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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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Wyrid prend sa revanche

Mais il y a plus à faire avec celui en qui tu n’as pas confiance
Et dont tu doutes de ces trompeuses intentions :
Des mots faux dits avec des sourires francs
Pourront obtenir de lui ce qu’il y a à en tirer.

(Le Havamal, 46)

Erioch se retourna vers le voyageur et l’inspecta des pieds jusqu’à la tête avec une méfiance qu’il ne cherchait pas à dissimuler. Wyrid se tenait debout devant lui, tenant sa lyre contre sa poitrine. Il souriait.

— Je n’aime pas la musique, affirma finalement le sorcier. Je n’ai que faire d’un ménestrel. Reste une nuit à Galadhorm si tu veux, mais ensuite, va-t-en.

Le sourire de Wyrid ne disparut pas, s’élargit même. Une étincelle moqueuse dansait au fond de ses yeux.

— La musique des runes emplit tes oreilles et recouvre tous les autres chants ! Tu devrais faire attention, Erioch, car elle s’arrêtera un jour. Goûte ton triomphe pendant que tu le peux, car il ne durera pas éternellement.

— Que veux-tu dire ?

— Espères-tu réellement que les dieux te laisseront régner à Galadhorm ?

— Ils ont bien laissé régner Afgar et ses descendants. Pourquoi pas moi ?

— Ta victoire est totale. Tu as tué Arvarn et Thorsen. Que fais-tu encore ici ?

Erioch regarda la lyre que portait le ménestrel et une ombre passa dans son regard. Il avait senti le pouvoir de cet objet dès l’instant où il l’avait vu. L’homme était un sorcier, tout comme lui, mais sa magie ne venait pas des runes. Elle était tout entière enfermée dans l’instrument qu’il tenait. Ce qui en soi ne représentait que des avantages pour lui : s’il en était privé, il deviendrait impuissant et inoffensif.

— Je n’aurai de cesse que cette lignée maudite soit anéantie. Je veux qu’ils périssent tous, jusqu’au dernier !

            Il leva la main, empoigna le médaillon qu’il portait sous ses vêtements et le serra comme un talisman protecteur. Wyrid surprit son geste avec un amusement mêlé d’une pointe d’inquiétude. Erioch serait-il assez fou pour libérer le pouvoir du dieu noir ? Ses doigts effleurèrent les cordes de son instrument, qui émirent un tintement cristallin. Il sentit en retour le sorcier se raidir, donnant presque l’impression qu’il se préparait à un combat. Le ménestrel se remit à sourire, dissipant la tension.

            Il avait besoin d’Erioch. Guerwolf le Loup, qui l’avait déjà tué une fois, était dans les montagnes avec les rebelles. Il possédait l’épée runique - dont les runes gravées sur la lame pouvaient s’avérer mortelles pour lui - et constituait un guerrier formidable. Le ménestrel voulait se venger, mais attaquer son ennemi de front pouvait se révéler hasardeux. Bien qu’il ne fût pas un lâche, Wyrid répugnait en général à s’exposer au danger. Comme nombre de ses pareils, il préférait demeurer dans l’ombre et laisser les autres agir à sa place.

            —  C’est le Ljosalvar que tu cherches n’est-ce-pas ? Le dernier fils d’Arvarn ? Je peux t’aider à le trouver.

— Tu sais où il se cache ?

La voix était pleine de méfiance et d’incrédulité, mais l’envie de trouver le Ljosalvar l’emportait sur tout le reste. Wyrid hocha la tête.

— Il est avec les rebelles. Je peux te guider jusqu’à leur camp.

— La dernière fois qu’on l’a vu, il était dans les territoires interdits. Je croyais qu’il avait quitté la vallée.

— C’est pour cela que tu fais garder la tour  comme un trésor ? demanda le musicien, amusé. Si Leif est venu au lac noir, il en est reparti depuis longtemps. Guerwolf le Loup et Leif sont allés à Kjorval, et le seigneur Siger a respecté tes ordres à la lettre: il les a fait prisonnier et a chargé son fils de les reconduire jusqu’ici. Cependant, Sigvar n’est jamais arrivé jusqu’à Erda. Il est tombé dans une embuscade. Les rebelles ont attaqué sa troupe à Burval et ils ont délivré l’enfant.

— Tu sais où ils l’ont emmené ?

—  Oui. J’étais avec la troupe de Sigvar, j’ai suivi leurs traces dans la forêt après l’attaque et je connais l’emplacement de leur camp. Je peux t’y conduire.

Erioch scruta le ménestrel avec méfiance, se demandant quel piège dissimulait ces paroles.

— Si tu me livres l’enfant, tu seras richement récompensé.

— Tu n’as rien à m’offrir qui puisse m’intéresser, Erioch. Tout comme toi, c’est la vengeance que je recherche. J’ai un compte à régler avec Guerwolf le Loup. C’est une affaire personnelle.

Erioch eut un sourire cruel. Si ce que disait ce ménestrel était vrai, le fils d’Arvarn, le dernier descendant de Beorc serait bientôt entre ses mains, et sa vengeance serait complète. Ses mains tremblaient et les battements de son cœur accéléraient à cette pensée. Il se trouverait enfin libéré de ce poids qui pesait sur lui depuis tant d’années – le rongeant nuit et jour.

— Tu mèneras mes hommes dans la montagne, jusqu’au repaire des rebelles. Mais si c’est un piège, ma vengeance sera terrible !

— Pourquoi te défier de moi ? demanda Wyrid en souriant. Nous sommes alliés… du moins pour l’instant !

Il fit mine de quitter la pièce, mais une ombre s’interposa. Le guerrier qui l’avait escorté jusqu’ici se tenait entre lui et la porte, le dominant de sa haute stature. Le ménestrel recula d’un pas. Il avait reconnu le chevalier, qui n’avait plus rien de commun avec un être humain. Sa présence à Galadhorm en disait long sur le pouvoir qu’avait acquis Erioch. Il se demanda jusqu’où le sorcier oserait aller.

— Qu’est-ce qui te prends ? Laisse-moi passer !

— Il nous reste un détail à régler, fit la voix d’Erioch, derrière lui.

D’un geste rapide, il traça une rune de son ongle sur la paume de sa main gauche. La lyre de Wyrid lui échappa soudain et s’éleva dans les airs. Le sorcier la saisit au vol, réprimant la répugnance que cet objet lui inspirait. Il sentait son pouvoir vibrer sous ses doigts, comme un serpent enfermé dans un sac qui se tortillait pour se libérer.

— Tu n’auras pas besoin de cela.

Le ménestrel fit un mouvement en avant, mais le chevalier le saisit par le bras et le tira en arrière.

— Tu me prends pour un enfant ? continua le seigneur des runes. Croyais-tu que je ne saurais pas voir ce qu’était réellement cet objet ? Il restera ici, sous ma garde, tout le temps que tu resteras à Erda.

Sa voix s’était durci, avait la froideur de l’acier. Le cœur de Wyrid s’emplit de colère. Son sourire s’effaça, se crispa en un rictus de fureur. Comment osait-il ? Il regarda sa précieuse lyre, à présent entre les mains d’Erioch, hors de portée. Sans elle, il se sentait vulnérable, sans défense. Il leva les yeux et croisa le regard du sorcier, y lut une détermination sans faille. Il n’hésiterait pas à le tuer – ou pire à détruire son précieux instrument. Il fit un pas en arrière, se heurtant au chevalier derrière lui.

Il avait sous-estimé Erioch. Le sorcier était plus rusé et plus dangereux que les Gardiens le croyaient. Il réalisa brusquement que celui-ci n’avait jamais eu l’intention de respecter sa part du contrat qu’il avait passé avec les seigneurs d’Ingünn. Il ne lui remettrait jamais le médaillon, même après avoir tué le Ljosalvar. Le ménestrel se sentit effrayé, pour la première fois depuis qu’il était arrivé à Galadhorm.

            —  Je te la rendrai, ajouta le maître des runes, si tu me livres l’enfant comme tu me l’as promis.

            Le musicien se força à se détendre et à sourire, afin de garder contenance et de ne rien révéler de son trouble. Il ne pouvait rien tenter maintenant. Mais il saurait attendre. Erioch allait le débarrasser de Guerwolf et ils régleraient leurs comptes ensuite.

Le sorcier posa avec précautions la lyre sur la table. Son regard s’abaissa sur l’objet, dont le bois semblait luire à la lumière des chandelles. Les cordes ressemblaient à de longs fils d’argent, et la forme de la caisse de résonance lui évoqua soudain la bouche énorme et béante de quelque créature vorace. Il secoua la tête comme pour chasser cette vision absurde.

— Prends-y garde… lança Wyrid, avec une nonchalance affectée. Qu’elle ne soit pas abîmée surtout.

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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