Le garçon obéit. Arûm prit un tabouret et s’assit. Sa femme apparut à son tour, transportant un sceau d’eau qu’elle souleva avec effort et posa sur la table. Elle y plongea une coupe et la tendit à son époux qui la but d’un trait. Puis elle remplit de nouveau le récipient et le donna à Leif qui se mit à boire à petites gorgées.

— Que tu sois le Veneur ou non, il faudra partir d’ici demain. Je l’ai déjà dit à Jorgen.

Leif hocha la tête, soulagé. S’il n’avait tenu qu’à lui, il aurait quitté la ferme cette nuit, voire sur le champ. Une partie de lui-même ne cessait de guetter les sons venant de l’extérieur, tremblant de percevoir un croassement de corbeau. Finn et Gurnald rentrèrent à leur tour, torses nus et en nage. Afin de dédommager le vieux fermier des risques qu’ils lui faisaient courir, ils avaient passé l’essentiel de la journée à couper des arbres et à faire une provision de bois pour le prochain hiver. L’année dernière, Arûm et sa famille avaient failli mourir de froid faute de réserves suffisantes.

— Où est Jorgen ? demanda Gurnald.

— Il est allé aux nouvelles dans la vallée.

Le guerrier inclina prudemment la tête en direction de Leif.

— Je suis heureux que tu ailles mieux, dit-il d’un ton mesuré, comme s’il craignait de le voir s’enfuir à nouveau. Je crois que tu es l’envoyé d’Assaréel, et je suis prêt à donner ma vie pour toi si besoin est.

Leif réprima un rictus de dérision. Il se demanda quelle serait la réaction de cet homme s’il le traînait jusqu’à la tour pour lui faire rencontrer la déesse et lui faire toucher du doigt son impuissance.

— Arvarn était le roi d’Erda et à présent qu’il est mort, c’est toi qui dois régner et personne d’autre, ajouta Gurnald.

Arûm émit un ricanement.

— Arvarn n’était pas meilleur qu’Erioch. Tu n’as pas de mémoire Gurnald ?

Le guerrier le fustigea du regard.

— Nombreux sont ceux dans la vallée qui attendent le retour d’Assaréel et qui sont prêts à nous aider. Mais il faut être prudent. Beaucoup servent Erioch, soit par intérêt, soit parce qu’ils ont été pervertis par les runes.

— Je sais où sont les rebelles, dit soudain Leif. Rolf, Vyrmar et Guerwolf le Loup… Nous pouvons aller les rejoindre.

Gurnald hocha la tête.

— Nous ferons comme tu décideras. Tu es le Veneur.

Le Veneur… Leif commençait à haïr ce nom. Il était le fils d’Arvarn… Pas la créature d’une déesse pitoyable…. Finn souleva le seau et se mit à boire bruyamment, laissant l’eau couler sur son menton et inonder sa poitrine. Il reposa le récipient et reprit sa respiration, décochant au Ljosalvar un regard haineux. Le Veneur… Pour lui tout ce qu’il représentait c’était mille thalers de perdu et tous ses rêves de bonheur envolés.

Ils attendirent un moment, tandis que le soleil déclinait à l’extérieur. La femme cousait, le vieux aiguisa des couteaux, puis se mit à tailler un manche de pioche. Les mains de Gurnald étaient agitées de mouvements nerveux. Il tentait d’estimer depuis combien de temps Jorgen était parti. Et s’il lui était arrivé malheur ? Finn quant à lui se mit à craindre que leur compagnon ait finalement décidé de les vendre à Erioch pour toucher toute la récompense. Mais, alors que le ciel se teintait de pourpre, des chiens aboyèrent furieusement et Elhorn rentra, Jorgen sur ses talons. Le guerrier ôta son ceinturon et sa besace et les posa sur la table. Il eut un sourire, principalement à l’intention de Leif, mais le garçon ne le lui rendit pas. Il n’avait pas encore appris à sourire.

— Korwen a toujours l’épée, indiqua le nouveau venu. Il a installé son campement à la lisière des territoires interdits. Ses hommes ont peur à présent et lui aussi. Ils redoutent la déesse et ses émissaires.

— Et les lueurs ?

— Elles ne sont pas réapparues, répondit Jorgen d’un ton de regret.

Evidemment ! comprit soudain Leif. C’était sa propre lanterne que ces imbéciles superstitieux avaient aperçue l’autre nuit et qu’ils avaient prise pour la lumière d’Assaréel… Ils avaient confondu la flamme banale d’une lanterne à huile avec la clarté divine de leur déesse… Mais en y réfléchissant, leur réaction n’avait rien d’étonnant : comment auraient-ils pu se douter qu’il y avait un passage souterrain sous la tour ? Puisque les gardes surveillaient étroitement la seule entrée connue, la brusque apparition d’une lumière à l’intérieur du bâtiment avait de quoi effrayer.

— Et Erioch ?

— Il est surtout préoccupé par les rebelles. On dit qu’ils ont réussi à s’allier avec Sigvar de Kjorval, et il veut les trouver et les anéantir le plus vite possible.

— Il faut récupérer l’épée, intervient Leif. Sans l’épée on ne peut pas tuer Erioch.

Il ne savait pas pourquoi il s’accrochait obstinément à cette certitude. La déesse lui avait pourtant affirmé que l’arme ne servirait à rien. Mais il ne voulait pas la croire. Il avait vu les runes de la négation, il avait été témoin du pouvoir de l’épée, de la façon dont elle avait coupé en deux la lame de Gunnar le Vaillant comme un vulgaire bout de bois, dont elle avait tué le troll qui avait voulu lui crever les yeux… Il avait besoin de cette épée et il avait besoin surtout de l’espoir qu’elle représentait.

Jorgen hocha la tête.

— C’est possible. Korwen ne s’attend certainement pas à ce qu’on essaye de la lui reprendre.

— C’est de la folie… intervint Finn.

— Korwen ne sait pas que nous avons déserté. Il nous a envoyé patrouiller le long du fleuve. Nous allons retourner le voir et nous lui expliquerons que nous avons suivi une piste et que, surpris par l’obscurité, nous avons été obligés de camper dans la forêt. Ensuite, lorsqu’il fera nuit et que ses hommes seront endormis, nous nous glisserons dans sa tente pour lui voler l’épée runique. S’il le faut, je le tuerai moi-même. Je n’ai jamais eu peur de Korwen. Ce n’est qu’un gros porc stupide.

Leif hocha la tête. Ce plan était risqué évidemment, mais pas plus que tout ce qu’il avait accompli auparavant.

— Nous allons nous en occuper avec Gurnald. Toi il faut que tu te mettes en sécurité ! Tu es le Veneur. Tu es trop important.

— Je suis Leif Arvarnson, dit le garçon. Il ne voulait plus qu’on l’appelle le Veneur.

— Je viendrai avec vous, dit Finn.

— Non ! répondit aussitôt Jorgen qui n’avait pas confiance en lui. Le Veneur – le seigneur Leif Arvarnson – a besoin de protection. Il faudra que quelqu’un le conduise chez les rebelles.

— Je viendrai aussi, proposa Elhorn.

— Il n’en est pas question, rétorqua son père. Tu resteras ici. Pour qui te prends-tu ?

— Père ! implora l’adolescent en désignant le garçon. Il est plus jeune que moi et il va se battre contre Erioch ! Je veux y aller aussi.

— C’est le fils d’Arvarn. Et toi tu es le fils d’Arûm. Chacun son destin, et chacun son devoir.

Elhorn ouvrit la bouche pour protester, mais un regard de son père lui cloua le bec.

— Nous partirons demain à l’aube. Merci de nous avoir secourus. Nous saurons nous en souvenir.

— Tu es mon parent. Je ne fais jamais défaut à ma famille.

Ils dînèrent tous ensembles autour d’une grande table. Arûm l’avait fabriquée dans sa jeunesse, elle était suffisamment vaste pour accueillir la vaste famille qu’il avait voulu fonder. Hélas, de tous ses rêves il ne lui restait qu’une femme et un fils. Il regardait Leif et songeait à ses enfants disparus, à tous ceux qu’il avait vus mourir. On finissait par s’habituer à ses yeux bleus, et après tout ils n’étaient pas si horribles que cela.

— J’espère qu’il survivra, se dit le vieux.

Mais il n’y croyait guère. Trop jeune, trop fragile…

Ils dévorèrent un jambon entier et plusieurs miches de pain à peine sorties du four, cuites spécialement par l’épouse d’Arûm, et ils burent une cruche de vin. La nuit tombait.  La femme avait terminé sa couture. Elle offrit à Leif un nouveau pantalon et une tunique, des vêtements qui avaient appartenu à l’un de ses enfants et qu’elle avait remis en état et ajustés durant la journée.

— Les autres étaient en loques… Je les ai jetés…

Leif prit les habits sans dire un mot, trop ému et surpris pour songer à remercier. C’était la première fois qu’on lui faisait un cadeau. Il ne comprenait pas pourquoi la femme agissait ainsi, ni ce qu’elle attendait de lui en échange.

— Merci, Pyra, dit Jorgen à sa place. Qu’Assaréel te bénisse.

— Qu’Elle vous protège, et qu’Elle protège surtout le Veneur… Il est si jeune… Trop jeune pour affronter pareille responsabilité.

Sa main rêche effleura la joue de Leif qui se déroba aussitôt.

— C’est un Ljosalvar, dit Finn d’un ton plein de ressentiment. Ce n’est pas comme si c’était un humain.

 

Ils ne tardèrent pas à aller se coucher. Arûm et sa famille étaient debout depuis l’aube, et Leif n’était pas encore remis de toute la fatigue qu’il avait accumulée ces dernières semaines. Au plus sombre de la nuit, alors que la pièce était emplie de ronflements sonores, Finn se leva en silence, prit les bottes qu’il avait déposées au pied de son lit, ses vêtements de l’autre main, et se glissa jusqu’à la porte. Mais une silhouette se dressa soudain dans l’obscurité.

— Où tu vas ? fit la voix juvénile d’Elhorn.

Finn sursauta et lui jeta un regard mauvais.

— Pisser !

— Tu n’as pas besoin de tes bottes pour cela ? Ni de ta veste ?

Réprimant un juron, Finn laissa tomber l’un et l’autre et sortit de la ferme. Les chiens, errant en liberté dans la cour, se mirent à grogner à son approche, et Finn se rembrunit. Son plan avait été de s’éclipser discrètement pendant la nuit pour aller prévenir Korwen, mais il comprit qu’Arûm et Jorgen n’avaient rien laissé au hasard. Il déglutit à la vue des molosses et recula. Les bêtes le flairèrent, suspicieuses, puis ils s’éloignèrent et Finn se détendit.

Pieds nus et en sous-vêtements, il ne pourrait aller bien loin dans la forêt. Il n’était pas habitué comme Leif à marcher sans chaussure dans les cailloux et les ronces. Il se détourna et urina contre le mur. Au moins il ne serait pas venu pour rien.

Un bruit de battement d’aile le fit sursauter. Un grand corbeau se tenait perché sur le toit et l’observait avec une insistance insolite. Le cœur de Finn fit un bond dans sa poitrine. La chance était peut-être de son coté, après tout !

Il jeta un coup œil vers la porte puis murmura, aussi fort qu’il l’osa :

— Il est ici ! Le Ljosalvar, Leif Arvarnson… Celui qu’ils appellent le « Veneur » ! Il est chez Arûm. Ils veulent l’emmener auprès des rebelles. Va prévenir Erioch !

Le corbeau poussa un croassement et battit des ailes. Finn se demanda s’il avait compris. Peut-être n’était-ce qu’un oiseau ordinaire ? Ou peut-être ne pouvait-il qu’observer et ne comprenait-il pas la langue des hommes ? Il désigna la ferme avec insistance, puis montra ses propres yeux.

— Le Ljosalvar ! Il est ici ! C’est moi, Finn Argenson, qui l’ai trouvé !

Le corbeau croassa à nouveau et s’envola. Mais la porte s’ouvrit brusquement et Elhorn apparut, juste à temps pour apercevoir l’oiseau avant qu’il ne disparaisse dans la nuit. Il se tourna vers Finn, avec un mélange d’incrédulité et de réprobation, mais celui-ci le frappa à la tempe avec une telle force qu’il demeura étourdi. Puis il se retourna et s’enfuit vers la forêt. Il savait parfaitement que Jorgen ne le laisserait jamais demeurer en vie s’il apprenait ce qu’il avait fait. Mais il avait oublié les chiens. Ceux-ci s’élancèrent en grognant de fureur dès qu’ils le virent lever la main sur leur maître. Ils le saisirent au bras, aux poignets et aux chevilles, plantant profondément leurs crocs dans sa chair. Finn se débattait et poussait des hurlements. Elhorn arriva juste à temps pour empêcher les molosses de le mettre en pièce. Arûm apparut, tenant un gourdin dans sa main, suivi de Gurnald, qui, à demi-nu, brandissait un coutelas.

— Que se passe-t-il ? dit le vieux.

Elhorn donna un coup de pied à Finn.

— Il nous a dénoncés à Erioch ! Je l’ai entendu ! Il parlait à un corbeau ! Il a dit que le Veneur était ici.

Arûm fronça les sourcils. Ses pires craintes venaient de se réaliser. Si Erioch était prévenu, il enverrait des hommes pour ravager sa ferme. Sa propre sécurité lui était indifférente, mais il craignait pour sa femme et son unique enfant survivant.

— Pourquoi tu as fait cela ? demanda Gurnald.

Finn, à terre, les yeux emplis de larmes de douleur, lui jeta un regard furibond.

— Espèce d’immonde traître… continua Gurnald. Tout cela pour quelques pièces d’or…

— Tu oses me traiter de traître ? se défendit le jeune homme. C’est vous qui avez trahi Erioch ! Moi, je suis resté fidèle à ma parole !

— Erioch n’a aucun droit sur Erda. Leif est le fils d’Arvarn ! C’est lui l’héritier légitime de Galadhorm ! Même si tu ne crois pas qu’il est le Veneur tu devrais au moins respecter cela.

— C’est le fils d’un boucher ! Tu sais bien qui était Arvarn ! Un homme cruel, sans pitié, qui n’a jamais hésité à faire tuer tous ceux qui se dressaient contre lui ! C’est lui qui a libéré Alrun et qui a apporté la ruine sur cette vallée. Et c’est Erioch qui nous a sauvés en tuant le démon !

— C’est ce que raconte Erioch, mais ce ne sont que des mensonges !

— Peu importe ! intervint Jorgen qui venait à son tour de sortir, Leif sur ses talons. Le mal est fait… Je me méfiais de toi depuis le début. J’aurais dû être plus prudent.

— Erioch m’a sauvé la vie ! dit encore Finn. Alors que je croupissais dans le cachot où Arvarn m’avait fait jeter, attendant mon supplice, parce que j’avais été victime du pouvoir maléfique du démon qu’il avait lui-même libéré… Pour cacher sa propre forfaiture il n’aurait pas hésité à me faire torturer et mettre à mort ! Voilà l’homme qu’était Arvarn. Rien d’autre qu’une ordure assoiffée de pouvoir, comme tous les fils de Beorc !

— Tu mens !

Leif bondit et le frappa de toutes ses forces, à coups de pied, visant le ventre, le visage, les parties génitales. Il était comme fou, il frappait pour faire le plus de mal possible. Les chiens se remirent à aboyer et à grogner. Jorgen attrapa le garçon et l’éloigna à grand peine du corps prostré et recroquevillé sur lui-même de Finn.

— Nous allons partir tout de suite, dit Gurnald à Arûm. Si les hommes d’Erioch arrivent, tu diras que nous t’avons menacé et forcé à nous héberger.

— Il parlera, observa Arûm en désignant Finn.

— Non, répondit Jorgen.

Il fit un signe à Gurnald et celui-ci se pencha, saisit le jeune homme gémissant par les cheveux et l’assomma d’un seul coup avec le pommeau de son coutelas. Puis il le chargea sur ses épaules et s’éloigna dans la nuit. Les chiens l’entourèrent et grognèrent, mais il ne leur accorda même pas un regard. D’un sifflement, le fermier rappela ses bêtes.

— Il ne parlera plus jamais, ajouta Jorgen d’un air sombre. C’est ce que nous aurions dû faire depuis le début.

Ils rentrèrent dans la ferme et s’habillèrent sans dire un mot. Leif tremblait encore de colère. Ils réunirent à la hâte le plus de provisions possible dans un grand sac et remplirent leurs gourdes au puits. Gurnald ne tarda pas à les rejoindre, la mine sombre, et ils se mirent aussitôt en route. Ils disparurent rapidement sous le couvert des arbres.

Chapitre suivant : La nuit sanglante

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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