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Le Pouvoir des runes

Par Aneirin

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Date de publication sur Atramenta : 21 décembre 2013 à 14h09

Dernière modification : 21 février 2014 à 15h40

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Les trolls

Il est bon de parler avec un homme sage,
Fais-en vite, ton ami :
Et apprends de lui tout ce dont tu as besoin pour ta vie.

 (Le Havamal, 120)

Ils partirent tous les quatre, Gunnar, Horval Leif et Brean. Guerwolf n’était pas en état de voyager et Rolf tenait absolument à rester avec les rebelles. Nombreux étaient ceux qui étaient prêts à les accompagner dans les terres interdites, surtout parmi les hommes qui croyaient sincèrement au retour de la déesse, mais Gunnar jugea qu’une troupe trop nombreuse risquait d’attirer l’attention de leurs ennemis. Il essaya de dissuader Brean de les suivre, car il souffrait encore de sa blessure à la jambe, mais celui-ci s’y opposa catégoriquement.

— Je vous suivrai avec ou sans votre permission. Je veux être parmi ceux qui refondront le pacte sacré.

Gunnar portait dans son dos une longue épée bâtarde et une hachette était accrochée à sa ceinture. Horval avait une masse d’arme, et Brean ne portait que son bâton et une courte épée. Gunnar insista pour qu’ils se chargent le moins possible, n’emportant qu’un minimum de provisions dans des besaces légères.

Avant de partir, il conduisit Leif dans une clairière à l’écart du camp. Le garçon le suivit avec une certaine appréhension, ne sachant ce qu’il lui voulait. Il jeta un coup d’œil vers le ciel, inquiet à l’idée de demeurer à découvert, et hésita avant de sortir du couvert des sous-bois. Le guerrier portait une épée enroulée dans une couverture de cuir. Lorsque l’adolescent se décida enfin à le rejoindre, il se tourna vers lui et lui sourit. Il déplia la couverture, et la lame apparut dans la lumière du jour. C’était l’épée runique, celle que Leif avait ramenée du tombeau de Rodgar. Involontairement, le garçon tendit la main pour la saisir, puis laissa retomber son bras.

— Prends-la ! l’encouragea Gunnar. Je l’ai amenée pour toi. Il te faut une arme.

— C’est à Guerwolf de la prendre, rétorqua Leif.

Il avait tout fait pour la récupérer lorsque le Loup la lui avait dérobée et maintenant qu’on la lui offrait librement, il n’osait même pas la toucher.

— Guerwolf n’a pas besoin d’épée. Il ne sera pas en état de combattre avant des semaines.

Gunnar ne révéla pas qu’il avait dû batailler longuement avec Rolf et Vyrmar pour que l’arme sacrée lui soit confiée. Ils avaient fini par accepter parce qu’ils lui faisaient confiance et qu’ils savaient qu’il était le meilleur guerrier du camp (à l’exception évidemment de Guerwolf, mais celui-ci était gravement blessé). Gunnar savait cependant que les rebelles – à part naturellement Brean – n’auraient pas approuvé qu’il remette l’épée à Leif. Il avait pris cette décision sur un coup de tête, un peu parce qu’il ne croyait pas réellement au pouvoir de l’arme, un peu par compassion envers le garçon, parce qu’il était l’héritier légitime de Galadhorm et que c’était une chose que Gunnar avait appris à respecter.

D’un geste hésitant, Leif prit l’arme, la levant à deux mains devant ses yeux. Elle était plus lourde et plus encombrante que dans son souvenir.

— Tu n’as jamais appris à te battre, n’est-ce-pas ?

Leif sentit la honte lui empourprer le visage.

— Et pourtant tu es le fils d’un guerrier…

Gunnar secoua la tête avec réprobation. Son sourire s’effaça. Le reproche ne s’adressait pas à Leif, mais le garçon le prit pour lui. Il baissa la tête. Tu n’es pas mon fils, cracha l’image d’Arvarn qui habitait en lui-même. Tu n’es qu’un Ljosalvar, un monstre.

— Je vais t’apprendre les bases. Tu auras peut-être à t’en servir au lac noir – les hommes d’Erioch patrouillent tout autour. Mets-toi en garde !

Il rectifia avec douceur la position de l’enfant. Leif, tendu comme une corde d’arc, tressaillait à chaque fois qu’il le touchait.

— Un pied en avant. De la souplesse dans les poignets. Ne serre pas la lame trop fort. Laisse la vivre !

Avec patience, il lui montra comment parer, comment attaquer.

— Tiens-la toujours à deux mains. Tu n’es pas encore assez fort pour la brandir à une main.

La lame balaya le vide.

— Quand tu frappes, ne t’engage jamais complètement. Tu dois toujours rester en équilibre, maître de ta position ! Frappe avec tout ton corps et toute ton âme, pas seulement avec ton bras, mais sans jamais perdre l’équilibre.

— Dans un combat, dit encore le guerrier, tu ne dois jamais rester immobile. C’est le point le plus important. Déplace-toi en permanence. Toujours en équilibre ! L’équilibre plus le mouvement égale la vie. Immobile tu meurs.

Il dégaina sa propre lame, qui jeta dans le soleil un éclat éblouissant.  Leif eut un sursaut incontrôlé. Gunnar se mit à rire.

— Cesse de te comporter comme une souris craintive ! Essaye de m’attaquer ! Frappe-moi !

Leif abattit sa lame, sans conviction. Le guerrier détourna le coup d’un geste habile.

— Plus fort ! N’hésite pas ! Tu crois que je ne saurais pas me défendre ?

Leif aurait préféré être ailleurs. Gunnar souriait, le garçon avait l’impression qu’il se moquait de lui, qu’il cherchait à l’humilier. Il frappa de nouveau, avec plus de force, mais l’homme bloqua le coup avec la même facilité, et le repoussa en arrière. Surpris, il tomba à la renverse.

— En équilibre ! Toujours en équilibre !

Gunnar s’avança, la pointe de l’épée dansait devant les yeux de Leif, jetant des éclats d’or.

— Attaque-moi ! Mets-y toute ta force ! Je dois savoir ce que tu vaux vraiment.

Les lames s’entrechoquèrent avec un tintement métallique.

— Imagine que je suis Erioch, dit Gunnar. Laisse la haine te pénétrer et frappe-moi.

La pointe de sa lame perça les défenses de Leif, le piquant très légèrement à l’épaule, sans faire couler le sang. Le garçon gémit comme un chiot blessé et recula.

— Qu’est-ce que tu attends ? lança le guerrier en fronçant les sourcils.

Leif essuya la sueur qui coulait sur son front. Ses mains étaient moites, il avait du mal à tenir l’épée. Il raffermit sa prise et se remit en position. Gunnar l’encouragea d’un sourire. Leif comprit qu’il ne le lâcherait pas avant qu’il lui ait donné satisfaction. Alors il prit une profonde inspiration et bondit en avant, frappant dans le même mouvement avec plus de force qu’auparavant, mais sans s’engager complètement. Gunnar para le coup sans aucune difficulté, mais sa lame se brisa net, et le guerrier dut faire un bond de coté pour ne pas être embroché.

Il poussa un juron de surprise. Leif recula aussitôt, pris de frayeur.  Gunnar contemplait son arme, sectionnée net à une dizaine de centimètre de la garde.

— Tranchée en deux comme un vulgaire bout de bois ! C’était pourtant une bonne lame…

Il jeta un coup d’œil inquiet à l’épée runique.

— Ce n’est pas une épée à utiliser à l’entraînement. Brean a peut-être raison au fond…

Leif se sentit à la fois soulagé et effrayé.

 

Ils partirent dès le soir. Gunnar jugea plus prudent de voyager de nuit. Les corbeaux étaient repassés à plusieurs reprises à proximité du camp, survolant sans relâche la vallée. Il savait qu’ils cherchaient plus Leif que les rebelles et il s’étonna une nouvelle fois des efforts que Erioch mettait à retrouver ce gamin.

— Peut-être que Brean a raison, se disait-il en lui-même. Peut-être que le gosse est vraiment la clef de tout… Un jeune Ljosalvar incapable de tenir une épée… 

Au fond, il se sentait désolé pour lui.

— Nous prendrons la route des montagnes, annonça-t-il.

— De nuit et sans lumière ? demanda Brean. Tu es fou ! Je ne pourrais jamais vous suivre avec ma jambe !

Gunnar haussa les épaules.

— C’est toi qui as insisté pour venir. Il est encore temps de renoncer.

— Pourquoi ne pas passer par la vallée ?

— Tu veux que les patrouilles d’Erioch nous surprennent ?

— Nous éviterons les routes et resterons à couvert ! La déesse nous protégera.

Gunnar secoua la tête, inflexible. Horval se rangea à son avis.

— Passons par les montagnes. Le chemin est plus long, mais plus sûr.

Ils empruntèrent d’étroits sentiers serpentant dans les ténèbres le long de pentes abruptes, à travers des bosquets touffus emplis de craquements inquiétants. Il n’y avait presque pas de lune, mais Gunnar refusa que l’on allume la moindre torche. Ils marchaient à tâtons, se cognant aux branches, trébuchant sur les racines. Brean boitait profondément, et il avait de la peine à suivre le rythme. On l’entendait de temps à autre maugréer dans les ténèbres.

Ils marchèrent durant presque toute la nuit, et aux premières lueurs de l’aube, atteignirent le sommet d’une crête rocheuse qui saillait au-dessus de la vallée. Ils se hâtèrent de la franchir et se réfugièrent derrière les rochers, où s’étendait une forêt de sapins et de hêtres qui descendait en pente douce jusqu’à un creux empli de ronces et de buissons épineux, avant de remonter brusquement jusqu’à de hautes falaises noires.

— Nous passerons la journée là-bas, lança Gunnar en désignant le trou. Les corbeaux ne viendront pas nous chercher ici.

— Ils ne volent pas aussi loin dans les montagnes… grogna Brean. Ils se contentent de surveiller la vallée… Tu prends beaucoup trop de précautions !

Il était pâle et à bout de force. Il boitilla tant bien que mal jusqu’au bas de la pente. Gunnar prit sa hachette, et ouvrit un passage à travers l’enchevêtrement de buissons épineux qui formait le fond de la combe. Le sol était humide et boueux et on s’y enfonçait parfois jusqu’au mollet. Gunnar chercha un endroit pas trop humide et dégagea un cercle dans la végétation, sous des arbres au feuillage épais.

— Personne ne viendra nous déranger ici. Même les montagnards n’y viennent jamais.

— Comment se fait-il que tu connaisses si bien la vallée ? demanda Horval. Je croyais que tu venais de l’autre coté des montagnes ?

Gunnar eut un sourire.

— J’ai vécu à Erda durant mon enfance. J’ai passé bien des jours à chasser dans ses forêts ! La dernière fois que je suis venu ici, je n’étais pas plus âgé que Leif… Mais je n’ai pas oublié. J’ai aimé cette vallée, et j’ai eu de la peine à la quitter. Voilà pourquoi je suis revenu, pour la défendre, lorsqu’Erioch s’est emparé de Galadhorm.

Il reprit après un instant.

— Il y a ici un parfum étrange et singulier… Cette terre n’est pas comme les autres. Il s’en dégage une sorte d’impression subtile que je n’ai jamais retrouvée ailleurs.

— C’est Assaréel ! Son pouvoir baigne encore cette terre.

— Peut-être, concéda Gunnar d’un air prudent. Reposons nous à présent, et essayons de dormir un peu. Demain, la route sera longue.

— En passant par la vallée, il ne nous aurait pas fallu plus de deux jours pour remonter la rivière jusqu’au lac noir. En suivant la route que tu veux nous faire prendre, il nous en faudra au moins le double et peut être plus !

— Si nous étions passés par la vallée, nous n’aurions jamais atteint le lac.

Il jeta un coup d’œil méfiant à Brean. Gunnar n’était pas un homme suspicieux. Il accordait facilement sa confiance. Pourtant, il commençait à trouver que l’insistance de Brean à leur faire prendre le chemin le plus périlleux était étrange, voir suspecte.

— C’est toi qui as insisté pour qu’on vienne ici avec Leif, songea-t-il à haute voix. Et à présent tu voudrais qu’on aille se jeter dans les griffes d’Erioch ?

Brean sursauta.

— Que veux-tu dire ?

Gunnar songeait que mille thalers étaient une somme défiant l’imagination, capable de corrompre le cœur de n’importe qui. Et de qui se méfierait-on le moins qu’un homme affichant aussi ouvertement et d’une manière si outrancière sa dévotion envers Assaréel ? Un fanatisme aussi exagéré était-il crédible, de la part d’un ancien guerrier d’Arvarn, qui n’avait jamais compté auparavant parmi les fidèles de la déesse ? Fallait-il se méfier d’une conversion aussi soudaine et radicale ?

— N’essaie pas de nous trahir, gronda Horval, qui avait suivi les pensées de Gunnar jusqu’à la même conclusion. Si tu nous mènes dans un piège…

— Je suis un disciple d’Assaréel ! Je donnerai ma vie avec joie pour elle et pour Leif !

— On ne t’en demande pas tant.

Leif avait écouté toute la conversation sans oser intervenir. Il ne croyait pas que Brean voulait le livrer à Erioch. Ce qu’il redoutait le plus était ce qu’ils allaient trouver à la fin de leur voyage. Et si la tour refusait de s’ouvrir ? La déesse l’avait déjà rejeté une première fois, pourquoi lui ouvrirait-elle ses portes maintenant ? Et si la porte demeurait close, les autres n’interpréteraient-ils pas cela comme une preuve indiquant qu’il les avait trompés ? Que feraient-ils dans ce cas ? Il craignait de voir leurs espoirs déçus se changer en hostilité et en désir de vengeance.

Ils passèrent la journée à se reposer. Il y avait une source à proximité, et ils trouvèrent également quelques grosses baies sucrées et juteuses pour compléter leurs provisions.

— Nous n’avons pas pris assez à manger, grogna Brean. Nous serons à court avant d’avoir atteint la tour.

— Nous chasserons, voilà tout, et cueillerons des baies ou des racines… La nourriture ne manque pas dans les montagnes, pour ceux qui savent la trouver.

Gunnar songea aux légendes datant d’avant la venue d’Eredor, du temps où la vallée était un lieu de paix et d’abondance. Il n’y avait pas de forteresse à Erda ni de roi, et il n’y en avait pas besoin. Les légendes disaient que la déesse protégeait la terre sacrée, que les hommes vivaient en paix, sans violence, ni conflit. Assaréel pourvoyait à leurs besoins, ils ne connaissaient ni la faim, ni la maladie, ni la peur.

Il jeta un regard à Leif qui tripotait nerveusement un morceau de bois, traçant des lignes dans la boue. Etait-il possible que Brean ait raison ? Que ce temps mythique puisse revenir ? Des légendes pour enfants, des contes de fées… Gunnar n’y croyait pas vraiment et pourtant… Il y avait les milles thalers qu’Erioch avait offerts en échange du garçon ! Comment expliquer autrement cet acharnement absurde à vouloir sa mort…

Et si c’était vrai ? Et si Leif avait le pouvoir de renouer le pacte, après tant de générations de souffrance et d’épreuve ? Si la déesse pardonnait au peuple d’Erda se serait comme si un exil interminable prenait fin, comme si les portes d’un paradis perdu s’ouvraient de nouveau.

Gunnar secoua la tête. C’était des légendes pour les paysans, pour les gens simples qui avaient besoin d’espérer une vie meilleure… Il était un guerrier, il ne devrait pas accorder de crédit à ces sornettes. Pourtant la rengaine demeurait dans sa tête. Et si c’était vrai ? Leif est un fils de Beorc… Beorc l’ancien a brisé le pacte, Leif Arvarnson, le dernier de ses descendants le refonde. Ainsi la boucle serait bouclée. Ce serait justice… Et si c’était vrai ?

Ils dormirent un peu, à tour de rôle, durant l’après midi, et lorsque le soleil commença à disparaître derrière les montagnes et que la vallée se teinta d’une lueur crépusculaire, ils se remirent en route. Ils suivaient à présent des pistes étroites qui longeaient la pente à flanc de coteau, surplombant parfois des précipices abrupts et ténébreux. Ils redoublaient de prudence, sachant que la moindre chute pouvait se révéler mortelle.

Aux premières lueurs de l’aube, ils se mirent à chercher un abri. Leif titubait de fatigue et de faim. Brean était resté en arrière, on l’entendait souffler derrière eux. Ils traversaient une forêt enchevêtrée, envahie par les ronces et les fougères, qui poussaient à l’ombre de hautes falaises. Ils firent halte aux abords d’un ruisseau pour boire et remplir leurs gourdes. Tous étaient épuisés et en sueur. Brean était pâle et soufflait comme un bœuf. Sa jambe le faisait terriblement souffrir. Gunnar s’humecta le visage.

Horval se pencha en avant et désigna des traces dans la boue.

— Regarde ça.

Gunnar jeta un coup d’œil et leva les sourcils.

— Qu’est-ce que c’est ? Un ours ?

Horval eut un geste de dénégation, irrité par la stupidité de cette réponse.

— Evidemment non ! Aucun ours ne laisserait des empreintes pareilles !

Il plaça sa main à l’intérieur. Elle disparaissait entièrement. Des traces de griffes étaient visibles dans la boue.

— Tu sais parfaitement ce que c’est, Gunnar ! Ne fais pas semblant ! C’est un troll.

Leif jeta un regard à l’empreinte, plus intrigué que terrifié. Il n’avait jamais vu une seule de ces créatures et n’en avait entendu parler que durant l’hiver, lorsqu’on croyait que le démon n’était qu’un troll géant chassé des montagnes par le froid. L’empreinte était plus massive qu’un pied humain. La créature devait être très grande et très lourde, autant que Guerwolf sans doute.

Gunnar jeta un coup d’œil attentif aux alentours. Horval franchit le ruisseau et examina avec soin l’autre rive.

— Ils étaient plusieurs, annonça-t-ils. Au moins trois, je pense. Ils sont venus boire ici et sont repartis vers la vallée.

Gunnar hocha la tête. Au moins éprouvait-il quelque soulagement à penser que les trolls s’étaient éloignés des routes qu’ils comptaient emprunter.

— Qu’est-ce qu’ils sont venus faire à Erda ?

Sa question resta sans réponse. Les trolls avaient appris à se tenir à l’écart des épées et des lances des hommes. Ils n’attaquaient que s’ils se sentaient forts. Trois trolls représentaient une menace terrifiante pour des individus isolés ou pour des paysans, mais ils seraient rapidement repérés et tués par les patrouilles d’Erioch. A moins que, et Gunnar n’osa pas mentionner cette possibilité à haute voix, à moins que le sorcier ait conclu une espèce d’accord avec eux.

Ils traversèrent le ruisseau et poursuivirent leur route durant approximativement une heure, tandis que le soleil montait lentement dans un ciel d’azur immaculé.

— Il faut nous arrêter ! dit Brean, qui était parvenu à la limite de ses forces.

Leif n’en pouvait plus. Il n’était pas habitué à marcher aussi longtemps et à une telle allure sur des pentes aussi abruptes. Il avait l’impression qu’il allait défaillir à chaque pas. Mais Gunnar désigna du doigt un amas de rochers que l’on apercevait à travers les arbres, un peu en hauteur.

— Allons au moins jusqu’à ces rochers. Nous y trouverons un abri.

— Non ! Il faut rester à couvert !

Gunnar secoua la tête.

— De là haut, nous dominerons tous les environs. Nous pourrons voir, sans être vus !

Les rochers les surplombaient de si haut qu’ils semblaient presque inaccessibles. Leif y jeta un œil et son cœur se serra. Il avait le sentiment qu’il n’arriverait jamais jusque là-bas et il eut brusquement envie de pleurer, comme si toute la fatigue et la tension accumulée l’avaient amené à son point de rupture. Il serra les dents et se remit malgré tout en route, les yeux rivés sur le dos d’Horval. L’homme était en sueur, et sa respiration était bruyante. Ils grimpèrent à l’assaut d’une pente si raide qu’ils durent s’aider de leurs mains pour monter. Juste au dessus, les rochers apparaissaient dans une trouée entre les arbres.

Gunnar, qui ouvrait la marche, s’arrêta brusquement, à peu près au milieu de la pente. Un grand loup à la fourrure d’ébène venait d’apparaître, perché au sommet des rochers, les surplombant de toute sa hauteur. L’animal les observait de ses yeux jaunes, la langue pendante et la queue orgueilleusement dressée derrière lui.

— Pourquoi tu t’arrêtes ? gronda Horval.

Gunnar lui lança un regard vif.

— Je n’aime pas cela… Erioch utilise des corbeaux comme agents pourquoi pas des loups ?

L’animal se découpait sur le bleu du ciel, immobile, semblant les attendre. Il était d’une taille peu commune. Le visage de Brean s’illumina.

— N’ayez pas peur ! Les loups sont nos alliés ! Ce sont les serviteurs de la déesse Assaréel. C’est elle qui les a envoyés ici pour nous guider et nous protéger.

Il se laissa tomber sur une souche, à bout de force. Leif était resté debout, penché en avant et appuyé sur ses genoux, le regard baissé. Brean reprit :

— Lorsque Beorc l’Ancien prit le commandement de Galadhorm, une poignée d’hommes refusèrent de lui rendre hommage et se liguèrent contre lui pour le combattre. Ils subirent une lourde défaite et furent chassés de la vallée. Mais la déesse les prit en pitié et les changea en loups, pour qu’ils demeurent à jamais libres dans les terres sauvages.  On raconte que lorsque viendra le temps où le pacte sera rétabli, ces guerriers se dévêtiront de leur habit de bête et redeviendront des êtres humains, reprenant leur place au coté de celle à laquelle ils sont demeurés fidèles, envers et contre tout.

Gunnar jeta un regard méfiant à son compagnon et secoua la tête. Il ne savait pas si celui-ci était sincère ou s’il essayait une fois de plus de les attirer dans un piège, mais le manège du loup qui, du haut de son perchoir, ne les quittait pas des yeux, ne lui disait rien qui vaille.

— Attendons qu’il s’en aille, proposa-t-il.

Ils restèrent un long moment immobiles. On n’entendait que le bruit de leur respiration. La tension était si vive que le moindre craquement dans les branches les faisait sursauter. Enfin, le loup fit volte-face et disparut derrière le rocher.  Horval interrogea Gunnar du regard.

— Il pourrait revenir. Il vaut mieux rester ici.

Il ne pouvait croire à ses propres paroles… Si on lui avait dit il y a seulement quelques jours qu’il se mettrait à avoir peur d’un loup, il ne l’aurait jamais cru. Mais il avait vu tellement de choses étranges ! Gunnar et Horval aménagèrent un abri sous les arbres et partagèrent les derniers restes des provisions.

— Nous chercherons de quoi manger cet après midi, avant de nous remettre en route. Reposons-nous maintenant.

Leif se roula en boule à l’écart, allongé sur un lit de mousse et ferma les yeux, essayant de se détendre. Mais il n’arrivait pas à trouver le sommeil. La lumière était trop vive et les bruits de la forêt trop nombreux. Il songeait au loup. Son image était restée incrustée en lui et il avait l’impression de le sentir roder tout autour.

Les loups… Il n’avait pas oublié ceux qu’il avait vus dans les terres interdites, postés tels des sentinelles devant la demeure d’Hagvar. Servaient-ils Assaréel ou Erioch ? Gunnar et Horval discutaient entre eux à mi voix, mais Leif n’arrivait pas à entendre ce qu’ils disaient. Il lui semblait toutefois qu’ils parlaient de Brean mais il n’en était pas sûr. Le garçon se sentit enfin basculer dans les ténèbres.

Il rêva de la déesse et de sa lueur verte. Il se vit se présentant une fois de plus aux portes de la tour, la suppliant de lui ouvrir. Assaréel se dressait au dessus de lui, froide et indifférente et son regard était teinté de colère et de mépris.

— Je t’avais ordonné de partir, dit-elle d’une voix glacée. Comment oses-tu te représenter devant moi ?

Elle tendit le bras, et une lance d’émeraude en jaillit, transperçant le garçon de part en part, le brûlant jusqu’au fond de l’âme.

 

Il s’éveilla en sursaut, beaucoup plus tard, tiré de son sommeil par d’effroyables rugissements. Il bondit aussitôt sur ses pieds, saisi d’épouvante. Il faisait jour. Des formes immenses se dressaient sous les arbres, des silhouettes velues et simiesques avec de larges épaules et de longs bras musculeux. L’un d’eux poussa un terrible rugissement. Horval bondit sur lui et le frappa de sa lourde masse d’arme, mais le monstre bloqua son bras et le tordit violemment. Il riposta d’un coup de griffe qui laissa de longues traces sanglantes sur le visage du guerrier.

Leif sentit qu’on le prenait par le bras pour le tirer en arrière. Pris de panique, il se dégagea d’un geste brusque et riposta d’une ruade approximative. Il atteignit Brean au visage et celui-ci s’effondra au sol.

— Va-t-en ! lui cria-t-il. Ce sont les trolls !

L’homme se releva tant bien que mal et saisit son coutelas. Horval hurlait de douleur. Tout en essayant vainement de dégager son bras prisonnier de l’étreinte du monstre, il dégaina maladroitement son poignard de la main gauche. Pendant ce temps, Gunnar se battait contre un second troll, encore plus immense et massif que le premier, qu’il tenait en respect avec son épée. Leif ne resta pas une seconde de plus pour observer la suite. Les trolls semblaient si énormes et si féroces qu’il paraissait improbable que ses compagnons puissent en venir à bout. Il tourna les talons et s’enfuit aussi vite qu’il le pouvait, tandis que Brean se jetait dans la mêlée en poussant un cri de guerre.

— Assaréel !

Son hurlement se mua en une plainte déchirante lorsque les griffes du monstre, tranchantes comme des rasoirs, lui ouvrirent le ventre, et que ses entrailles se répandirent à l’extérieur.

— Arrière ! cria Gunnar en faisant de grands moulinets de son épée.

Horval hurla lorsque son bras se rompit, se brisant net comme une branche morte. Il frappa son adversaire au ventre, lui enfonçant le poignard jusqu’à la garde dans le corps. Mais celui-ci eut encore la force de le projeter au loin d’un revers.

Leif courait à travers la forêt sans regarder où il allait. Il prit le parti de descendre la pente, non sous l’effet d’un choix raisonné, mais parce que c’était le chemin le plus facile et qu’il voulait mettre le plus de distance possible entre lui et les monstres dont les rugissements résonnaient derrière lui. Il dévala en courant la pente abrupte qu’il avait eu tant de mal à gravir au matin, et déboucha soudain sur le vide – un promontoire rocheux qui dominait la forêt environnante, à plus de dix mètres au dessus des arbres. Il faillit basculer dans le précipice, se rattrapa in-extremis à une branche. Le soleil brillait encore, mais il était bas sur l’horizon. Les plaintes lugubres des corbeaux résonnèrent brusquement à ses oreilles, l’emplissant d’une épouvante égale à celle qu’il éprouvait envers les trolls. Il ne fallait pas rester à découvert !

Il recula en hâte et se dissimula sous les frondaisons. Que faire ? Où aller ? Il n’entendait plus les rugissements des trolls. Il se remit à courir, longeant le précipice, tout en restant à couvert sous les arbres. Il tomba sur un sentier étroit qui descendait en lacets sinueux à travers la forêt, le suivit un moment avant de se raviser et de retourner dans les sous-bois. Ceux-ci étaient à présent denses et enchevêtrés, avec des trouées où poussait une végétation foisonnante. Il se fraya un passage dans les buissons et les fougères. Ici il pouvait se cacher – et les trolls auraient du mal à circuler, du moins pas sans qu’il les entende venir.

Un croassement déchira le ciel au dessus des arbres, une plainte lugubre qui lui vrilla le cœur. Avait-il été repéré ? Il lança un coup d’œil vers le haut, eut le temps d’apercevoir une ombre immense qui passa entre les branches, plongeant l’espace d’un instant la forêt dans la pénombre. Leif sentit la panique le gagner. Le corbeau semblait énorme, plus grand que tout ceux qu’il avait vu auparavant, encore plus gigantesque que ceux qui avaient attaqué Guerwolf après la mort de Grimlor. Les loups, les trolls, les corbeaux… Que faire ? Où trouver refuge ?

Devait-il fuir ou au contraire se cacher et attendre ? Il décida finalement de rester sur place – non parce que cela lui semblait le choix le plus rationnel, mais simplement parce qu’il se sentait trop terrifié pour continuer à fuir. Il se glissa sous une vieille souche et resta immobile, osant à peine respirer, essayant vainement de contenir ses tremblements et les battements désordonnés de son cœur.

Les croassements résonnèrent à nouveau au dessus de sa tête, plus effrayants que jamais, mais il n’arrivait pas à voir les corbeaux. Il avait cependant l’impression de les sentir passer au dessus de lui – tels des ombres immenses obscurcissant le ciel. Il patienta pendant un temps qui lui parut très long, guettant avec angoisse les bruits de la forêt environnante, tressaillant à chaque fois qu’un croassement résonnait dans l’air. Soudain, des craquements et des bruits de pas lourds se firent entendre, bientôt suivis par une respiration rauque et haletante. Il crut que son cœur s’arrêtait de battre. Etait-ce un troll ? Il se recroquevilla au fond de sa cachette, espérant sans trop oser y croire que ce n’était qu’un sanglier errant dans les bois en quête de nourriture… Même un ours affamé lui aurait semblé préférable aux monstrueuses créatures qu’il venait de voir. Avec horreur, il perçut le bruit caractéristique de reniflements sonores. Le monstre humait les odeurs environnantes, auxquelles devaient naturellement se mêler ses propres effluves. Il n’avait pas tenu compte de cette possibilité, sans cela il n’aurait jamais fait la sottise de se cacher. Si les trolls étaient dotés d’un flair comparable à celui des chiens ou des loups, ils n’auraient aucun mal à trouver sa cachette. Il devait s’enfuir pendant qu’il le pouvait encore. Il se tortilla et commença à sortir à reculons de sous la souche, espérant disparaître dans la forêt avant que les trolls ne l’aient repéré, mais il était déjà trop tard. On entendit un horrible rugissement de triomphe, et la souche fut brusquement soulevée de terre par un bras puissant et velu, révélant la silhouette d’un géant au visage bestial, encadré d’une masse de cheveux gras et crasseux, dont la gueule s’ornait de crocs redoutables.

Leif poussa un hurlement d’épouvante. Il voulut fuir, mais le bras du monstre se détendit, l’attrapa par le col de la tunique et le souleva de terre, sans le moindre effort. Il laissa retomber la souche et jeta le garçon au pied de son compagnon, un troll plus velu et plus petit, qui portait dans ses griffes une longue épée que Leif reconnut immédiatement.

— Nous l’avons trouvé ! grogna le premier troll avec un horrible sourire satisfait.

— Je t’avais dit que mon plan était le meilleur ! Pendant que les autres se battent en haut, nous nous avons l’épée et le garçon, et nous aurons toute la récompense pour nous !

— De la viande tendre et goûteuse, renchérit son compagnon, en regardant Leif avec des yeux plein de convoitise, un filet de bave coulant de sa gueule.

Il laissa tomber l’épée à terre et tendit vers Leif une main avide ornée de longues griffes brunâtres.

— Non ! le maître le veut vivant !

— Qu’importe Erioch… Nous lui donnerons l’épée, mais l’humain je le garde pour moi… J’ai faim !

— Imbécile ! Si nous lui apportons cette larve d’homme, le maître nous offrira beaucoup plus en échange ! Des humains autant que tu en voudras, de la chair fraîche et tendre à dévorer… rien que pour nous…

Son compagnon lui décocha un regard mauvais.

— Moi, je veux manger tout de suite, grogna-t-il.

Leif se releva brusquement et se mit à courir, mais le troll réagit avec une rapidité fulgurante et le saisit au passage avant qu’il n’ait fait deux mètres. Il le souleva et le maintint dans une poigne de fer, hors de portée de son compagnon affamé. Il le tenait serré tout contre lui, et Leif sentit son odeur fétide l’envelopper, lui donnant une furieuse envie de vomir.

— Il ne représente pas grand-chose – une créature maigre et chétive, surtout des os et peu de viande… Il y a beaucoup d’humains dans la vallée, et de gras et beaux troupeaux… De la bonne viande pour nous si nous amenons le prisonnier à Erioch !

L’autre hésitait, le regard fixé sur Leif, les yeux brillant de convoitise.

— Ce serait bête de tout gâcher pour un mauvais repas… Et le seigneur des runes le veut vivant… si nous le tuons, il sera mécontent. Il se pourrait bien qu’il trace les signes contre nous.

Un voile de crainte passa dans le regard obtus du troll et il haussa ses puissantes épaules. La peur réussit où la logique avait échoué.

— D’accord, gronda-t-il. Amenons le dans la vallée.

— N’oublie pas l’épée ! Erioch la veut également.

Le troll ramassa l’arme avec une répugnance manifeste.

— Les runes, renifla-t-il. La lame est pleine de ces maudites runes… Les signes maléfiques qui hurlent, qui mordent et qui griffent.

Il jeta à Leif un regard empli de ressentiment, comme s’il pensait que c’était lui qui avait tracé ces runes sur la lame.

— Erioch le veut vivant mais nous pouvons quand même nous amuser un peu avec lui, non ?

— Nous n’avons pas le temps, dit l’autre troll. La forêt grouille d’humains, avec des haches et des épées. Nous ne pourrons pas les tuer tous ! Il faut descendre dans la vallée le plus vite possible.

Mais l’autre secoua la tête.

— Nous ne pouvons pas descendre avant la nuit – pas à deux seulement. Les fermiers nous verraient.

Il eut un rictus cruel, découvrant des crocs jaunâtres et pointus.

— Nous avons le temps de nous amuser un petit peu…

— Les humains l’entendront s’il crie, et les autres aussi… S’ils nous trouvent avec lui, nous serons obligés de partager la récompense !

— Arrachons-lui au moins ses yeux de Ljosalvar, avant qu’il ne nous jette un sort… Je n’aime pas penser qu’il puisse me regarder avec ces yeux étranges…

Leif se débattit de toutes ses forces, mais le troll était beaucoup plus fort que lui. Il poussa un hurlement d’épouvante lorsqu’il vit le monstre s’approcher, tendant ses griffes acérées vers son visage. L’autre lui mit la main sur la bouche et immobilisa sa tête dans un étau. Il se tortilla dans tous les sens avec une énergie désespérée, rua, donna des coups de pieds et de poings mais en vain. La peau des trolls était aussi dure que de la pierre. Il ferma les yeux de toutes ses forces, saisi d’une terreur qui l’amena aux frontières de la folie. Son pire cauchemar allait devenir réalité.

On le lâcha brusquement et il tomba au sol à demi étourdi. Il ouvrit les yeux, hébété, encore défaillant de peur, pour voir un groupe d’hommes armés de fourches, de bâtons et de coutelas surgir de sous les arbres et se ruer avec intrépidité sur les trolls en poussant des cris de guerre. Le plus petit des deux monstres avait déjà reçu une flèche dans l’épaule et une autre dans le bras. Le second bondit en avant et se dressa de toute sa hauteur, en poussant un rugissement sauvage, tout en se battant la poitrine de ses deux poings.

Pris d’une sorte de vertige, Leif roula sur le sol, et recula à quatre pattes, comme un animal, avec l’intention de s’enfuir le plus loin possible du combat. Mais se faisant il sentit quelque chose de dur sous lui, et sa main se referma machinalement sur le pommeau de l’épée runique. Il la leva devant lui. La lumière du soleil se reflétait sur la lame, la nimbant d’une aura d’or.

A quelques pas de lui à peine, le combat faisait rage. Les hommes essayaient de tenir les deux monstres à distance avec leurs fourches. Ceux-ci rugissaient, montraient les crocs et tentaient de les saisir de leurs longs bras puissants. Le plus grand d’entre eux parvint à arracher une fourche et la briser en deux. Un homme plus téméraire que les autres s’approcha un peu trop près avec son coutelas, le troll le saisit, lui ouvrit la gorge d’un coup de croc, puis le souleva de terre et le lança sur ses ennemis. Au même moment, son compagnon bondit en avant, ivre de colère, et, ignorant les pointes de fer qui s’enfoncèrent dans sa chair, se mit à frapper de droite et de gauche à grands coups de griffes. Plusieurs hommes roulèrent au sol, le visage et la poitrine lacérés. Mais les autres frappèrent le troll aux jambes avec leurs coutelas, lui enfoncèrent profondément leurs fourches dans les flancs, et il finit enfin par s’effondrer. Un homme lui fit exploser le crâne d’un puissant coup de hache, avant de se retourner vers le dernier des deux monstres – le plus trapu et le plus bestial. Il reculait en grognant, la gueule pleine de sang, et les hommes n’osaient pas l’attaquer. Plus de la moitié d’entre eux avaient été blessés.

Leif se dressa brusquement, le cœur empli de haine. Le troll était celui qui avait voulu lui crever les yeux. Il s’élança dans le dos du monstre, l’épée en avant, et frappa de toutes ses forces et toute son âme, répétant le mouvement que lui avait appris Gunnar. La lame, aiguisée comme au premier jour, s’enfonça profondément dans la jambe de la créature, sectionnant ses muscles et ses tendons, faisant jaillir un flot de sang noir. Le troll hurla, voulut se retourner, mais sa jambe se déroba sous son poids, et il s’effondra lourdement en arrière. Le garçon n’eut que le temps de se jeter de côté pour ne pas être écrasé.

Le monstre ayant été mis à terre, les hommes l’achevèrent sans aucune pitié, le lardant de coups de coutelas, de fourches et de haches. Leif recula et s’adossa à un arbre pour reprendre son souffle. Son cœur battait à se rompre, l’odeur fétide du troll était restée incrustée en lui, et il avait envie de vomir. Il tenait l’épée runique à deux mains contre sa poitrine, la pointe reposant sur le sol entre ses pieds.

Lorsque le troll s’immobilisa enfin, le corps percé de mille blessures, les hommes se retournèrent vers le garçon et l’observèrent d’un air soupçonneux.

— Un Ljosalvar !

— Je sais qui c’est. Il est de Galadhorm. C’est Leif, le dernier fils d’Arvarn.

L’adolescent leva son épée encore dégoulinante du sang du troll. Une fois de plus, il ne lisait dans les regards fixés sur lui que répulsion et méfiance.

— Il est avec moi ! lança quelqu’un, et Leif reconnut avec soulagement la voix de Gunnar.

Le guerrier apparut entre les arbres haletant comme s’il avait couru. Il était couvert de sang, boitait légèrement et une vilaine coupure lui ornait la joue, mais il ne donnait pas l’impression d’être sérieusement blessé. Il tenait dans sa main droite son épée couverte de sang jusqu’à la garde et sa hachette dans la main gauche. Lorsqu’il s’approcha de Leif, le garçon tourna la pointe de son arme avec lui, comme s’il s’attendait à être attaqué.

— Tu n’es pas blessé ? lui demanda l’homme avec une grande douceur, sans paraître troublé par son attitude.

Le jeune Ljosalvar secoua la tête. Gunnar poursuivit :

— Horval et Brean sont morts. Les trolls les ont tués tous les deux. Et ils m’auraient tué aussi si ces fermiers ne m’avaient pas aidé.

— J’ai repéré ces trolls quand ils sont venus roder près de la ferme, expliqua un grand gaillard armé d’une fourche. J’ai réuni le plus d’hommes possibles et nous sommes partis à leur poursuite. Mais je ne pensais pas qu’il y en avait autant. Si j’avais su…

Il n’acheva pas sa phrase, mais on percevait facilement sa terreur. Les blessés gémissaient doucement et se tordaient de douleur sur le sol. Certains de leurs compagnons s’agenouillèrent auprès d’eux pour prodiguer quelques soins, mais la plupart demeurèrent immobiles, les yeux obstinément fixés sur Gunnar et Leif.

— Je vous dois la vie, reconnut le guerrier. Et le gosse aussi. Je saurai m’en souvenir à l’occasion.

Il se mit à s’éloigner, marchant à reculons sous les arbres, entraînant Leif avec lui.

— Attends ! lui cria le fermier. Où allez-vous ?

— Nous allons quitter Erda. Franchir les montagnes.

Il se retourna une dernière fois avant de disparaître dans les buissons :

— Vous feriez mieux de rentrer chez vous. Il y a peut-être encore d’autres trolls. Et certains pourraient profiter de votre absence pour descendre dans la vallée.

Il se détourna et disparut, tenant fermement Leif par le poignet. Mal à l’aise, celui-ci se tortilla pour se dégager, mais Gunnar lui chuchota.

— On ne peut pas leur faire confiance… Il faut s’en aller le plus vite possible !

— Lâche-moi ! implora Leif d’une voix étranglée.

Il éprouvait une angoisse insupportable à se sentir ainsi prisonnier. Il avait encore devant les yeux l’image des trolls et avait l’impression de sentir leur odeur immonde. Gunnar le lâcha à regret et lui lança un regard soupçonneux, comme s’il s’attendait à le voir s’enfuir.

— Je suis ton ami, dit-il doucement. Je ne demande qu’à t’aider. Pourquoi as-tu peur de moi ?

Ils remontèrent la pente, droit vers les falaises, prenant soin de rester en permanence à couvert. Ils entendirent des croassements de corbeaux, mais ils venaient de la vallée en contrebas. Ils les firent pourtant sursauter de frayeur et ils redoublèrent d’effort pour accélérer leur marche. Soudain, Leif s’arrêta, saisi de crainte. Il venait de sentir l’odeur des trolls, une odeur qui lui parut horriblement proche et atrocement réelle. Il tenta de s’enfuir en courant, mais Gunnar le saisit par le bras et le tira vers lui.

— Qu’est-ce que te prends ? demanda-t-il d’une voix où l’inquiétude et la surprise se mêlaient à une pointe d’exaspération.

— Il y a des trolls ! glapit le garçon d’une voix que la peur rendait encore plus aiguë que d’habitude.

Gunnar secoua la tête.

— Ne sois pas bête ! Ils sont morts ! Les fermiers les ont tous tués. L’odeur que tu sens est celle de leurs cadavres !

Il le tira en avant le forçant à le suivre jusqu’aux lieux du combat. Leif osait à peine ouvrir les yeux. Des corps mutilés et couverts de sangs gisaient pèle mêle dans les sous-bois, les cadavres de trois énormes trolls, et ceux de leur compagnons, Brean et Horval.

— Pas le temps de les enterrer, murmura Gunnar entre ses dents.

Il entraîna Leif, qui tremblait de tous ses membres et osait à peine baisser le regard sur les monstres.

— Tu n’as pas à avoir peur ! Ils ne peuvent plus te faire de mal !

Ils se lancèrent à l’assaut des rochers et les escaladèrent à grand peine. Leur vue embrassait à présent toute la vallée qui s’étendait à leurs pieds en un ruban vert sombre. Leif se sentait terriblement exposé et sa nervosité ne décroissait pas. Ils atteignirent le pied d’immenses falaises qui semblaient complètement infranchissables. Mais Gunnar, plein de ressources, connaissait un passage, un sentier de pierre abrupt qui menait à une sorte de cheminée naturelle dans la roche. Ils pénétrèrent finalement dans une forêt de sapins qui poussait au sommet des falaises. Leif avait l’impression que l’air y était plus froid et plus sec. Essoufflé et épuisé, il peinait à reprendre sa respiration, mais était profondément soulagé de retrouver le couvert des arbres. Gunnar se laissa tomber sur une souche.

— On ne risque rien ici. Ils ne nous suivront pas jusque là. Heureusement que ces fermiers sont montés et nous ont porté secours… Sinon les trolls nous auraient massacrés tous les deux.

Un sentiment d’horreur rétrospective submergea le cœur de Leif en repensant à ce que les deux monstres avaient failli lui faire. Ses jambes se dérobèrent sous lui et il s’effondra aux pieds de Gunnar.

— Ce sont des hommes courageux, continua l’homme. Et je ne pense pas qu’ils auraient été capables de nous livrer, mais il aurait été malavisé de courir le moindre risque.

Leif hocha la tête, sans vraiment comprendre.

— Horval et Brean n’ont rien pu faire… Ils ont été pris par surprise… Et Brean était blessé. Je me méfiais de lui, je croyais qu’il voulait nous amener dans un piège, et à présent voici qu’il est mort… Quel idiot j’ai été ! C’étaient des hommes braves, et nous n’avons même pas pu leur donner la moindre sépulture.

Leif ne disait rien. Il ne savait pas si le guerrier attendait une réponse ou s’il se parlait à lui-même, pour meubler le silence et tromper son angoisse. Gunnar serra les poings, saisi d’un brusque accès de fureur.

— Maudit soit Erioch si c’est lui qui a amené ces trolls à Galadhorm !

Leif lui jeta un regard surpris. Si ? Comment pouvait-il en douter ? Etait-il à ce point stupide ? Le silence retomba, troublé seulement par le bruit des branches agitées par le vent. Puis Gunnar reprit.

— Il faut renoncer à notre projet. Ce serait de la folie d’aller au lac maintenant. Je t’emmènerai chez moi à Rugar. C’est de l’autre coté des montagnes. Erioch ne viendra pas t’y chercher. Ensuite je ramènerai l’épée à Guerwolf et je l’aiderai à combattre le maître des runes. Il aura besoin de moi.

Leif se rembrunit. Il sentait que Gunnar l’observait et il avait du mal à supporter le poids de ce regard. Il l’avait l’impression qu’il le rendait responsable de la mort d’Horval et de Brean. Le guerrier attendait une réponse, le fixant avec une impatience croissante. Il aurait voulu disparaître sous terre pour ne plus avoir à affronter ce regard, cette colère qu’il sentait mûrir dans le cœur de son compagnon.

— Je n’ai pas voulu cela… lâcha-t-il finalement. Ce n’est pas ma faute.

Gunnar sursauta et lui lança un regard interloqué.

— Non, évidemment… Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire…

Leif ne dit plus rien. Ses dénégations sonnaient fausses. Gunnar patienta encore quelques secondes et demanda :

— Tu es d’accord pour venir avec moi à Rugar ?

Leif ne savait que faire. C’était la première fois que quelqu’un sollicitait son avis de cette manière. D’habitude, tout était décidé à sa place, et si ce qui avait été arrêté ne lui convenait pas, alors il était obligé de ruser pour arriver à ses fins. Maintenant qu’on lui demandait d’exprimer une préférence, il ne savait pas ce qu’il devait dire. Il pensa à Brean et eut l’impression que celui-ci, d’où il était à présent, le regardait d’un air de reproche. Il lui semblait que fuir maintenant aurait été le trahir, et bafouer son sacrifice. Il aurait voulu qu’il continue, quoi qu’il arrive.

— Je veux aller à la tour. C’était ce que voulait Brean.

Gunnar ne parut pas surpris. Leif eut le sentiment qu’il s’attendait à cette réponse et cela l’ennuya.

— C’est courageux de te part, mais très risqué. Erioch te cherche. Il y a des hommes qui patrouillent aux alentours du lac noir et les corbeaux survolent la vallée en permanence. Et les trolls… Tu veux vraiment affronter tout cela ?

Leif ne répondit pas. Non il ne le voulait pas, rien qu’à la pensée de tous les obstacles qui se dressaient entre lui et les terres interdites il se sentait presque défaillir de terreur… Tout ça pour risquer de trouver une nouvelle fois la porte fermée et la déesse murée dans son indifférence hostile et glacée. Mais s’il renonçait maintenant, ce serait pire encore. Sa seule chance de prouver qu’il valait quelque chose serait perdue à jamais. Ce sentiment le poussait en avant, plus encore que la vision de la déesse ou que le souvenir de Brean. Il avait le sentiment que s’il arrivait à pénétrer dans la tour, il verrait enfin s’effacer l’expression de mépris qu’il voyait incrustée sur le visage de son père à chaque fois qu’il songeait à lui. Cette seule pensée aurait pu lui donner la force de marcher à découvert jusqu’au lac noir.

— La légende de la tour… Le pacte refondé… Ce n’est qu’une vieille histoire… Peut-être n’y a-t-il rien de vrai derrière tout cela ?

Leif ne savait que penser. L’épée runique faisait partie de la légende, personne ne croyait à son existence avant qu’il ne la ramène du tombeau. Il avait prouvé que son pouvoir était réel. Mais il était déjà allé à la tour, et la déesse ne l’avait pas laissé rentrer. Pour quelle raison ? Que manquait-il pour que la prophétie se réalise ? Etait-il possible qu’elle change d’avis ? Il voulait encore l’espérer.

— Je veux y aller, répéta Leif avec plus de force.

Il avait l’impression de la voir encore, se dresser devant lui, immense et inaccessible… Il était parvenu presque jusqu’à la porte mais il n’avait pas pu aller plus loin… C’était à cause de Guerwolf… C’était lui qui l’avait empêché… Qui lui avait pris l’épée. Un accès de ressentiment contre le géant le saisit et ses poings se fermèrent de colère. Oui, tout était de sa faute !

Gunnar se leva, comme s’il ne pouvait contenir son impatience, marcha un moment de long en large, puis se tourna vers Leif.

— Erioch a offert une récompense pour ta capture. Mille thalers.

Leif en demeura sans voix. La somme était tellement inconcevable, tellement démesurée, qu’il ne pouvait même réaliser ce que cela signifiait.

— Il a peur, dit Gunnar. S’il offre une pareille somme c’est qu’il a peur de toi. C’est qu’il sait que tu peux le détruire. Mais en même temps, cela veut dire que nous ne pouvons faire confiance à personne. Qui pourrait résister à un pareil appât ? Nous ne trouverons nul abri dans la vallée, aucune aide et aucun soutien. Les fermiers nous traqueront, de même que les trolls, les corbeaux et les hommes d’Erioch.

Leif regardait Gunnar avec appréhension. Il songeait que le guerrier lui-même pourrait changer d’avis et le trahir… Qui ne le ferait pas pour mille thalers ?

— Ce n’est pas à toi de faire ça, dit encore Gunnar. Tu es trop jeune. Laisse nous régler cela. S’il existe un homme capable de tuer Erioch, c’est Guerwolf le Loup.

Leif secoua la tête. Partir maintenant ? Quitter la vallée ? Pour aller où ? Pour devenir quoi ? Il savait qu’il n’y aurait nul abri nulle part dans le monde, il serait toujours un Ljosalvar. Un monstre… Ici seulement il avait une chance. Il n’allait pas renoncer maintenant que d’autres avaient commencé à croire en lui. Il fallait qu’il leur montre qu’il n’était pas qu’un Ljosalvar. Il voulait prouver qu’il était le vrai fils d’Arvarn. Mais il avait si peur… Les secondes s’égrainèrent lentement dans le silence.

— Soit, dit finalement le guerrier. Je te conduirai à la tour. Puisse la déesse nous venir en aide !

Il se tut. Il ne pouvait croire que c’était lui qui venait de prononcer ces paroles. Gunnar se considérait comme un homme prudent et rationnel. Il n’avait jamais réellement cru en Assaréel. Prendre des risques aussi insensés sur la foi d’une ancienne légende… S’en remettre à la décision d’un gamin qui avait l’âge d’être son fils… Tout cela pour atteindre une tour qui n’était sans doute qu’un amas de vieilles pierres abandonnées…

            Quelle folie l’avait saisi ? Régnait-il dans cette vallée étrange une atmosphère de déraison et de magie qui l’avait contaminé, lui Gunnar ? Il sourit, et son visage parut s’illuminer d’une joie étrange. Au fond, il n’éprouvait nul regret de la décision qu’il avait prise.

Chapitre suivant : Gunnar parle de sa jeunesse

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Table des matières
  1. Prologue : le monastère
  2. Le siège
  3. A l’approche de l’hiver
  4. La lignée de Beorc
  5. La première attaque
  6. A la poursuite du monstre
  7. L’ombre se répand
  8. Le massacre de Roche Noire
  9. Ogar se rend au lac noir
  10. L’arrivée du Gardien
  11. La rage du Loup
  12. Le loup solitaire
  13. L’ermite
  14. Leif révèle son secret
  15. Dans le tombeau du Veneur
  16. Le survivant
  17. Le ménestrel
  18. Le miroir d’Erioch
  19. Leif s’empare de l’épée runique
  20. Les seigneurs de la plaine
  21. Leif fait une étrange rencontre
  22. De retour à Erda
  23. Guerwolf fait une promesse
  24. Les trolls
  25. Gunnar parle de sa jeunesse
  26. Horik rencontre Erioch
  27. Le lac noir
  28. Wyrid prend sa revanche
  29. Les chroniques des intendants
  30. La tour d’Assaréel
  31. Leif fait la connaissance d’un maître des runes
  32. Où on l’apprend ce qu’il est advenu de Finn Argenson
  33. La nuit sanglante
  34. Le dieu noir
  35. Leif est de nouveau prisonnier
  36. La vérité
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