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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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La tour d’Assaréel

Heureux celui qui est favorisé dans sa vie
Par le renom, les prières et les Sages Runes :
Devoir s’en remettre aux conseils d’autrui
Est bien mal aisé.

(Le Havamal, 8)

Ils sortirent avec précautions de la cabane. Karl et Soti transportaient le coffre dans lequel les grimoires étaient enfermés.

— Emmenez-le chez vous et cachez-le, ordonna Vagmar. Nous allons traverser le lac et explorer la Lance Grise. De toutes façons, la barque de Hagvar est beaucoup trop petite pour nous cinq.

Leif vit avec un pincement de cœur les deux hommes s’éloigner et disparaître dans la nuit. Ils emportaient les grimoires emplis des secrets des runes… aurait-il un jour l’occasion de les consulter ? Il lui semblait que l’âme de son père était là à roder autour de lui, partageant son impatience et sa frustration. Il se sentit plus proche de lui qu’il ne l’avait jamais été.

La barque d’Hagvar gisait renversée sur le dos derrière la maison. Vagmar et Arok l’inspectèrent rapidement à la lueur d’une chandelle. Elle n’avait pas servi depuis des mois, sans doute depuis l’été dernier, mais elle était intacte. Ils la redressèrent et la remirent à flots. Puis, ils dénichèrent des rames dans la remise. Arok prit une lanterne chez Hagvar, et vérifia qu’elle contenait encore assez d’huile. Il ramassa le sac goudronné qui avait protégé les grimoires et en enveloppa avec soin la lanterne.

— Nous aurons besoin de lumière, dit-il en guise d’explication, si nous voulons trouver le passage dans les rochers.

Vagmar hocha la tête, songeant qu’ils prendraient des risques terribles s’ils se promenaient avec une lanterne sous le nez de leurs ennemis. Ils grimpèrent dans la barque et se mirent à pagayer. Leif sentit sa peur revenir dès qu’ils s’engagèrent sur le lac, sur ses eaux si noires qu’on aurait dit de l’encre. Quelques étoiles scintillant dans le ciel et un croissant de lune argenté étaient leurs seuls guides. Leif s’attendait à tout instant à voir des tentacules crever la surface.

Ils mirent le cap sur l’île centrale, celle où Jörun avait amené Leif. Ils n’y abordèrent pas, mais la contournèrent avec circonspection, en s’efforçant de rester à couvert derrière les roseaux. Leur arrivée dérangea des grenouilles et des crapauds qui s’enfuirent avec des remous et des bruits d’éclaboussures. Ils marquèrent une pause lorsqu’ils atteignirent la pointe de l’îlot et jetèrent un œil vers la côte. On distinguait quelques lueurs à proximité de la tour mais aucun guetteur n’était visible sur la rive.

Ils reprirent leur route avec une prudence redoublée, s’efforçant d’atténuer leurs coups de rame pour faire le moins de bruit possible. Ils suivirent un moment la côte dans le sens du courant, sans s’en rapprocher, passèrent juste devant la forteresse elle-même, puis obliquèrent vers la droite.

— La Lance Grise est par là, chuchota Vagmar d’une voix presque imperceptible.

Il y avait si peu de lumière que Leif, au début, ne distingua rien du tout. Puis il finit par voir une sorte de pointe rocheuse qui surgissait du fond de l’eau telle une lance dont la hampe serait enfoncée dans la vase. Le rocher faisait environ trois mètres de circonférence, et il se dressait juste à coté d’une falaise abrupte, à quatre ou cinq mètres au dessus de l’eau. Son sommet était légèrement érodé et tordu vers la gauche, formant un crochet.

Ils se laissèrent glisser jusqu’au récif tout en surveillant la côte. Ils se dirigeaient avec des coups de rames prudents. Bientôt, ils furent si près qu’ils pouvaient le toucher en tendant la main. De la mousse couvrait la roche. Leif crut distinguer, à la faveur d’un rayon de lune, d’anciennes marques gravées sur la pierre, comme des motifs runiques à demi effacés. Mais il y avait trop peu de clarté pour espérer les déchiffrer.

Ils contournèrent la Lance et atteignirent la côte, qui s’élevait en une pente abrupte et irrégulière de rochers grisâtres et boursoufflés. Sur les hauteurs, se dressait un rideau d’arbres obscur. Tout semblait désert. Ils amarrèrent la barque et explorèrent rapidement les environs, à la recherche d’une grotte, ou de quoi que ce soit qui puisse ressembler à un passage. Mais peine perdue. Il y avait de nombreuses anfractuosités dans les rochers, mais aucune ne semblait bien profonde et de toute façon elles n’étaient pas assez larges pour laisser passer un enfant.

— Je te l’ai dit, grogna Arok. Je suis déjà venu ici. Il n’y a pas de passage. Il n’y en a jamais eu.

— Il y a peut-être eu un éboulement…

— Nous n’arriverons jamais à déplacer les rochers. Surtout pas avec les gardes au dessus.

Leif songeait au grimoire. Il se demandait s’il était possible que l’intendant qui avait écrit ces mots ait menti pour cacher au monde l’emplacement exact du souterrain… Mais dans quel but ? La pensée qu’un homme ait pu falsifier un document écrit, ait pu coucher sur un parchemin des mensonges qui seraient ainsi destinés à perdurer pour l’éternité lui donnait presque le vertige.

Soudain, Vagmar s’arrêta, pris d’une idée subite.

— La grotte est peut-être sous la surface de l’eau, indiqua-t-il.

Arok se frappa le front.

— Bien sûr ! Le niveau était plus bas à l’époque. Quel idiot j’ai été ! Je me souviens pourtant très bien que, quand j’étais enfant, les eaux se sont mises à monter, au point que mon grand père et ses voisins ont fini par élever une digue pour éviter que le lac ne déborde et n’envahisse le village. La grotte doit être complètement submergée aujourd’hui !

Leif sentit son cœur se serrer. Son dernier espoir d’atteindre la tour venait de s’envoler. Mais Arok sans se décourager, commença à enlever sa veste et ses chaussures.

— Je vais plonger. Je veux en avoir le cœur net.

— Tu ne verras rien du tout ! Il fait beaucoup trop sombre. Attendons demain !

— Nous ne pouvons pas prendre le risque d’attendre si longtemps. Allume la lanterne ! Là où nous nous trouvons, les guetteurs ne peuvent nous voir.

Vagmar obtempéra, mais à contrecœur sembla-t-il. Il battit un silex et enflamma la mèche, qui répandit aussitôt une lumière jaune et fumeuse. Leif recula, comme si cette lueur en elle-même avait quelque chose de dangereux. Elle éclairait la Lance Grise, qu’elle faisait paraître encore plus gigantesque et incongrue, ainsi que les rochers environnants. L’eau seule était restée uniformément noire. Arok s’avança dans le lac jusqu’à la taille, prit une profonde inspiration et disparut, avalé par les flots ténébreux. Vagmar resta immobile sur la rive, tenant la lanterne au dessus de l’onde, plus maussade que jamais, tandis que Leif se tenait en retrait, dissimulé dans les rochers, surveillant autant la Lance que la pente au dessus de lui.

Arok resta sous l’eau durant de longues minutes, à tel point que ses compagnons commencèrent à croire qu’il s’était noyé ou que le monstre aux tentacules l’avait emporté. Le Ljosalvar se reprocha de ne pas avoir parlé de cette créature aux deux villageois. Arok aurait-il osé plonger s’il avait su ce qui hantait les profondeurs du lac ?

Arok reparut sans prévenir, ruisselant et essoufflé.

— J’ai trouvé la grotte ! chuchota-t-il dès qu’il put parler. Elle est là, sous nos pieds, juste sous la surface ! Je vais voir ce qu’il y a au fond.

Il reprit son souffle et plongea de nouveau. Vagmar jeta un coup d’œil inquiet vers la forêt au dessus des rochers. Aucun guetteur n’était visible. Arok resta longtemps sous l’eau, encore plus que la première fois. Lorsqu’il reparut, il semblait à bout de souffle et il mit un bon moment à reprendre sa respiration. Il sortit de l’eau et rejoignit Vagmar, qui rabattit le clapet de la lanterne, les plongeant dans des ténèbres qui leur parurent par contraste beaucoup plus opaques qu’auparavant.

— Alors ?

— On peut passer. Il y a un siphon étroit et on débouche sur un passage souterrain. Ce n’est pas évident, mais on peut y arriver.

— Je ne pourrais pas y aller, objecta Vagmar. Je ne suis pas aussi bon nageur que toi.

— C’est lui le Veneur non ? rétorqua Arok en jetant un coup d’œil à Leif. C’est lui qui doit pénétrer dans la grotte, pas toi !

— Tu crois que tu peux l’emmener ?

— Si il a le courage de me suivre…

Les deux villageois se tournèrent vers Leif qui, dissimulé derrière un rocher, sentit ses jambes se dérober sous lui. Plonger dans cette eau sinistre peuplée de monstres épouvantables ne lui semblait pas du courage mais de la folie. Pourtant c’est ce qu’avait fait Arok. Il déglutit et se força à sortir de sa cachette pour s’avancer vers les deux villageois. Il baissa les yeux pour ne pas qu’ils n’y lisent sa peur et le méprisent.

— Je ne sais pas nager, dit-il d’une petite voix.

— Tu n’auras pas besoin de le faire. Tu t’accrocheras à moi. Je te guiderai. Atteindre la grotte sera facile, mais le problème sera de se diriger dans le souterrain. Il fait noir comme dans un four sous la terre.

Il reprit le sac imperméable et y rangea soigneusement la lanterne, ainsi qu’une pierre à feu et un peu d’amadou. Puis il en noua l’extrémité aussi solidement qu’il put.

— Le tissu résistera au moins le temps que nous atteignions la caverne et la mèche ne sera pas mouillée. Accroche-toi à ma ceinture, c’est tout. Ne me lâche pas surtout !

Leif ne répondit pas. Il était trop effrayé pour articuler un seul mot, mais il n’osait pas se dérober, de peur que les adultes ne se mettent en colère. Pouvait-il refuser de les suivre après qu’ils aient pris tous ces risques pour venir ici ?

Ils remplirent leurs poumons d’air et plongèrent. Une vague de ténèbres glacées se referma sur eux. Leif serrait de toutes ses forces la ceinture d’Arok et il gardait les yeux fermés. Son cœur battait avec force, et même s’il n’était dans l’eau que depuis quelques secondes, il avait déjà l’impression de suffoquer. Il devait lutter en permanence contre l’envie de lâcher Arok et de revenir à la surface.

Il fut brusquement happé en avant et son crâne heurta quelque chose de dur. Le choc n’avait pas été trop violent mais la douleur lui parut irradier dans tout son corps. Il fut si surpris qu’il ouvrit la bouche et faillit crier, laissant échapper un flot de bulles qui remontèrent vers la surface. Au même instant, il sentit une sorte de doigt fin et glacé s’enrouler autour de sa cheville. L’image du monstre aux bras innombrables lui revint aussitôt en mémoire et, pris de panique, il se mit à se débattre, battant des pieds et donnant des ruades pour se libérer. Son saisissement fut tel qu’il avala une gorgée d’eau et commença à suffoquer. La ceinture d’Arok lui fut soudainement arrachée des mains. Mais l’adulte revint en arrière, le prit par le bras et le tira vers lui, avec une telle vigueur que le monstre lâcha prise. Au passage, le bras de Leif ripa sur la roche et il éprouva une douleur accompagnée d’une étrange sensation de chaleur.

Son crâne heurta la pierre à nouveau. Durant quelques épouvantables secondes, il se sentit sur le point de perdre conscience, étourdi et aveugle, les poumons brûlants. Terrifié, il se débattit furieusement pour se libérer de l’étreinte d’Arok et revenir vers la surface. Mais celui-ci le tirait impitoyablement en avant, vers des eaux toujours plus froides et obscures.

Enfin, il émergea à l’air libre, crachant de l’eau et emplissant avec soulagement ses poumons de grandes bouffées d’oxygène. Ses yeux étaient pleins de larmes. Arok le hissa sur quelque chose de dur qui ressemblait à une énorme pierre plate. Leif resta un moment ainsi, à quatre pattes sur le sol, le cœur battant si fort qu’il avait l’impression qu’il allait exploser, tentant de maîtriser cette horrible impression de panique et l’impuissance qu’il avait senti monter en lui.

— Tu es idiot ou quoi ? gronda Arok d’un ton mauvais. Pourquoi tu m’as lâché ? Tu aurais pu te noyer !

Leif n’osa pas lui parler du tentacule. Il n’était même pas certain de ne pas avoir rêvé. Peut-être s’était-il simplement pris le pied dans une plante aquatique ?

A tâtons, l’homme dénoua la corde qui fermait le sac étanche, prit la lanterne et le silex. Il mit un long moment à faire naître la flamme. Leif se mit à craindre que l’eau ait pénétré dans le sac et noyé la mèche. Il guettait les bruits dans les ténèbres, les clapotis de l’eau, les halètements de son compagnon, les battements de son propre cœur. Enfin, après de longues minutes d’efforts, une étincelle jaillit, enflammant l’amadou, et bientôt la lanterne répandit autour d’eux un éclat aveuglant, accompagnée d’une odeur de naphte.

Ils se trouvaient dans une grotte plus vaste qu’ils ne l’avaient imaginé, avec un plafond si bas que même Leif n’aurait pu se tenir debout. L’eau en occupait la plus grande partie, mais le fond surélevé surnageait et on apercevait au sommet une sorte de fissure étroite s’ouvrant dans la paroi juste devant eux. Arok grimpa dans les rochers et éclaira le passage.

— La tour doit se trouver juste au dessus. De toute façon, il n’y a pas d’autre voie.

Le ton était sec. Leif comprit que le fermier avait peur et qu’il se mettait en colère pour le cacher. Il se hâta de se mettre debout et de le suivre, craignant qu’il ne finisse par retourner sa fureur contre lui. Il sentait sous ses pieds nus la roche humide et lisse.

Ils se contorsionnèrent pour se glisser à travers la faille et s’engagèrent dans un couloir sinueux qui ne cessait de monter. Leif pouvait se tenir debout à présent, mais Arok, en dépit de sa petite taille, devait plier les genoux et baisser la tête en permanence. L’homme dégaina son coutelas. Le garçon regrettait de ne pas avoir d’arme, même un simple couteau ou un bâton. Il sentit la peur grandir en lui, une crainte moins intense mais plus profonde que celle que lui inspirait l’eau. Son front se couvrit de sueur.

Ils continuèrent leur ascension avec peine. Le couloir, étroit et irrégulier, ne cessait de décrire des sinuosités et Leif perdit rapidement tout sens de l’orientation. Il ne savait plus s’ils allaient vers la tour ou si au contraire ils s’en éloignaient. Mais une chose était sûre : ils ne cessaient de monter, et la pente se faisait même de plus en plus abrupte. Le passage s’élargit brusquement et Arok put enfin se redresser. Devant eux s’élevait un escalier naturel formé de gros rochers amoncelés les uns sur les autres. Ils les escaladèrent sans difficulté et parvinrent à une grosse porte de bois ferrée sur laquelle avaient été dessinés des symboles runiques, à l’aide d’une peinture couleur de rouille.

Arok les examina pensivement. Il rapprocha la lanterne pour mieux voir et suivit les motifs d’un doigt hésitant. Leif ne se souvenait pas d’avoir vu de tels signes dans les grimoires d’Hagvar. Il regretta une nouvelle fois de ne pas avoir eu plus de temps pour les étudier.

— J’ai déjà vu ce glyphe, dit Arok.

Sa voix résonna étrangement dans le silence du couloir, emplie d’une crainte non dissimulée, mêlée d’une sorte de rancœur farouche. Leif attendit, n’osant le questionner.

— Il y avait le même symbole dans la grotte où demeurait Alrun…  Avant qu’Arvarn ne le libère…

Le jeune Ljosalvar jeta vers les runes un regard inquiet. Qui avait tracé de tels symboles ici et pourquoi ? Les runes qui retenaient Alrun prisonnier avaient été tracées par un Gardien. Etait-ce ce aussi un Gardien qui avait dessiné celles-ci ?

Arok demeura silencieux. Leif comprit brusquement qu’il n’avait plus envie de continuer. Il avait peur d’ouvrir la porte. Il redoutait ce qu’il pouvait trouver de l’autre coté, ce que les runes gardaient. Mais il ne voulait pas le dire à haute voix. D’un autre coté pouvaient-ils revenir en arrière ? La seule pensée de plonger à nouveau dans le lac lui inspirait une terreur indicible. Prenant son inspiration, il s’avança et empoigna la poignée de la porte. Il avait pensé la trouver fermée, mais à sa grande surprise, elle n’offrit aucune résistance et s’ouvrit avec un grincement sinistre. Elle s’entrebâilla légèrement puis s’immobilisa brusquement, coincée par la roche. Arok pesa de tout son poids, mais il ne parvint pas à la faire bouger d’un pouce. L’ouverture était toutefois suffisante pour les laisser passer.

— Vas-y ! ordonna Arok d’un ton brusque, en évitant le regard de Leif.

Le garçon comprit qu’il n’avait pas le courage de passer le premier. Il voulait s’abriter derrière lui, comme un bouclier. Etait-ce parce qu’il était un Ljosalvar ou parce qu’il était le Veneur que le fermier se permettait de l’envoyer ainsi en première ligne ? Mais il songea soudain qu’un véritable fils d’Arvarn – Thorsen ou Gunvor – n’aurait de toute façon jamais laissé un paysan passer devant lui. Il se glissa dans le passage. De l’autre coté, les murs étaient plus lisses et mieux maçonnés, renforcés par des étayages de sapin. Le couloir se poursuivait jusqu’à un escalier que l’on apercevait dans la pénombre. Leif jeta un regard inquiet en arrière. Il tremblait qu’Arok ne finisse par s’enfuir et par le laisser tout seul dans le noir.

Mais le villageois le rejoignit au prix de quelques contorsions et ils avancèrent ensemble vers l’escalier, Leif marchant devant et Arok l’éclairant avec sa lanterne, brandissant son coutelas de l’autre main. Brusquement, l’adolescent sursauta et s’immobilisa. Il avait cru entendre une sorte de gloussement amusé dans les ténèbres.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Rien…

Il finit par se convaincre qu’il avait été trompé par son imagination. Ils s’engagèrent dans l’escalier et le gravirent avec prudence, marche après marche. De longues traces brunâtres, ressemblant à du sang séché, maculaient le sol. Leif prit soin de ne pas poser ses pieds nus sur ces souillures infâmes. Ils franchirent une arche massive et débouchèrent sur une salle carrée de petite dimension, soutenue par un pilier de forme circulaire. Contre le pilier, reposait un squelette presque intact, avec de longues jambes étendues. La mort devait l’avoir saisi alors qu’il était appuyé contre la roche, et son buste avait basculé sur le coté. Son crâne s’était détaché du reste de son corps et reposait à présent sur le sol, semblant darder sur eux des regards empli de haine. Le jeune garçon frissonna en le voyant et s’en écarta à la hâte.

De l’autre coté, s’ouvrait une nouvelle arche, menant vers un autre couloir. Arok abaissa les yeux sur le squelette, puis regarda Leif, qui tremblait de tous ses membres, et haussa les épaules.

— Viens donc ! Il est mort depuis longtemps !

L’enfant marcha jusqu’à l’arche, mais en longeant les murs pour ne pas se rapprocher des ossements qui lui inspirait une terreur incoercible qu’il ne pouvait pas s’expliquer.  Son compagnon le suivit, mais lorsqu’il passa à proximité du corps, l’un des bras décharnés du squelette s’anima soudain. Il se détendit avec la vivacité d’un serpent et ses longs doigts d’os se refermèrent sur la cheville d’Arok, qui poussa un cri horrifié. Le squelette le tira avec une telle force qu’il perdit l’équilibre et tomba en avant. La lanterne lui échappa, roula sur le sol, mais, par miracle, elle ne s’éteignit pas. La créature se dressa derrière le fermier, ses os reliés entre eux et animés par des tendons et des muscles invisibles. Il frappa d’un geste vif, labourant de ses doigts acérés le visage d’Arok dont le cri se mua en un hurlement de douleur. A demi aveuglé par le sang, il voulut riposter, mais le monstre saisit son bras au passage et le brisa net, comme on casse une branche morte. Arok cria de nouveau, et Leif hurla également, en écho, d’épouvante et d’horreur.

Le squelette saisit le villageois à la gorge, et son hurlement s’étrangla. Il le souleva sans effort, et le serra avec une telle force que ses doigts déchirèrent sa peau, arrachèrent sa carotide puis brisèrent sa colonne vertébrale. Arok retomba au sol, inerte et silencieux.

Les orbites vides du monstre s’abaissèrent alors sur Leif qui, pris de terreur, se rua dans la seconde arche. Mais il n’avait pas eu le temps de s’emparer de la lanterne et il se retourna très vite perdu dans les ténèbres. Il s’arrêta un bref instant, mais un raclement d’os sur la pierre derrière lui le fit s’élancer en avant et il heurta de plein fouet un mur qui se dressait juste sur son passage. Il s’effondra au sol, à demi assommé.

Il était si étourdi qu’il n’arrivait pas à se remettre debout. Il entendit de nouveau l’horrible raclement indiquant la venue du monstre. Ce son le plongea au paroxysme de la terreur et lui donna la force de se relever. Il avait l’impression que des cloches résonnaient à l’intérieur de son crâne. De nouveau, il crut entendre l’étrange gloussement. La lumière de la lanterne réapparut subitement, et dans cette aura dorée se dressait la silhouette du mort-vivant, maigre, blanc et immense. Leif recula en titubant, s’appuyant au mur pour ne pas tomber. La lumière… Arok était-il encore vivant ?

Le squelette s’approcha sans hâte. Le garçon était trop choqué pour songer à fuir. Il ferma les yeux pour ne plus voir l’horrible crâne grimaçant et ses yeux vides. Il espéra de toutes ses forces que sa mort serait rapide.

Mais rien ne vint. Le squelette n’attaquait pas. Leif attendit quelques longues secondes, puis se décida à ouvrir les yeux. Le monstre avait disparu. Il était retombé à ses pieds, en un tas d’ossements épars, dont Leif se hâta de s’éloigner.

La lumière était toujours là, illuminant le couloir. Mais ce n’était pas Arok qui tenait la lanterne. C’était une petite silhouette, celle d’une jeune fille qui ne devait pas avoir plus de son âge – sans doute était elle plus jeune encore. Ses cheveux étaient étranges, non pas noirs ou marrons comme ceux des êtres humains, mais d’une étrange couleur d’or. L’apparition fit quelques pas en avant et Leif éprouva brusquement l’envie de s’enfuir. Mais ses pieds semblaient comme collés à la roche. La jeune fille s’approcha si près qu’il aurait pu la toucher et Leif tressaillit en distinguant la couleur de ses yeux, d’un bleu de saphir exactement pareil aux siens. De son visage lui-même, Leif n’aurait pu dire s’il était beau ou laid – il paraissait être en quelque sorte au-delà de la beauté ou de la laideur, au delà de tous les jugements qu’il aurait pu porter sur lui. Il demeura bouche bée, sans pouvoir articuler un seul son.

— Tu m’as trouvée, dit la fille. Es-tu satisfait ?

A ces mots, Leif sentit toute peur s’envoler. La stupeur qui l’avait saisi disparut brusquement et il put de nouveau parler.

— Tu es Assaréel ?

— Qui d’autre attendais-tu ?

Assaréel… Jamais il n’aurait cru qu’elle ressemblerait à cela, si jeune, avec des yeux bleus et des étranges cheveux d’or… Etait-ce une apparence illusoire que la déesse avait choisie pour lui, mue par quelque dessein obscur ? Il plongea au plus profond de son regard avec l’impression bizarre de s’enfoncer dans un lac couleur turquoise et à cet instant un trouble étrange naquit dans sa poitrine et se répandit dans l’ensemble de son corps. Plus il la regardait, plus il était saisi par le sentiment de sa beauté et de l’harmonie de ses traits, et même son regard de Ljosalvar ne lui parut soudain plus si étrange – au contraire des yeux normaux auraient paru déplacés. La couleur de ses cheveux elle-même ne lui semblait plus du tout anormale, au contraire elle évoquait la blondeur des champs de blé sous le soleil de l’été et dans ses iris se reflétait l’azur infini du ciel. Une douce chaleur se répandit doucement en lui, gonflant sa poitrine d’un profond sentiment de jubilation.

En regardant à travers les yeux d’Assaréel, il vit son propre reflet et brusquement l’image qu’il avait de lui-même changea du tout au tout. Il n’était plus un monstre ! Il se mit à rire. Son apparence n’avait pas évolué, il était toujours un Ljosalvar, mais il ne la portait plus en lui comme le poids accablant d’une flétrissure, d’une faute qu’il aurait commise avant même de venir au monde. Rien n’avait changé, mais en même temps tout était différent. Il se sentait libéré. Assaréel sourit avec une étrange tristesse, qui contrastait avec la joie qui gonflait son cœur.

— Pourquoi es-tu venu ? Je t’ai envoyé le loup noir pour te dire de quitter la vallée, j’ai détruit votre navire… J’ai tout fait pour te décourager… Je t’ai chassé la dernière fois que tu es venu ici avec le grand Loup à forme humaine. Pourquoi avez-vous continué malgré mes avertissements ? Quelle folie…

— Pourquoi as-tu fait cela ? interrogea Leif. Pourquoi nous tenir à distance ?

Il n’éprouvait plus de peur. Pour la première fois de sa vie il parlait à quelqu’un sans se tenir sur ses gardes. La colère grandit en lui, menaçant de déborder de sa poitrine à la pensée de toutes les épreuves qu’il avait endurées pour arriver jusqu’ici et surtout de tous les hommes qui étaient morts pour le lui permettre.

— Pourquoi ne pas m’avoir permis de te voir depuis le début ? Pourquoi ne nous aides-tu pas à combattre Erioch ?

— Je n’ai pas le droit d’aider les humains.

— Erioch est Eredor ! C’est le dieu noir ! Celui qui a été condamné à errer sur la terre sous forme de mortel !

La déesse secoua la tête.

— Non… Tu te trompes depuis le début, sur Erioch, sur Arvarn, sur moi, sur toi-même… sur tout.

— Il est ton ennemi et celui de tous les autres dieux ! Il a été banni de la Montagne des Brumes.

— Eredor n’a jamais été mon ennemi, même au temps de l’Armageddon. Et Erioch n’est pas Eredor, bien qu’il porte avec lui une partie de son essence divine. Mais de toute façon, je ne peux rien faire.

— Pourquoi ? demanda encore Leif avec un sursaut d’hostilité.

Il ne pouvait croire qu’il était venu ici en vain – pour ne trouver ici qu’une déesse impuissante.

— Je ne veux pas finir comme Eredor. Il y a des règles que je ne peux transgresser. Le Conseil des dieux ne le permettrait pas.

Elle frissonna.

— En ce moment même, ils attendent et observent… J’ai déjà pris un risque en te sauvant la vie et en te parlant… Même ici dans mon domaine, je ne puis agir librement et au-delà je ne peux même pas intervenir.

— Erioch viole vos propres lois ! Pourquoi le laissez-vous faire ?

La déesse ne répondit pas, se contentant de le regarder avec une expression chagrinée.

— Je ne peux rien te dire, finit-elle par dire en soupirant. Tout serait pire encore. Je te donne juste un conseil : quitte la vallée !

Leif serra les dents. Une bouffée de colère l’envahit, et des larmes lui montèrent aux yeux, des larmes de rage et non de chagrin.

— Tu es notre seul espoir… Les habitants d’Erda t’attendent et ils croient en toi… Certains sont morts pour toi. Pourquoi nous abandonnes-tu ?

— Je vous ai aimés, je vous ai protégés, autant que je l’ai pu et même pendant le Cataclysme je vous ai soustraits à la colère des dieux ! C’est vous et vous seuls qui vous êtes détournés de moi. C’est vous qui avez rompu le pacte. Après cela je ne pouvais plus rien faire. Tout était fini. Vous avez scellé votre destin.

— Alors je ne suis pas le Veneur ?

— Il n’y a jamais eu de Veneur, il n’y en aura jamais… Tout cela était une invention d’Hafgar.

Le silence retomba. Leif se sentait à présent désemparé. La détresse de la déesse était si palpable qu’il n’éprouvait plus aucune colère, rien qu’un profond et angoissant désarroi.

— Les humains ont cru que je m’étais détourné d’eux, mais en réalité ce sont eux qui m’ont rejetée… Ils voulaient plus de pouvoir, toujours… Ils ne voulaient pas de maître. Ils se sont engagés sur un chemin sur lequel il est impossible de revenir en arrière. Ils se sont tournés vers le dieu noir car il était le seul à pouvoir leur donner la puissance qu’ils souhaitaient.

Leif recula, s’adossa au mur et se laissa glisser jusqu’à terre. Il ne savait plus que faire. La fille fit un pas en avant et s’assis auprès de lui.

— Si tu ne veux pas partir, alors reste avec moi, souffla-t-elle.

Elle posa la main sur sa joue.

— Ton peuple et le mien sont apparentés, le savais-tu ?

Leif secoua la tête.

— Les Ljosalvars ont payé un prix terrifiant en choisissant de se mêler aux mortels… Ils ont perdu jusqu’au souvenir de leur grandeur passée.

Assaréel pleurait à présent.

— Puisque tu es venu jusqu’à moi, reste à mes cotés. Je te comblerai de présents. J’exaucerai tous tes vœux… Ta vie sera un éternel enchantement…

Leif secoua la tête. Le visage de son père réapparut brusquement devant lui. Qu’est-ce que le seigneur d’Erda aurait voulu qu’il fasse ?

— Reste dans la tour, dit l’image d’Arvarn avec mépris. Pourquoi te mêler encore des affaires de Galadhorm ? Tu n’es pas mon fils. Thorsen était le dernier de mes enfants. Reste ici et ils oublieront jusqu’à ton existence. Ce sera comme si tu n’étais pas né.

— Je dois tuer Erioch, dit le garçon en serrant les dents. Il faut que je sorte d’ici !

Il exhiba le sceau qu’il n’avait cessé de porter caché dans ses vêtements.

— Je suis le seigneur légitime de Galadhorm ! Je dois prendre la place de mon père !

Il avait dit cela poussé par un orgueil absurde, mais il savait bien que cela ne se réaliserait jamais. Même s’il parvenait à récupérer l’épée runique et à l’utiliser pour abattre le sorcier, il ne régnerait jamais sur Galadhorm. Aucun guerrier n’accepterait de se plier aux ordres d’un Ljosalvar. Assaréel se contenta de le regarder d’un air malheureux.

— Si tu veux m’aider, continua le garçon, rend moi l’épée runique ! Celle que Rodgar a forgée jadis et qui repose à présent au fond du lac. C’est tout ce que je te demande.

Assaréel secoua la tête.

— Elle ne te servira à rien…

— Elle porte les runes de la négation, qui ont pour effet d’annuler la magie.

— Son pouvoir est grand, mais il est complètement impuissant contre Erioch.

Leif secoua la tête. Il refusait de croire à ces paroles. Il voulait continuer d’espérer, envers et contre tout, ne voulait pas croire qu’il n’existait aucun moyen de vaincre Erioch et sa magie. Il trouverait un moyen de récupérer l’arme, avec ou sans l’aide de la déesse… Il demanderait à Vagmar… L’un des villageois était peut-être suffisamment bon nageur pour plonger au plus profond du lac et la ramener. Il se releva brusquement l’air déterminé.

— Je vais partir. Je retourne à la grotte.

Il passa entre les ossements éparpillés, prenant soin de ne pas poser le pied dessus.

— Il se nommait Ulthark souffla la déesse. Veux-tu savoir ce qui lui est arrivé ?

Leif haussa les épaules. Il n’y tenait pas réellement à vrai dire, mais la curiosité l’empêcha de dire non.

— Il ne voulait pas mourir… Même après que la mort l’ait saisi dans ses griffes il continuait à espérer et s’accrocher à l’existence de tous ses ongles. Le Corrupteur exauça son vœu. Il le sauva au bord de l’anéantissement et fit de lui une créature ni vivante ni morte, un être incapable de trouver le repos. Alors il resta tapi à l’intérieur de la tour, et se cacha parmi les cadavres lorsque les hommes d’Alrun vinrent l’explorer.

— Je croyais qu’Urtaür avait scellé l’entrée ?

— Il n’en avait pas le pouvoir… La rumeur s’est répandue dans la vallée, et les intendants ont même écrit cela dans les chroniques mais c’est faux… Alrun est entrée dans la tour et en est ressorti furieux après avoir vu les cadavres, privé du plaisir de pouvoir les tuer de ses propres mains. C’est lui qui a ordonné que la forteresse soit fermée, et que les corps soient laissés à pourrir à l’intérieur… Ils ont dit aussi qu’Urtaür s’était changé en aigle, que je l’avais sauvé, mais là encore c’est faux… Jamais le Maître de la Montagne Brumeuse ne m’aurait laissé accomplir cela. Le vieux sage  a sauté du haut de la tour et son corps s’est brisé sur les rochers…Ulthark, torturé par la faim, dévora les cadavres pour survivre. Puis, lorsqu’il tomba à court de nourriture, il sortit et se glissa dans les ténèbres pour trouver sa subsistance. Mais les œufs et les poissons qu’il dénichait ne lui suffisaient plus, et même les oiseaux qu’il parvenait à abattre ne pouvaient assouvir sa faim. Il voulait autre chose… Il avait pris le goût de la chair humaine ! Tout comme Alrun, Ulthark était tombé sous la coupe du Corrupteur.

Plus il attendait plus ses forces déclinaient et plus il sentait se rapprocher l’ombre de la mort qu’il avait tant redoutée. Pour finir, il se glissa, à demi mort de faim, dans une ferme et captura un enfant. Il l’emmena jusqu’à son repaire, l’égorgea et le dévora, sentant revenir toute sa force.

A compter de ce jour, il fit de ce lieu son repaire, y demeurait le jour et sortait la nuit pour roder sur les rives du lac. Il attaquait, tuait et dévorait tous ceux qui avaient l’infortune de croiser son chemin. Il se glissait jusque dans les villages lorsqu’il ne trouvait pas de proie plus facile, volait les bébés dans leurs berceaux. Le Corrupteur lui avait donné une force terrifiante, une force qui était nourrie du sang des hommes qu’il massacrait. Il avait la faculté de se rendre invisible dans les ténèbres. Les hommes le traquèrent avec des torches et des gourdins, mais il demeurait insaisissable. Il était devenu aussi impitoyable qu’une bête féroce.

La nouvelle se répandit dans la vallée, et une ombre de peur recouvrit le lac et les terres environnantes. Pour finir, les Gardiens d’Ingünn, les mêmes que ceux qui avaient traqué Alrun, scellèrent l’entrée de la tour pour empêcher Ulthark de s’en échapper. Pourtant, la peur resta vivace dans le cœur des habitants de la vallée et ils la transmirent à leurs enfants, et aux enfants de leurs enfants… L’endroit devint les Terres Interdites, un lieu où seuls quelques initiés osaient s’aventurer.

Cette histoire n’intéressait plus Leif. Elle ne le concernait pas.

— Pourquoi me racontes-tu tout cela ? Aide-moi à récupérer l’épée ! Ou au moins à quitter cet endroit !

Assaréel pleurait. Elle songeait à tous les êtres humains qui étaient morts en reportant son espoir sur elle et qu’elle n’avait pu sauver. Elle ne semblait ne plus faire attention à Leif, mais en réalité elle versait aussi des larmes sur lui, sur son infortune et sur le destin auquel il était promis et qu’elle ne pouvait lui épargner. Celui-ci se détourna et ramassa la lanterne qu’elle avait posée au sol. Il n’avait plus rien à attendre d’Assaréel. Arok avait sacrifié sa vie en vain.

Il songea à revenir vers le lac mais à quoi bon ? Il ne savait pas nager et il ne pourrait jamais rejoindre la rive sans aide. L’idée de se replonger dans ses eaux noires le faisait frissonner de frayeur. Et il y avait le monstre aux longs tentacules… Sa seule chance de s’échapper était de passer par la tour et de sortir par l’entrée principale. Elle devait être surveillée par les hommes d’Erioch, mais ceux-ci guettaient sans doute ce qui rentrait dans le fortin et non pas ce qui sortait. Avec un peu d’habilité et beaucoup de chance, il pourrait se glisser dehors sans se faire voir.

Le couloir faisait un coude et se poursuivait jusqu’à un nouvel escalier irrégulier et étroit qui montait en tournant sur lui-même. Leif s’y engagea sans jeter un seul regard en arrière, laissant la déesse seule dans les ténèbres. Il entendit durant un moment ses sanglots derrière lui alors qu’il escaladait les marches, puis le silence retomba.

Il parvint dans une autre salle carrée, strictement identique à la première, avec un second pilier. Il s’arrêta et s’appuya un instant contre le mur pour reprendre son souffle et jeta un regard circulaire dans la pièce. Des râteliers reposaient contre les murs, ornés de longues lances, d’épées et de boucliers. La lueur dansante de la lanterne jouait sur le métal donnant à ces armes une nouvelle vie. Leif était surpris de trouver un pareil équipement ici, dans la demeure d’Assaréel, mais après tout pourquoi pas ? Si une tour avait été construite, c’était forcément pour tenir des ennemis à distance.

Il avança jusqu’au râtelier le plus proche, et se saisit d’une épée. Elle lui parut lourde et malcommode et sa garde était trop large pour sa main d’enfant. Il se demanda si les partisans d’Urtaür qui étaient venu trouver refuge ici avaient eu cette arme en main, s’ils s’en étaient servis contre Alrun. Ulthark lui-même peut-être l’avait manipulée comme il le faisait aujourd’hui… Il reposa l’arme, éprouvant une bouffée de frustration et de colère contre lui-même. Pourquoi fallait-il qu’il soit si faible ? Pourquoi son corps grandissait-il si lentement ? A son âge, Thorsen était déjà un chevalier.

Il franchit une seconde arche et gravit un autre escalier, repoussa une trappe et déboucha enfin dans ce qui paraissait être le rez-de-chaussée. Des ossements jonchaient la pièce, tibias, fémurs, crânes humains, cage thoraciques brisées… Leif les observa avec inquiétude, se demandant s’ils allaient s’animer comme le squelette d’Ulthark en bas. Il finit par se convaincre que ces restes ne présentaient nul danger et fit quelques pas en avant. Le plafond se dressait à presque trois mètres au dessus de sa tête. Des braseros muets se dressaient sur les cotés, au centre, un énorme pilier circulaire soutenait l’édifice.

Une porte imposante, à double battant, débouchait sur l’extérieur, et un escalier étroit en colimaçon grimpait vers les étages supérieurs, lové autour du pilier central comme un serpent. Leif fit un pas vers la porte, puis il songea qu’il ne pouvait sortir sans savoir ce qui l’attendait dehors. Il se dit qu’il pouvait monter et observer les environs en montant jusqu’au sommet de la citadelle. Cela lui permettrait de s’assurer que les portes n’étaient pas surveillées de trop près, voire de repérer les guetteurs et de savoir où il faudrait passer pour les éviter.

Il gravit l’escalier aussi vite qu’il le put, la lumière vacillante de la lanterne projetant autour de lui d’étranges ombres. La flamme semblait avoir décliné et Leif commença à avoir peur que l’huile ne s’épuise. Une poussière grise envahissait tout l’édifice, lui donnant un aspect terne et sans vie, ses pieds en étaient complètement recouverts. L’escalier déboucha sur une seconde pièce, beaucoup plus étroite, à partir de laquelle des arches s’ouvraient vers des passages obscurs. Leif était résolu à aller jusqu’au sommet. Il aspirait sans s’en rendre compte à retrouver l’air libre et la caresse du vent sur son visage.

Tout en haut de l’escalier, une échelle permettait d’accéder à une trappe donnant sur l’extérieur. L’adolescent hésita un moment. Il ne voulait pas sortir avec la lanterne, car on aurait tôt fait de le remarquer. Il aurait voulu pouvoir l’éteindre, mais dans ce cas il n’avait plus rien pour la rallumer. Il finit par simplement rabattre son capuchon, la posa à la terre et commença à escalader les barreaux.

La trappe était coincée et il dut forcer pour l’ouvrir. Lorsqu’elle céda enfin, il prit un plaisir infini à sentir la fraîcheur de la nuit envahir le couloir, dissipant l’air vicié. Il grimpa sur la plate forme et respira profondément, avec le sentiment d’une seconde naissance. Les étoiles scintillaient dans le ciel au dessus de sa tête, et il éprouva une joie intense à les retrouver, comme des amies qu’il n’aurait pas vues depuis longtemps. Il s’avança jusqu’au rempart, et jeta un coup d’œil aux alentours. La nuit était si sombre qu’on ne pouvait pas voir grand-chose. On distinguait la masse énorme et menaçante des montagnes, puis l’étendue opaque du lac noir. Il n’y avait pas trace des hommes d’Erioch. Aucune lumière, aucun mouvement. Leif supposa qu’ils devaient se trouver quelque part dans l’ombre, tapi à attendre sa venue.

En se penchant au dessus du vide, il aperçut des lueurs en contrebas, brillant au bord de l’eau, sur la droite, mais elles étaient en mouvement et semblaient s’éloigner de la tour. Leif se baissa derrière le muret avec l’impression absurde que les hommes pouvaient le voir où il était. Les lumières poursuivirent leur chemin et disparurent sous les arbres. Rien ne bougeait. La nuit était plongée dans un profond silence. Soudain, un bruit de battement d’ailes le fit sursauter. Une chouette vint se poser sur un créneau, à quelques mètres de lui à peine et le regarda avec de grands yeux tristes. Leif comprit qu’elle était envoyée par Assaréel, ou était Assaréel elle-même, venue ici le rejoindre sous une nouvelle forme.

— Va-t-en ! lança-t-il. Je me débrouillerai bien sans toi !

Il se sentait beaucoup plus fort à présent, empli d’assurance depuis sa rencontre avec la déesse. Pour la première fois depuis sa naissance, il avait oublié qu’il était un Ljosalvar et c’était un carcan qui venait d’être brisé. Mais il n’avait pas conscience du cadeau qu’Assaréel lui avait fait en changeant le regard qu’il portait sur lui-même et il n’avait plus pour elle que de la colère et du mépris. De la même façon qu’il avait oublié la bienveillance qu’Hagvar lui avait témoignée pour ne retenir que sa fuite et sa lâcheté, il oublia également tout ce qu’il devait à Assaréel. Le visage d’Arvarn en revanche, brillait plus fort que jamais à l’intérieur de son esprit, alors qu’il n’avait jamais reçu de lui que du mépris et des coups.

La chouette s’envola avec un hululement désespéré. Leif resta un moment à l’extérieur, surveillant les environs, plissant les yeux pour essayer de distinguer quelque chose. Il se sentait las tout d’un coup. Il était épuisé. Ses yeux se fermaient malgré lui. Il éprouva le désir de dormir un peu, mais il tenait absolument à sortir avant le jour car il n’aurait aucune chance d’échapper à Erioch lorsque le soleil brillerait. Avec regret, il se détourna et pénétra de nouveau dans la tour, se sentant pris à la gorge par son atmosphère malsaine. Il saisit la lanterne et en releva le capuchon. La flamme brillait encore, faiblement, mais la provision d’huile était presque épuisée.

Il descendit l’escalier et revint dans la grande salle. Il s’avança vers les doubles portes qui donnaient accès à l’extérieur. Aurait-il assez de force pour les ouvrir ? Pourrait-il y arriver sans donner l’alerte aux guetteurs embusqués de l’autre coté ? Il fit un pas en avant, mais s’immobilisa : Assaréel se tenait appuyée contre le mur, à coté de la porte. Il fut frappé par son aspect misérable. Son visage avec ses grands yeux de saphir était aussi couvert de crasse et de larme que le sien, sa robe était sale et déchirée, et ses pieds étaient nus et couverts d’ecchymoses.

— Reste, dit-elle. C’est un funeste destin qui t’attend à l’extérieur.

— Laisse-moi passer !

— Erioch te captura et il te tuera. Ta mort sera lente et douloureuse. Arvarn et Thorsen ont connu une fin rapide, mais avec toi Erioch prendra son temps, parce que tu es le dernier des fils de Beorc et parce que la haine, la frustration et l’orgueil ont fait de lui un dément.

Le garçon frémit.

— Je suis le fils d’Arvarn, clama-t-il. Je ne te laisserai pas me détourner de mon chemin.

La déesse secoua la tête d’un air malheureux.

— Père, je suis vraiment ton fils, songeait Leif. Je suis digne de toi… Je ne suis pas un démon, je ne suis pas un monstre, je suis un fils de Beorc !

Qu’importait la mort au fond, qu’importait la souffrance ? Il savait enfin qui il était ! Il se sentait fort.

— Si tu passes cette porte, tu seras seul. Je ne pourrai plus t’aider cette fois-ci… Je ne pourrais pas te sauver…

— Les fils de Beorc n’ont pas besoin de ton aide !

            Assaréel disparut, et jamais Leif ne devait la revoir.

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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