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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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Les chroniques des intendants

Croissant et récoltant les fruits de la sagesse,
De mot en mot, les mots me vinrent,
D’action en action, les actions s’accomplirent.
 (Le Havamal, 141)

Retourner au village aurait été dangereux et les rebelles préférèrent rester cachés dans la forêt jusqu’à la nuit. La vieille guérisseuse refusa de les laisser dormir dans la grotte et ils s’installèrent dans une petite clairière, à l’abri derrière un épais rideau d’arbres. Ils étaient cinq en comptant Leif : il y avait Vagmar, les deux hommes qui avaient trouvé le garçon sur l’îlot et qui se nommaient Karl et Soti, ainsi qu’un petit paysan trapu qui s’appelait Arok. D’autres fermiers vinrent leur rendre visite et leur apporter des vivres puis repartirent aussitôt vers le village.

— Nous avons ramené le corps de Jörun au village, expliquèrent-ils. Il sera enterré demain. Le chagrin de Jon fait peine à voir.

— Jörun était un imbécile. Ce n’est pas la première fois que son imprudence nous pose des problèmes.

— Il était jeune… Et il croyait sincèrement au retour d’Assaréel !

Vagmar eut un geste d’exaspération. Il se souvenait que pendant l’hiver, Jörun avait bravé ses consignes et pris le risque de conduire Ogar à la grotte d’Alrun, dans l’espoir d’obtenir une récompense. En désobéissant aux ordres d’Arvarn, il avait mis en danger le village tout entier. Sans doute avait-il voulu se racheter à aidant Leif à atteindre la tour, mais, aux yeux de Vagmar, cette nouvelle folie était encore pire que l’ancienne. Il ne parvenait pas à comprendre ni à partager le bouillonnement fanatique qui avait envahi tout le village. Il avait suffit de quelques mots hasardeux d’Hagvar, d’un conte à dormir debout improvisé par l’ermite sous l’emprise de l’alcool et de l’apparition subite de ce jeune Ljosalvar misérable pour transformer des fermiers paisibles et pragmatiques en dévots exaltés prêts à mourir pour des chimères. Vagmar ne croyait pas au retour d’Assaréel. Cependant, il était le chef du village et à ce titre, il sentait que sa responsabilité était de rester auprès des siens et de leur prêter assistance – afin d’éviter s’il était possible un nouveau drame. Leif restait immobile et silencieux, les yeux baissés. Le fermier le considéra avec un mélange de rancœur et d’incompréhension. Il avait la très nette impression que le gamin ne croyait pas lui-même à la légende. Alors dans ce cas pourquoi se pliait-il à cette folie ?

— Nous allons t’aider à pénétrer dans la tour, dit Karl à Leif. Nous allons attaquer les gardes qu’Erioch a postés devant la porte. Ils sont trop nombreux et trop bien armés pour que nous puissions en venir à bout, mais nous tâcherons au moins de les éloigner. Tu profiteras de la diversion pour te glisser à l’intérieur.

— Mais nous ne pouvons nous approcher d’eux en plein jour, poursuivit Soti. Nous agirons à la tombée de la nuit. Nous traverserons le lac avec le navire de Karl et nous aborderons le plus près possible de la tour. Il faudra faire très attention : des hommes patrouillent en permanence dans les environs.

— Mais après ce qui s’est passé, ils y regarderont à deux fois afin d’oser s’aventurer sur le lac !

Le cœur de Leif se serra à la pensée de devoir affronter une fois de plus les eaux ténébreuses. Le plan des fermiers lui semblait très naïf. Croyaient-ils que les gardes d’Erioch se laisseraient duper aussi facilement ? Pour rentrer dans la tour, il faudrait les tuer. Ces fermiers pouvaient-ils rivaliser avec des guerriers entraînés ?

Les heures s’écoulèrent avec une lenteur presque insupportable. Le soleil brillait au dessus des arbres. Ils avaient des provisions en abondance, du pain, du fromage et des fruits, mais le garçon se sentait si tendu qu’il ne pouvait rien avaler. Les hommes allèrent puiser de l’eau fraiche à un ruisseau des environs.

 Au cours de l’après midi, les villageois revinrent les avertir que les hommes d’Erioch étaient descendus au village dans l’espoir de trouver Leif. Ils offraient de pleines poignées d’or pour tout renseignement et menaçaient de mettre le feu aux fermes de ceux qui refuseraient de les collaborer. Des guetteurs avaient été postés au village et d’autres sur les rives du lac, tout près de chez Hagvar.

— La plupart d’entre eux ne sont pas de vrais guerriers, lança un homme d’un air méprisant. Ce sont juste des paysans comme nous, qui se sont mis au service d’Erioch dans l’espoir de toucher leur part de la récompense. On pourrait facilement en venir à bout.

— Inutile, grogna Vagmar. Nous les éviterons, voilà tout.

Il ne voulait pas risquer un carnage. Si un seul de ces hommes réussissait à s’enfuir, il préviendrait Erioch qui enverrait de nouvelles troupes anéantir le village.

— Tu devrais dormir un peu, suggéra-t-il à Leif. La nuit risque d’être longue.

Le Ljosalvar lui jeta un œil interloqué. Il se sentait si tendu et anxieux qu’il ne voyait pas comment il aurait pu réussir à fermer l’œil.

 

Lorsque vint le soir, ils se glissèrent hors de leur cachette et prirent la direction du lac, coupant au plus court à travers la forêt. Lorsqu’ils atteignirent la rive, celle-ci était plongée dans la pénombre la plus complète. On distinguait cependant des lueurs de l’autre côté.

— J’ai amarré ma barque tout près d’ici, dit Karl. Comme tu me l’as demandé, Vagmar.

Lorsqu’ils s’approchèrent du lac, Leif sentit la terreur le gagner à nouveau à la vue de ses eaux noires, encore plus effrayantes lorsque venait la nuit. Il se mit à trembler de tous ses membres, mais il faisait si sombre que personne ne remarqua son trouble. Ils approchèrent de l’eau et écartèrent les joncs. Karl fronça les sourcils.

— Je ne comprends pas… Le navire devrait être ici…

— Tu dois te tromper d’endroit.

— Mais non ! Je me souviens très bien, je l’avais accroché à cette souche !

— Les amarres se seront dénouées et il sera parti à la dérive sur le lac…

Karl lui jeta un coup d’œil incrédule. Son navire était ce qu’il possédait de plus précieux, et jamais il ne lui était arrivé de mal l’attacher. Peut-être avait-il été volé par les sbires d’Erioch ? Leif eut la vision soudaine d’une masse de tentacules qui jaillissait hors de l’eau, se refermait sur la barque pour la briser en mille morceaux et l’entraîner dans les profondeurs. Il était convaincu que le monstre du lac avait emporté le navire et son cœur se serra, y voyant la preuve que la déesse voulait les empêcher d’atteindre la tour. Il avait la certitude à présent que leur tentative était vouée à l’échec, et pourtant il lui était impossible de renoncer.

— Nous ne pouvons pas traverser à la nage ! Nous avons besoin d’un bateau, mais où le trouver ?

— Nous pouvons contourner le lac.

— Cela nous prendrait toute la nuit. Sans parler du risque de tomber sur une patrouille !

Ils chuchotaient dans les ténèbres, incapables de distinguer autre chose les uns des autres que des silhouettes d’ombre. Même s’ils ne partageaient pas le désespoir de Leif, les fermiers se sentaient tendus et nerveux, prenant ce nouveau coup du sort comme un mauvais signe du destin et un présage funeste.

— Nous pouvons renoncer, suggéra Soti timidement. Attendre la nuit prochaine… Ou l’une des suivantes… Les gardes ne resteront pas ici éternellement.

Un silence désapprobateur accueillit ces paroles. Karl intervint :

— Hagvar avait une barque. Il allait parfois pêcher sur le lac.

— Elle ne sera pas assez grande pour nous transporter tous.

— Nous ferons plusieurs voyages, voilà tout.

Ils s’entreregardèrent, mal à l’aise et troublés. Ce fut Vagmar qui trancha :

— Nous avons besoin d’un bateau ! Allons chez Hagvar.

Ils longèrent le lac durant un moment avant d’atteindre l’endroit où habitait le vieil érudit. La nuit était calme et silencieuse, troublée seulement par le bruit de leurs pas, les clapotis de l’eau et le croassement des grenouilles. Des amas de joncs noirs se dressaient sur leur droite. On entendait hurler des loups dans les montagnes.

— C’est la voix de la déesse… chuchota Soti.

— Silence ! ordonna Vagmar. Il y a peut-être des guetteurs !

Ils se baissèrent pour se dissimuler dans les hautes herbes. Conformément aux craintes du chef, une lueur tremblotante était visible à l’intérieur de la masure.

— Hagvar est revenu ! murmura Arok d’une voix où perçait une sorte d’incrédulité.

— Mais non ! Ce sont les hommes d’Erioch… Ils ont dû s’installer à l’intérieur pour surveiller ce coté du lac.

A ces mots, Leif sentit son cœur se serrer. Il ne lui fallut pas plus d’une seconde pour réaliser ce que la présence des soldats chez Hagvar impliquait.

— Si nous approchons pour prendre la barque, dit Arok, ils risquent de nous voir et de donner l’alerte. Il vaut mieux renoncer.

— Si nous agissons avec prudence, intervint Karl, et si nous sommes suffisamment furtifs, ils ne nous verront pas. Nous dénouerons la barque et nous partirons avec, sans qu’ils ne nous repèrent. Au besoin, nous pouvons y aller à la nage, nous serons plus discrets.

Mais Leif secoua la tête.

— Il faut aller chez Hagvar, chuchota-t-il.

Arok fut le seul à l’entendre. Il se tourna vers lui, interloqué.

— Quoi ?

— Il faut aller chez Hagvar ! répéta-t-il un peu plus fort, et cette fois-ci tous ses compagnons l’entendirent et se tournèrent vers lui. Il faut tuer ces hommes !

Sa suggestion fut accueillie avec une réprobation mêlée d’incrédulité. Le garçon se sentit brusquement intimidé par tous ces regards pointés vers lui. Cependant, l’angoisse à la pensée de ce que les gardes pouvaient trouver dans la cabane était plus forte que sa peur.

— Pourquoi veux-tu livrer un combat inutile ? lui demanda Vagmar d’un ton de reproche. Ils ne sont pas une menace. Nous sommes prêts à risquer notre vie pour atteindre la tour, mais nous ne nous battrons que si cela en vaut la peine. Nous ne sommes pas des tueurs.

— Ce n’est pas un combat inutile ! protesta Leif. Chez Hagvar, il y a les grimoires ! S’ils les trouvent, ils les amèneront à Erioch.

Vagmar fronça les sourcils.

— De quoi parles-tu ?

— Les chroniques des intendants de Galadhorm. Les premiers remontent à l’époque de Rodgar… Ils révèlent toute l’histoire d’Erda… et de nombreux secrets sur les runes.

Les hommes semblèrent saisis de stupeur. Il faisait trop noir pour que l’on puisse distinguer leurs visages, mais Leif n’avait aucun mal à imaginer leurs expressions épouvantées.

— Hagvar gardait cela chez lui… Des livres de rune ?!  C’est une offense envers les dieux !

— Ce vieux fou… Pourquoi ne les a-t-il pas détruits ?

— Hagvar est un serviteur d’Assaréel, rappela Soti. Il est plus sage et il en sait plus que nous tous réunis. Il devait avoir ses raisons.

— Hagvar s’est enfui à Thorem, rappela Vagmar. Ce n’est rien d’autre qu’un lâche…

Soti le foudroya du regard. Mais Vagmar continua.

— Si ces livres ont autant de valeur, il a dû les emporter avec lui.

Leif imagina Hagvar cheminant dans les montagnes, avec tous ses grimoires sur son dos et il secoua la tête.

— Je ne crois pas… Ils sont plutôt encombrants ! Je suis sûr qu’il les a laissés où ils étaient… cachés dans sa cabane.

Il se mit à craindre que les hommes aient trouvé le coffre enterré sous le tapis et aient déjà amenés les grimoires à Erioch. Qui sait ce que celui-ci pouvait accomplir avec un pareil pouvoir ! Mais si Erioch était vraiment Eredor peut-être était-il déjà si puissant et si instruit de la connaissance des runes que les ouvrages ne lui apporterait rien de plus ? Malgré tout, Leif ne pouvait supporter la pensée de les lui abandonner. Ils étaient aux mains des seigneurs de Galadhorm depuis longtemps et ils contenaient les chroniques des intendants avec l’histoire de SA famille. Il y avait surtout le livre à la couverture de métal, écrit de la main de Rodgar…

— Il faut les reprendre ! insista-t-il avec une force de conviction qu’il ne se connaissait pas.

Vagmar le considéra un moment d’un air sombre puis poussa un soupir.

— Ils ne doivent pas être très nombreux. Si nous parvenons à les surprendre, nous avons une chance de vaincre.

Des murmures réprobateurs accueillirent sa décision, mais personne n’osa protester ouvertement. Seul Arok secoua la tête, longuement, mais il ne dit rien. Ils s’approchèrent en silence de la maison, tapis dans l’ombre, tenant leurs armes dans leurs poings serrés. On apercevait une lueur à travers les fenêtres mais en dehors de cela, il n’y avait aucun signe de présence.

— Il n’y a pas de guetteur, chuchota Soti qui avait les meilleurs yeux.

— C’est un piège… suggéra Arok. Ils nous ont peut-être vus arriver ?

Vagmar secoua la tête.

— C’est idiot ! Pourquoi s’attendraient-ils à une attaque ? Ce qu’ils cherchent c’est juste un gamin en fuite.

La peur était palpable, facilement perceptible dans les regards fuyant des hommes, dans le tremblement de leurs voix. Leif s’étonnait de les sentir aussi inquiets. Où était donc passée leur détermination et la foi qui les animait ? Par contraste leur terreur le faisait se sentir plus fort, en dépit de la certitude absolue que seule la mort les attendait au bout du chemin. Il réalisa brusquement qu’à l’inverse de Grimlor, Ogar ou Thorsen, ces paisibles villageois n’avaient jamais été formés à tuer et à risquer leurs vies – la violence ne faisait pas partie de leur quotidien : ils la subissaient mais elle leur était étrangère. Quant à lui, nul ne lui avait appris à attacher le moindre prix à la vie humaine – que ce soit la sienne ou celle des autres. Il commençait confusément à sentir la portée de ce qu’il leur demandait et de ce à quoi ils étaient prêts à consentir pour lui.

Tapis dans les hautes herbes en bordure du lac, ils examinèrent avec soin les alentours avant de se risquer à s’approcher. Vagmar ourdit rapidement un plan d’action, et il donna quelques ordres brefs.  Aussitôt, ils se glissèrent, silencieux et invisibles, dans l’ombre de la masure silencieuse. Leif voulut les accompagner, mais Vagmar l’en empêcha.

— Toi tu restes ici. Tu ne bouges pas et tu attends que tout soit fini.

Le ton était ferme et sans appel. Leif n’envisagea même pas de désobéir. Karl et son compère Soti firent le tour de la maison, marchant courbés, à pas de loup, tenant des poignards dans leurs poings serrés. Arok se dirigea ouvertement vers la cabane, sans arme tandis que Vagmar le suivait à distance, tapi dans l’ombre, tenant une hachette dans sa main gauche et un gourdin dans la droite. Arok tambourina à la porte. Il y eut un silence, puis une voix lui répondit, hésitante.

— Qui va là ?

— J’ai des renseignements à communiquer, chuchota Arok. Je sais où est l’enfant…

La porte s’entrouvrit et un visage méfiant apparut.

— Qui es-tu ?

— Je suis Arok, du village d’Eruïr.

— Pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt ?

— Je ne pouvais pas parler avant ! Les autres m’auraient tué. Mais je sais où ils cachent le gamin. Je peux vous y conduire si vous voulez.

La porte s’ouvrit plus largement, une silhouette apparut dans l’ouverture tenant dans sa main droite une épée et dans la gauche une lanterne, qu’il avança avec prudence vers l’extérieur, nimbant les environs d’un halo doré. Vagmar se tapit sur le sol, attentif à ne faire aucun geste susceptible de révéler sa présence.

— Lâche tes armes, ordonna le garde.

Arok écarta les bras.

— Je n’en ai pas…

— Tu es seul ?

Il hocha la tête.

— Il faut y aller tout de suite. Ils ne nous verront pas arriver et ils ne se méfieront pas…. Nous partagerons la récompense !

Le garde fit un pas à l’extérieur, inspectant les environs. Comme il ne distingua rien d’anormal, il parut se détendre et reporta son attention sur Arok. Derrière lui, à l’intérieur de la cabane, on distingua des mouvements dans l’ombre et une voix bourrue se fit entendre :

— Qui est-ce ?

Le garde l’ignora.

— Tu dis que le gosse est aux mains des paysans d’Eruïr ? Ils le cachent ?

Arok hocha la tête.

— Ce sont des adorateurs d’Assaréel ! Ils ont continué à la vénérer en secret, à l’insu des seigneurs de Galadhorm, même après que la tour soit fermée. A présent ils ont pris le parti du Ljosalvar contre Erioch. Mais ils ne sont pas dangereux. Ils ne sont même pas armés ! Vous n’aurez aucun mal à en venir à bout.

Un sourire de convoitise déforma les lèvres du garde et sa méfiance disparut comme par enchantement. Il se voyait déjà revenir à Galadhorm pour toucher sa récompense, après avoir remporté une victoire facile contre une poignée de fermiers. Lui qui enrageait de rester ici, près de ce lac maudit et de cette terre ensorcelée ne pouvait croire à sa bonne fortune. Mais au même instant, à l’intérieur, un cri de douleur se fit entendre, suivi du fracas d’un corps s’effondrant à terre en entraînant des meubles avec lui. Le garde sursauta et tourna la tête.

— Que se passe-t-il ?

Arok profita de la diversion pour s’élancer et lui saisir le poignet. Il était plus petit que son adversaire, mais beaucoup plus puissant et trapu. Les deux combattants luttèrent farouchement, tandis qu’à l’intérieur résonnaient de nouveaux bruits de combat, ainsi qu’un hurlement de douleur vite étouffé. Conformément au plan de Vagmar, Karl et Soti s’étaient glissés dans la cabane par la remise pendant que l’attention était accaparée par l’arrivée d’Arok et ils avaient profité de l’effet de surprise pour attaquer les guerriers restés à l’intérieur. Le premier avait été assommé avant même de s’être rendu compte de ce qui s’était passé, le second opposa plus de résistance avant de succomber aux attaques conjointe des deux assaillants. Vagmar jaillit hors de sa cachette et abattit le dernier garde restant d’un coup de hache qui lui fendit le crâne.

Ils restèrent un moment sur le qui-vive, s’attendant presque à voir une nouvelle vague d’ennemis surgir de nulle part, puis se détendirent peu à peu en voyant que rien ne bougeait. La nuit était parfaitement calme. Du sang et une substance blanchâtre s’écoulaient de la blessure de l’homme que Vagmar avait abattu.

Ils se glissèrent à l’intérieur, tirant les corps avec eux. Vagmar revint vers le lac, fit signe à Leif de le suivre et celui-ci se hâta vers la maison, le cœur battant. Il marcha sans même s’en rendre compte dans la flaque de sang qui s’étendait à présent devant la porte. Il ne pensait qu’aux grimoires qui l’attendaient à l’intérieur.

— Celui-là est encore vivant, dit Karl en désignant le garde qui avait été assommé en premier. Qu’est-ce qu’on en fait, on le tue ?

Vagmar hésita. La prudence commandait de se débarrasser de cet ennemi. Que pourraient-ils en faire ? Ils avaient déjà bien assez d’ennuis comme cela pour s’embarrasser d’un prisonnier ! Pourtant, il éprouvait quelque répugnance à frapper un homme sans défense. Il croisa le regard de Leif, qui hésita, réfléchit et murmura :

— Eredor… Enfin, Erioch est un magicien. Avec le pouvoir des runes, il peut forcer les hommes à lui obéir. Comme il l’avait fait autrefois avec Rodgar ou Beorc lui-même. Ce ne serait pas juste de le tuer.

Les paysans frissonnèrent à entendre mentionner ainsi le nom du dieu noir et évoquer des pouvoirs que l’obscurité environnante rendait plus terrifiants encore. Vagmar hocha la tête, éprouvant une vague sensation de soulagement. Les paroles de Leif lui donnaient le prétexte dont il avait besoin.

— Liez-le et bâillonnez-le, qu’il ne puisse s’enfuir ni donner l’alerte !

Leif ressentit une impression étrange à l’entendre parler ainsi. Vagmar l’avait écouté et il s’était rangé à son avis… Il s’étonna de ce pouvoir nouveau qu’il avait acquis, qui lui semblait encore plus puissant que celui des runes. Il jeta un coup d’œil au prisonnier inanimé. Il avait tenu sa vie dans le creux de sa main ! S’il avait parlé différemment, cet homme serait mort. Leif éprouvait une sorte de vertige à cette pensée. En même temps il se sentait un peu effrayé. Que se passerait-il si le guerrier parvenait à s’enfuir et à donner l’alerte ? Le jugerait-on responsable ?

— Où sont les livres ? demanda Arok d’une voix hostile.

Il fureta rapidement dans la pièce, en vain.

— Tu nous as menti, gamin, grogna-t-il d’une voix mauvaise. On s’est battu pour rien !

Mais Leif écarta la fourrure qui recouvrait le sol et dévoila la trappe secrète qu’il avait découverte avec Guerwolf, lors de son précédent passage chez Hagvar, il y avait de cela un temps qui lui semblait une éternité. Les adultes l’aidèrent à soulever le coffre de métal, à le trainer dans la lumière et à l’ouvrir. A l’intérieur, reposaient les livres, enveloppés dans une sorte de grand sac goudronné. Hagvar avait dû redouter que des infiltrations d’humidité venues du lac n’abîment ses précieux documents en son absence.

Ils étaient pareils au souvenir que Leif en avait gardé. Il posa sa paume sur le premier d’entre eux, le cœur battant d’excitation. Le pouvoir des runes… Celui que son père avait voulu obtenir d’Hagvar… Celui que lui-même avait convoité jadis sans même en avoir vraiment conscience, et pour lequel il avait bravé la colère de son maître… Celui qu’Hagvar avait conservé jalousement pour lui, trop égoïste pour le partager avec quiconque, trop lâche pour s’en servir contre Erioch…  En cet instant, Leif sentit s’allumer une flamme de rancœur contre son ancien précepteur et il rejeta tout ce qu’il lui devait. Il oublia qu’il avait été le seul à lui manifester de l’intérêt et de l’amitié lorsqu’il était à Galadhorm, et il se mit à le mépriser, voire à le haïr, alors que l’image d’Arvarn, qui l’avait toujours repoussé, brillait en lui comme un soleil. Il s’empara d’un grimoire, se mit à le feuilleter au hasard, tournant les pages avec avidité, comme s’il avait voulu s’imprégner de leur substance. Les runes s’étalaient devant lui comme un trésor.

— Ce sont des ouvrages impies, dit Vagmar. Il vaudrait mieux les brûler.

— Hagvar savait ce qu’il faisait, grogna Soti. S’il ne les avait pas détruits, c’est qu’il avait ses raisons. Nous ferions bien de les respecter.

Les villageois ne savaient plus quoi penser. Ils ne pouvaient imaginer ce qui avait pu pousser Hagvar, qui avait été un serviteur de la déesse, qui leur avait redonné l’espoir et la foi, à garder chez lui ces ouvrages interdits, ces abominations qui avaient engendré l’Armageddon. Leif referma le livre à regret et le reposa. Il avait compris qu’il ne pouvait lire ces ouvrages maintenant, pas sous les regards hostiles de ces hommes. Il se sentit inquiet tout d’un coup. Il suffisait de si peu pour que se rallume la flamme de leur colère ! Il était sans défense devant eux. Si jamais ils cessaient de le considérer comme l’envoyé de la déesse, il ne serait plus qu’un Ljosalvar, un suppôt du dieu noir… Un démon, à exterminer au plus vite…Il avala sa salive et leva la tête vers Vagmar, baissant les yeux dès qu’il croisa son regard suspicieux. Il avait le sentiment que le chef lisait en lui avec plus de facilité qu’il pouvait déchiffrer les symboles runiques couchés sur le vélin.

— Il faut les remettre en place, et les cacher, dit aussitôt le garçon. Quelque part où personne ne pourra les trouver.

Il souleva les grimoires, et avec un regret qui lui transperça le cœur, se prépara à les remettre dans le coffre. Mais dans le mouvement, quelques feuilles déchirées glissèrent d’un des livres et tombèrent à terre.

Leif tendit la main et les ramassa d’un geste machinal. Il sursauta de surprise en commençant à déchiffrer l’écriture en pattes de mouche qui noircissait les feuilles de parchemin.

— C’est quoi ça ? demanda Vagmar d’un ton méfiant.

Leif ne pouvait en croire ses yeux.

— Ce sont des pages des chroniques de Galadhorm… Celles qui remontent à l’époque d’Alrun… Celles que Hagen a vainement cherchées au château. Elles étaient ici depuis le début !

Il se demanda pourquoi ces pages avaient-elles été arrachées. Etait-ce le fait d’Hagvar ou d’un autre intendant ?

— Elles racontent l’histoire d’Urtaür, alors… dit Soti. La façon dont la tour a été scellée ?

Les fermiers contemplaient les morceaux de parchemin dans les mains de Leif avec un respect superstitieux.

— La lueur verte… souffla Soti.

Mais Vagmar secoua la tête.

— Quelle importance ces vieilles histoires peuvent-elles avoir ? Partons à présent avant qu’on nous surprenne. Emportons les livres et cachons les quelque part où Erioch ne pourra les trouver.

Mais les autres ne faisaient pas un mouvement. Arok tendit son index vers Leif.

— Lis-nous ce qui a écrit !

Leif sursauta. Les hommes le contemplaient avec un mélange de recueillement et d’expectative, et il réalisa brusquement qu’aucun d’eux ne devait savoir lire. Cela lui conféra un sentiment de supériorité inhabituel qui le faisait se sentir plus léger.

— Nous n’avons pas le temps… objecta Vagmar.

— C’est peut-être important ! Nous connaissons la légende, les histoires transmises de bouche à oreille, génération après génération, mais cela, c’est comme une voix surgie du passé pour nous éclairer. Nous allons savoir comment les intendants ont vécu ces événements.

Leif hésita, leva des yeux interrogateurs vers Vagmar. Il ne voulait pas mécontenter les hommes, mais il ne voulait pas non plus se mettre le chef à dos. Celui-ci haussa les épaules et fit un signe d’acquiescement.

Leif posa les yeux sur le parchemin et se mit à lire. Il avançait lentement, butant presque sur chaque mot. Cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas lu qu’il en avait perdu l’habitude… Le souvenir des longues journées d’étude avec Hagvar lui revint en mémoire. Le vieil homme était assis à une table, et lui, penché sur un épais grimoire, lisait à haute voix dans le silence, ligne après ligne, page après page, durant ce qui lui semblait être des heures entières. En se remémorant cette époque, Leif sentait une boule se former dans sa gorge.

Les lettres étaient soigneusement tracées, avec une belle calligraphie, mais l’encre était délavée et les mots illisibles par endroit. Toutefois, on pouvait sans peine reconstituer le sens général.

«  Ils attaquèrent une première fois et nous les repoussâmes avec peine.  Les Almoriens firent le siège de Galadhorm, installant un camp presque sous les remparts, mais après moins d’une semaine, des trolls descendirent des montagnes en grand nombre et les attaquèrent. Alors le seigneur Alrun ordonna d’ouvrir les portes de Galadhorm et déferla avec ses chevaliers sur l’armée ennemie, en faisant un grand carnage. Alrun paraissait resplendir d’une aura de lumière, comme si un brasier étincelant brûlait en lui. Il sembla à tous ceux qui le voyaient que Voden lui-même était descendu des cieux pour guider la charge. Les Almoriens maléfiques furent mis en déroute, et Galadhorm libérée. »

— C’est le pouvoir du démon, expliqua Karl d’un ton plein de répugnance. C’est en s’alliant avec Arkiel qu’Alrun a pu obtenir tous ses pouvoirs… Nous savons déjà cela… Lis-nous la suite, lorsqu’il parle d’Urtaür !

Leif obéit et sauta le reste de la page. Il reprit sa lecture, avec plus d’assurance au fur et à mesure que ses anciens réflexes revenaient.

« Il ordonna qu’il soit mis à mort, ainsi que tout ceux qui oseraient se dresser contre les nouvelles lois. Arwolf le maître d’arme prit son parti contre Alrun. Mais celui-ci ne voulut pas l’écouter et il fit périr les prisonniers d’une manière ignominieuse, hommes, femmes, enfants et vieillard compris.

Le lendemain, Arwolf quitta la forteresse avec quelques partisans. Le seigneur Alrun se lança à sa poursuite, mais les rebelles se réfugièrent dans les montagnes, sur de hauts pics inaccessibles d’où ils ne pouvaient être facilement délogés. Pour les soumettre, le seigneur de Galadhorm fit une nouvelle fois appel aux trolls, et leur ordonna de descendre des montagnes pour lui ouvrir un passage jusqu’au camp ennemi… »

— Cela aussi nous savons ce qu’il en advint… Alrun tua Arwolf, prit son cœur et le dévora, pour s’approprier toute sa force.

Leif sauta de nouveaux quelques lignes, poursuivant jusqu’à repérer le mot « Urtaür » dans le texte.

« Itien la Belle vint trouver Urtaür le vieux sage et l’implora de guérir Alrun de la folie qui l’avait saisi. Elle était promise à Alrun, mais ne pouvait plus aimer celui qu’il était devenu. Urtaür se laissa fléchir et se rendit à Galadhorm pour rencontrer le seigneur. Celui-ci ne fit que rire de ces avertissements. Lorsque celui-ci le menaça du courroux de la déesse, il le fit fouetter pour son impudence et le chassa de Galadhorm.

Recueilli et soigné par des partisans, Urtaür se réfugia dans la tour d’Assaréel, au bord du lac noir, et attira autour de lui de nombreux fidèles de l’ancienne religion, ainsi que des hommes rendus furieux par la tyrannie d’Alrun. La tour s’emplit rapidement d’une véritable armée, et le seigneur s’en émut. Voyant l’occasion d’en finir une fois pour toute avec ceux qui se rebellaient contre son autorité, il prit la tête de ses chevaliers et fit route vers la tour. Les rebelles se retranchèrent à l’intérieur et les guerriers n’étaient pas assez nombreux ni assez bien équipés pour s’en débarrasser. Alors ils décidèrent de s’installer à proximité et d’attendre, espérant que le manque de provision et la venue de l’hiver tout proche décideraient les rebelles à sortir. Mais les assiégés étaient secrètement approvisionnés par les fermiers des environs, au moyen d’un passage secret menant des bords du lac vers l’intérieur de la tour, un passage qu’Alrun et ses hommes d’armes ignoraient. Cependant, un des fermiers, mécontent de se voir ainsi ponctionné, finit par trahir ses compagnons et indiqua l’emplacement du souterrain à Alrun en échange d’une récompense… dont il ne put jamais profiter, car le seigneur le fit noyer dans le lac dès qu’il eut l’information. »

— Il y a une autre entrée à la tour, s’exclama Vagmar, mais Arok lui fit signe de se taire.

— Laisse le continuer…

— A quoi bon ? Nous savons ce qu’il est advenu d’Urtaür !

Les autres lui décochèrent des regards réprobateurs et il se tut, laissant Leif poursuivre.

« Alrun tenta de s’introduire dans le passage secret en passant par la grotte sous la Lance Grise. Le goulet était si étroit que les défenseurs purent facilement repousser cette attaque. Cependant leur unique source d’approvisionnement étant fermée, ils étaient condamnés à mort à brève échéance et ils le savaient. Alors, pour éviter de tomber aux mains de leur ennemi, ils se donnèrent la mort, l’un l’après l’autre, sacrifiant leurs vies en l’honneur de leur déesse. Urtaür le dernier, maudit Alrun, puis il sauta sur les rochers du haut de la tour. On raconte alors qu’un éclair de lumière verte apparut, éblouissant les chevaliers. Lorsqu’ils purent voir de nouveau, le corps d’Urtaür avait disparu, et un grand aigle s’éloignait dans le ciel. »

Leif se tut.

— Il n’y a rien de plus ? s’étonna Karl, déçu. Il n’y a rien sur la façon dont la tour a été scellée ?

Leif parcourut les quelques lignes suivantes et secoua la tête. Il reprit :

« Alrun épousa Itien, mais la Belle se donna la mort le soir de ses noces en se jetant du haut des remparts. Après quoi, il semble qu’Alrun voulut procéder à un rituel runique, dont on ignore le but, mais il échoua et se changea en un monstre effroyable et terrifiant, une sorte de troll doté d’une force énorme. Ses chevaliers et son propre frère Burgor se mirent à le traquer, et il s’enfuit dans les montagnes pour leur échapper. Il tuait tous ceux qui avaient l’infortune de croiser sa route.  Nombre d’humains, guerriers ou fermiers, périrent sous ses coups, et furent dévorés. Il vivait dans une grotte des montagnes et descendait la nuit pour chasser. Il ne se nourrissait que de chair humaine et partout où il allait, il semait le trouble et le chaos, ravivant les rancœurs les mieux enfouies, dressant les hommes les uns contre les autres alors qu’ils auraient dû s’unir pour mieux le combattre. Ainsi prit fin le règne d’Alrun. 

Burgor envoya quelqu’un prévenir les Gardiens, et ils envoyèrent l’un d’eux pour détruire le monstre. Celui-ci, craignant de ne pouvoir y parvenir, se contenta de sceller par le pouvoir des Runes l’entrée de la grotte où il vivait. Malheur à celui qui aurait l’infortune de briser ces protections ! »

Leif se tut. Là s’arrêtaient les pages déchirées. La suite se trouvait à Galadhorm, entre les mains d’Erioch.

— Il y a une autre entrée à la tour, répéta Vagmar. Cela nous donne une chance !

Mais Arok secoua la tête.

— Il n’a pas de grotte sous la Lance Grise… J’y suis allé maintes et maintes fois.

— L’entrée a dû être scellée également… Bloquée par des rochers. Il est peut-être possible de la dégager ! Ce serait de toute façon plus facile que de passer par l’entrée principale.

— C’est au Veneur de décider, objecta Karl.

Ils le considéraient avec un respect nouveau et Leif baissa aussitôt les yeux, mal à l’aise.

— Il est impossible de passer par l’entrée principale de toute façon, grommela Vagmar.

Mais lui aussi attendait la réponse de Leif et une fois de plus, il s’étonna de ce pouvoir nouveau qu’il avait sur eux.

— Je veux trouver le passage, dit-il d’une voix basse.

            Il éprouvait une sorte de jouissance à dire « je veux », à exercer le pouvoir étrange de sa volonté, à voir les hommes l’écouter et hocher la tête en retour, même si au fond, il n’avait pas le sentiment d’avoir réellement le moindre contrôle sur son destin.

Chapitre suivant : La tour d’Assaréel

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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