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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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Leif fait la connaissance d’un maître des runes

Seul celui qui a vécu et beaucoup voyagé
A travers les chemins de la vie
Peut dire avec sagesse quel esprit possède
Chaque homme qu’il rencontre.

(Le Havamal, 18)

Sortir de la tour fut infiniment plus facile que Leif n’avait osé l’imaginer. Il souffla d’abord la lanterne, se retrouvant aussitôt plongé dans une obscurité presque complète, puis poussa doucement la porte à double battant. A sa grande surprise, elle pivota sur ses gongs sans opposer de résistance, s’entrebâillant dans un grincement sinistre qui lui arracha une grimace de contrariété.

Il jeta un coup d’œil prudent et se glissa à l’extérieur, aussi furtivement qu’il le put. Il n’y avait aucune lumière et pas le moindre mouvement. Il se trouvait au sommet d’une pente abrupte et dégagée que gravissait une route sinueuse de terre battue qui disparaissait rapidement dans la nuit. En dépit de l’obscurité, il se sentait terriblement exposé, et se hâta de descendre se réfugier dans les arbres en contrebas. Il n’y avait aucune trace de guetteur. Comment cela était-il possible ? Les villageois avaient pourtant affirmé que les hommes d’Erioch étaient installés au pied de la tour ! Pourquoi avaient-ils abandonné leurs postes ? Etait-ce un nouveau piège qu’ils lui tendaient ? Leif sentait qu’il y avait quelque chose d’étrange, d’anormal.

Il huma profondément, comme un animal, tremblant de sentir l’odeur des trolls, mais ne perçut que les senteurs inoffensives de la forêt. Que faire à présent ? Devait-il revenir au lac, pour essayer de retrouver Vagmar ? Ou bien repartir dans les montagnes, ou encore descendre la rivière, vers la vallée ? Il décida de redescendre vers la Lance Grise, en dépit des risques. Vagmar était le seul à pouvoir l’aider à récupérer l’épée runique enfouie au fond du lac. Ensuite, il reviendrait au camp des rebelles, remettrait l’épée à Guerwolf afin qu’il l’utilise pour tuer Erioch. C’était ce qu’il aurait dû faire depuis le début. Venir ici avait été une perte de temps, une folie engendrée par la bêtise et le fanatisme de Brean et de Jörun.

S’il existait sur cette terre, un guerrier assez fort et déterminé pour s’ouvrir un chemin jusqu’à Erioch et le tuer malgré tous les hommes d’arme dont il était entouré ce ne pouvait être que Guerwolf le Loup, et le Serment du Sang qu’il avait prononcé lui assurait sa parfaite loyauté. Leif savait qu’aucun pouvoir au monde ne pouvait rompre un serment runique. Mais le Loup aurait besoin de l’épée … car sans elle les runes protégeraient Erioch et il serait impossible de le blesser.

Avec une prudence infinie, il revint en arrière et descendit dans les rochers qui bordaient le lac. La rive était plus accessible ici qu’en amont, mais l’obscurité rendait la progression périlleuse, et il tremblait à chaque instant de tomber sur un guetteur embusqué. Il se dit que les trolls n’auraient jamais la patience de rester ici à attendre dans les ténèbres, et que par conséquent il ne risquait guère de tomber sur eux. C’était déjà un réconfort.

Il atteignit le lac et suivit la berge un moment jusqu’à revenir au niveau de la Lance Grise. Mais Vagmar restait invisible. Il n’osait l’appeler, de peur de donner l’alerte. Il se mit à fureter aux alentours, espérant le trouver dissimulé dans les rochers. La barque n’était plus où ils l’avaient laissée. Il finit par en conclure que le fermier avait perdu patience et décidé de rentrer à Eruïr.

Un reflet métallique sur le sol attira son attention. Il se baissa et ramassa un poignard abandonné dans les rochers. Une arme qu’il reconnut immédiatement : c’était celle de Vagmar. Leif fronça les sourcils. Il passa son doigt sur la lame et le retira plein de sang poisseux. Inquiet il glissa l’arme à sa ceinture et revint vers le lac. Peut-être que Vagmar avait été attaqué par les hommes d’Erioch en fin de compte…

Il en eut la confirmation en découvrant la barque un peu plus loin. Elle avait été traînée sur la rive et sa coque percée à coups de hache, la rendant totalement inutilisable. Leif n’avait plus le choix. Si Vagmar avait été capturé, Erioch le ferait parler sans peine - par les runes ou par la torture - et le village ne serait plus un refuge. Il valait mieux partir et retrouver les rebelles. Mais Gunnar n’était plus là pour lui servir de guide. Saurait-il retrouver son chemin dans les montagnes ? Arriverait-il à se procurer à manger dans la forêt ? Il espérait que oui. Mais il fallait d’abord trouver un abri où il pourrait se reposer et dormir un peu.

Il remonta la pente menant vers les falaises, haletant et titubant de fatigue. Il grimpa dans une obscurité presque totale, sous le couvert des bois, trébuchant à chaque pas sur des racines ou se cognant la tête aux branches basses. Exténué, les pieds en feu, il finit par s’arrêter au pied d’un grand chêne massif, dont les ramures s’étendaient au dessus de lui comme de longs bras protecteurs. Il s’aménagea une couche entre ses puissantes racines, se roula en boule et s’endormit presque immédiatement.

Perché sur une branche, à proximité, une chouette l’observait, semblant veiller sur son sommeil.

 

Lorsque le garçon s’éveilla, le soleil était déjà haut dans le ciel et ses rayons nimbaient les feuilles du vieux chêne d’un éclat d’émeraude. La forêt bruissait de murmures et de chants d’oiseau. Leif se leva brusquement, furieux d’avoir dormi si longtemps. Son estomac gargouillait. Sa gorge était desséchée comme un morceau de cuir. Il se mit aussitôt en quête d’une source. Il ramassa quelques glands au passage et essaya de les croquer, mais ils étaient épouvantablement amers et il les recracha aussitôt. Il se mit à fouiller dans les arbres et dénicha quelques œufs qu’il goba immédiatement.

Lorsque le soleil approcha de son zénith, il découvrit une cascade d’eau pure qui coulait des hauteurs. Il s’abreuva et se baigna, sentant une force nouvelle se répandre dans son corps, comme si l’eau lui avait transmise toute l’énergie qu’elle avait amenée des montagnes. Ses vêtements étaient déchirés, couvert de terre et de crasse. Il ôta sa tunique et la noua autour de ses hanches, ne gardant que son pantalon et ses sous vêtements. Ses côtes saillaient sous sa peau sale et tuméfiée.

Au dessus de sa tête se dressaient à présent de hautes falaises abruptes. Il les longea un moment, cherchant un passage mais il ne put en déceler aucun. Partout où il allait, il se heurtait à des murs de roche presque verticaux s’élevant à plusieurs dizaines de mètres. Il essaya de grimper, parvint à s’élever de la hauteur de son corps environ, mais il dut très vite renoncer. Il avait fallu toute la science de grimpeur de Gunnar et sa connaissance du terrain pour lui permettre de descendre. Jamais il n’arriverait à remonter sans lui.

Vers la fin de l’après midi, alors que la lumière du soleil commençait à décliner, il se résolut à revenir vers le lac, la mort dans l’âme. Il se sentait véritablement affamé à présent et la fatigue le faisait tituber. Il se mit à chercher des champignons, en trouva quelques pieds, mais d’une espèce inconnue qu’il n’osa pas goûter. Il finit par dénicher des baies, mais elles ne parvinrent pas à apaiser sa faim.

La nuit tombait lorsqu’il sortit de la forêt. Le lac noir s’étendait devant lui, indifférent à ses tourments et à la faim qui lui tordait les entrailles. Que faire à présent ? Où aller ? Leif comprit qu’il ne survivrait pas longtemps tout seul dans les terres sauvages. Les choses qui paraissaient faciles lorsqu’il était avec Gunnar lui semblaient à présent insurmontables. Il n’avait pas d’autre choix que de prendre la route de la vallée, et de suivre la rivière jusqu’à trouver une piste praticable pour rejoindre le camp des rebelles – s’ils n’en avaient pas changé entre temps. Il courait un risque terrible, mais c’était sa seule chance.

Soudain un bruit de galop attira son attention. Il se mit rapidement à couvert. Un groupe de cavaliers longeait le lac, à vingt mètres de lui à peine. Il se dissimula derrière un arbre, le cœur battant. Les hommes d’Erioch étaient revenus… Et peut-être aussi les trolls ? Il recula et disparut sous les arbres.

Malgré l’obscurité et malgré la fatigue, il décida de se remettre en route tout de suite. D’abord parce qu’il savait qu’il ne pourrait se déplacer le jour lorsqu’il serait dans la vallée – le risque était bien trop grand avec la récompense de mille thalers placée sur sa tête – et ensuite parce qu’il voulait mettre le plus de distance entre lui et la tour, où les sbires d’Erioch devaient encore l’attendre.

Il longea le lac un moment, tout en demeurant sous le couvert des arbres, et parvint rapidement à l’endroit où celui-ci se resserrait brusquement avant de se déverser en cascade dans la vallée qui s’étendait à ses pieds. Le passage de ce coté était difficile, un sentier sinueux et abrupt qui descendait dans des éboulis instables et couverts d’aspérités coupantes. Leif s’y engagea malgré les risques. Le grondement de la cascade sur sa gauche recouvrait tous les autres bruits. Des éclaboussures mouillaient parfois ses pieds et son torse. Il frissonna et remit sa tunique. A mi chemin de sa descente, il glissa dans une flaque de boue et faillit tomber. Il termina sa descente en marchant à quatre pattes comme un animal, accroché des pieds et des mains à la pierre.

La cascade se brisait avec fracas sur les rochers et continuait sa course vers la vallée, serpentant à travers la forêt. Deux routes longeaient la rivière de chaque coté, des pistes de terres battues qui atteignaient presque trois mètres de large. On apercevait un peu en contrebas la masse sombre et imposante de hautes collines, et en dépit de l’heure tardive, des lueurs brillaient à leur sommet.

Leif marcha plusieurs heures, en suivant le cours de la rivière tout en restant à couvert dans la forêt, se fiant uniquement au bruit de l’eau pour ne pas se perdre. Le terrain descendait en pente douce, et des ruisseaux gonflés par la fonte des neiges coulaient des hauteurs à travers la forêt pour venir se jeter dans le fleuve. Leif en traversa deux à pieds secs, en sautant de pierre en pierre, mais le troisième était si profond et si large qu’il dut se suspendre à une grosse branche au dessus de sa tête et le franchir à la force des bras.

Lorsqu’il arriva enfin de l’autre coté, il était épuisé et ses muscles étaient douloureux. Une lueur commençait à poindre à l’horizon, visible à travers les arbres. L’aube était proche. Leif n’avait pas dormi depuis presque vingt-quatre heures, n’avait pas mangé de vraie nourriture depuis des jours. Il se força à explorer les environs, à la recherche de quelque chose à se mettre sous la dent, des baies, des racines, n’importe quoi. Il prit des tiges et des feuilles au hasard, sans savoir si elles étaient comestibles ou non, et se mit à les mâcher, plus pour tromper sa faim qu’autre chose. Il ramassa des vers dans la boue près du ruisseau, les nettoya comme il put et les avala, réprimant le haut le cœur qui lui souleva l’estomac.

Lorsque le soleil commença à s’élever dans le ciel, le jeune garçon arriva en bordure de champs cultivés qui s’étendaient autour de quelques fermes regroupées sur une colline, à coté de la rivière. Des paysans étaient déjà au travail à l’extérieur et il n’osa pas sortir des bois. La pensée des milles thalers offerts pour sa capture ne cessait de le hanter, et il n’imaginait pas qu’un fermier pourrait lui être d’un quelconque secours.

Il s’enfonça dans la forêt dans l’espoir de trouver des baies. Il était presque dans un état second. Il marchait d’un pas mécanique, plongé dans une sorte de stupeur hébétée, sans plus rien voir de ce qui se passait autour de lui, préoccupé seulement de trouver de quoi apaiser la faim qui torturait ses entrailles. Le soleil montait dans le ciel, les bois résonnaient de bourdonnements d’insecte et de chants d’oiseaux. Des craquements dans les fourrés trahissaient la présence des lièvres qui s’enfuyaient à son approche. Il s’enfonça dans un massif de ronces. Les épines griffaient sa peau, déchiraient ses vêtements, mais il ne parut même pas le remarquer. Il saisit les baies à pleines mains et les enfouit dans sa bouche les avalant sans prendre le temps de les mâcher, le jus couleur de sang dégoulinant sur son menton et ses doigts.

Lorsque sa faim fut quelque peu assouvie, il se hissa dans un arbre et se cala contre une branche. Le sommeil lui vint presque immédiatement.

 

Lorsqu’il s’éveilla, sans savoir exactement combien de temps il avait dormi, il faisait nuit. Il faillit tomber de l’arbre lorsqu’il voulut se redresser en oubliant où il était, et se rétablit de justesse sur la branche. Il jeta un coup d’œil en bas et ce qu’il vit lui donna un coup au cœur.

Des hommes avaient installé un camp juste au pied de l’arbre où il dormait. Ils étaient étendus sous des couvertures et ronflaient paisiblement, tandis qu’un peu plus loin rougeoyaient les dernières braises d’un feu de camp. Par une chance inconcevable, ou une sorte de miracle, ils ne l’avaient pas remarqué.

Le cœur de Leif battait à se rompre. La faim et la soif le tenaillaient à nouveau. Il n’allait pas attendre le lendemain qu’ils se réveillent et s’en aillent… D’autant plus qu’ils risqueraient de le voir à la lueur du jour. Il se suspendit à la branche par les bras, et prit le risque de se laisser tomber à terre. Il avait cru pouvoir se recevoir souplement et sans bruit dans la terre meuble, mais son état de fatigue était tel qu’il trébucha et s’effondra lourdement à terre. Il se releva immédiatement, mais aucun des trois dormeurs n’avaient réagi.

Un petit rire s’éleva alors des ténèbres.

— Tu n’as pas à avoir peur… Ils ne s’éveilleront pas.

Leif sursauta et se tourna du coté où venait la voix. On ne distinguait qu’une silhouette indistincte dans les ténèbres, drapée dans ce qui semblait être une sorte de longue cape noire.

— Pourquoi ? chuchota Leif.

L’homme sortit de sous sa cape un long bras décharné. Il tendit son index avec un ongle long comme une griffe, désignant le sol. Le garçon suivit son geste du regard, mais il faisait si sombre qu’il ne distingua rien du tout. Il se pencha pour mieux voir, et à la faveur d’un rayon de lune, finit par apercevoir quelques signes tracés dans la terre, à l’aide d’un couteau ou d’un bâton pointu.

Il se redressa aussitôt et leva les yeux vers l’inconnu.

— Qui es-tu ?

L’homme s’avança, émergeant des ténèbres. Il dominait l’enfant de plusieurs têtes. Son visage était dissimulé par un capuchon, et il s’appuyait sur un bâton noueux plus haut que lui.

— Quelle importance qui je suis ? grinça-t-il. J’ai tracé les runes pour toi… Pour qu’ils dorment et qu’ils te laissent en paix…

Le garçon le regardait, bouche bée. Il recula, effrayé, dès que l’autre fit mine d’avancer.

— Pourquoi me crains-tu ? Tu crois que je vais te dénoncer à Erioch ? Pour toucher la récompense ?

Leif ne savait pas lui-même ce qu’il croyait. Il n’était plus en mesure de penser, ni d’assimiler tout ce qu’il voyait.

— Tu es un seigneur des runes ?

Une fois encore, l’homme eut un petit rire grinçant. Il fit un pas en avant, et Leif aussitôt en fit deux en arrière, près à détaler. L’homme s’arrêta et lui jeta un regard inquiet.

— Ne t’enfuis pas… Tu as peur de moi ? Si tu continues ainsi tu mourras d’épuisement et de faim dans la forêt. Tu dois faire confiance à quelqu’un…

— Qui es-tu ?

— Rien d’autre qu’un vieil ermite solitaire – quelqu’un qui a voué sa vie aux runes.  Je veux t’aider… Je t’offre tout mon pouvoir… Je graverai les Signes pour toi.

— Pourquoi m’aiderais-tu ? demanda Leif qui ne pouvait se départir de sa méfiance.

— Nous sommes pareils, toi et moi ! Tu ne peux le nier. Je ne peux voir tes yeux dans les ténèbres, mais j’ai entendu les rumeurs dans la vallée. Je sais qui tu es, Leif Arvarnson ! Je sais que tu cherches le secret des runes, comme le fit ton père jadis, et je sais aussi que tu portes en toi un pouvoir terrible.

— Que veux-tu dire ?

— Je te le montrerai, si tu veux. Je t’ouvrirai les portes d’un pouvoir plus grand que tout ce que tu pourrais imaginer. Tu comprendras pourquoi les humains redoutent les Ljosalvars !

L’adolescent hésitait. Il éprouvait une méfiance instinctive envers ce vieil homme à la voix grinçante dont il ne pouvait toujours pas voir le visage.

— Tu as besoin de moi, reprit le vieux d’un ton doucereux, si tu veux récupérer l’épée runique.

Leif sursauta.

— Tu sais où est l’épée ?

— Bien sûr ! Les trolls t’ont vu sauter à l’eau, et ils ont vu que tu avais l’arme avec toi. Ils l’ont répété aux chevaliers et ceux-ci ont ordonné à des serfs de plonger dans le lac. Plusieurs d’entre eux ont été emportés par la pieuvre géante, mais l’un d’eux a réussi à récupérer l’épée dans la vase et l’a ramenée à la surface. Il l’a remise à Korwen, qui commande à présent la garde.

— Où est-elle ? A Galadhorm ?

— Pas encore… Il te reste une chance de la ravoir avant qu’Erioch ne s’en empare, mais il ne faut pas trop tarder. Korwen aimerait bien garder l’épée pour lui, mais ses soldats l’ont vu la prendre et ils pourraient le dénoncer à Erioch s’il tarde trop à la lui donner.

Comme Leif hésitait encore, il ajouta.

— Viens avec moi ! Je me suis installé dans la forêt. J’ai des provisions. Du pain et du fromage… Tu pourras manger et dormir tout ton saoul, et ensuite lorsque tu seras prêt je t’aiderai à reprendre l’épée à Korwen. Si tu le veux, je te montrerai toute l’étendue de ton pouvoir. Je te révélerai le secret des runes !

Le garçon se décida enfin. Il fit quelques pas en avant et rejoignit le vieux. Celui-ci eut un sourire de triomphe, dissimulé dans l’ombre de son capuchon.

— Ne traînons pas ici.

Il s’enfonça dans la forêt, Leif sur ses talons. Lorsqu’il marchait, les ronces et les broussailles donnaient l’impression de s’écarter mystérieusement sur son passage. Il paraissait se guider avec une parfaite sûreté dans les ténèbres. Leif observait son dos avec une sorte de fascination et de révérence. Un seigneur runique… Ici à Erda… Comment aurait-on pu croire cela possible ?

— Je croyais que les maîtres des runes avaient disparu lors de l’Armageddon ?

— Leur savoir ne mourra jamais, répondit l’homme sans se retourner. Tant que les hommes vivront, il demeurera présent dans leurs cœurs !

Il s’arrêta brusquement et se tourna vers l’adolescent.

— Tu ne sais pas d’où elles viennent, n’est-ce-pas ? Tu ne sais pas qui est le premier à les avoir tracées ?

Leif secoua la tête, effrayé par la ferveur qu’il percevait dans la voix du vieux.

— C’est Eredor, le dieu noir. Par sagesse et par compassion, il a transmis son savoir aux hommes pour les rendre maître de leur destin. Il leur a donné le pouvoir de s’affranchir de la tutelle des dieux !

— Eredor était un dieu mauvais. C’est lui qui a provoqué l’Armageddon…

— Ce sont les dieux eux-mêmes qui ont déclenché l’Armageddon ! Les mortels ont retenu l’enseignement d’Eredor et l’ont transmis à leurs enfants. Inlassablement, génération après génération, ils accroissaient leur savoir, étudiant et réétudiant les runes qu’Eredor leur avait transmises, se pénétrant de leur sens caché, jusqu’au jour où le pouvoir des meilleurs d’entre eux devint aussi grand que celui des dieux, et où l’autorité du maître de la Montagne des Brumes en fut ébranlé. C’est pour cette raison que les divinités ont déclenché l’Armageddon ! Pour s’assurer que tous les seigneurs des runes soient tués et que nul ne puisse plus contester leur pouvoir, parce qu’ils ne supportaient pas que de simples mortels aient acquis une puissance comparable à la leur et leur disputent la maîtrise de l’univers !

Le ton du vieux se chargea de colère.

— Eredor fut jugé et châtié pour cela… Le conseil des dieux le jugea et le condamna à un sort ignominieux pour avoir voulu affranchir l’humanité pour lui avoir donné les clefs lui permettant de s’élever au-dessus de sa condition. Une assemblée de dieux terrifiés et jaloux, ivres de rancœur et de haine, reportant toute leur peur sur Eredor, le vouant à partager le sort funeste de ceux qu’il avait voulu secourir…

Leif en demeurait sans voix. Ce que disait l’homme bouleversait radicalement tout ce qu’il croyait connaître du monde, mais sa voix avait de tels accents de vérité qu’il ne pouvait pas mettre en doute ses paroles.

— Erioch est Eredor ! affirma-t-il. Il est revenu d’entre les morts.

Le vieux éclata de rire.

— Qui t’a mis cette idée en tête ?

— J’ai vu son médaillon !

— Erioch n’est rien d’autre qu’un seigneur des runes. Il a le médaillon du dieu noir, c’est vrai, mais il n’ose pas - ou ne peut pas - utiliser le pouvoir qu’il renferme ! Eredor est mort depuis longtemps. Il a connu le sort qui est celui de tout mortel… Seul son sang a perduré !

— Erioch est le descendant d’Eredor ?

Une fois encore le sorcier secoua la tête. Ses yeux s’allumèrent d’une joie mauvaise qu’il s’efforça de dissimuler.

— Erioch n’a rien à voir avec Eredor… Ce n’est qu’un aventurier sans importance. Il ne représente rien… Il n’est qu’un pion des Gardiens, un pion destiné à être sacrifié le moment venu. Suis-moi… Tu vas comprendre.

Il reprit sa marche et Leif se hâta de le suivre, les pensées tournant dans sa tête jusqu’à l’étourdir. Le vieux lui tournait le dos, et il ne pouvait voir le sourire inquiétant et triomphant qui était plaqué sur son visage. Ils atteignirent finalement une grotte étroite et obscure qui s’ouvrait au cœur de la forêt, dans les flancs d’une petite colline. C’était ici que le vieillard avait installé son repaire, sommairement aménagé. Il possédait quelques provisions, des miches de pain dur et une meule de fromage sur lesquelles Leif se jeta avec avidité. Pendant un moment, il ne pensa qu’à manger, indifférent à la caverne et à l’homme à ses cotés. Puis lorsque sa faim fut enfin apaisée et qu’il eut le sentiment de ne plus rien pouvoir avaler, il releva les yeux.

— Merci, dit-il.

Ce mot lui était venu naturellement mais il éprouva une impression étrange en le prononçant. Il ne se souvenait pas d’avoir jamais remercié quelqu’un avant cela.

— Il vaut mieux que tu dormes à présent. Ne crains rien. Je veillerai sur ton sommeil.

— Je ne suis pas fatigué ! J’ai passé toute la journée à dormir. Montre-moi ce que tu m’as promis… le secret des runes.

Le vieux eut un sourire.

— Tu le veux vraiment, n’est-ce pas ? C’est cela que tu cherches au plus profond de ton cœur ?

Leif hocha la tête. Acquérir ce savoir ferait de lui enfin le digne fils d’Arvarn qui l’avait cherché en vain de son vivant. Alors d’où il était son père le verrait et lui accorderait enfin l’amour qu’il lui avait refusé. Le vieux se détourna, farfouilla au fond de la grotte et trouva un pot d’encre noire. A l’aide d’un bâton, il traça des dessins sur le sol de la grotte, tout autour de Leif, marmonnant entre ses dents des prières et des paroles incompréhensibles. Le garçon le regardait faire, fasciné, le cœur battant, essayant de se pénétrer du tracé des symboles.

— Les runes… dit l’homme à mi-voix, parlant plus pour lui-même que pour Leif. Elles sont si complexes et si subtiles… Il ne suffit pas de verser son sang et de les tracer sur le sol pour voir surgir leurs effets, oh non ! Il faut s’imprégner de leur substance, chercher sans relâche leur sens caché, s’ouvrir à elles et les laisser nous pénétrer jusqu’au plus profond de notre âme…

L’homme décrivit tout autour du lui un cercle formé de glyphes complexes.

— Eredor a gravé les runes sur le pilier de l’arbre du monde, auquel le Chaos est enchaîné. Il les a gravées pour nous libérer, dans l’attente où l’un de nous s’élèverait jusqu’à lui. Mais la magie est plus subtile encore que le dieu noir lui-même ne l’avait supposé. Elles sont vivantes, elles possèdent leur volonté et leur désir. Elles peuvent lire au plus profond de nous-mêmes, nous sonder et révéler les secrets de notre âme. Elles sont comme le miroir dans lequel se reflète notre être et au travers d’elles, nos tourments et nos désirs latents prennent forme et substance.

Leif ne comprenait plus rien à ces paroles. Le sorcier jeta au loin l’encre et le bâton, et brandit un poignard à lame courbe.

— A présent, dit-il d’une voix que l’excitation faisait trembler, il me faut un peu de ton sang…

Il s’avança, et tendant la main au dessus du tracé circulaire, saisit le garçon par le bras. Celui-ci se laissa faire sans résistance. La lame perça sa peau, ouvrit une large entaille, et une douleur brûlante lui transperça le bras. Il voulut se dégager, mais l’homme le tenait solidement. Il leva le couteau, auquel quelques gouttes étaient restées accrochées.

— Ton sang est si précieux… dit le vieux. Si précieux et si puissant… Tu ne réalises pas à quel point… Erioch aurait été stupide de le gâcher…

Son bras se détendit de nouveau, et il saisit le garçon par le col de la tunique et l’attira jusqu’à lui. La pointe du couteau se posa sur son visage, tout près de son œil.

— Qu’est-ce qui te prend ? Lâche-moi !

— Je pourrais te prendre bien plus, souffla le vieux. Je pourrais t’ouvrir la gorge ou t’arracher les yeux, te faire subir mille supplices…

Il ôta son capuchon d’un geste brusque, révélant un visage ravagé. Tout un coté n’était qu’un masque hideux et tuméfié, et une orbite était vide.

— Vois ce que ton père m’a fait subir… Ne serait-il pas justice que j’en fasse autant à son fils ?

Saisi d’horreur, Leif se débattit de toutes ses forces, il repoussa l’homme d’une ruade en pleine poitrine, et voulut s’enfuir, mais il retomba aussitôt au sol, saisi d’une brusque faiblesse. Le vieillard éclata de rire.

— A présent que tu m’as donné ton sang, jamais tu ne pourras franchir le cercle que j’ai tracé autour de toi ! C’est une prison plus solide que les murailles de Galadhorm !

Leif se recroquevilla au sol, poussant une plainte désespérée. Le rire du vieux résonnait en lui, ajoutant encore à son désarroi.

— Tu voulais savoir mon nom ? Je vais te le dire, maintenant que tu as fait la bêtise de te mettre en mon pouvoir ! Je suis Kergor. Jadis je vivais dans cette vallée et j’utilisais mes pouvoirs pour soigner et guérir les maladies et les blessures des gens d’Erda. Mais le seigneur Arvarn s’en offusqua. Il me fit capturer et jeter en prison. Plus tard, il vint me voir secrètement dans mon cachot et m’ordonna de lui révéler le secret des runes afin qu’il puisse, lui aussi, jouir de ce pouvoir. Hélas ! Pas plus qu’il n’est possible d’apprendre à un aveugle à discerner les couleurs, il est impossible d’apprendre à tracer les runes si on ne les ressent pas… Alors, par vengeance et par dépit, Arvarn me fit marquer le visage à l’aide d’un fer chauffé au rouge. Il me chassa de la vallée…  Mais je suis revenu pour m’emparer de son sang ! Le sang d’Arvarn, qui coule dans tes veines et dont personne n’a jamais soupçonné la valeur !

Son rire crucifia Leif qui se tordait de douleur sur le sol.

— Je ne vais pas te torturer, je ne vais même pas te tuer, bien que j’en aie le droit. Je suis au-delà de la vengeance à présent, au-delà de la rancœur et de haine ! Ce que je veux de toi, c’est ton sang,  et avec lui tout le pouvoir qui coule en toi !

Il traça de nouveaux signes sur le sol à l’aide de son couteau, murmurant des paroles étranges.

— Lorsque ce pouvoir sera à moi, rien ne pourra m’arrêter ! Sois heureux : car Erioch mourra comme tu le voulais, il mourra de ta main en même temps que de la mienne, et je régnerai à Galadhorm, par ton entremise. Rien ni personne ne pourra se dresser contre moi, pas même le Maître de la Montagne des Brumes ! Car ma puissance sera aussi grande que la sienne ! Je serai l’instrument de la vengeance du dieu noir, je mènerai à terme ce qu’il n’a pu accomplir !

Il traça sur sa poitrine des motifs runiques en de longs sillons sanglants. Puis il immobilisa Leif et le marqua de la même manière, ignorant ses hurlements de douleur.

— Nous sommes liés à présent ! Toi et moi nous ne faisons plus qu’un !

Il lâcha le couteau et rapprocha son visage de l’enfant, le tenant si près de lui que celui-ci pouvait sentir son haleine.

— Nous allons échanger nos corps. Ton corps si jeune et plein de sève deviendra le mien, tout le pouvoir qui sommeille en toi sera à moi, tandis que tu finiras ton existence misérable dans cette enveloppe borgne et décrépite…

Le jeune garçon le regarda avec horreur. Le vieux semblait comme transfiguré, une lueur éclairait son visage hideux, déformé par la haine et la convoitise.

— La magie est déjà en route… Elle ne peut être stoppée ! Rien ni personne ne peut inverser le processus !

            Il éclata d’un rire strident, et une vague de douleur insoutenable recouvrit Leif, qui perdit connaissance.

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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