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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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A l’approche de l’hiver

L’homme sage dont le savoir est grand
Est rarement heureux dans son cœur

(Le Havamal, 55)

Forteresse de Galadhorm, l’automne précédent le Long Hiver.

En dépit des craintes d’Arwolf, Galadhorm ne tomba pas cette fois-ci, sans que ce miracle ne soit dû au courage des hommes ou à la volonté des dieux. Mais le règne d’Alrun fut court et son nom fut oublié… jusqu’au Long Hiver où le nom ressurgit et avec lui l’épouvante du passé.

Le vieil Hagen aurait pu dire qu’il avait senti le Mal venir avant tout le monde. Il était un lointain descendant de Rodgar, qui fut selon les légendes le premier intendant de Galadhorm et le plus fidèle allié de Beorc. La charge s’était transmise de génération en génération jusqu’à ce qu’il en hérite.

Posté sur les plus hauts de remparts de Galadhorm, au sommet du donjon qui constituait le point culminant de la forteresse, le vieil homme contemplait la vallée. Il la connaissait aussi intimement que son propre corps. Il avait parcouru mille fois chacune des routes et chacun des sentiers qui sillonnaient le domaine, savait le nom et l’emplacement de chaque ferme et de chaque hameau. Dressée au sommet d’une haute colline, Galadhorm dominait le royaume d’Erda qui s’étalait devant lui en une longue et étroite bande de forêts d’un vert très sombre, encadrées de montagnes abruptes aux falaises d’obsidienne, dont les pics d’hermine se perdaient dans les nuages. Aux abords du fleuve s’étendaient des champs de blé d’or, jusqu’au point où le long ruban turquoise se resserrait brusquement en des rapides sauvages dont l’écume argentée bouillonnait à l’extrémité du domaine, sur son coté Ouest. Bien des années s’étaient écoulées depuis le temps d’Alrun. Le royaume avait triomphé de nombreux périls et l’aura des fils de Beorc n’avait cessé de croître, mêlée à la rancœur, à la jalousie et à la méfiance qu’inspirent le pouvoir, surtout lorsque son origine est incertaine.

Hagen songeait à la guerre qui venait de prendre fin. Il y avait presque six ans jour pour jour que les barbares Durankhîls s’étaient soulevés contre le seigneur du Nelung. Leurs hordes s’étaient jointes aux partisans de Garen, le frère cadet du roi, qui convoitait le trône depuis longtemps, et elles étaient si nombreuses que pour les combattre, celui-ci dut faire appel à tous ses alliés. Garen avait fait alliance avec des suppôts du dieu noir et les runes que traçaient ces sorciers répandirent leur venin dans tout le royaume. Gunvor Arvarnson, le fils aîné de l’actuel seigneur de Galadhorm, puis son jeune frère Thorsen, furent forcés de répondre à l’appel du roi et partirent l’un après l’autre guerroyer dans la plaine, tandis que leur père se rongeait d’angoisse à la pensée qu’ils pourraient périr tous les deux et le laisser sans descendance.

Les rebelles et leurs alliés sorciers furent vaincus après des années de lutte acharnée et la dernière bataille, qui eut lieu dans les plaines d’Arkan, vit la victoire du roi légitime du Nelung. Gunvor fut tué au combat, plongeant Arvarn dans le désespoir, mais Thorsen survécut et rentra en héros à Galadhorm. Cependant la paix restait précaire et à peine les armes avaient-elles été rangées dans leurs fourreaux qu’une nouvelle rumeur de péril surgit. Dans le grand nord, un chef de guerre nommé Thorkin avait rallié à lui plusieurs clans de pirates et de barbares sanguinaires, dont un seigneur rebelle du nom de Bjorn. Araldr, l’héritier légitime du Raklein, avait été assassiné et les envahisseurs avaient plongé le royaume des glaces dans le chaos. Certains craignaient qu’ils ne descendent jusqu’au Nelung.

Hagen songeait à tout cela en contemplant le paysage rude qui s’étendait autour de Galadhorm. Des buses planaient dans le ciel, lançant de temps à autre des cris perçants dans lesquels il lui semblait lire des avertissements. D’où venait le sombre pressentiment qui obscurcissait son cœur au moment où il aurait dû se réjouir ? La guerre était finie et Thorsen était en vie ! Il se dit que Thorkin et Bjorn – en dépit de leur audace – ne seraient jamais assez fous pour s’aventurer si loin au sud, surtout que leur emprise sur le Raklein restait précaire… Non ce n’était pas du Nord que viendrait le danger.

L’hiver était proche, mais cela n’aurait pas dû l’inquiéter. La récolte avait été bonne, les silos étaient pleins de grain. Il avait vu tant de saisons, bonnes ou mauvaises…  Pourquoi s’effrayer ? Galadhorm avait passé sans dommage à travers tant d’hivers glacés, survécu à tant de disettes…  Hagen se souvenait d’une fois, du temps lointain de son enfance, où le blizzard avait soufflé durant une semaine sans discontinuer, enfouissant la région sous de tels amas de neige que les maisons en étaient complètement recouvertes. En comparaison, les hivers étaient plus cléments aujourd’hui, il n’y avait jamais autant de neige (sauf naturellement sur les hauteurs) et le froid était moins vif que dans son souvenir. Rares étaient ceux qui, plus vieux encore que lui-même, se souvenaient d’avoir vu la rivière gelée et les loups affamés rodant jusque dans les villages.

Pourquoi s’inquiéter à l’approche de l’hiver ? Etait-ce parce qu’il risquait fort d’être le dernier qu’il verrait de son vivant ? Hagen était vieux, il était résigné à la mort. Fatigué de vivre, il se languissait de retrouver son épouse disparue et de dormir avec elle d’un éternel sommeil. Ce n’était pas pour lui-même que craignait le vieil intendant.

Des bruits de pas derrière lui le tirèrent de sa méditation. Un guerrier  massif avec un collier de barbe grise vint s’appuyer contre les remparts. Il lui jeta un regard interrogateur.

— A quoi penses-tu, Hagen ?

L’intendant eut un soupir. Le soleil déclinait à présent, et nimbait de rubis les sommets des montagnes.

— A l’hiver qui vient.

Hagen aimait bien Ogar. C’était de tous les chevaliers servants d’Arvarn celui pour lequel il avait le plus d’estime, plus encore que Grimlor qui était pourtant meilleur chevalier, et d’une plus grande piété. Il était calme, posé et réfléchi. Il parlait peu, pensait lentement mais avec justesse et il était honnête et droit, sévère envers lui-même et indulgent envers les autres, sans l’intransigeance de Grimlor ou la brutalité d’Arvarn. Il l’avait connu enfant, déjà plus mûr que tous les jeunes chiens fous qui peuplaient le château, l’avait vu grandir, devenir un homme, traverser les années, et aujourd’hui il était un vieux guerrier survivant improbable d’innombrables combats, aussi solitaire et marqué par les ans que lui-même.

— Les paysans disent que l’hiver sera rude, approuva le guerrier. L’été a été très chaud et cela n’est jamais un bon présage. Le vent souffle du nord depuis une semaine, et des nuages gris se pressent sur les Monts Ormën. A la chasse, hier, j’ai vu une fourmilière de plus d’un mètre de haut. Les cigognes sont parties depuis longtemps. Les bêtes savent. L’hiver sera froid.

Hagen ne répondit pas. Le climat n’était pas ce qui l’inquiétait. Il y avait autre chose… Quelque chose qui avait attiré son attention mais dont il ne parvenait pas à prendre conscience, un détail, un indice, quelque chose dont il aurait dû se souvenir. Mais quoi ? Ogar le regardait d’un air intrigué, comme s’il avait pris conscience du trouble qui hantait l’esprit du vieil intendant. Il y avait quelque chose d’anormal… Qu’est-ce que cela pouvait être ?

Un frôlement de pied nu sur la roche attira l’attention des deux hommes. Une petite silhouette agile était tapie dans l’ombre, à l’intérieur de l’escalier.

— Ce n’est que Leif… dit Ogar.

Le visage de Hagen se teinta d’un voile de contrariété. Il n’aimait pas Leif. Personne n’aimait ce petit fouineur aux yeux de monstre, toujours fourré là où on ne l’attendait pas, à essayer de surprendre des secrets qui ne lui appartenaient pas, quand ce n’était pas purement et simplement pour voler. Les habitants du château le méprisaient et le tenaient à l’écart, prenant soin de surveiller leurs possessions lorsqu’il était dans les parages.  Hagvar était le seul à avoir tenté de le former, mais il s’était lassé de son indocilité. Les guerriers ne lui manifestaient qu’une indifférence méprisante, calquant leur attitude sur celle de son père. Au fond, tous craignaient son étrange et inquiétant regard.

— L’hiver sera rude, répéta le guerrier, mais nous pouvons y faire face. L’essentiel est que le seigneur Thorsen soit sauf. La guerre est terminée et le malheur a épargné Galadhorm. Grâce soit rendue aux dieux. Arvarn n’aurait pas pu perdre un second fils.

— Mais le Raklein est en guerre… Araldr est mort, et Thorkin est victorieux. Presque tous les seigneurs du pays des glaces se sont ralliés à lui ou ont été tués.

— Le Raklein est loin au nord. Au printemps, Thorsen épousera la plus jeune des filles de Siger. C’est une alliance saine et forte qui assurera durablement la sécurité de Galadhorm. Personne, pas même Thorkin, ne serait assez fou pour attaquer aux forces conjointes de Kjorval et Erda, surtout que nous avons le soutien du Nelung réunifié ! Tu n’as pas à t’en faire. Tout se passera bien.

Hagen savait que Ogar se trompait, mais n’aurait su dire pourquoi. Seuls les enfants s’effraient d’un peu de neige et de froid. L’hiver serait rude, les vieillards tels que lui mourraient peut-être mais Galadhorm survivrait, plus forte et plus puissante qu’elle ne l’avait jamais été depuis l’époque de Beorc, car ses alliances avaient été consolidées. Ogar continuait à parler, essayant d’effacer le trouble qu’il percevait dans l’esprit du vieux.

— Le seigneur Arvarn a été sombre tout l’été, mais depuis que la nouvelle de la victoire d’Arkan lui a été rapportée, avec le rôle glorieux qu’y avait joué Thorsen, il a trouvé une nouvelle jeunesse. Il a retrouvé le sourire ! Il a eu terriblement peur de perdre Thorsen comme il a perdu Gunvor.

Une nouvelle fois, Hagen hocha la tête sans répondre. « Sombre » ? Le mot était faible ! La rage et le chagrin d’Arvarn avaient été tels à l’annonce de la mort de Gunvor, que Hagen avait craint qu’il ne bascule dans la folie. Qui sait alors ce qu’il aurait pu faire ? En revanche, les festivités au retour de Thorsen avaient duré toute une semaine, sept jours de festin, de spectacle et de gaieté, durant lesquels le vin avait coulé à flot. Les derniers beaux jours avant l’arrivée de l’hiver ?

Perché sur une des tours environnantes, un corbeau observait les deux hommes, dardant sur eux son regard perçant. Il laissa échapper un croassement lugubre, avant de s’envoler brusquement et de s’éloigner dans le ciel gris. Hagen le suivit des yeux un moment, le cœur plus sombre que jamais, tandis qu’un voile obscur s’étendait sur la forêt. Encore un mauvais présage… Mais quel est le fou qui s’attache à de telles bêtises ?

Ogar se tut. Il resta un moment silencieux, jetant à Hagen des regards en coin. Devant le mutisme du vieux, il se décida à l’interroger directement.

— Qu’est-ce qui t’inquiète ?

Hagen soupira.

— Si seulement je le savais, répondit-il, confessant sans hésiter son trouble.

— Tu n’es pas homme à t’effrayer à la légère.

— Je suis peut-être devenu trop vieux.

— Absurde ! Ce qui se passe, c’est que tu as vécu dans l’angoisse trop longtemps. Toutes ces années de guerre presque ininterrompue, la paix précaire, les menaces toujours présentes. Puis le départ de Thorsen. Tu n’arrives pas à te détendre à présent que le danger est derrière nous.

Hagen réfléchit. Etait-il possible que toutes ces années de guerre et de menace larvée aient fini par fausser son jugement ? Il se remémora comment, il y avait près de six ans, Garen, le demi-frère de Behorn, avait fait alliance avec les Durankïls du sud des montagnes. Les armées de Garen avaient envahi le Nelung en passant par les monts Ormën, puis s’étaient répandues dans les plaines en semant le chaos et la destruction sur son passage. Galadhorm avait été épargnée en raison de sa situation géographique et de ses hautes murailles, mais des fermes avaient été pillées et des villages ravagés par des troupes de mercenaires en quête d’approvisionnement. Garen avait été repoussé, mais dans son sillage, des villes s’étaient soulevées contre Behorn, plongeant le Nelung dans des années de guerre sanglante.

Tout ceci venait de prendre fin. Garen était mort, le royaume avait été pacifié et Thorsen était de retour.  Hagen ne vénérait pas les dieux du Nelung – comme son frère Hagvar, il était resté fidèle envers et contre tout à la Dame d’Erda – mais aujourd’hui il ne pouvait s’empêcher de leur rendre hommage pour le soutien qu’ils avaient apporté à leurs fidèles serviteurs.

— Tu as sans doute raison, soupira le vieux. Je dois me faire des idées.  Mais pourtant… J’ai l’impression qu’il y a quelque chose, un détail enfoui au plus profond de moi, dont je devrais absolument me souvenir…

— J’ai déjà éprouvé ce sentiment. Mais neuf fois sur dix il ne repose sur rien de concret. Tu as tort de t’en faire, Hagen. Réjouissons-nous plutôt, et goûtons les derniers jours avant la venue de l’hiver !

Accroupi dans l’ombre, Leif n’avait pas perdu un seul mot de la conversation. Lui aussi avait perçu quelque chose d’anormal, lui non plus n’aurait pas su dire quoi, même si on le lui avait demandé. Mais la nuit, il s’éveillait parfois sur sa couche, ses hardes trempées de sueur, réveillé en sursaut par des rêves si horribles qu’ils ne lui laissaient aucun souvenir. Il sentait, à sa façon confuse et primaire, que quelque chose de terrible allait arriver, ressentait, sans pouvoir l’exprimer, exactement la même angoisse que celle qui rongeait le cœur de Hagen.

 

Comme l’avait prévu Ogar, l’hiver tomba rapidement, et il s’avéra aussi rude que ceux des temps anciens. La neige se mit à tomber dès la fin du mois d’octobre, recouvrit rapidement la vallée d’un voile épais et cotonneux. Le froid descendit des montagnes en une bise mordante qui hurlait comme mille serpents. La rivière se mit à charrier des glaçons et les hommes s’enfermèrent chez eux, cherchant un peu de chaleur dans leurs demeures bien calfeutrées. A Galadhorm, les immenses flambées qui brûlaient dans les cheminées et les braseros de pierres n’arrivaient pas à percer le froid glacial qui avait envahi la forteresse. Le gibier disparut, des loups vinrent hurler dans la forêt. Les seuls oiseaux que l’on distinguait encore étaient de noirs corbeaux efflanqués qui sillonnaient la campagne en poussant des plaintes sinistres.

Insidieusement, le Mal commença à se répandre dans la vallée. Il descendit des montagnes avec les plus grands froids, traversa les forêts, en laissant derrière lui de longues et profondes balafres dans la neige salie, puis vint roder aux abords des fermes. Les chiens se mirent à hurler et à grogner de fureur, tous les poils hérissés, on crut tous d’abord à des loups, mais même eux s’étaient enfuis.

            La première attaque eut lieu à la fin du mois de janvier, alors que toute la population scrutait le ciel avec angoisse dans l’espoir de voir survenir les premiers signes de redoux.

Chapitre suivant : La lignée de Beorc

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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