Atramenta

Retour à l'accueil Atramenta

Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

Vous êtes en mode "plein écran". Lire en mode normal (façon ereader)

Horik rencontre Erioch

Bien trop tôt j’arrivais dans moult demeures,
Et trop tard dans d’autres :
Parfois la bière était bue, parfois pas encore brassée ;
L’importun n’est jamais le bienvenu.

(Le Havamal, 66)

Le cœur de Horik battait avec force. Ce n’était pas la première fois qu’il venait à Galadhorm et il n’avait rien oublié de la forteresse et de sa rude austérité, mais c’était la première fois qu’il se préparait à rencontrer un seigneur runique. Le pouvoir qu’il avait tant cherché au cours de sa longue errance était peut-être enfin à portée de main. Il lui suffisait de convaincre Erioch de le partager avec lui. Mais avait-il assez d’arguments pour cela ? Il avait si peu à offrir !

Les serviteurs le firent attendre très longtemps dans une antichambre ténébreuse, assis sur un banc inconfortable. La nuit était presque tombée et il se demandait pourquoi le magicien mettait tellement de temps avant de le recevoir. Plus les minutes s’écoulaient, plus il sentait l’angoisse croitre dans son cœur.

Et si le nouveau roi d’Erda détestait les Ljosalvars ? S’il le considérait comme un rival ou une menace ? Avait-il fait une erreur en se mettant à sa merci ? S’était-il montré trop confiant ?

Il savait cependant qu’il n’aurait jamais pu laisser passer cette occasion. Mieux valait périr avec les runes que vivre sans elles. Cela faisait tant d’années qu’il en rêvait ! Tant d’années qu’il errait sur les routes, cherchant inlassablement le moyen de maîtriser leur magie ! Horik, qui passait souvent pour un jeune homme, était plus vieux qu’il n’y paraissait : pendant vingt ans, il avait parcouru toutes les routes du monde connu dans l’espoir de découvrir le secret des glyphes enchantés que le dieu noir avait fait surgir du Chaos – la façon de les tracer, de les invoquer et de les dominer. Aujourd’hui enfin il avait une chance d’atteindre son objectif. Il les devinait rodant autour de lui, se moquant de son impatience et sa frustration. Erioch possédait les clefs qui lui ouvriraient les portes de leur royaume. Mais où étaient les clefs qui lui ouvriraient le cœur d’Erioch ?

Enfin, un garde vint le chercher, traînant une lance derrière lui. Horik qui avait vu beaucoup d’hommes d’armes dans bien des villes et des forteresses vit tout de suite qu’il n’avait pas affaire à l’un d’eux. Ce n’était qu’un jeune paysan craintif qu’on avait habillé d’un plastron de cuir et armé d’une mauvaise lance. Il n’y avait pratiquement aucun guerrier à Galadhorm et aucun chevalier digne de ce nom. Horik lui jeta un coup d’œil hautain et l’homme baissa aussitôt la tête. Comme tous les autres, il redoutait le regard de saphir des Ljosalvars !

Le visiteur fut introduit dans une grande salle qui servait à la fois de chambre à coucher, de laboratoire et de salle de travail à Erioch. La majeure partie de la pièce était plongée dans l’ombre, mais un brasero rougeoyant éclairait la haute silhouette maigre du mage, qui dardait sur le nouveau venu un regard sans aménité. Celui-ci jugea habile de s’incliner profondément et de se lancer dans un discours fleuri.

— Salut à toi, ô puissant seigneur ! s’exclama-t-il. Que mille fois béni soit le jour qui t’a vu arracher Galadhorm aux fils de Beorc ! Tu as mis fin à des siècles de tyrannie. Jamais cette forteresse n’a connu de roi plus savant.

— Je n’ai pas de temps à perdre à écouter tes flatteries, gronda le sorcier. Tu as voulu me rencontrer, je t’écoute !

— Je parlerai sans détour car ton temps est précieux. Ta légende a franchi les montagnes et les échos de la sagesse sont arrivés jusqu’à moi. On dit que les runes brûlent en toi comme un brasier aveuglant. Je suis venu ici pour te supplier de partager avec moi ton grand savoir !

Un instant, son interlocuteur parut surpris, puis il eut un petit rire méprisant.

— Tu veux devenir un seigneur runique ?

Les runes… Il éprouva une bouffée d’amertume. Il avait passé tant d’années à les étudier à et se pénétrer de leur pouvoir… Tant d’années à espérer qu’elles lui accordent la vengeance, qu’elles apaisent le feu de sa haine. Mais en elles-mêmes, elles n’auraient servi à rien : jamais les Gardiens ne l’auraient laissé les utiliser, s’il n’était pas préalablement devenu l’un d’eux et s’il ne leur avait pas offert sa vie et son âme. Aujourd’hui il était le maître des runes, mais le temps lui était compté.

— Que m’offres-tu en échange ?

— Je te servirai, ô seigneur, je serais ton serviteur le plus zélé. Je ferai n’importe quoi pour toi.

— J’ai déjà de nombreux esclaves dévoués. Que ferais-je d’un vagabond tel que toi ?

Sa voix était mordante de mépris. Le voyageur s’empourpra et leva les yeux.

— Tu sais qui je suis, dit-il, piqué au vif, la voix tremblante. Tu vois mes yeux… Tu sais quel sang coule dans mes veines ?

— L’époque où régnaient les Ljosalvars est terminée depuis longtemps, coupa Erioch. Et tu n’en es pas un. Ce n’est pas parce que tu possèdes leurs yeux que tu disposes de la moindre parcelle de leur pouvoir.

Le jeune homme voulut protester, un regard du Gardien le cloua sur place.

— Si tu veux m’aider, il y a une seule chose que tu peux faire. Retrouve le garçon pour moi. C’est un Ljosalvar. Peut-être que cela te rendra capable de le trouver. Si tu me le ramènes ici, de préférence vivant, alors je t’enseignerai mes secrets.

En dépit de ses paroles, le sorcier savait bien en lui-même qu’il ne prendrait jamais ce jeune Ljosalvar comme élève. Les connaissances qu’il avait acquises si chèrement ne se partageaient pas. Même s’il l’avait voulu, les Gardiens ne l’auraient pas laissé faire.

— Le garçon ? balbutia le ménestrel. Tu parles de Leif ?

— Leif Arvarnson, le seul fils d’Arvarn encore en vie… Tu le connais ?

— Je l’ai rencontré sur la route de Kjorval.

Il se tut. Il l’avait cédé à Sigvar pour une misérable pièce d’argent… Quel imbécile il avait été ! S’il avait su…

— Pourquoi le cherches-tu ? Ce n’est qu’un enfant.

— Où se trouve-t-il actuellement ? demanda Erioch abruptement.

— Je… Je l’ignore… Sigvar de Kjorval l’a pris avec lui pour l’amener à Galadhorm. Il devrait déjà être ici… Cela fait trois jours. Nous nous sommes séparés dans les collines, juste avant le col.

Le poing d’Erioch se crispa de colère. Qu’est-ce qui avait pu arriver aux guerriers de Kjorval ? Horik le regardait avec un mélange de crainte et de stupeur. Comment aurait-il pu comprendre ?

— Que représente Leif pour toi ? osa encore questionner Horik.

Un rictus déforma les lèvres du sorcier. Son arrivée au temple d’Holmlund lui revint en mémoire, ainsi que ce qu’il avait lu dans le manuscrit de Vermon. Qui était Leif ? Le dernier rejeton d’une lignée maudite, qui avait condamné ses ancêtres à la déchéance et à l’oubli tandis qu’ils s’élevaient au firmament d’Erda. Le dernier représentant de ceux qui l’avaient obligé à offrir sa vie à ses pires ennemis par espoir de vengeance. Erioch avait cru que la mort d’Arvarn, puis celle de Thorsen apaiserait la rage qui couvait en lui, mais il n’en avait rien été… Il avait même l’impression que tout cela n’avaient fait qu’intensifier ce sentiment. Il restait encore une dernière branche à couper.

Il dépêcha aussitôt des soldats à la recherche de Leif sur les routes de l’ouest mais les patrouilles revinrent bredouilles. Pas un seul cavalier de Kjorval n’avait été aperçu à Erda. Erioch envoya un détachement à Burval, avec ordre d’interroger les bûcherons et de continuer vers Kjorval s’il ne trouvait pas trace des hommes de Sigvar. Qu’avait-il pu se passer ? Le Ljosalvar avait-il réussi à convaincre Kjorval de se rallier à sa cause ? Erioch se rongeait de frustration. Son triomphe n’était pas encore total ! Arvarn et Thorsen étaient morts, mais il restait ce gamin maudit, le seul à lui résister. Il aurait dû le tuer à Galadhorm… Il en avait eu mille fois la possibilité.

Sa haine atteignit un paroxysme. Il s’enferma dans sa chambre pour tracer de nouvelles runes, puisant sans relâche dans son pouvoir. Pareil à une araignée, il tissait autour de la vallée une toile de plus en plus serrée d’enchantements et de maléfices dont Galadhorm était le centre et le cœur. Les corbeaux sillonnaient le ciel, les cavaliers exploraient chaque route et chaque sentier, poussés jusqu’aux limites de l’épuisement par une force obscure dont ils n’avaient qu’à peine conscience. Le corps d’Erioch reposait à Galadhorm, figé comme une statue de pierre, tandis que son esprit libéré planait au dessus d’Erda, comme un œil immense illuminé de flammes rougeoyantes, toute sa volonté tendue vers un seul et unique objectif : trouver Leif.

Quant à Horik, il se maudissait en silence de ne pas avoir gardé le jeune garçon auprès de lui. En cédant trop tôt à la convoitise, il avait manqué une occasion inespérée… Mais tout n’était pas perdu, tant que Leif était libre il avait une chance… Il fallait le trouver avant Erioch !

Chapitre suivant : Le lac noir

Couverture
Couverture de "Le Pouvoir des runes"
Etat
Cette oeuvre est complète, mais a besoin de relecteurs.
L'auteur vous invite à lui signaler les éventuelles fautes ou passages à retravailler.
Mode d'affichage
L'avis des lecteurs
  • 8 aiment
Fond : 4 coeurs sur 5
Très bon : 4 lecteurs
Forme : 4 plumes sur 5
Exceptionnelle ! : 1 lecteur
Fluide, agréable, sans fautes... : 2 lecteurs
Correcte : 1 lecteur
Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
Que pensez vous de cette oeuvre ?