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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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Le lac noir

Ne te moque pas de l’étranger, ni ne le chasse au seuil de la halle,
Mais accueille généreusement le solitaire ou le miséreux.

(Le Havamal, 135).

Leif s’enfonça de plus de deux mètres sous la surface du lac. Une vague sombre et glacée le recouvrit et le fit suffoquer. Il se débattit comme un beau diable, agitant désespérément les pieds et les mains et il réussit à sortir sa tête de l’eau pour aspirer à la hâte une grande bouffée d’air. Il n’avait jamais appris à nager et ses mouvements désordonnés de jeune chiot terrifié ne purent le maintenir à flot bien longtemps. Il battit des jambes en tendant le bras vers les rochers qu’il distinguait à quelques mètres de lui, se dressant au dessus de la surface. Mais il s’épuisait pour rien et ceux-ci demeuraient inaccessibles. Il avait même l’impression de les voir s’éloigner, comme si un courant impitoyable l’entraînait vers le centre du lac. Il se fatigua très vite et l’onde le submergea de nouveau. Incapable de reprendre son souffle, il sentait la panique l’envahir, aussi intense et incontrôlable que celle qui l’avait saisi lorsqu’il avait aperçu les trolls. Il sombrait inexorablement au plus profond du lac, dont les eaux noires et opaques le recouvraient complètement. Son pied nu se prit dans une sorte de liane visqueuse, qui se noua autour de sa cheville, lui donnant l’impression qu’une main froide cherchait à l’agripper et à l’entrainer dans les abysses. Il se dégagea d’un vigoureux coup de talon mais ne parvint pas à remonter jusqu’à la surface. Il lui semblait voir briller les étoiles au dessus de sa tête comme une poignée de diamants flottant au dessus de l’eau, et il tendit désespérément la main dans leur direction. Ses poumons étaient en feu. Son corps était fait de pierre.

Les étoiles scintillant au dessus de lui se brouillèrent brusquement et disparurent. A l’instant précis où il se sentait basculer dans les ténèbres, un homme le saisit par le poignet et le tira vigoureusement vers le haut. Il se sentit hisser vers la surface, une main se plaqua sous son menton et maintint son visage hors de l’eau, lui permettant d’apaiser enfin la souffrance insoutenable qui brûlait sa poitrine. Il inspira à plusieurs reprises autant d’air qu’il le put, avec le sentiment qu’il ne pourrait jamais arriver à rassasier ses poumons torturés, coincés dans sa cage thoracique trop étroite. Distinguant confusément de grands rochers verticaux non loin de là, il se remit à battre des pieds et des mains pour essayer de les atteindre, mais l’inconnu le maîtrisa et l’entraîna dans la direction opposée, droit vers le large. Voyant cela, le garçon se débattit de plus belle. Sa terreur était telle qu’il voulait regagner le plus vite possible la rive la plus proche.

— Arrête, lui souffla une voix haletante à son oreille. Si nous abordons de ce coté ils nous verront.

Ces paroles n’atteignirent pas le cerveau de Leif, dont la terreur avait annihilé toutes les facultés de discernement. En proie à une panique incontrôlable, mu uniquement par un instinct de survie aveugle et primitif, il ne cessait de se débattre furieusement, tendant une main désespérée vers les hautes falaises noires et les lueurs tremblotantes que l’on apercevait à leur sommet, sans réaliser que ces lumières appartenaient à ses ennemis. L’homme finit par l’étourdir d’un coup de poing.

 

La première chose que Leif distingua lorsqu’il reprit ses esprits fut un ciel obscur et constellé d’étoiles. Il était allongé sur le dos, sur un tapis de hautes herbes humides. Une silhouette était accroupie à ses cotés, surveillant les berges du lac. Le garçon se releva avec peine. Il était glacé, trempé des pieds jusqu’à la tête et sa tempe le lançait encore à l’endroit où l’homme l’avait frappé. Des arbres rabougris se dressaient autour de lui, étendant leurs branches au dessus de l’eau noire, ce qui le fit absurdement penser à des vieillards se penchant pour boire. Des lueurs éparses brillaient sur l’autre rive.

— Ne bouge pas, chuchota l’homme. Si tu ne te montres pas, ils croiront que tu t’es noyé et que ton corps a été emporté par les eaux.

Leif n’arrivait pas à distinguer son visage, mais le son de sa voix, pas encore complètement mature, lui donnait l’impression qu’il ne devait pas être beaucoup plus vieux que lui.

Ils attendirent un moment, dissimulés derrière un rideau de buissons, sans rien perdre de se qui se passait sur l’autre rive du lac. Des hommes à cheval patrouillaient sur les hauteurs à l’aide de torches qui les enveloppaient d’un halo d’un jaune pâle. Des chiens aboyaient furieusement, invisibles dans les ténèbres. Les trolls apparurent, facilement identifiables dans l’obscurité à leurs silhouettes massives. Leif frissonna en les voyant, bien que plus de cent mètres d’eau profonde le séparaient des monstres. Avec d’infinies précautions, des hommes descendirent dans les rochers pour inspecter les abords du lac, tenant des lanternes au bout de longs bâtons.

— Ne t’inquiète pas. Ils n’oseront pas venir ici. Ils ont peur… Ils ont trop peur du lac noir.

Mais la tension et l’anxiété que l’on percevait dans sa voix laissaient penser qu’il ne croyait pas lui-même toute à fait à ses paroles. Il faisait si sombre et les falaises étaient si abruptes que les hommes d’arme avaient beaucoup de mal à atteindre la rive. Les plus agiles d’entre eux parvinrent à descendre jusqu’en bas, mais aucun d’eux n’osa plonger. Accrochés comme des araignées à la paroi rocheuse, ils exploraient du regard la surface d’encre du lac en espérant y découvrir un corps flottant dans l’obscurité. Les trolls rugirent de frustration, des éclats de voix furieux leur répondirent. Pour finir, les gardes se mirent à longer la berge en direction de la vallée, peut-être parce qu’ils pensaient que le cadavre de Leif avait été emporté par le courant, ou bien parce qu’ils cherchaient un endroit plus praticable pour descendre et explorer le pied des falaises. Les lueurs s’éloignèrent et disparurent derrière les arbres.

— Viens, chuchota l’homme.

Il entraîna le garçon sur les flancs d’une petite colline couverte de broussailles. Ils se trouvaient sur une toute petite île, entourée par un épais rideau de joncs et couverte d’une végétation sauvage et enchevêtrée. De tous les cotés, s’étendait le lac, encore plus noir que la nuit elle même. L’autre rive était si éloignée qu’elle était complètement invisible dans les ténèbres. On distinguait seulement la masse sombre des montagnes en arrière plan, dont les pics opaques couvraient le dessin des constellations.

Ce fut seulement à ce moment que Leif réalisa qu’il avait perdu l’épée runique. Il l’avait en sa possession lorsqu’il avait sauté dans le lac, et elle se trouvait maintenant enfouie quelque part dans la vase, définitivement hors d’atteinte. Désespéré, il s’arrêta et se prit la tête dans ses mains.

— Qu’est-ce que tu as ? Viens !

Leif se laissa tirer jusqu’à l’eau. Un arbre au tronc noueux se dressait sur la rive, ses branches s’étendant au dessus du lac et une barque était attachée juste en dessous.

— Tu es Leif ? Le fils d’Arvarn ?

Machinalement, l’enfant hocha la tête. Il ne pouvait détacher ses pensées de l’épée, à présent perdue à jamais.

— Je suis Jörun Jonson. Je suis un adorateur d’Assaréel. Avec moi, tu n’as rien à craindre.

Jörun le scrutait avec une insistance inquiétante, et le garçon comprit soudain qu’il cherchait à apercevoir ses yeux malgré les ténèbres. Etait-ce pour s’assurer de son identité ou bien pour assouvir une sorte de curiosité malsaine ? Mal à l’aise, il détourna le regard. Un sentiment de désespoir fit chavirer son cœur. L’épée était le seul espoir de vaincre Eredor. Qu’est-ce qui lui restait à présent ?

Jörun se détourna, étendit le bras, saisit une branche au dessus de sa tête et s’en servit pour se balancer et atterrir dans la barque sans avoir à mettre les pieds dans l’eau.

— Fais comme moi !

Leif l’imita, mais il était plus petit et ne put atteindre l’embarcation. Jörun l’attrapa par la taille et le tira jusqu’à lui. Il était frappé par la faiblesse et la chétivité du garçon. Si c’était bien le fils d’Arvarn, le Ljosalvar, il était né un an ou deux après lui à peine, à ce qu’on disait, et pourtant il mesurait au minimum trente ou quarante centimètres de moins. Il ressemblait encore à un gosse. Jorün s’attendait à quelqu’un de plus grand et de plus fort. Dans les ténèbres, on ne distinguait pas la couleur de ses yeux et il ressemblait à un enfant humain ordinaire, trempé et terrifié. Le jeune homme sentit une vague de compassion l’envahir, et il posa la main sur son épaule en un geste qu’il voulait amical et protecteur.

— N’aie pas peur ! dit-il, et il fut surpris de sentir le garçon tressaillir et se dégager d’un geste brusque.

Jörun haussa les épaules, prit une rame et se mit à pagayer doucement. Ils s’éloignèrent sans hâte de l’île, fendant le rideau de joncs, et mirent le cap sur l’autre rive. Leif songea que Hagvar habitait tout près d’ici. On ne pouvait voir sa maison dans les ténèbres, mais elle devait se trouver quelque part devant eux, sur la berge opposée à celle d’où il venait. Que dirait-il s’il apprenait qu’il avait perdu l’épée runique ?

— On va chez Hagvar ? demanda-t-il dans un souffle.

L’adolescent secoua la tête.

— Hagvar est parti.

— Il est allé où ?

— Personne ne sait.

Leif se rembrunit. Parti… Plus vraisemblablement, il avait dû être capturé ou tué par Erioch ou par ses sbires. Ils traversèrent le lac sans encombre. L’île derrière eux les dérobait à la vue de leurs poursuivants et toute façon ceux-ci n’auraient sans doute pas pu les distinguer dans le noir.

— Les guerriers ne viennent pas souvent de notre coté. Ils restent près de la tour. C’est toi qu’ils veulent. Ils savent qui tu es.

Ils savent qui tu es… Leif avait l’impression de ne pas le savoir lui-même.

— Tu es le Veneur… ajouta Jörun avec respect. Le garçon sentit son cœur se serrer.

La traversée passa comme dans un rêve. Jorün tira la barque à terre et prit soin d’attacher l’amarre à une vieille souche. Puis il saisit son jeune compagnon par le poignet et l’entraîna de force vers la forêt toute proche. Leif essaya de se dégager mais peine perdue : son guide était beaucoup plus robuste que lui et il serrait son bras comme un étau. Ils passèrent à proximité de l’endroit où se dressait la cabane d’Hagvar. Leif y jeta un œil au passage mais l’obscurité l’empêcha de déterminer si elle était occupée ou non. Ils empruntèrent un sentier étroit qui descendait en une pente abrupte à travers une forêt de sapins, jusqu’à un précipice obscur dont on ne pouvait discerner le fond.

— Attention, lança Jörun, ce passage est délicat.

Ils suivaient sans le savoir exactement le chemin qu’Ogar avait emprunté jadis, durant l’hiver, lorsqu’il cherchait Hagvar. Ils marchèrent un moment entre les arbres, puis des lueurs apparurent devant eux et ils débouchèrent sur un regroupement de fermes aux toits de chaume. Leif voulut s’arrêter, mais Jörun le tira en avant.

— Viens ! Qu’est-ce que tu attends ? C’est Eruïr. Mon village.

Le jeune Ljosalvar ne voulait pas se mettre à la merci de ces paysans qui le livreraient sans doute aussitôt à ses ennemis. Comment pourraient-ils résister à l’attrait des mille thalers d’or ?

— Il n’y a que des amis, ici. Nous vénérons tous Assaréel. Nous lui sommes restés fidèles, envers et contre tout, depuis l’époque d’Urtaür.

Que valait l’influence d’une déesse invisible face à la réalité concrète et tangible de l’or d’Erioch ? Leif n’osait pas confier ses craintes à son compagnon, de peur que celui-ci ne soit pas encore au courant de la récompense démesurée offerte pour sa capture. Jorün le tira en avant, le forçant à marcher droit vers les feux. Des chiens se mirent à aboyer, des silhouettes trapues apparurent sur le pas de leurs portes. La panique explosa brusquement dans le cœur du garçon, qui perdit tout contrôle de lui même.

Il mordit la main de Jörun jusqu’au sang, celui-ci poussa un cri et le lâcha enfin. Aussitôt, il détala sans demander son reste. Il courut le long du sentier pendant quelques secondes puis dans un bref éclair de lucidité il réalisa que les paysans n’auraient aucun mal à le rattraper s’il restait en terrain découvert. Alors il obliqua sur sa gauche et piqua à travers les bois. Les ténèbres étaient denses, les branches griffaient son visage. Soudain, son pied se prit dans une racine émergeant à demi de terre. Il poussa un cri et s’abattit de son long sur le sol. Il se releva presque aussitôt, encore étourdi de sa chute, mais une main l’empoigna violemment par le col. Il se débattit furieusement, donna des coups de pieds et de poings, mais l’homme refusa de le lâcher.

— Arrête ! Tu es fou ? disait une voix, mais Leif ne l’écoutait pas. La panique débordait de sa poitrine et il se démenait comme un démon. Il se dégagea d’une ruade qui atteignit son adversaire en plein visage et se remit à courir. Mais une douleur aiguë lui transperça la cheville. Il avait dû se la fouler en tombant. De nouvelles mains le saisirent, le plaquèrent au sol, le maintinrent sans douceur.

— Arrête, idiot, gronda quelqu’un. Pourquoi tu t’enfuies ? On ne te veut pas de mal !

Leif se tortillait dans tous les sens haletant comme un poisson hors de l’eau, mais les adultes l’immobilisaient fermement, le tenant par les membres et le réduisant à une complète impuissance. Ils le soulevèrent sans effort et le portèrent jusqu’au village.

Les fermiers s’assemblèrent dans la plus grande des fermes, la demeure de Vagmar. La salle était pleine de monde. Les visages se tournèrent vers l’enfant qui s’était recroquevillé dans un coin, le plus loin possible de ces silhouettes effrayantes qui l’observaient avec ce qu’il prit pour de l’hostilité. Quelqu’un s’approcha de lui avec une chandelle, l’obligea à lever le visage. La lueur des flammes se reflétait dans ses yeux d’agate, l’éblouissant complètement. Les paysans ouvrirent de grands yeux stupéfaits.

— C’est lui… C’est bien le fils d’Arvarn. Le Ljosalvar.

Pour eux ce nom était synonyme de démon, et ils craignaient ces êtres légendaires plus intensément encore que les Gardiens. Pourtant, si Leif avait été plus calme, plus maître de lui même, il aurait pu se rendre compte qu’on ne lisait aucune haine dans les regards qui pesaient sur lui, ni même de la peur, rien qu’une stupéfaction mêlée d’une sorte d’espoir.

— C’est moi qui l’ai ramené, ajouta Jörun avec fermeté, gonflant la poitrine d’orgueil, toisant la foule avec air de défi.

Les voix tournoyaient autour de Leif, ajoutant à sa confusion. Sa cheville le lançait tellement qu’il se dit qu’elle devait être brisée. Il se rendait compte qu’il pleurait, et un reste de fierté le fit se redresser et défier les hommes.

— Je suis Leif Arvarnson ! Je suis le seigneur légitime de Galadhorm !

Il tendit la main où brillait le sceau qui jeta un éclat étincelant. Un vieux paysan s’avança, et Leif fut frappé par l’expression de son visage. Il semblait comme transfiguré, éclairé de l’intérieur par une lumière intense.

— Tu es le Veneur, s’exclama-t-il. Tu es l’envoyé d’Assaréel !

Il tomba à genoux, lui prit les mains et les porta à ses lèvres.

— Sois béni !

D’autres fermiers l’imitèrent, s’agenouillant devant lui et tendant les mains pour le toucher, effleurant du bout des doigts sa peau et ses vêtements en loque. Leif, stupéfait, ne savait que dire. Vagmar secoua la tête.

— Arrêtez de dire des idioties, lança-t-il d’un air mauvais. Lui, le Veneur ? C’est absurde !

— Es-tu aveugle ? Erioch le recherche partout. Il fait surveiller la tour nuit et jour pour l’empêcher d’y pénétrer. C’est forcément le Veneur.

— Il a offert mille thalers pour sa capture, renchérit quelqu’un. Mille thalers ! Une pareille somme dépasse l’entendement ! S’il est prêt à payer autant pour un enfant, c’est qu’il est le Veneur, celui que nous attendons depuis si longtemps ! Il n’y a aucune autre explication possible. C’est le messager, l’envoyé de la déesse, venu pour rétablir le Pacte. Tout comme l’avait annoncé Hagvar.

— Hagvar est parti ! Il a quitté la vallée lorsqu’il a compris qu’Erioch ne pouvait plus être vaincu. Il sait bien qu’il n’y a pas de Veneur. Ce ne sont que des histoires ! Des inventions !

Les autres secouèrent la tête. Leurs expressions se firent plus dures.

— Je crois en la déesse. Et je crois en lui. Il est le Veneur, et bientôt viendra le nouvel âge d’or.

— Je crois aux paroles d’Hagvar, renchérit quelqu’un. Je suis un fidèle serviteur d’Assaréel. Malheur à toi, Vagmar, si tu n’as pas foi en la Dame d’Erda!

Vagmar ne chercha pas à discuter, troublé par tous ces regards désapprobateurs. C’est à peine s’il reconnaissait ses amis et voisins dans les visages tournés vers lui, déformés par une sorte de ferveur brûlante. Les hommes sourirent à Leif.

— Tu resteras ici cette nuit, et tu pourras te reposer. Et demain, tu iras jusqu’à la tour. Nous trouverons un moyen de te faire entrer sans qu’Erioch ne puisse t’arrêter.

— Tu verras la déesse et tu imploreras notre pardon ! Le pacte sera refondé, Erioch sera chassé de la vallée, et avec lui tous les guerriers. Il n’y aura plus de roi à Galadhorm. Nous serons libres !

Vagmar eut un petit rire.

— Plus de roi ? Vous avez oublié qui il est ? Qui était son père ?

— Peu importe qui est son père ! lança quelqu’un d’une voix chargée d’une colère qui n’était pas dirigée contre Leif, mais bien contre Vagmar lui même. C’est le Veneur ! C’est tout ce qui compte !

Vagmar le toisa un moment d’un air sombre, puis haussa les épaules, renonçant à discuter.

— Vous feriez mieux de rentrer chez vous maintenant… Qu’il soit le Veneur ou non, il faut qu’il mange et qu’il dorme. Laissez le donc en paix !

Personne ne bougea.

— Tu ne vas pas le livrer à Erioch ? demanda quelqu’un d’une voix glaciale.

Vagmar sursauta d’un air offusqué.

— Pour qui me prends-tu ? Tu n’es pas dans ton état normal, Perek, où sinon tu ne dirais pas cela. Allez-vous en à présent, tous ! Sortez de chez moi !

Ils hésitèrent et bougonnèrent, mais finirent pourtant par quitter la pièce, un par un, à regret.

— Viens frapper chez moi si tu as besoin de quelque chose, lança un fermier à Leif en partant. J’habite en face.

— Il ne manquera de rien, dit Vagmar. Il est mon hôte. Crois-tu que je vais le laisser jeûner ?

Bientôt, il ne resta plus dans la grande salle obscure que Leif, Vagmar, son épouse et ses enfants, ainsi que Jörun et son père, un gros homme massif et grisonnant.

— Je reste ici avec lui, dit Jörun en toisant Vagmar avec défi. C’est moi qui l’ai trouvé. Sans moi, il se serait noyé, ou bien Erioch lui aurait mis la main dessus.

Vagmar haussa les épaules et leva les yeux au ciel.

— Fais comme tu veux.

— Pourquoi as-tu parlé ainsi ? demanda le père de Jörun. Les gens vont se méfier de toi à présent.

— Ils se bercent de faux espoirs. Les légendes auxquelles ils croient n’ont pas le moindre fondement. Tu le sais bien, Jon !

— Peut-être que oui, et peut-être que non. Tu n’y crois pas, et moi-même je n’y croyais pas non plus, mais Erioch, lui, semble prendre tout cela au sérieux. Sinon pourquoi aurait offert autant d’argent ?

— Moi, je suis sûr que tout est vrai, dit le jeune fermier avec feu. Il n’y a que des vieux comme vous pour ne pas le voir ! Vous êtes devenus aussi secs que de vieilles souches pourries. Vous ne reconnaîtriez même pas la déesse si elle se présentait devant vous !

— Ne dis pas de bêtise ! le rabroua Jon d’un ton sec. Comment oses-tu se montrer aussi impoli chez un hôte ? Tu me fais honte !

Jörun se tourna vers Leif, cherchant un soutien.

— Pourquoi tu ne parles pas ? Dis leur que tout est vrai, que tu es le Veneur !

Le garçon fut incapable de proférer le moindre son. Il ne voulait pas endosser un rôle trop lourd pour lui. Il ne pouvait se résigner à mentir, mais d’un autre coté, s’il ne leur disait pas ce qu’ils attendaient, est-ce qu’ils ne risquaient pas de le tuer ou de le livrer à Erioch ?

— Arrête de le regarder comme ça ! lança Vagmar. Ce n’est qu’un pauvre gosse terrifié ! Lui, le Veneur ?

Son visage se tordit en un rictus.

— Enfin, Jon, tu étais là quand Hagvar a commencé à parler de cela ! Il était ivre. Il avait bu trop de bière, il a tout inventé dans l’inspiration du moment. Et tu sais pourquoi il l’a fait : parce que les gens ne croyaient plus en la déesse, parce qu’ils avaient peur et qu’ils doutaient… Certains se sont moqués de lui et l’ont piqué au vif. Il a menti parce qu’il voulait qu’ils conservent espoir et foi en Assaréel… Il cherchait à impressionner les incroyants et il a réussi – au-delà de ses plus folles espérances !

— Je ne sais rien du tout, dit Jon. Hagvar avait bu ce jour là, oui et alors ? Cela ne prouve rien. Au contraire cela a pu lui ouvrir l’esprit et lui délier la langue ! La vérité parfois est cachée au fond des cruches.

— Hagvar ne croyait pas lui-même en ces propres histoires. Sinon il serait resté ! Or, il a quitté la vallée, il est reparti en ville ! Parce que, comme les autres, il avait peur d’Erioch et qu’il le savait invincible !

— Et alors ? intervint Jörun. Quelle importance si Hagvar y croit ou pas ? C’est peut-être la déesse qui parlait par sa bouche, cette nuit là. Elle s’est servie de lui pour nous transmettre un message, comme elle se sert de lui à présent.

Il pointait son doigt vers Leif, qui ne savait plus que croire. Les pensées voltigeaient dans sa tête et l’étourdissaient.

— Donne lui à manger ! ordonna Vagmar à son épouse d’un ton hargneux. Qu’est-ce que tu attends ?

La femme obéit et apporta du pain, du fromage et des fruits. Leif se jeta sur la nourriture sans perdre une seconde.

— Que ton gosse et les autres croient à ces bêtises je peux le comprendre, lança Vagmar d’un ton désapprobateur, mais toi Jon, j’aurais cru que tu avais plus de jugeote !

— Je ne suis pas un gosse, rétorqua Jörun.

Le vieux se leva et sortit d’un air digne.

— Je suis peut-être un imbécile, mais après ce que j’ai vu ces derniers temps, je crois que tout est possible. Même le retour de la déesse…

Jörun s’adressa à Leif.

— Demain, je te mènerai à la tour.

— C’est à la mort que tu vas le conduire, intervint Vagmar. Vous allez vous faire prendre tous les deux.

Le jeune lui décocha un regard assassin.

— La déesse nous protégera. Nous devons nous fier à son pouvoir.

Le fermier alla chercher un pot d’eau, se servit un verre, posa le reste près de Leif.

— Ecoute, dit-il en s’adressant à Jörun, mais en désignant Leif du menton. Tu sais qui était son père. Comment peux-tu penser que la déesse l’ait choisi ?

— Quel rapport ?

— C’est l’un des fils de Beorc. Ce sont ses ancêtres qui ont accueilli Eredor à Erda. Ce sont eux qui ont tué Gamnir le Cerf Blanc dont les bois sacrés ornent à présent leurs murs, et ce sont eux également qui ont sur les mains le sang de Bertil le Veneur. C’est à cause d’eux que le Pacte fut rompu…

Leif ne pouvait plus tenir.

— C’est aussi l’un des fils de Beorc qui a tué Eredor ! cria-t-il.

Vagmar l’ignora.

— C’est un Ljosalvar, ajouta-t-il encore après un silence.

— Et alors ? Tu sais ce qu’a dit Hagvar ! Le Veneur serait reconnaissable à un signe particulier, un signe que ne porterait aucun autre homme. Que veux-tu de plus ? Ses yeux…

— Hagvar n’a pas dit que le Veneur serait un Ljosalvar… Et il n’a jamais pensé que l’envoyé de la déesse pourrait être ce gamin, alors qu’il l’avait sous le nez durant tout le temps qu’il était à Galadhorm… Le propre fils d’Arvarn ! Enfin, Jörun tu sais comment tout cela a commencé… Tu sais qui a réveillé Alrun !

Le silence retomba. Une nouvelle fois, Leif ne put se contenir. La nourriture qu’il venait d’avaler lui avait rendu un peu de force et de courage et il commençait à ne plus supporter d’entendre les autres parler de lui comme s’il n’était pas là, comme s’il était un objet ou un animal et non un être humain.

— C’est Erioch qui a réveillé Alrun ! cria-t-il. Pour se venger des fils de Beorc.

Vagmar secoua la tête.

— Non. Ce n’est pas Erioch qui a brisé le sceau runique.

Il hésita un moment, puis ajouta :

— C’est Arvarn.

Leif se tut saisi de stupeur. Sa première pensée fut que Vagmar avait perdu l’esprit.

— Ce n’est pas possible, s’insurgea-t-il. Tu dis n’importe quoi !

Le fermier se rembrunit. Il se racla la gorge et baissa les yeux, semblant soudain regretter d’avoir parlé.

— Il est venu ici durant l’hiver précédent. C’était un peu après les fêtes de Yule. Il a exigé que nous le menions jusqu’à l’endroit où Alrun était retenu prisonnier. Il s’est rendu à la grotte, seul, y est resté un moment et en est reparti, l’air plus sombre que jamais.

— Tu n’auras pas dû dire cela, intervint son épouse.

Elle avait mis à chauffer un peu de soupe, et une odeur de choux et de lard envahissait peu à peu la salle.

— Je ne te crois pas ! lança Leif d’un ton de défi.

Il crut que l’homme allait le frapper, mais celui-ci haussa les épaules.

— Qu’est-ce que cela peut me faire que tu me crois ou non ? C’est la vérité.

Leif regarda Jörun, mais celui-ci se détourna, gêné. Le Ljosalvar ne pouvait en croire ni ses yeux ni ses oreilles. Arvarn, seigneur de Galadhorm et roi d’Erda aurait lui-même lâché un démon sur son propre peuple ?

— Pourquoi aurait-t-il fait une chose pareille ?

Un silence. La femme s’approcha et tendit à Leif une assiette pleine de soupe fumante. Celui-ci la prit machinalement, et commença à manger d’un air absent, plongeant sans même y penser ses doigts dans la soupe épaisse et brûlante. Elle lui mit dans la main une cuillère de bois.

— Il ne l’a pas dit, lança Jörun. Il n’allait pas se confier à nous, qu’est-ce que tu crois ?

Mais Vagmar le coupa.

— L’issue de la guerre était encore indécise à l’époque. Arvarn avait peur, c’est évident. Il craignait de perdre Thorsen, comme il avait perdu son premier fils. Il craignait de perdre Galadhorm, que sa lignée ne s’éteigne…

A nouveau, il y eut un long silence embarrassé. Puis Vagmar reprit.

— Certains disent qu’il voulait faire un pacte avec le démon… Sa liberté en échange de son aide. Mais moi je pense que ce n’était pas cela.

Il s’interrompit une nouvelle fois.

— Ne dis rien, dit sa femme. A quoi cela servirait ?

— Il cherchait les runes, compléta Vagmar.

Leif ne comprenait pas.

— Arvarn convoitait le pouvoir des runes depuis longtemps, expliqua le fermier. C’est pour cela qu’Hagvar s’était brouillé lui, c’est pour cela qu’il était parti, en emportant ses grimoires. Il ne voulait pas qu’ils tombent entre les mains d’Arvarn. S’il était resté à Galadhorm c’est ce qui serait arrivé, tôt ou tard.

Le seigneur est allé trouver Alrun et l’a délivré parce qu’il pensait que celui-ci pouvait lui enseigner le secret des runes. Lui donner le pouvoir de détruire ses ennemis et de sauver son royaume, comme Alrun lui-même avait jadis anéanti les envahisseurs Almoréens.

— C’est moi qui l’ai mené sur place, ajouta Jörun.

— Si tu ne l’avais pas fait, un autre l’aurait fait à ta place. On ne désobéissait pas à un ordre d’Arvarn.

— Et plus tard j’ai conduit aussi Ogar… mais il n’a jamais revu Galadhorm.

— S’il était revenu, il aurait parlé, et Arvarn aurait été en colère contre nous. Il nous avait fait jurer le secret… Mais tout ceci n’a plus d’importance à présent. Le démon qu’il a libéré a été détruit et Ogar et son seigneur sont morts tous les deux.

Leif hocha la tête. Plus d’importance ? Cela en avait pour lui. Son père avait convoité les runes… Il n’aurait jamais pu imaginer cela. Son père avait connu la peur et l’angoisse, il avait redouté l’avenir au point de requérir l’aide d’un esprit maléfique… Leif se sentait plus léger tout d’un coup. Il avait envie de rire.

Arvarn avait convoité les runes… tout comme Leif lui-même !

Le garçon les avait tant désirées qu’il avait été jusqu’à fouiller en cachette les grimoires d’Hagvar – comme son père aurait pu le faire lui-même ! Hagvar s’était emporté contre lui et l’avait chassé, mais aussitôt après il avait fui devant Arvarn et avait emporté les livres hors de sa forteresse, exactement pour les mêmes raisons !

Il fut si heureux de ce lien qui se créait soudain entre son père et lui, par delà la mort, qu’il avait l’impression qu’un soleil éclatait en lui. Il termina sa soupe avec plus d’appétit, léchant l’assiette pour ne rien en laisser perdre. Les deux adultes le contemplaient d’un air sombre, étonnés par la joie qu’ils leur semblaient lire en lui, alors qu’ils s’étaient attendu à de l’horreur, de la honte ou de l’incrédulité.

Père, se disait Leif, père, je suis vraiment ton fils ! Ce que tu n’as pu accomplir je l’ai fait moi, moi Leif, Leif Arvarnson et non Thorsen ou Gunvor. J’ai fait le Serment du Sang, j’ai lié Guerwolf le Loup par la magie des runes, je suis un seigneur runique ! Mais l’image d’Arvarn qu’il avait gardée en lui restait sombre et son visage le fixait avec un mépris impitoyable.

 

En dépit de sa fatigue, Leif se tourna pendant des heures sur sa couche sans pouvoir trouver le sommeil. Les ronflements de Vagmar et de sa famille le dérangeaient. Il songea à Arvarn, à Alrun et au secret que Vagmar venait de lui révéler.

Il dormit par intermittence, en pointillé. Il avait l’impression de sentir le regard d’Erioch qui le cherchait inlassablement, scrutant les montagnes d’un œil de braise. Il s’éveilla à l’aube, tiré précocement de son sommeil par les bruits de la ferme, sentant toujours peser sur lui la fatigue de la veille.

Jörun  s’assit à coté de lui. Il lui sourit d’un air bienveillant et lui tendit un bol de lait chaud.

— Pourquoi me fuyais-tu, hier ? demanda l’adolescent d’un ton teinté d’un vague reproche. Je ne suis pas ton ennemi ! Si j’avais voulu, je t’aurais livré à Erioch. Mais ce n’est pas mon but.

Leif le regarda sans répondre. Il ne savait pas lui-même pourquoi il avait fui. Il avait réagi d’instinct, comme un animal… Ne pas se laisser réduire à l’impuissance. En cet instant même, son intuition continuait à lui susurrer de fuir, de quitter ce hameau au plus vite – seul. Il ne faisait confiance à personne. La trahison d’Horik avait gravé une marque au fer rouge dans son cœur.

— J’irai avec toi jusqu’à la tour. Nous trouverons un moyen d’entrer quand même, malgré les gardes qu’Erioch a placés à l’entrée.

— Vous ne réussirez qu’à vous faire tuer tous les deux, objecta soudain l’épouse de Vagmar, qui venait d’apparaître brusquement.

Elle toisa Jörun d’un air de reproche.

— Tu ne crois pas que tu en as assez fait ? Tu veux aussi le mener à sa mort ?

— Ce ne sont pas tes affaires, rétorqua Jörun avec suffisance.

— Petit freluquet… lança la femme. Autant d’intelligence qu’un coq…

Le garçon saisit Leif par l’épaule et l’obligea à se lever.

— Viens avec moi, ordonna-t-il d’un ton sans appel.

Ils sortirent de la ferme et traversèrent le village. Le soleil venait de se lever. Des enfants à demi nus qui jouaient à l’extérieur s’écartèrent, bouche bée, en les voyant passer. Des chiens s’approchèrent avec prudence et grondèrent. Ils grimpèrent jusqu’au lac et arrivèrent déjà essoufflés à la cabane d’Hagvar. Leif se demanda pourquoi le vieil ermite avait fui. Avait-il emporté ses précieux grimoires ? Il avait envie de se glisser à l’intérieur pour vérifier. Les runes si puissantes et si sacrées que Arvarn avaient tant désirées étaient là peut-être à sa portée, attendant sa venue. Il fit un pas vers la cabane, mais Jörun le retint et le tira vers le lac. La tour se dressait de l’autre coté, à présent clairement visible dans la lueur du soleil.

— On peut traverser avec la barque et ensuite grimper dans les rochers, indiqua le jeune homme, mais les gardes d’Erioch restent en permanence devant la porte – nuit et jour.

Des bruits de cavalcades attirèrent l’attention de Leif. Apeuré, il secoua le bras de Jörun et lui désigna la piste qui longeait le lac sur leur gauche. On distinguait à travers les feuillages les silhouettes menaçantes d’hommes d’arme montés sur des chevaux

— Cachons-nous ! s’exclama Jörun.

Ils se dissimulèrent dans les joncs près du fleuve. Les cavaliers passèrent à coté d’eux sans les voir et mirent le cap sur le village.

— Ils viennent parfois chercher des provisions au village. Mais n’aie pas peur. Personne ne dira rien à ton sujet.

Leif aurait aimé partager cette certitude. Mille thalers d’or… Il avait l’impression qu’il ne serait jamais en sécurité nulle part dans la vallée.

— Nous allons traverser et nous aborderons à distance de la tour. Je me débrouillerai pour attirer les gardes à l’écart et pendant ce temps tu te glisseras à l’intérieur.

Le jeune Ljosalvar lui jeta un coup d’œil stupéfait. Les yeux de son compagnon brillaient d’une ardeur fanatique. Il se demanda ce qui poussait le jeune homme à prendre de tels risques. Il devait certainement se douter que s’il tombait entre les mains des mercenaires d’Erioch, il serait certainement tué. Comment pouvait-il envisager avec une telle légèreté de mettre sa vie en péril simplement pour lui donner une chance d’arriver jusqu’aux portes de la tour ? Il aurait aimé éprouver une telle détermination, une assurance aussi insensée, mais il se sentait rongé par le doute et l’angoisse. Etait-ce de la lâcheté ou de la lucidité ?

Lorsque les cavaliers eurent enfin disparu dans la forêt en contrebas, ils sortirent de leur cachette et se glissèrent jusqu’à l’endroit où ils avaient amarré la barque. Ils grimpèrent à bord, le jeune fermier prit les rames et mit le cap sur l’île. Leif n’était pas à son aise. Il ne cessait de scruter avec inquiétude les eaux sombres qui le cernaient de toutes parts, songeant aux histoires épouvantables que les hommes d’arme et les domestiques racontaient parfois à Galadhorm à propos du lac. Des histoires de noyés revenant à la vie et de monstres hideux tapis dans les profondeurs. Des remous troublaient parfois la surface et des poissons passaient tels des flèches d’argent. Leif entendit un cri aigu venant du ciel. Il leva les yeux, pris de terreur, pour apercevoir un aigle gigantesque qui décrivait des cercles autour de la barque. Il se recroquevilla au fond de l’embarcation. Et si l’aigle, de même que les corbeaux, était envoyé par Erioch ?

— Arrête de trembler ! lança Jörun avec humeur. Ce n’est pas un mauvais présage ! Les aigles sont les envoyés de la déesse, tout comme les loups et les autres animaux qui vivent au bord du lac noir ! Tu sais bien que les corbeaux n’ont jamais pu voler jusqu’ici, et le sorcier lui-même n’osera jamais venir en personne. Saisi d’une soudaine colère, il attrapa Leif par le cou et le força à se relever.

— Pourquoi avoir peur ! Tu n’as pas confiance en la déesse ? Tu es le Veneur ! Son envoyé ! Si toi tu doutes, qui pourrait avoir confiance ?

Le garçon se dégagea et lui lança un regard empli de désarroi. Il leva les yeux vers l’aigle. Il avait l’impression que celui-ci cherchait à lui communiquer un avertissement.

Ils abordèrent très vite sur l’île et se cachèrent dans les buissons pour observer à loisir l’autre rive du lac. La tour se dressait en hauteur sur leur gauche, et on apercevait de nombreux cavaliers au sommet des falaises. Soudain, Leif eut un sursaut de surprise horrifié. Un homme était crucifié à un arbre, les bras en croix, au sommet d’un éperon rocheux surplombant le lac. Il lui sembla reconnaître Gunnar. Le malheureux ne bougeait pas. Le garçon ne put déterminer s’il était vivant ou mort – il espérait qu’il était mort, car le guerrier s’était montré bon pour lui. Il lui semblait voir encore le sourire qui illuminait son visage, creusant ses fossettes et animant les rides aux coins de ses yeux. Un visage qui inspirait confiance, qui respirait la force et la générosité. Leif aurait aimé savoir sourire ainsi.

— Il faut aborder un peu plus loin, lança Jörun. Si nous arrivons directement par le lac, ils nous verrons. Nous allons les contourner et ensuite nous approcherons sous le couvert des arbres.

Le garçon secoua la tête. Il n’avait pas envie de se jeter à nouveau dans la gueule du loup. Il savait que la forêt grouillait de cavaliers et de trolls, tous occupés à le chercher.

— Il faut attendre la nuit, dit-il finalement.

Jörun sembla mécontent et Leif avait l’impression qu’il le regardait avec mépris. Une bouffée de colère l’envahit. Attendait-il de lui qu’il se jette droit dans les griffes de ses ennemis ? Croyait-il que la déesse allait se manifester pour chasser les gardes et leur sauver la mise ?

Ils retraversèrent l’île pour aller récupérer la barque. Mais en sortant de l’enchevêtrement de buissons, ils aperçurent un petit navire à voile triangulaire qui voguait sur le lac, droit dans leur direction. A son bord, se pressaient un petit groupe de guerriers brandissant des épées et des haches. Aussitôt, ils se jetèrent d’un même mouvement à couvert, mais il était déjà trop tard. L’un des hommes avait eu le temps de les apercevoir. Il tendit le doigt dans leur direction et cria quelque chose que Leif n’entendit pas.

— Je ne comprends pas… dit Jörun, horrifié. C’est la première fois qu’ils osent venir sur le lac ! Comment peuvent-ils braver la déesse ?

Leif secoua la tête, sentant monter dans sa poitrine une vague d’exaspération intense pour la confiance imbécile que son compagnon accordait à Assaréel. Que croyait-il ? Qu’elle allait apparaître tout d’un coup et les sauver ? Ils étaient coincés sur une île minuscule, à la merci de leurs ennemis, sans armes. Leif sentait la panique le gagner. Il était pris au piège. Il ne pouvait même pas s’enfuir à la nage.

Les hommes ramaient avec vigueur, encore quelques secondes et ils pourraient sauter à terre. L’un d’entre eux était déjà debout à la proue, agitant son épée d’un air impatient.

— Plus vite ! exhorta-t-il. Si nous le capturons, la récompense est à nous !

Des rugissements de triomphe lui répondirent.

— Mille thalers d’or ! cria quelqu’un. Il me semble les voir déjà !

Ses yeux brillaient de convoitise. Mais à cet instant, un coup violent ébranla la coque du navire. Le soldat qui se tenait debout fut déséquilibré et faillit basculer à la mer. Il se rattrapa de justesse à la proue.

— Qu’est-ce que c’était ?

Un tentacule verdâtre jaillit des profondeurs du lac et se noua autour de la cuisse du guerrier. Un autre l’agrippa par la cheville et un autre encore monta jusqu’à sa taille. Le garde se mit à pousser des hurlements de frayeur.

— Aidez-moi !

Mais ses compagnons se contentaient de le regarder avec horreur, sans faire un mouvement pour lui venir en aide. L’homme s’accrocha de toutes ses forces à la coque du navire, mais les tentacules se nouèrent étroitement autour de ses membres inférieurs et le tirèrent avec force vers le lac. Il se mit à hurler, toujours agrippé à la proue, le bas du corps disparaissant dans l’eau.

— Au secours ! cria-t-il de nouveau.

L’attention de ses comparses était entièrement accaparée par de nouveaux tentacules qui se dressaient hors de l’eau, de chaque coté du navire, ou rampaient le long de la coque. Leif se dressa au dessus des buissons pour mieux voir. Les longs bras verdâtres grouillaient de plus en plus nombreux, se tordant comme des serpents. La barque se mit à tanguer avec violence. Les guerriers poussèrent des cris de frayeur, certains brandirent leurs armes et tentèrent de trancher les monstrueux appendices, mais la plupart restaient immobiles, paralysés par une terreur superstitieuse.

L’homme accroché à la proue du navire lâcha prise dans un dernier hurlement étranglé et disparut. Un autre guerrier fut saisi par le bras au moment où il tentait de frapper le monstre avec son épée, et il fut happé en avant avec une telle force qu’il fut arraché à la barque et plongea dans le lac. Il réapparut un bref instant, battant des bras, le visage écarquillé d’horreur, puis disparut, englouti par les eaux. Le navire se balançait de plus en plus fort, et de nouveaux gardes basculèrent dans le lac avec des cris d’effroi. Ceux qui avaient réussi à demeurer à l’intérieur de l’embarcation se défendaient comme ils pouvaient face à la masse grouillante qui les assaillait de toute part. Pour chaque tentacule coupé, c’était deux autres qui surgissaient des profondeurs.

— Je te l’avais dit, souffla Jörun à coté de Leif. Jamais ils n’auraient dû s’aventurer sur le lac noir ! Voici comment périssent ceux qui défient la déesse !

Sa voix était emplie d’exaltation et de ferveur. Leif, quant à lui, éprouvait un mélange de stupéfaction et d’horreur. Pour finir, le navire se brisa, fendu en deux comme une vulgaire coque de noix. Les derniers hommes encore debout basculèrent à l’eau avec des hurlements. Ils tentèrent de nager pour rejoindre la rive toute proche, mais ils furent happés par les tentacules et ils disparurent un par un dans les profondeurs du lac.

Le silence retomba, et les eaux retrouvèrent leur calme, avec quelques débris de bois et de planches brisées comme seuls témoins du carnage.

— Assaréel… murmura Jörun en tombant à genoux sur le sol. Assaréel, nous sommes tes humbles serviteurs… Merci de nous avoir aidés… Gloire à toi, Assaréel. Ta puissance est sans égale !

Leif ne l’écoutait pas. Il se fraya un passage à travers les buissons, s’approcha de l’eau, comme s’il ne pouvait croire à ce qu’il venait de voir et qu’il éprouvait le besoin de s’assurer par lui-même de ce qui s’était passé. Le navire, avec tous les gardes, avait disparu corps et bien. Il semblait qu’il n’avait jamais existé. Le jeune fermier le rejoignit.

— Tu doutes encore après cela ? Tu es le Veneur ! L’envoyé de la déesse et celle-ci tuera tous ceux qui essayeront de te barrer la route.

Il saisit le Ljosalvar par le bras, l’obligea à se retourner, le fixant d’un regard brûlant.

— Allons à la tour ! La déesse nous ouvrira le chemin !

Leif secoua la tête, saisi de frayeur, et il se dégagea d’un coup de poing.

— Vas-y tout seul ! lança-t-il.

Il recula de quelques pas pour se mettre hors de portée de son compagnon. Il sentit de l’eau glacée sous ses pieds nus et s’écarta vivement. Jörun le regarda d’un air de reproche.

— Tu dois avoir confiance… Tu dois te fier à la déesse et accomplir sa volonté !

Soudain, une silhouette se dressa derrière lui, émergeant d’un rideau de joncs. Contre toute attente, l’un des guerriers avait réussi à échapper au monstre et à atteindre l’île en vie. Ruisselant et couvert de vase, il se jeta en avant, le visage crispé dans un rictus effrayant, brandissant une épée courte à large lame. Leif poussa un cri perçant, et Jörun se retourna juste à temps pour saisir le poignet du garde avant qu’il ne puisse lui enfoncer son arme dans le corps.

Les deux hommes luttèrent un moment debout, l’un contre l’autre, puis roulèrent sur le sol, enlacés dans un furieux corps à corps. Le fermier se battait avec toute la vigueur de la jeunesse, mais son adversaire était plus lourd et plus fort. Il prenait inexorablement le dessus.

Leif suivait le combat, le cœur battant. Il chercha du regard une branche, une pierre, quelque chose qui puisse servir d’arme… Si seulement il avait eu encore l’épée runique !

Jörun était à présent coincé sous le guerrier, immobilisé par sa masse, et luttait farouchement pour sa vie. Mais l’adulte, impitoyable, pesa de toutes ses forces et lui enfonça la pointe de son épée dans la poitrine. Jörun tressaillit et s’immobilisa à jamais. Aussitôt, l’homme se retourna vers Leif, le visage éclairé d’un sourire triomphant. Il ne pensait qu’aux mille thalers d’or. La récompense ferait de lui un homme riche, lui permettrait de subvenir aux besoins de sa famille pour le restant de leurs jours. Il n’était pas cruel : tuer des enfants ne lui plaisait pas, mais si c’était le prix à payer pour assurer l’avenir des siens, il n’hésiterait pas.

Leif s’abattit sur lui, brandissant une pierre si lourde qu’il devait la tenir à deux mains. Il le frappa de toutes ses forces à la tête, et le garde bascula en arrière, étourdi. Il avait perdu son casque dans le lac, ce qui allait sceller son destin. Le Ljosalvar leva la pierre au dessus de son crâne et la fit retomber aussi fort qu’il le put, une fois, deux fois, jusqu’à ce qu’il soit sûr que l’homme soit mort. Le sang avait giclé, éclaboussant ses mains et son visage. Une substance blanchâtre coulait hors du crâne brisé du guerrier.

Leif lâcha la pierre et recula en titubant, saisi d’un accès de faiblesse. Il se laissa tomber en arrière, se recroquevilla contre un arbre. Il voulut se prendre la tête dans ses mains, mais elles étaient couvertes de sang. Il les regarda avec horreur et se mit à gémir, comme un chiot terrifié, sans même en avoir conscience.

 

Ce fut ainsi que les villageois le trouvèrent, plusieurs heures plus tard, alors que le soleil était déjà très haut dans le ciel. Il faisait aussi chaud qu’en été. Inquiets, les fermiers étaient partis à leur recherche, et deux d’entre eux avaient décidé de sillonner le lac à bord d’une barque allongée comme une pirogue. Ils abordèrent sur l’île et trouvèrent Leif toujours prostré au pied de l’arbre. Le garçon ne sembla même pas avoir conscience de leur présence. Ils jetèrent un coup d’œil aux deux cadavres, et il ne leur fallut qu’une seconde pour comprendre ce qui s’était passé. Ils examinèrent tout d’abord le corps de Jörun, s’assurèrent qu’il était mort. Puis ils s’approchèrent du jeune garçon, qui en voyant leurs ombres le recouvrir, sortit de sa stupeur et se recroquevilla de terreur. Il tremblait de tous ses membres.

— Tu n’as rien ? demanda le premier avec douceur.

Leif ne répondit pas. Il garda les yeux fixés vers le sol. Ses yeux maudits de Ljosalvar… Il ferma les paupières pour que personne ne puisse les voir.

Un homme le palpa avec précaution, s’assurant qu’il n’avait pas de blessure ou d’os brisé. Le garçon se raidit et tenta de se débattre, mais des mains puissantes le saisirent et le maintinrent avec fermeté. Il refusait obstinément d’ouvrir les yeux

— Il n’a rien du tout. Pas une égratignure. C’est le choc.

Le ton était empli d’incompréhension. Leif crut y percevoir du mépris et du ressentiment.

— Ramenons-le au village.

Ils chargèrent le cadavre du jeune paysan à bord du navire. Leif sentit confusément qu’on le soulevait de terre et qu’on le portait jusqu’à la barque. Son esprit vacillait au bord d’un gouffre ténébreux. Pas le lac… Il ne voulait pas retourner sur le lac, dont il sentait tout autour la présence traîtresse et malfaisante. Il revit les tentacules se dresser hors de l’eau, engloutir le navire et les guerriers à son bord. Il se remit à se débattre, se mit à crier, mais une main se plaqua sur sa bouche.

— Arrête ! Tu veux attirer l’attention des gardes d’Erioch ?

Pendant qu’un homme le maintenait, l’autre prit les rames et mit le cap sur la rive opposée à la tour. Le rameur jeta sur le garçon un regard empreint de commisération.

— Il ne va pas bien ce gosse… Il est complètement maboul…

— C’est le Veneur… lui lança l’autre. La déesse sait ce qu’Elle fait.

Leif se calma peu à peu, et lorsqu’ils approchèrent de la rive, il ne bougeait pas plus qu’une poupée de chiffon, gardant les yeux obstinément fermés. Conscient, mais complètement coupé du monde réel, il ne s’aperçut pas qu’on le soulevait et qu’on l’emportait dans la forêt.

 

Il ne revint à lui que beaucoup plus tard, ramené à la réalité par une odeur forte et piquante.

— Bois ça, gamin, dit une voix grinçante.

On lui mit entre les lèvres un bol d’eau bouillante. Il avala docilement quelques gorgées, se brûlant la langue. Il toussa et repoussa le récipient.

L’endroit où il se trouvait était plongé dans une semi-pénombre. Un visage était tourné vers lui, et il contempla les traits hideux d’une vieille femme, à la peau ridée et jaunie et aux yeux d’un gris si pâle qu’ils semblaient presque blancs. Leif regarda autour de lui. Il se trouvait apparemment dans une caverne sommairement aménagée qu’éclairait la flamme tremblotante d’une bougie, qui jetait d’étranges ombres sur les parois de roche. Un peu plus loin, quelques braises rougeoyaient dans un brasero de pierre.

— Ainsi c’est toi le Veneur, dit la vieille d’un ton sarcastique. Celui qui doit réveiller la déesse endormie…

Elle eut un petit rire moqueur qui se changea en une quinte de toux.

— Un Ljosalvar… Ces imbéciles ont fait d’un Ljosalvar leur prophète… C’est trop drôle…

Elle rit de nouveau, d’un rire cruel. Les yeux de Leif étaient écarquillés de terreur. Il était assis sur une couche recouverte d’une vieille fourrure rongée par les insectes.

— Ils ont peur des tiens, ils les méprisent et ils les haïssent, mais en même temps ils ne peuvent s’empêcher de se tourner vers eux à chaque fois qu’ils sont confrontés à quelque chose qui les dépasse… Quelle folie… Après tant d’années, les gens croient encore au pouvoir des Ljosalvars…

— Tais-toi donc, grand-mère, lâcha quelqu’un. Cesse de radoter.

Un visage parut dans la lumière. C’était l’un des villageois qui avaient ramené Leif de l’île. La vieille se tourna vers lui, et siffla d’une voix mauvaise.

— Tu es ici chez moi, Karl. Si ce que je dis ne te conviens pas, alors reprend ton Veneur et va-t-en.

D’autres silhouettes apparurent, fixèrent la femme d’un air réprobateur.

— Comment oses-tu douter du pouvoir de la déesse ?

— Je vous ai remis votre prophète sur pied ! Emportez-le et allez-vous-en !

Les hommes secouèrent la tête.

— Nous ne pouvons pas retourner au village, pas maintenant ! Les gardes d’Erioch y sont encore, et d’autres patrouillent dans la forêt, sur les deux rives du lac, et non plus seulement dans les environs de la tour. On dirait qu’ils ont eu vent de quelque chose…

— C’est Erioch, pauvres abrutis ! Erioch et sa magie, Erioch et le pouvoir des runes, Erioch et son œil qui le cherche sans relâche.

— Il ne le trouvera pas. Assaréel le protège.

La vieille poussa une sorte de glapissement de dédain.

— Si c’était vrai, quel besoin auriez-vous eu de me l’amener ? Assaréel ne se soucie pas de lui, pas plus qu’elle ne se soucie de vous, misérables vers de terre !

— Silence ! gronda un fermier, les poings serrés. Tu blasphèmes, Kyra. Tais-toi, où sinon je te fais ravaler tes paroles, si vieille que tu sois !

— Je n’ai pas peur de toi, Arok. Tu oserais lever la main sur moi, qui pourrait être ta grand-mère ? Les dieux te maudiront, toi et tous tes enfants !

Le villageois en colère s’approcha d’elle et esquissa un geste de menace, mais quelqu’un l’attrapa par l’épaule et le tira violemment en arrière. C’était Vagmar. Il jeta au fermier un regard plein de mépris.

— Va-t-en, ordonna-t-il d’un ton glacial. Dégage ! Que je ne te vois plus surtout.

Il toisa ses compagnons d’un air réprobateur.

— Et vous aussi ! Sortez tous d’ici !

Les yeux de Vagmar lançaient des éclairs. Les villageois détournèrent le regard et s’éloignèrent en maugréant. Le fermier se retourna vers Kyra et inclina la tête.

— Pardonne à ces jeunes imbéciles, guérisseuse. Ils n’ont plus que le nom de la déesse à la bouche… Ils ne respectent plus rien.

— Le pouvoir des guérisseuses est aussi ancien que celui des runes, et plus puissant qu’on pourrait le croire, bougonna la vieille femme. Je sais que ce jeune Ljosalvar n’est pas le Veneur qu’ils attendent, et je sais que la déesse ne fera rien contre Erioch.

— Je ne possède pas ton savoir. Mais c’est aussi ce que je crois.

— Alors, éloigne-le au plus vite, lança Kyra, en désigna Leif du menton. Fais lui quitter la vallée. C’est le meilleur service que tu puisses lui rendre. Il est trop jeune pour mourir.

— Ce n’est pas un gamin ! Il semble très jeune, mais il doit avoir environ seize ans, il est né trois hivers à peine après Thorsen, si mes souvenirs sont exacts. C’est à lui de décider de son destin.

La vieille haussa les épaules et secoua la tête en marmonnant des choses incompréhensibles. Vagmar se tourna vers Leif et l’interrogea abruptement, d’un ton bourru.

— Tu veux aller à la tour ?

Leif le regardait sans savoir quoi répondre. Il lui semblait que cette question cachait un piège.

— Si tu préfères je peux te faire quitter la vallée. Je t’enverrai à Thorem, auprès d’Hagvar.

Hagvar ? Jamais il ne le recevrait. Il ne lui avait pas pardonné d’avoir ouvert ses grimoires sans sa permission.

— Tu as entendu Kyra ? Elle sait de quoi elle parle. Elle connaît des secrets que même les seigneurs des runes ignorent. Aller à la tour c’est courir à une mort certaine. Tu n’y es pas obligé ! Je ne laisserai pas les autres te forcer à y aller.

Les pensées se mirent à tourbillonner dans la tête de Leif. Sa gorge se serra. Il revit en esprit le grand loup noir qu’il avait aperçu dans les montagnes. Il lui sembla que l’animal essayait de lui communiquer un message, un avertissement ou un appel. Il repensa au lac, aux tentacules innombrables qui grouillaient au dessus du navire, pareils à des serpents malfaisants. Il songea ensuite à Gunnar, à Brean, à tous ceux qui avaient cru au pouvoir d’Assaréel et qui avaient donné leur vie pour combattre Erioch. Jadis il y avait cru lui aussi, de toute son âme, il était convaincu qu’il suffirait de s’emparer de l’épée runique et que tout serait fini, mais à présent il ne savait plus quoi penser. Il avait l’impression que tout ceci n’était qu’un malentendu épouvantable. Vagmar le regardait avec une insistance insupportable, attendant une réponse. Il était évident qu’il voulait qu’il prenne lui-même la décision, afin qu’il soit forcé d’en assumer toutes les conséquences. Au fond de lui-même, il n’était pas prêt à écouter ce que Leif pourrait lui dire. Comme les rebelles, les fermiers faisaient reposer sur lui tout le poids de leurs espoirs et de leurs craintes. Lorsqu’il était à Galadhorm ou à Garholm et qu’il essayait de témoigner de ce qu’il savait ou de ce qu’il avait deviné, les hommes le considéraient avec mépris et refusaient de l’écouter, et à présent ils exigeaient qu’il épouse leurs illusions et leur ardeur fanatique, miroirs grotesques de ses propres espérances, dont il commençait à ressentir en lui-même toute la folie. Comment réagiraient les fermiers s’il se défilait maintenant ? Et même s’ils le laissaient répartir où irait-il trouver refuge ? Il avait lui-même contribué à couper toutes les voies de fuite possibles et tout semblait à présent converger pour le ramener à la tour. Le jeune garçon se sentait balloté par des forces aussi aveugles et incontrôlables qu’une rivière en furie, des forces qui finiraient par le broyer et le réduire en morceaux.

— Je veux aller à la tour, lâcha-t-il d’une voix rauque.

Il avait parlé sans même s’en rendre compte, les mots s’échappant d’eux-mêmes hors de sa bouche.

Chapitre suivant : Wyrid prend sa revanche

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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