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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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Gunnar parle de sa jeunesse

Le Fils du Prince se doit d’être discret,
Sage et silencieux, mais courageux dans la bataille :
Chaque homme devrait être gai et heureux
Jusqu’au jour de sa mort.

(Le Havamal, 15)

Gunnar et Leif se reposèrent une heure dans la forêt, le temps de se remettre de leurs émotions, puis reprirent leur route. Il aurait été imprudent de rester longtemps au même endroit et il leur restait beaucoup de chemin à couvrir avant d’atteindre la tour.

— Nous allons passer par les montagnes, indiqua Gunnar. Ce sera long, mais nous ne sommes pas pressés.

Leif, qui commençait à sentir la faim lui tordre les entrailles, n’osa pas lui demander comment il comptait trouver à manger. Le souvenir de sa rencontre avec les trolls continuait de le hanter. Leur odeur immonde le saisissait à la gorge et lui montait aux lèvres en une nausée inextinguible. Ils marchèrent tout le reste de la journée dans une forêt de conifères austère et monotone. Lorsque vint le soir, ils découvrirent une cascade coulant du sommet de la montagne sur les rochers, une eau pure et très froide qui leur cisailla le ventre.

— Reste ici et repose-toi, proposa Gunnar. Je vais voir si je peux trouver de quoi faire un bon repas.

Mais Leif se hâta de le suivre. La pensée de rester seul l’effrayait, sans qu’il en sache la raison. Jadis c’était les autres qui le terrifiaient et il ne se sentait en sécurité que lorsqu’il était seul. A présent il ne pouvait supporter de s’éloigner de Gunnar, tout en continuant à le craindre d’une manière confuse et imprécise. Les ombres commençaient à s’allonger, donnant aux sous-bois un aspect lugubre. Gunnar débusqua sans trop de peine quelques pieds de champignons aux chapeaux d’un brun ocre.

— Ceux là sont comestibles.

A l’aide d’un couteau, ils coupèrent les pieds à ras du sol. Il n’y en avait pas assez pour deux, aussi poursuivirent-ils leurs recherches dans la pénombre. Mais les seules choses qu’ils trouvèrent furent des champignons rouges vif mouchetés de tâches blanchâtres. Gunnar ne voulut même pas y toucher.

— Ceux là sont mauvais. Pas mortels, mais mauvais.

Ils se contentèrent de cette maigre récolte qu’ils nettoyèrent dans le ruisseau et dévorèrent crue. Leif s’attendait à devoir se serrer la ceinture, mais le guerrier lui laissa la plupart des pieds et il en eut assez pour assouvir sa faim. Il se sentit quelque peu gêné, voire légèrement inquiet. Il ne comprenait pas pourquoi l’adulte agissait ainsi et en était même ennuyé. Il était plus grand que lui et il avait par conséquent besoin de manger d’avantage. En outre, s’ils devaient se battre, il était important que Gunnar soit en pleine possession de ses moyens, tandis que lui-même ne serait pratiquement d’aucun secours, même rassasié. Craignait-il que les champignons soient vénéneux ?

Ils se remirent en route dès leur repas achevé, profitant des ténèbres pour couvrir un maximum de chemin possible sans avoir à se soucier des corbeaux ou des guetteurs. La forêt était si sombre qu’ils n’y voyaient pas à plus de deux ou trois mètres devant eux, ce qui rendait leur voyage difficile, voire périlleux, car les pentes étaient raides, avec des éboulis et des amas de rochers instables. Gunnar finit par renoncer. Il s’arrêta si brusquement que Leif qui titubait derrière lui, à demi endormi, se cogna contre son dos.

— Nous n’irons pas plus loin cette nuit. Nous risquons de nous perdre ou de faire un faux pas et de nous rompre le cou. Dormons, et nous reprendrons la route demain.

Leif hocha la tête avec reconnaissance et se laissa tomber à terre. Il se sentait si las que tout son corps était engourdi.

Ils dormirent à peine quelques heures et reprirent leur route dès que le soleil commença à s’élever dans le ciel. Ils trouvèrent de nouveaux champignons, les mêmes que ceux de la veille, en quantité si abondante qu’ils purent enfin se remplir l’estomac. Ils quittèrent ensuite la forêt et traversèrent une prairie formée de hautes herbes constellée de grandes fleurs bleues. Gunnar s’y engagea en redoublant de prudence, dardant vers le ciel des coups d’œil inquiets. Mais l’azur demeurait complètement pur et limpide, sans aucun signe de corbeau, sans même un nuage. Ils se sentaient perdus en pleine nature, isolés du monde, avec seulement les pics immaculés et la forêt pour tous compagnons. On aurait dit qu’ils avaient pénétré dans un autre monde, où Erioch ne pourrait jamais les poursuivre.

L’air était plus froid et plus vif ici que dans la vallée. En approchant d’un groupe de blocs de pierre grisâtres éparpillés dans la plaine comme des billes que de jeunes géants auraient oubliées, ils dérangèrent une famille de marmottes, qui détala dans les hautes herbes. Gunnar s’arrêta brusquement et tendit la main.

— Regarde, souffla-t-il et Leif fut frappé par le son étranglé de sa voix.

La plaine s’incurvait devant eux en une colline voûtée au sommet de laquelle était juché le grand loup noir qu’ils avaient déjà vu. Ils l’observèrent avec un mélange d’incrédulité et de terreur.

— Il nous a suivis jusqu’ici !

— Est-il l’envoyé d’Erioch ou de la déesse ? demanda Leif.

Gunnar aurait bien été en peine de le dire. Il entraîna son compagnon vers la forêt qui formait une muraille obscure à proximité. Le loup les suivit du regard, ses muscles tendus sous son pelage d’obsidienne, figé dans une attente muette. Lorsqu’ils furent sur le point de pénétrer sous les frondaisons, l’animal se tourna vers le ciel et lança un long hurlement désespéré qui leur pétrifia le cœur. Puis il les regarda une dernière fois, comme s’il les invitait à le suivre, se détourna et disparut derrière la colline.

— Qu’y a-t-il derrière ? demanda Leif.

— Rien… Ou plutôt si… La route vers le col. Celui qui mène à Rugar, tu te souviens ? C’est là où je voulais t’amener.

Leif avait l’impression que le loup était caché derrière la crête à les attendre. Une partie de lui-même avait envie de le suivre, sans qu’il sache vraiment pourquoi. Ses pieds semblaient prêts à se mettre en route tous seuls, prêts à jaillir hors des sous-bois, à courir dans les hautes herbes, droit vers l’animal et ses longs crocs d’argent.

— Tu peux changer d’avis si tu veux, dit Gunnar, comme s’il avait lu dans les pensées du garçon.

Leif secoua la tête. Il se sentait presque enchaîné à la vallée. La forêt était sombre et emplie de senteurs de sapin. Ils marchaient sur une fine couche d’aiguilles. Leif ne pouvait détacher ses pensées du loup dont l’image était toujours présente devant ses yeux. Gunnar se mit à parler, lui indiquant au passage le nom des différents arbres et des plantes qu’ils croisaient sur leur chemin. Il lui raconta des histoires de sa jeunesse.

— Lorsque mes parents sont morts, je n’avais pas la moitié de l’âge que tu as actuellement, et lorsque je suis parti de la vallée, je n’étais sans doute pas plus vieux que toi.

Il conta comment ses parents étaient morts l’un après l’autre, son père tué avant même sa naissance, sa mère le suivant dans sa tombe quelques années plus tard. Son géniteur avait été un vaurien et un paria. Avec une bande de compagnons aussi mauvais et violents que lui, il avait écumé la région et semé la terreur avant que le seigneur de Galadhorm, qui était le père d’Arvarn, ne le fasse pendre haut et court. Sa mère, coupable de s’être laissée séduire par ce bandit et lui avoir ouvert à la fois sa porte et son lit, avait été frappée d’opprobre. Elle était morte de maladie, de faim et d’épuisement, quelques années plus tard.

Le jeune Gunnar avait vécu seul durant des années, se débrouillant pour trouver sa nourriture dans la forêt et, contre toute attente, il avait survécu. L’été, il vivait sur les hauteurs, loin des hommes, et l’hiver il revenait trouver un abri dans la vallée, louant parfois ses services à quelque fermier, récoltant et vendant des peaux, des champignons et des poissons pour assurer sa subsistance.

Leif ne comprenait pas pourquoi les gens d’Erda avaient tenu Gunnar à l’écart, pourquoi ils ne lui avaient pas offert un toit et un coin d’étable où dormir. Ils n’avaient aucune raison de le rejeter : il n’était pas un Ljosalvar. Son compagnon, perdu dans ses pensées, revivait le passé en racontant son histoire. Il souriait, étrangement attendri.

Après avoir vécu sept ans tel un sauvageon, il fit une rencontre qui allait complètement changer sa vie. Un chevalier du nom d’Arkor, qui était un vassal du baron de Kjorval, le père de l’actuel Siger, vint à passer par Galadhorm. Il souhaitait parler à Arvarn qui venait de succéder à son père à la tête du royaume. Son objectif était de le convaincre de prêter secours à son seigneur, dont les terres étaient en butte à des hordes de pillards Durankhîls. Il s’agissait, sans que nul ne s’en doute à l’époque, des premières prémisses de la guerre civile qui allait bientôt ensanglanter tout le royaume. Mais dans l’ombre, des traîtres voulaient faire échouer cette alliance, et ils envoyèrent des hommes à Galadhorm pour intercepter Arkor et le tuer. Le hasard voulut que le jeune Gunnar, caché dans la forêt, les surprît alors qu’ils préparaient leur embuscade et eut vent de leur infâme stratagème. Il alla au devant du chevalier et l’avertit de la menace qui pesait sur lui, déjouant ainsi les plans des assassins. Le jeune Gunnar, alors adolescent, n’avait pas agi dans l’espoir d’une récompense, simplement parce que tout sauvageon qu’il était, il savait d’instinct que tendre une embuscade pour tuer un homme par surprise était une action mauvaise, même s’il n’en cernait pas toutes les raisons et les implications. Ainsi survécut Arkor, et ainsi put se nouer l’alliance qui devait trouver son aboutissement bien des années plus tard avec le projet de mariage entre Thorsen et la fille de Siger, projet que le coup d’état d’Erioch avait tragiquement fait avorter.

Arkor fit de Gunnar son fils adoptif et l’emmena avec lui à Kjorval, puis dans son fief de Rugar, où il lui donna l’instruction et l’entraînement d’un chevalier. Gunnar devint soldat, puis maître d’arme, il se battit pour le compte d’Arkor et du seigneur de Kjorval, vécut un moment à la cour de Siger, mais la quitta quand Arkor se brouilla avec le baron, et revint avec lui à Rugar. Mais il n’oublia jamais Erda.

— Arkor est vieux à présent, très vieux. C’est miracle qu’il ait vécu si longtemps. Je ne sais pas si je le reverrai un jour.

Ils passèrent toute l’après midi à monter et à descendre dans les rochers, le long de pistes si raides et si ardues qu’ils n’arrivaient même plus à parler. Ils guettaient le ciel avec angoisse, mais les seuls oiseaux qu’ils distinguaient étaient de grands rapaces en quête de proies. Au terme d’une journée interminable et harassante, ils passèrent une nouvelle nuit dans la forêt. Leif se sentait si las qu’il pouvait à peine tenir debout.

Il rêva qu’il n’était pas né. Myrun était vivante et Arvarn était resté aussi gai que du temps de sa jeunesse. De nombreux autres fils et des filles belles comme le jour étaient nés après Thorsen et Galadhorm était pleine de vie. Il erra dans le château qui était à présent plein de lumière, de musique et de couleurs, mais il était aussi transparent que de l’air et nul ne remarquait sa présence. Il avait beau crier, personne ne faisait attention à lui.

Ils se remirent en route aux premières lueurs de l’aube, se nourrissant de baies et de racines récoltées sur le chemin. L’humeur de Gunnar s’assombrissait au fur et à mesure qu’ils descendaient vers la vallée et bientôt il cessa complètement de sourire. Ils marchèrent encore toute une journée, sans cesser pratiquement de descendre et parvinrent à la fin de l’après midi au sommet d’un escarpement rocheux qui dominait la vallée. En contrebas, on apercevait le fleuve et les eaux sombres du lac noir, mais la tour était invisible. Quelques lumières tremblotantes révélaient la présence de fermes et de villages.

— Il nous faudra encore un jour pour arriver à la tour. Peut-être deux. Nous descendrons le long des falaises. Je connais des passages que personne d’autre ne pourrait emprunter. Nul ne s’attendra à ce que nous arrivions par là.

Leif hocha la tête machinalement. Il n’osait pas le contredire, mais au fond de lui-même il redoutait qu’Erioch ne fasse surveiller tous les accès, même les plus improbables. Le sorcier ne laisserait rien au hasard. Ses corbeaux géants et ses hommes de mains devaient contrôler toutes les routes possibles. Ils ne seraient en sécurité nulle part.

Le lendemain, à l’issue de longues heures de marche à travers un bosquet de chênes et de hêtres tordus et difformes, il comprit pourquoi son compagnon était si sûr de lui : la pente qu’ils suivaient, descendant vers le lac noir, s’affaissait soudain en une sorte de précipice abrupt, par lequel il semblait complètement impossible de descendre. Les feuillages des arbres à leurs pieds formaient une mosaïque de différentes nuances de vert.

— C’est impossible, protesta Leif d’une voix étranglée. On ne peut pas passer par là !

La falaise était presque à pic. Des ruisseaux coulant le long de la pente se jetaient dans le vide, formant des cascades bouillantes qui se rejoignaient au pied des rochers et poursuivaient leur course jusqu’au lac, qui ressemblait à un miroir sombre et opaque. Des aulnes élancés se penchaient au dessus de l’eau.

— Si on peut, dit Gunnar. Et c’est le seul moyen. Erioch doit avoir placé des hommes sur toutes les autres routes.

Leif secoua la tête, contemplant l’à-pic d’un air horrifié.

— C’est plus facile que cela en a l’air, affirma Gunnar. Je t’aiderai. Je l’ai fait maintes fois quand j’étais enfant.

Il mena l’adolescent jusqu’à une sorte de sillon dans la roche, tracé peut-être par une rivière aujourd’hui disparue. Gunnar y jeta un œil satisfait.

— Rien n’a changé. Nous pouvons descendre par là.

Leif lui jeta un regard incrédule. Le guerrier ne donnait pas l’impression de plaisanter.

— C’est par ici que je descendais lorsque je venais pêcher ou cueillir des champignons au bord du lac. C’était un bon endroit : les habitants de la vallée ne venaient jamais dans les territoires interdits, ils avaient trop peur.

— Et toi, tu n’avais pas peur ? ne put s’empêcher de demander Leif.

— J’étais jeune… Et complètement inconscient… répondit l’homme avec un grand sourire.

Son sourire s’effaça lorsqu’il croisa le regard éperdu de son compagnon. Il n’était pas plus jeune que Leif aujourd’hui et les dangers qu’ils affrontaient maintenant étaient infiniment plus terribles. Avait-il le droit de le laisser courir de pareils risques ? Ne ferait-il pas mieux de le conduire à Rugar, de force s’il le fallait ? Agirait-il comme il le faisait si le gamin était un humain et non un Ljosalvar ?

Pour cacher son trouble inopiné, il se détourna et commença à descendre en s’accrochant aux rochers, cherchant ses prises à tâtons de la pointe de ses bottes. Le garçon l’observait avec inquiétude. A la pensée qu’il devrait bientôt l’imiter, il sentait ses jambes devenir molles et cotonneuses. La moindre erreur et c’était l’écrasement, cinquante mètres plus bas, sur les rochers.

— Suis-moi ! Ce n’est pas si difficile !

Leif mit un long moment à maîtriser sa peur et à se décider à obéir. Il ne s’y résigna que parce qu’il savait qu’il n’avait pas d’autre choix, et qu’il craignait que l’homme ne finisse par se mettre en colère. Il jugea préférable d’abandonner ses sandales. Il n’avait pas l’habitude de marcher avec des chaussures et craignait de glisser s’il n’était pas pieds nus. A sa grande surprise, il n’éprouva guère de difficulté, pas plus de mal en vérité que s’il descendait le long d’une échelle. Les aspérités de la roche offraient de nombreuses prises. Son guide lui indiquait au fur et à mesure les endroits difficiles et le moyen de les franchir. Dès que cela leur fut possible, ils marquèrent une halte, calés sur une corniche. Gunnar, nerveux, surveillait les environs, tandis que Leif s’efforçait de reprendre son souffle. Il avait mal aux bras et aux mollets.

— Tu es prêt à repartir ? Nous sommes très exposés ici.

Leif hocha la tête, se sentant gagné par l’inquiétude du guerrier, et ils se hâtèrent de se remettre en route. Le passage suivant était moins impressionnant en apparence : des rocailles descendaient en une pente d’inclinaison modérée, sur laquelle il était possible de marcher sur ses deux pieds. Mais il faillit se révéler plus dangereux que la paroi qu’ils venaient de descendre : Gunnar posa le pied sur un gros rocher instable qui se détacha sous son poids, entraînant avec lui une avalanche de cailloux. L’homme fut emporté et glissa sur quelques mètres, mais fort heureusement la pente à cet endroit n’était pas très raide. Il se releva, meurtri et couvert de poussière, mais indemne. Il souriait.

— Je suis moins agile aujourd’hui qu’à l’époque où je courais la vallée avec les chèvres des montagnes !

 Leif le rejoignit avec une prudence accrue, tâtant les rochers du bout des orteils avant d’y poser le pied. Ils se frayèrent ensuite un passage à coups d’épée à travers des ronces qui arrivaient presque jusqu’à la taille de Leif. Finalement, ils débouchèrent sur les rives du lac, à dix mètres environ au dessus de la surface.

Gunnar tendit la main vers la droite : la tour se dressait un peu en hauteur par rapport à eux, incroyablement proche, dominant majestueusement la vaste étendue d’eau noire. Presque au même instant, une cavalcade se fit entendre et, d’un même mouvement, les deux compagnons se jetèrent à couvert. Deux cavaliers apparurent, en contrebas, longeant le lac, portant des piques et des casques d’acier. Ils s’arrêtèrent bien avant d’arriver à la hauteur des voyageurs. La rive s’incurvait en une pente abrupte et il était impossible aux patrouilleurs d’aller plus loin. Leif nota que les chevaux semblaient nerveux et agités. Les cavaliers eux même surveillaient le lac avec une angoisse visible.

— Ils sont de Galadhorm ? chuchota Gunnar.

Leif acquiesça. Il avait reconnu l’un des deux hommes, un grand maigre dont il lui semblait encore entendre la voix haut perchée.

— Ils surveillent la tour… Il faut attendre la nuit.

Le garçon ne jugea pas utile de répondre. Les soldats repartirent en sens inverse sans même songer à lever les yeux dans leur direction. Ils surveillaient le lac et la route qui menait à la vieille bâtisse qui se dressait sur la rive, mais pas les montagnes. Gunnar avait raison : qui aurait pu se douter qu’il soit possible d’escalader ces parois rocheuses ?

— Ne restons pas ici, dit Gunnar.

Ils longèrent un moment les eaux en s’éloignant de leur objectif, afin de mettre un peu de distance entre eux et les gardes. Ils se trouvaient sur une sorte de plateau étroit coincé entre le lac lui-même et de hautes falaises noires qui devenaient de plus en plus abruptes au fur et à mesure de leur progression. Le plateau s’élargissait et s’élevait légèrement, et les arbres s’agrandissaient et s’épaississaient, si bien qu’ils finirent par se retrouver dans une forêt très sombre et très dense, dans l’ombre de grands pics rocheux.

— Arrêtons-nous ici, proposa Gunnar. Reposons nous un peu avant la nuit.

Il jeta un œil au soleil, encore haut dans le ciel, que l’on devinait au dessus des arbres.

— Nous avons au moins quatre heures, peut être plus.

Sa voix était tendue. Leif ne répondit pas. Quatre heures à attendre pour quoi faire ? Se glisser dans la nuit en essayant d’échapper aux guetteurs d’Erioch et s’approcher de la tour en espérant que la déesse daigne leur ouvrir ses portes ? Et si celles-ci demeuraient fermées ? Et s’il les avait amenés dans une impasse ? Brean y avait cru, il avait donné sa vie pour cela, mais s’il s’était trompé ? Que feraient-ils s’ils arrivaient à la forteresse et si celle-ci demeurait obstinément close ? Si la déesse les repoussait une fois de plus ? Comment réagirait Gunnar ? Leif redoutait que son compagnon le rende responsable de leur déconvenue. Cela risquait de mettre un terme définitif à l’inhabituelle et inexplicable bienveillance que le guerrier lui avait témoignée. Il songeait à Horik, son semblable, qui s’était montré gentil avec lui pour endormir sa méfiance et pour mieux le trahir. Gunnar aussi finirait par se retourner contre lui – ce n’était qu’une question de temps.

L’angoisse le taraudait de plus en plus, à présent qu’il n’y avait plus rien d’autre à faire qu’attendre. Il gardait la tête baissée, jetant de temps à autre des regards craintifs en direction de Gunnar, se hâtant de détourner les yeux lorsque celui-ci le surprenait. Le guerrier lui sourit, se méprenant sur la cause de sa peur.

— N’aie pas peur… Tout se passera bien.

Leif ne répondit pas. Il sentait croître dans son cœur une sorte d’hostilité sourde à l’égard du guerrier. Tout se passera bien… Il disait cela parce qu’il croyait qu’il était bien celui que la déesse attendait. Bardé de certitudes, habitué à être obéi, il était sûr que la tour s’ouvrirait pour lui. Mais en réalité, il se berçait d’illusions et c’était sur Leif que retomberait tout le fardeau. Gunnar l’observa avec inquiétude. Il percevait bien le malaise du garçon, mais il ne savait pas quoi lui dire pour l’atténuer.

Les ombres s’allongèrent peu à peu et ils commencèrent à avoir faim. Ils farfouillèrent dans les bois et découvrirent de petites baies noires que Gunnar savait comestibles, bien qu’un peu amères. Ils en cueillirent une bonne récolte, s’enfonçant profondément dans les broussailles pour en trouver, lorsque des craquements et des bruits de voix se firent entendre.

Immédiatement, ils se baissèrent et se dissimulèrent dans les buissons. Des hommes apparurent entre les arbres, portant des broignes de cuir clouté et de courtes lances. Ils étaient trois, avec des visages harassés et luisants de sueur. Aucun d’entre eux n’avait aperçu les deux fuyards, ni n’avait jeté le moindre coup d’œil dans leur direction.

— C’est complètement idiot de rester, lança un homme d’un ton las. Ils ne viendront jamais ici. On ferait mieux de rentrer au château.

— Va dire cela à Erioch, rétorqua l’autre d’un ton sec.

— S’il est si fort pourquoi ne va-t-il pas lui-même dans la tour ?

Personne ne répondit. Ils firent encore quelques pas, se rapprochant dangereusement des compagnons. Le bruit de leurs bottes écrasant les feuilles et les branches mortes dérangea un renard tapi sous une souche. L’animal détala brusquement. Les guerriers sursautèrent, brandissant leurs lances, puis se mirent à rire.

— Ce n’est rien… Rien qu’un lièvre ou un lapin !

Mais on percevait encore une grande tension dans leurs voix.

—  Ici même les animaux sont maléfiques… On est très près du lac. Beaucoup trop près.

— Idiot ! Tu crois encore à ces vieilles histoires ?

— Si elles sont fausses, pourquoi Erioch ne s’approche-t-il pas du lac noir ?

Ils s’éloignèrent en continuant à se disputer. Leif et Gunnar attendirent que leurs voix s’éteignent avant de sortir de leurs cachettes.

— Ils sont terrifiés, remarqua l’adulte. Ils ont peur du pouvoir d’Assaréel.

Il se tut d’un air pensif. Il n’aurait jamais pensé qu’il en viendrait à accorder du crédit à ces légendes. Une partie de lui-même lui disait qu’il était fou, qu’il ferait mieux de remonter et d’emmener le gamin à Rugar. Et pourtant ? Brean n’avait pas hésité à sacrifier sa vie pour la déesse. A présent il venait d’avoir la confirmation que le sorcier et ses hommes redoutaient eux aussi le pouvoir tapi dans la vieille forteresse abandonnée. Et si toutes les vieilles légendes se révélaient vraies ? Et si le pacte allait vraiment être refondé ?

Le guerrier était perdu dans ses pensées. Il posa sans le voir le pied sur un serpent lové sur un rocher, profitant de la chaleur déclinante du soleil. Le reptile réagit immédiatement. Gunnar poussa un cri et s’effondra sur le sol en portant la main à sa cheville. Leif regarda avec horreur le long doigt vert et agile qui s’éloignait sans hâte dans les broussailles. L’homme se tenait la jambe à deux mains, le visage crispé de douleur.

— C’est une vipère des forêts… Quel idiot j’ai été !

Leif secoua la tête l’air consterné. Idiot ? Non c’était Erioch une fois de plus. Après les corbeaux et les trolls, il avait envoyé contre eux de nouveaux serviteurs, encore plus insidieux et plus cruels, invoqués et contrôlés par le pouvoir des runes. Gunnar releva son pantalon, dévoila son mollet tuméfié, déjà violacé et enflé. Il prit une gourde dans son sac et versa de l’eau abondamment sur la plaie. Leif le regardait sans même songer à l’aider. Il aurait été bien en peine de savoir quoi faire.

On entendit soudain un craquement de branche brisée et un soldat apparut entre deux arbres. Il se figea de surprise en apercevant les fugitifs.

— Par ici ! cria-t-il.

Il leva sa lance mais n’esquissa pas la moindre attaque. Il semblait effrayé et surpris à la fois. Ses yeux étaient rivés sur ceux de Leif.

— Sauve-toi ! ordonna Gunnar au jeune garçon. Qu’est-ce que tu attends ?

Il se leva en saisissant son épée et sa hache, grimaçant de souffrance au moment où son pied se posa à terre.

— Il est là ! glapit le guerrier. Le Ljosalvar est ici !

Gunnar lança sa hache mais l’homme esquiva et celle-ci se ficha dans un tronc. On entendit des cliquetis d’armure, des bruits de course précipitée sous le couvert des arbres. Leif tourna les talons et se mit à courir, aussi vite qu’il pouvait, sautant par-dessus les racines et des buissons, tenant l’épée runique serrée contre lui. Elle était lourde, le gênait pour courir, mais il n’imaginait pas de s’en débarrasser. Derrière lui retentirent des exclamations et des cris de guerre, suivi d’entrechoquements métalliques. Gunnar ne les retiendrait pas longtemps.

Il jeta un regard en arrière et ne distingua personne. Alors il s’autorisa à s’arrêter quelques secondes pour reprendre son souffle, puis obliqua vers les falaises dans l’espoir de dérouter ses poursuivants. Mais le son d’un cor résonna brusquement devant lui, en un long et pressant appel. Le cœur serré, Leif entendit de nouveaux mugissements qui lui répondaient en écho, venant des hauteurs. Par une trouée dans les feuillages, il vit un cavalier apparaître au sommet des falaises qui surplombaient la forêt, juste au dessus de lui. Aussitôt, il reprit sa course, revenant dans la direction opposée aux montagnes. Il ne tarda pas à déboucher de nouveau sur le lac, encore à plusieurs mètres en contrebas. Au crépuscule, les eaux avaient pris une teinte d’encre. Il longea la rive dans la direction opposée à la tour, tout en prenant le soin de demeurer caché sous les feuillages. Il était coincé entre les falaises d’un coté et le lac de l’autre. Son cœur battait douloureusement dans sa poitrine. Il songea à Gunnar. Y avait-il une chance qu’il survive ?

Les ombres ne cessaient de s’allonger, bientôt la nuit serait totale. Mais Leif ne craignait pas les ténèbres : il les accueillerait avec soulagement, comme les amies fidèles qu’elles avaient toujours été pour lui. Des lueurs vacillantes et vives apparurent sur sa gauche, à peine visibles à travers les branches. Il se remit à courir, franchit un ruisseau aux eaux glacées qui se jetait en cascade dans le lac. Au-delà, la pente s’incurvait brusquement et il se retrouva bloqué par un amas de rochers qui dans l’obscurité, ressemblait à une muraille déchiquetée.

Il essaya de grimper, s’écorchant les mains sur les aspérités de la roche, mais sans parvenir à s’élever de plus de quelques mètres. En désespoir de cause, il longea le mur durant quelques minutes dans l’espoir de trouver un passage praticable, mais des bruits de craquements dans les sous-bois le firent s’arrêter et repartir à la hâte vers le lac. Il redoutait de se retrouver acculé, sans cachette ni possibilité de fuite.

A nouveau, des lueurs bougeaient dans la forêt. Des chiens aboyaient, des bottes crissaient sur les banches mortes. Leif ne savait que faire. Il était coincé, pris entre le lac, les rochers et les hommes qui le traquaient. Le chien trouverait sans peine son odeur. Des cors mugirent sinistrement dans le lointain, se répondant les uns aux autres. Leif sentit la panique l’envahir, le faisant trembler des pieds jusqu’à la tête. Ses ennemis étaient si nombreux, si bien armés et si déterminés… Pareil déploiement de force paraissait démesuré. Il était tout seul, il se sentait faible et misérable. Pourquoi le détestaient-ils ? Pourquoi Erioch le haïssait-il au point d’offrir une fortune pour sa capture ? Parce qu’il était le fils d’Arvarn ? Parce qu’il était un Ljosalvar ? Ou parce qu’il avait compris qu’il était Eredor ?

Il décida de jouer le tout pour le tout et revint en arrière, vers la tour, se dirigeant à la rencontre des hommes qui fouillaient les fourrés à sa recherche. Dès qu’il aperçut devant lui les premières lueurs des torches, il repéra un arbre au feuillage touffu, s’accrocha à son tronc des pieds et des mains et grimpa le plus haut possible, jusqu’à disparaître dans la végétation. Une fois confortablement installé, à califourchon sur une grosse branche, il jeta un œil en bas. Les lueurs se rapprochaient et son cœur battait si fort qu’il avait l’impression qu’il allait sortir de sa poitrine. Le sang pulsait à ses tempes avec une telle violence qu’il en était étourdi. Si les hommes le voyaient ou si les chiens sentaient son odeur il était perdu.

Des silhouettes apparurent, portant des brandons enflammés, des lances et des épées. Les gardes s’étaient déployés en ligne, battant les buissons au passage. Dissimulé juste au dessus de leurs têtes, Leif n’osait plus respirer. Il se colla contre le tronc de l’arbre comme s’il avait voulu ne faire qu’un avec lui et mit la main sur sa bouche.

Un à un, les hommes passèrent sous l’arbre sans le voir. Les craquements diminuèrent, la nuit avala les torches et le silence envahit les bois. Alors Leif se laissa retomber à terre et, prudemment, reprit sa course vers la tour, traînant toujours l’épée. Ses jambes lui faisaient l’effet d’être en coton. Il ne pouvait croire à sa chance ! Il avait réussi à passer à travers les lignes !

Il parvint au bord de l’à-pic. Il faisait si sombre à présent qu’on ne voyait plus le lac. Leif se tapit sous un arbre et attendit, tous les sens aux aguets. Les lueurs étaient toujours visibles, mais les soldats le cherchaient désormais sur les hauteurs. L’adolescent commença peu à peu à se détendre. Peut-être que ses poursuivants allaient enfin se lasser et qu’ils le laisseraient en paix ?

Ce fut à cet instant qu’il huma l’odeur, immonde et reconnaissable entre mille. Les trolls… Les monstres étaient revenus. La peur revint brusquement, explosant en lui comme un brasier. Presque aussitôt après avoir senti cette fragrance, il perçut le bruit de pas lourds et de reniflements bestiaux. Sans attendre de voir les créatures apparaître, Leif prit ses jambes à son cou, terrifié. Il longeait sans le voir le lac plongé dans les ténèbres.

            Mais une masse énorme surgit de la nuit, barrant le passage, une silhouette velue de plus de deux mètres de haut. La créature émit un grognement d’ours et tendit vers le garçon ses pattes ornées de griffes longues comme des dagues. Leif poussa un cri perçant, et pris de panique à l’idée de tomber entre les mains de ces monstres, il se jeta dans le vide, vers le lac en contrebas, sans même savoir à quelle hauteur il se trouvait, ni ce qu’il y avait sous ses pieds.

Chapitre suivant : Horik rencontre Erioch

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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